WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN un film de Lynne Ramsay avec Tilda Swinton, John C.Reilly et Ezra Miller

La naissance d'un enfant est une étape magique pour tous les couples du monde. "Oh regardez, il a les yeux de son père et...la voix de sa mère...' 'C'est le plus beau jour de ma vie...' sauf qu'ici, la relation entre Eva (Tilda Swinton) et Kevin s'avère tout de suite très compliquée. L'enfant crie tout le temps. Il ne parle pas, ne joue pas, ne sourit pas. Il défie constamment sa mère. Il refuse d'être propre. Capricieux, tyrannique, violent, provocateur et destructeur, Kevin est l'opposé d'un adorable chérubin. Mais tous les avis médicaux convergent: Kevin ne montre aucun signe d'autisme; il est parfaitement normal. Pourtant la confrontation entre la mère déstabilisée, remplie de culpabilité et le fils terrible n'ira que crescendo pour finir dans un bain de sang...même pas purificateur. Entre Eva et Franklin (John C.Reilly), son mari, les choses se tendent aussi très vite. Infecte avec sa mère, Kevin joue le bon fils avec son papa gâteau. Le regard et les propos culpabilisateurs de ce dernier envers son épouse parasitent la communication. Esseulée avec ses énormes points d'interrogation, Eva sombre peu à peu jusqu'à devenir le simple objet des jeux sadiques de son fils. Récompensée par l'Oscar du meilleur second rôle féminin dans Michael Clayton, Tilda Swinton est à nouveau remarquable ici. Son physique anguleux, sec et froid est idéal pour jouer la femme neurasthénique au bord du gouffre. Face à elle, sa progéniture, interprétée par Ezra Miller, n'en est pas moins formidable de férocité. Le duel n'aura pas de vraies raisons. Il n'aura ni vainqueur ni issue. Sans jamais baisser en tension, le troisième long métrage de la britannnique est construit sur le mode flashbacks. Malgré un montage vif et dynamique, le film fournit les pièces d'un puzzle un peu cousu de fils blancs. A force d'être répétitifs, les affrontements psychologiques fils-mère annihilent les bonnes intentions de la réalisatrice. On sent que le scénario n'a pas vraiment d'occasion de rebondir. La fuite en avant devient inéluctable et prévisible. Adapté du best-seller de Lionel Shriver qui, de par son sujet, avait suscité une petite polémique, le drame psychologique est emprunt d'une gravité froide, brutale et malsaine qui n'est pas sans faire penser à celle que Mickael Haneke aime diffuser dans ses oeuvres. Néanmoins, à l'aide d'une bande-son parfois décalée et quelques scènes cocasses, Lynne Ramsey s'autorise à retarder la bombe qui finira quand même par exploser. Dans l'entreprise de destruction menée par Kevin, on ne voit pas une crise d'adolescent mais un trouble psychiatrique auquel seuls les spécialistes pourront sans doute trouver des explications car, de notre côté, on n'en ressort pas plus avancé. L'incarnation du mal, le garçon est le 'Rosemary's Baby' d'Eva. Loin d'être parfait mais aussi d'être mauvais, le film n'aura pas séduit au dernier Festival de Cannes. Logique. Pas facile de porter un nom aussi lourd que celui-ci. La mode des Kévin (avec l'accent c'est mieux) est passée, non? Ouf! (chRisA - oct 2011)

