LA TERRE OUTRAGEE de Michale Boganim avec Olga Kurylenko et Andrzej Chyra

Au même titre que Fukushima, Tchernobyl est bien l'une des plus grandes catastrophes nucléaires. Etonnamment ou logiquement, le sujet n'a pas souvent été traité au cinéma. Thème tabou, dérangeant, verrouillé par les politiques et les lobbies ou trop effrayant pour le public? Tchernobyl est sans doute un peu tout ça à la fois mais certainement beaucoup plus. Le 26 avril 1986, à Pripiat, ville située à trois kilomètres de la centrale, Anya et Piotr se marient. Le bonheur prend vite fin lorsqu'au cours de la fête le jeune époux est réquisitionné pour intervenir sur le lieu de l'accident. Il n'en reviendra pas. Deux jours plus tard, les 50000 habitants de la ville seront évacués. Entre temps, les trombes d'eau intermittentes qui s'abattent sur la zone contribuent à définitivement fixer la radiation. Pripiat devient alors ce no man's land à haut risque où le temps s'est brusquement arrêté. Dix ans après, à la fois guide et tour operator pour Tchernobyl Tours, Anya accompagne régulièrement des scientifiques dans la ville fantôme pour leur raconter son histoire. Quinze jours par mois, comme attirée par ce lieu symbolique où tous ses souvenirs se sont figés, elle revient pour témoigner et peut-être quelque part pour mieux comprendre son drame. Le film choisit de suivre le destin foudroyé de la jeune femme mais aussi celui d'un jeune garçon à la recherche de son père. Sans forcer sur le pathos, il parle de ses survivants en exil à qui la centrale a tout confisqué: de leur jeunesse jusqu'à leur avenir. Tchernobyl est de ces plaies endormies toujours vives et impossible à cicatriser. Le parti pris de la réalisatrice s'est davantage porté sur l'aspect humain que politique de la catastrophe. La Terre Outragée est un travail de mémoire juste, sobre, sombre (parfois glaçant) habilement articulé autour de quelques personnages forts dont celui d'Anya  joué par la très convaincante Olga Kurylenko (L'Annulaire, Paris, Je T'Aime...). En toute fin, le long métrage se veut porteur, aussi faible soit-il, d'un message d'espoir: celui de certains rêves qui mêmes irradiés peuvent reconstruire. Sans grands moyens, Michale Boganim a réussi à faire un film romanesque fort, émouvant et pénétrant. A la fois simple et terriblement subtil, son film met en perspective les drames profonds que de telles catastrophes peuvent provoquer. Ravivé par le récent accident nucléaire japonais, le souvenir de Tchernobyl n'est en que plus douloureux et inquiétant. (chRisA - avril2012)

                                                        

 

L'HIVER DERNIER de John Shank avec Vincent Rottiers et Anaïs Demoustier

Après le fameux Bullhead de Michael R. Roskam, voici à nouveau le cinéma belge qui se penche sur les difficultés du monde agricole. Comme son père, Johann est éleveur bovin. Repreneur de l'exploitation familiale, il a une vision idéaliste de l'élevage qui est à l'opposé des contraintes commerciales. Malgré d'énormes problèmes financiers, il refuse de s'associer aux choix faits par sa coopérative pour survivre et s'arc-boute sur ses principes, ses idées et ses valeurs. Commence alors une fuite en avant ou bien une lente descente aux enfers qui le verra, dans une quête ultime, gagner plutôt les cimes des montagnes. L'Hiver Dernier, c'est le portrait d'un homme solitaire, d'un agriculteur aux allures de cowboy (dans le sens premier du terme) bien de chez nous. Robuste, taiseux, scrupuleux et jusqu'au-boutiste dans l'âme, Johann vit pour ses bêtes et sa terre au rythme des saisons. Avec pudeur et force, la caméra le suit dans ses travaux quotidiens et dans sa vie de rien du tout. Vincent Rottiers (L'Ennemi Intime, A L'Origine...) s'impose avec crédibilité dans son rôle de personnage inflexible et intransigeant. Mais ce sont sans doute tous ces merveilleux paysages de l'Aveyron qui composent l'essence et la matière première de ce film. Pour son premier long métrage, John Shank, un américain né dans le Midwest des Etats-Unis mais élevé en France et en Belgique, filme ces vallées, ces monts, ces champs, ces plaines comme de grands espaces du Far West. Il a recours à une multitude de plans tableaux très aboutis qui donnent une approche fondamentalement contemplative. Sans s'ennuyer on s'étonne de se perdre dans cette superbe région Midi-Pyrénées comme on s'offrirait à l'immensité des toiles naturalistes tendues quelque part dans le Dakota du Sud. Parce que le réalisateur a décidé qu'ils n'étaient sans doute pas nécessaires, les dialogues sont rares dans ce scénario aussi plat et beau qu'une ligne d'horizon. Seule Dame Nature a la parole et l'on reste sans voix devant déjà tant de maîtrise artistique. C'est rustique, c'est brut, métaphysiquement et organiquement puissant. I'm a poor lonesome cowboy...mais façon Depardon et dans l'isolement des hauteurs. (chRisA - mars2012)