MELANCHOLIA un film de Lars Von Trier avec Kirsten Dunst et Charlotte Gainsbourg

A Cannes, en mai dernier, Lars Von Trier, en mauvais provocateur, a surtout fait parler de son film dans la rubrique 'polémique' avant qu'on lui reconnaisse à nouveau, après l'excellente performance de Charlotte Gainsbourg dans Antichrist l'année dernière, un talent fou pour diriger ses actrices. Souvenez-vous aussi d'Emily Watson dans Breaking The Waves et de Nicole Kidman dans Dogville. Résultat: deux Festivals de Cannes et deux Prix d'Interprétation Féminine d'affilée! Respect! Nous n'avions jamais vu Kirsten Dunst a un tel niveau de jeu. Dans ce film noir et mortifère, l'actrice américaine, au même titre que sa partenaire française a dû morfler tellement le cinéaste doit amener ses comédiennes dans leurs derniers retranchements. En Ophelia moderne (référence au tableau de Millais), Kirsten Dunst incarne une jeune mariée qui, lors du supposé plus beau jour de sa vie, va progressivement sombrer dans un état de mélancolie aiguë virant à la dépression autodestructrice. Lucide sur la stupidité de la comédie des sentiments humains et sur le grand vide de la vie, elle voit la fin du monde arriver. 'A qui la Terre va-t-elle pouvoir manquer'? Son voeu d'annihilation totale sera exaucé car Melancolia, cette planète cachée derrière le soleil, ne va pas passer à côté de la Terre, comme le prédisent tous les scientifiques, mais bien heurter cette dernière de plein fouet. Priez pour nous! Le film se compose de trois parties. Une première très démonstratrice avec tous ces tableaux filmés à l'ultra-ralenti et cet esthétisme publicitaire écoeurant. Le thème de Tristan et Isolde de Wagner commence alors son travail de sape. On respire enfin en franchissant le sas d'entrée de la deuxième partie qu'on croirait presque être un Festen réchauffé. La bile coule à flots. Plus belle la famille! Pour l'acte final, on prend sa pelle et on commence à creuser son trou. Et toi, qu'est-ce que tu ferais quelques heures avant la fin du monde? Euh franchement j'écouterais autre chose que du Wagner. Si j'ai l'air de faire le malin en écrivant ces quelques lignes, j'avoue que je suis ressorti de la salle avec des semelles de plomb et le sourire à l'envers. Et trois semaines après, je ne sais pas si j'ai aimé ou pas cette ôde lyrique et nihiliste. Le cinéma de Lars Von Trier est toujours d'une richesse et d'une qualité impressionnantes. Ses ambitions hors-normes. Sa vision de grand névrosé unique. Ses références artistiques puissantes et lumineuses mais son Melancholia m'a glacé, me rendant du coup presqu'insensible devant tant de génie. Les portraits de ces deux femmes face à la mort, face à la fin du monde sont sans doute très réussis mais il me semble que je n'avais pas envie de m'y reconnaître, de m'y projeter ni d'y croire. On sait que les réalisations du danois ne laissent jamais indifférent et trois semaines après je repense encore beaucoup à ce film. Ce qui est sûrement un bon signe après tout... (chRisA - sept 2011)

LA DERNIERE PISTE un film de Kelly Reichardt avec Michelle Williams, Bruce Greenwood et Paul Dano

Western. Ce film nous ramène à la vraie signification du terme: en direction de l'Ouest. Le grand. Celui qui a toujours fasciné. Oregon, 1845. Trois familles d'immigrés anglais tracent leur chemin à travers les montagnes des Cascades. Sous la houlette de Stephen Meek, un trappeur prétendant connaître un raccourci, le groupe se retrouve vite perdu dans d'immenses paysages désertiques. Si le film s'ouvre sur des plans panoramiques magnifiques, très vite la caméra à petit angle de la réalisatrice américaine va se refermer pour se concentrer sur chaque personnage de cette caravane. Sur chaque détail de leur vie quotidienne. A ma connaissance aucun film n'avait encore ausculté aussi précisément la vie de pionniers. Tout y est. Jusqu'au souffle des boeufs. Jusqu'au tintement du sceau à l'arrière du chariot. Jusqu'au couinement incessant de l'essieu. Dans le silence et sous le soleil, le spectateur est invité à goûter à la poussière dans un recueillement nourri de doutes et d'inquiétudes. Le film calque alors son pas sur celui de ces familles qui progressent lentement. Empreint d'un sublime minimalisme contemplatif, il s'etoffe pour mieux creuser les relations humaines. Eprouvées par la fatigue, la soif et la faim, ces familles collaborent et s'entreaident dans une solidarité qui va de plus en plus être mise à mal. Car la trajectoire suivie jusqu'ici va connaître un changement avec la rencontre et la capture d'un indien. Menace ou espoir, la présence de l'autochtone bouscule progressivement les idées de chacun et les rapports en eux. Quand Meek veut tuer l'indien le reste du groupe s'y oppose, pensant qu'il peut tous les sortir d'affaire. L'oeil de la cinéaste sur ce personnage est formidable car très juste. L'indien ni sauvage ni hostile ni amical est totalement secret. S'exprimant dans un langage incompréhensible, il ne cesse pourtant de communiquer avec la terre, le ciel et les esprits. Beaucoup de mots silencieux s'échangent alors dans les regards entre le Nez-Percé et Madame Tetherow (Michelle Williams). Jusqu'où pourront-ils se 'comprendre'? D'une richesse infinie, La Dernière Piste aborde intelligemment le thème du troc, épine dorsale de la naissance du Nouveau Monde. Il traite aussi de la religion des hommes. Quand le dieu des immigrés trouve sur son chemin les esprits de l'indien. La scène de l'arbre, symbole de vie et élément incontournable du jardin d'Eden est remarquable. Sur un rythme qui fait graduellement gonfler le suspense plus les réserves d'eau diminuent, le film sent la mort tout en essayant d'entretenir l'espoir de la vie. Il oscille entre l'enfer qui se précise et le paradis qui s'effrite. Si comme Meek le dit "les femmes sont le chaos et les hommes la destruction'...que peut-on attendre des Hommes? Car, au final, les décisions leur reviennent toujours. Et ce sera le cas dans la conclusion ouverte de ce film. A qui peut-on faire confiance? La réalisatrice vous placera, vous aussi, en quelque sorte devant votre responsabilité. Il serait impensable de terminer cette chronique sans louer les passages musicaux quasi-expérimentaux, sans féliciter le remarquable travail de photographie mais aussi d'écriture pour donner corps à tous ces personnages. Si l'indien dégage une force mystérieuse, c'est bien Mme Tetherow qui explose de caractère, de compréhension, d'intuition, d'humanisme et de générosité. D'une femme 'esclave' et soumise, elle va s'émanciper jusqu'à elle-même, dans cette atmosphère de survie où tous les hommes ont échoué, prendre la décision finale pour tout le convoi. Récompensé dans de nombreux festivals et encensé par les critiques, La Dernière Piste est un western unique et époustouflant! (chRisA - août2011)