                                                    

 

TAKE SHELTER un film de Jeff Nichols avec Michael Shannon et Jessica Chastain

Curtis, sa femme Samantha et leur fille sourde et muette Hannah composent une famille modeste comme il en existe des millions aux Etats-Unis (ici, dans l'Ohio) ou ailleurs. L'Amérique de la crise économique avec ces gens qui s'échinent à juste maintenir un niveau de vie correct a un visage. Sujet à de terribles cauchemars et autres hallucinations, Curtis glisse peu à peu vers une forme de paranoïa aiguë. Tous les jours il se sent agressé par des inconnus, par son chien ou par des oiseaux et surtout il se retrouve au milieu d'une effroyable tempête qui détruira tout sur son passage. Dès lors, il se lance, à gros frais, dans la construction d'un abri anti-tornade enterré. La descente dans le trou est implacable. Progressive et dangereuse. Ses visions et son angoisse finissent par l'isoler et l'exclure des siens, de sa communauté. Sa relation de couple se détériore mais rien n'y fait, ses obsessions l'emportent. Curtis se perd, convaincu que la fin de son monde est proche. A mi-chemin entre le drame psychologique (psychiatrique même) et le thriller, Jeff Nichols a brillamment écrit cette histoire pour qu'elle nous tienne en haleine deux heures durant. Sur le thème des obsessions, il s'inspire du travail d'Alfred Hitchcock (Soupçons). Sur celui de l'étrange, son film n'est pas sans faire penser aux meilleures réalisations de Night Shyamalan (Le Sixième Sens, Incassable). Avec efficacité, il alourdit lentement l'atmosphère laissant le temps à l'orage de se former et d'éclater dans un final déroutant mais réussi. On est très loin de Twister ici et c'est à pas calculés que le metteur en scène nous fait avancer dans cette histoire angoissante et délirante. Côté casting, il s'est parfaitement entouré. Dans son personnage hyper-perturbé et vacillant, Michael Shannon (Curtis) est très crédible voire remarquable. Quant à la superbe Jessica Chastain (Samatha), magnifique de délicatesse et subtilement forte, elle confirme sa très belle prestation dans le dernier film de Terrence Malick, The Tree Of Life. D'un sujet somme toute casse-gueule - n'oublions pas que les meilleurs catastrophistes ont prédit la fin du monde en 2012 et que Lars Von Trier s'y est déjà frotté avec Melancholia, Jeff Nichols en fait un film plaisant, riche et bien ficelé. De là à aller dans le sens des critiques dithyrambiques de la presse spécialisée... En tout cas, le réalisateur, récompensé à Deauville et à Cannes, est en passe de devenir la nouvelle coqueluche du cinéma indépendant américain. Avant de courir à vos abris en décembre prochain, allez jeter un oeil dans celui du cyclone de Take Shelter. (chRisA - jan2012)