UNE SEPARATION un film d'Asghar Farhadi avec Leila Hatami et Peyman Moadi

Comment l'Iran peut-il être le pays que l'on connaît politiquement lorsque, depuis des décennies, on apprécie et reconnaît ses qualités en termes d'art cinématographique? Pas encore remis de l'excellent film The Hunter de Rafi Pitts (chronique ci-dessous), voici que débarque le film d'Asghar Farhadi qui a raflé presque toutes les récompenses au dernier Festival de Berlin. Un Ours d'Or qui attend d'autres statuettes prestigieuses croyez-moi, tellement ce film profond est d'une justesse de tons et de regards. Dire qu'il aborde le thème du divorce entre un homme et une femme reviendrait à ne voir que la partie émergée de l'extraordinaire scénario. Il s'agit d'un drame certes. Celui de deux êtres qui ont choisi des trajectoires irréconciliables. Mais après trente minutes, le film se double d'un polar judiciaire qui ne cesse de croître en intensité. Et quand ces deux histoires réussissent en plus à plonger le spectateur au coeur de la culture et des traditions de vie, de pensée iraniennes, on se dit qu'on tient là un film d'une impressionnante richesse. La séparation est un cadre mais le fonctionnement de la justice, la lutte des classes, le poids des traditions, la justice religieuse composent en partie le tableau et dépeignent des êtres sous de multiples facettes que, au grand mérite de l'écriture du scénario, le réalisateur se refuse de juger. Ici chaque personne a des raisons d'agir comme elle le fait. Ces histoires, leurs histoires n'ont pas qu'une seule vérité. Elles se dissimulent sous des voiles de non-dits qui les rendent encore plus brutales. Dans ces imbroglios, chacun essaye de s'en sortir comme il le peut. Les valeurs morales des uns ne sont pas meilleures que celles des autres. Et pourtant, ce sont encore les enfants ici qui en pâtissent le plus. Farhadi a su parfaitement saisir toutes les complexités des coeurs et des codes humains qui font de ces êtres ce qu'ils sont. En lumière, il y a ce couple joué par les excellents Leila Hatami et Peyman Moadi, tous les deux incroyables de force, d'énergie et d'humanité. Déterminés tout au long du film à sauver ce qui peut encore l'être, la fin n'en sera que plus dure. Scellée par l'unique musique du film en générique, celle-ci est une série de points qui ne met un terme à rien et qui ne refermera surtout pas les blessures. Une histoire poignante, écrite à la perfection et à la mise en scène totalement maîtrisée. Inoubliable! L'un des meilleurs films de cette année! Sans aucun doute! (chRisA - juin2011)

ESSENTIAL KILLING un film de Jerry Skolimowki avec Vincent Gallo et Emmanuelle Seigner

Vous ne trouvez pas que Vincent Gallo est l'un des tout meilleurs acteurs américains? Le voir jouer pleinement ses rôles (un an et demi après son personnage envoûtant dans le Tetro de Francis Ford Coppola) me motive à chaque fois pour aller au cinéma. Dans ce court film polonais, personne ne lui fait de l'ombre. Pas même le soleil, prisonnier qu'il est de cette chape grise de nuages dans cette immensité blanche et hostile. Mohammed a été capturé en Afghanistan par les forces américaines. Transféré dans un centre de détention dans un pays nordique tenu secret, il arrive à s'échapper. Commence alors une trraque sans fin dans des conditions hivernales des plus dures. Mohammed contre le reste du monde ou comment le personnage va lutter jusqu'au bout pour ne pas retomber entre les mains de ses tortionnaires. Se battre sans limite pour rester libre. Ce survival haletant met en scène une chasse à l'homme impitoyable. Bête aux abois, Mohammed défie les lois du froid intense, de la faim déchirante et de la mort pressante. Gallo est véritablement brillant de par sa détermination et son engagement total dans cette entreprise de survie. La caméra le suit partout. Elle est au plus près de ses souffrances. Chaque obstacle écarté rend le fugitif plus fort. Ce dernier n'hésite pas à éliminer ce qui pourrait le faire perdre. Tuer ou être tué. Telle est la donnée essentielle de ce film qui ne s'essouffle jamais. S'il manque d'être clair au début lors de l'arrestation de Mohammed tout comme dans les moments où ce dernier, hallucinant, entend des prêches de mollah en plein désert blanc, Essential Killing captive avec sa multitude de scènes d'action. Il égratigne avec sa violence. Toute sa force symbolique interpelle aussi. Pas vraiment politiquement correct, le film provoque. Mohammed est l'antihéros d'une guerre qui ne reconnaît pas les bons des méchants. Et c'est sans empathie qu'on suit à la trace cet animal sauvage (mais définitivement humain) que rien n'arrête sur son chemin. Sans dialogue (un comble pour un Gallo d'ordinaire très volubile), Skolimoski signe un film fort qui traite et interroge sur l'état de la liberté. Prix Spécial du Jury et Prix d'Interprétation à la dernière Mostra de Venise. (chRisA - juin2011)

THE TREE OF LIFE un film de Terrence Malick avec Brad Pitt, Sean Penn et Jessica Chastain

Un film de Malick reste toujours un événement. Six ans après Le Nouveau Monde qui m'avait énormément plu, j'étais impatient de découvrir la nouvelle oeuvre du réalisateur du non moins fameux La Ligne Rouge. Et force est de reconnaître qu'avec The Tree Of Life, l'américain a su rester ambitieux. Sans doute trop même puisqu'il s'attaque ici au thème de la Création de la Vie, de l'Univers dans une fresque métaphysique et mystique qui, en deux heures et dix-huit minutes, mène le spectateur du Big Bang aux pieds d'une cité high-tech du 21ème siècle. Ou comment Malick se prend pour Dieu dans une enjambée improbable. La première partie du film est ahurissante. Elle se compose d'images toutes aussi belles les unes que les autres sur les origines de la vie. Mais elles nous font un peu penser à celles qu'on pourrait voir à la Géode de La Villette. Mettre en scène des dinosaures... Chez Malick? On croit rêver. Ca tient aussi bien de l'absurde que de cette volonté d'aller jusqu'au bout des choses. Dès lors, on sait que ce nouveau film offrira une vision abstraite, complexe mais simple aussi sur le miracle de la vie, sur la génèse...avec toutes les imperfections qui vont avec. The Tree Of Life, c'est aussi l'histoire de Jack qui, avec ses deux frères, grandit au Texas sous la coupe d'une mère aimante, protectrice (Jessica Chastain) et d'un père frustré et autoritaire (Brad Pitt). A travers ce long flashback, on suit son parcours initiatique durant lequel il y sera fait l'apprentissage du Mal et où la mort y livrera ses enseignements en bousculant un équilibre précaire. La narration suggestive se dissimule derrière un flot d'images éreintant à la qualité photographique pourtant superbe. La minutie du montage est aussi impressionnante mais n'évite pas le point de saturation. L'exigence de Malick à vouloir rendre puissant chaque plan et à charger de sens chaque scène finit par lasser. Pourtant, des racines jusqu'aux cimes, l'Arbre de la Vie de Malick est rempli de grâce et de poésie. Il en fait une ôde à la Nature singulière où le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles au vent prennent tout leur sens. Il n'y a pas de meilleur réalisateur en la matière. Sur fond d'envolées lyriques, la Bible n'est jamais loin de la comédie et de la tragédie des Hommes. Les mythes non plus. Et le film n'en finit pas d'être excessif et emphatique malgré ses nombreuses qualités et prouesses visuelles. Dis, c'est quoi la vie Terrence? Quelque chose de... Aaah comment dire? Mais siiii... Enfin tu vois c'est... Inexplicable? Un peu comme ton film, non? (chRisA - mai2011)

LE GAMIN AU VELO un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne avec Thomas Doret et Cécile de France

Cyril (Thomas Doret), douze ans, a été abandonné par son père (Jérémie Rénier). Placé dans un foyer, il s'obstine à le retrouver pour lui parler. Il aura l'aide de Samantha (Cécile de France), une jeune coiffeuse qui lui ouvre son coeur pour le protéger et l'aimer. D'un pitch simple et presque banal, les frères Dardenne en font un magnifique film social d'une teneur insoupçonnable même quand on connaît leur cinéma. Avec leur style épuré d'une remarquable efficacité, les deux belges peignent le portrait sans concession d'un écorché vif rustre et presque 'sauvage' en quête de liens affectifs, d'amour et de reconnaissance. Comment les frères Dardenne ont-ils pu 'caster' le jeune Doret pour aussi bien incarner cet enfant à la dérive? Ce dernier porte à lui tout seul ce film poignant ne laissant que quelques miettes pourtant essentielles à une Cécile de France perspicace et généreuse. A chaque scène, Thomas Doret crève l'écran de réalisme et d'authenticité. Nature, honnête, il ne triche pas. Comme le travail des deux réalisateurs. Derrière un minimalisme de façade, les Dardenne donnent à ce Gamin au Vélo une étoffe riche conviant l'histoire à changer de braquets à plusieurs reprises. D'un film tendu, âpre, dur, on se laisse captiver par un certain suspense tout en étant secoué par des passages attendrissants mais au combien jamais niais ni mièvres. Tourner au plus proche de la vie et des êtres sans jamais chercher à donner des leçons morales ou didactiques. Tel est sans doute l'un des objectifs visés par la caméra des deux belges qui n'a pas son pareil pour saisir ce qui fait ce que nous sommes. Son regard humaniste est encore une fois des plus touchants. Il déborde d'une intelligence et d'une justesse qui impressionnent autant qu'elles émeuvent. Et si certains pensent que les deux frères restent cinématographiquement prévisibles qu'ils aillent observer ce bijou de film pour une fois à la lumière d'un soleil estival rempli d'espoir et d'amour. Toute psychologie est inutile. Emportez juste votre coeur!  Grand Prix du Jury mérité au dernier Festival de Cannes. (chRisA - mai2011)

REVENGE un film de Susanne Bier avec Mikael Persbrandt et Trine Dyrholm

Comme l'indique clairement son titre, ce film traite du thème de la vengeance et par conséquent de la violence envers autrui. Comment réagir à la gifle qu'on prend? Celle qui déstabilise. Celle qui humilie ou qui anéantit. Ces gifles, ce sont celles de la vie, de notre monde. C'est le décès d'un cancer de la mère du jeune Christian. Ce sont les brimades dont Elias est victime au collège. C'est aussi la procédure de séparation entre son père, Anton, médecin humanitaire et sa mère. La réalisatrice aborde subtilement les épreuves de la vie auxquelles deux familles danoises sont confrontées. Images contemplatives pour recueillements méditatifs. Sous les colères, il est des souffrances qui parce qu'elles ne sont pas dites finissent par exploser. Le film suit les engrenages de la violence, de l'effet papillon. Dans une tension contenue toute nordique on passe d'une gifle à une bombe. Cette comédie dramatique ne tend jamais à donner de leçons ni à trouver des raccourcis ou parades malhonnêtes. Elle cherche plutôt à exploiter nos ressources, nos capacités humaines au coeur de ces zones de conflits, en plaçant habilement le spectateur au pied de ses murs naturels de pensée. Le style de la réalisatrice de Brothers et After The Wedding évoque beaucoup celui du mexicain Alejandro Gonzales Inarritu. Avec une caméra proche des acteurs, Bier cadre bien leurs émotions, leurs douleurs et leurs moments de solitude toujours chargés de réflexion. Le rythme imposé est celui du temps de l'introspection. Cette influence se ressent aussi dans la construction narrative. En choisissant de situer son film dans une ville paisible danoise mais aussi dans l'enceinte d'un camp de réfugiés sur le continent africain, elle universalise son propos. Sans trop l'alourdir d'un pathos parfois étouffant chez le réalisateur mexicain, Susanne Bier joue plutôt la carte de la retenue dans une réalisation sobre,  belle à l'oeil, presque poétique et du coup peut-être trop conventionnelle. Revenge n'est peut-être pas un film choc qui laisse une trace de doigts sur votre joue mais ce film sait néanmoins toucher plus en profondeur. Golden Globe et Oscar 2010 du meilleur film étranger pour une réalisatrice dont la côte internationale n'en finit plus de grimper. (chRisA - mai2011)

THE HUNTER un film de et avec Rafi Pitts et Mitra Hajjar

A Téhéran, Ali, repris de justice, travaille comme veilleur de nuit dans une usine d'automobiles. Il subvient aux besoins de sa femme et de sa fille de sept ans qu'il aime silencieusement mais profondément. Chasser en forêt est son seul loisir, sa seule échappatoire. Bredouille ou pas, il tire, envahi qu'il est du sentiment de plénitude et de solitude en pleine nature. Lorsque sa famille disparaît mystérieusement dans des émeutes, sa vie bascule à nouveau. Ses cibles changent. L'abcès de l'injustice grossit. Des balles le crèveront. La police comme une proie dans la ligne de mire. Au cours de cette partie de chasse inhabituelle, les chasseurs et les proies se confondent. Qui chasse qui vraiment? Dans cette chronique socio-politique, Rafi Pitts dénonce intelligemment la violence et la corruption de la police iranienne qui n'est autre que le bras armé d'un Etat oppresseur aux mains ensanglantées. La force du propos de Rafi Pitts est autant derrière que devant la caméra puisqu'il joue lui-même Le Chasseur. Son coup de maître réside tout d'abord dans le fait que ce film social prend progressivement l'allure d'un formidable thriller. D'autre part, chaque plan est le résultat d'une exigence cinématographique remarquable. Sans tomber dans un esthétisme dénaturant, Pitts réalise une oeuvre artistiquement sobre et puissante. Minimalisme de façade, les plans s'appliquent à suggérer dans des silences qui en disent long quand ils ne sont pas réhaussés de choix musicaux sublimes (RADIOHEAD, ARVO PART...) et de dialogues économes. Epuré et sophistiqué, The Hunter, présenté au dernier Festival de Berlin, n'en reste pas moins un film engagé qui éclabousse de ses nombreuses qualités. Quand un film peut être l'écho d'une détonation. (chRisA - mai2011)    

TRUE GRIT  Un film de Joel et Ethan Coen avec Jeff Bridges, Hailee Steinfeld et Matt Damon.

A la question 'les frères Coen savent-ils aussi faire un bon western ?', la réponse est indéniablement OUI ! Pas étonnant quand on observe à la loupe le talent des frangins et leur filmographie. Arizona Junior, O'Brother,  No Country For Old Men, ces films montraient déjà cet intérêt singulier pour le grand Sud- Ouest des Etats-Unis et pour les mystères de leurs grands espaces. Ce remake de Cent Dollars Pour Un Sheriff avec John Wayne (1969) tient toutes ses promesses. Un très bon casting avec une rivalité pleine d'humour entre Bridges et Damon. Un sens de la reconstitution, du détail qui relève tellement de la minutie que ce réalisme du Far-West sauvage, sale et rude est d'une crédibilité qui tient lieu de voyage dans le temps. Les angles, les cadrages, les effets panoramiques sont ici d'une image qui vous saisit. L'alternance entre scènes calmes, dialogues efficaces et scènes d'action rythme bien cette histoire pourtant très classique. Celle d'une fille obstinée de quatorze ans (très bien jouée par Hailee Steinfeld) qui embauche un sheriff borgne, grincheux, alcoolique et sur le déclin pour venger la mort brutale de son père. A cette poursuite se joint un Texas Ranger (le méconnaissable Matt Damon) guindé, hautain, aux méthodes convenues lui aussi à la recherche du criminel et sa bande. Le trio ne se fera pas de cadeaux mais il saura mettre en valeur toute l'étendue de leur code d'honneur. Le film enchaîne sans grande surprise les très bonnes scènes (trop nombreuses pour être citées mais j'aime vraiment bien celle dans la cabane...) et propose un excellent divertissement qui nous fait réellement apprécier ce genre cinématographique malheureusement trop souvent absent sur les grands écrans. (chRisA - mars 2011)

LE DISCOURS D'UN ROI un film de Tom Hooper avec Colin Firth et Geoffrey Rush

Qui aurait misé un scone à la marmelade sur le deuxième film d'un réalisateur anglais presqu'inconnu? Et pourtant, depuis septembre dernier, les récompenses pleuvent comme des trombes d'eau bénite sur Buckingham Palace un dimanche matin lors de la relève de la garde. Ne parlons même pas des nominations (11 aux Oscars) qui prédisent la consécration d'un film certes bon mais très académique. Le film revient sur un détail de l'histoire de la royauté britannique peu connu du grand public: le bégaiement du Prince Albert, deuxième fils du Roi George V (et père d'Elizabeth II). Comment être roi sans pouvoir être physiquement capable de s'exprimer en public? Dans les années 30, George V se meurt. Il cède sa place à son fils aîné, playboy jouisseur de la vie. Ce dernier ne peut assumer les fonctions qui lui reviennent de droit et de sang. Le rôle délicat revient donc à son frère qui sera couronné en 1936 à Westminster Abbey et qui, trois années plus tard, devra, dans cette Europe en guerre, prononcer un discours majeur pour l'avenir de la nation. Le synopsis est assez simple. Il suit et tourne agréablement les pages de l'Histoire. Il se concentre sur le roi en devenir: LE personnage principal magistralement joué par un Colin Firth (A Single Man) au sommet d'une interprétation inoubliable qui éclipse tout sur son passage. Tout sauf l'excellente prestation aussi de Geoffrey Rush qui lui incarne Lionel Logue, l'orthophoniste original. Histoire vraie d'une relation compliquée entre le spécialiste du langage et son patient. L'histoire touchante d'une immense amitié entre les deux hommes. Outre l'intérêt que j'ai porté à cette Angleterre des années 30, à toutes ces ambiances dans des lieux mythiques, c'est surtout la force de jeu du duo, ses échanges parfois très émouvants remplis aussi d'humour qui donnent toute la consistance au film. A la fois confident et pratiquement psychanalyste, Logue s'attaque au handicap de 'Bertie' avec la complicité d'une caméra très intime qui vise toujours à rapprocher les corps et les regards. Tom Hooper a réussi à rapprocher deux êtres que pourtant tout oppose. Il a sans doute capté l'essence même de la relation quasi-fraternelle entre eux. Firth et Rush nous régalent scène après scène. Le couple excelle dans toutes les situations qu'elles soient burlesques ou douloureuses et, jusqu'à la fin en forme d'apothéose avec Beethoven en fond, on ne s'en lasse pas. On retient son souffle quand celui de George VI peine à délivrer son message à la nation. L'empathie est totale et elle est le fruit d'une performance époustouflante de Colin Firth. Vingt-deux ans après que Dustin Hoffman ait remporté l'Oscar du Meilleur Acteur pour son personnage autiste dans Rain Man, Colin Firth, en bègue remarquable, pourrait bien lui aussi se saisir de la statuette dorée et...ce ne serait pas volé. Espérons que les mots ne lui manquent pas en allant chercher sa récompense. (chRisA - fév2011)        

 

SOMEWHERE  un film de Sofia Coppola avec Stephen Dorff et Ella Fanning

Et si le premier et long plan fixe d'introduction capturant une Ferrari faisant des tours de piste dans le désert résumait à lui seul ce nouveau long métrage de l'américaine...? Au volant, Johnny Marco (Stephen Dorff), une star hollywoodienne au succès international en proie à la dépression et à l'introspection. Dans sa tête, ça ne tourne pas très rond. Enfant gâté résidant à l'Hôtel du Château Marmont à Los Angeles, il profite et abuse (luxe, alcool, sexe et médicaments) histoire de combler et tuer le temps. Coppola pose pudiquement sa caméra et saisit intensément l'intimité de la célébrité adulée mais terriblement seule. Son regard plonge dans la vacuité de ce personnage au talent imperceptible mais au caractère attachant. Le plâtre à l'avant-bras que Johnny porte -accident survenu après une beuverie- est le symbole matériel des blessures qu'il porte en lui. Séparé de Layla, sa compagne, il se retrouve à avoir la garde de leur fille Cleo (Ella Fanning). Commence alors toute une série de moments agréables et insouciants entre père et fille, tous deux meurtris par les complications de cette séparation. Tous deux face à des non-dits pesants. La star va alors réaliser l'importance de la relation avec sa progéniture, avec sa femme sans qui il n'est rien. L'intrigue peu originale tient en quelques lignes sur un coin de nappe en papier, faisant ainsi de Somewhere son film le plus minimaliste. Soutenue par une assez bonne BO signée Phoenix, Sofia Coppola laisse entrevoir quelques beaux moments cinématographiques dus à la qualité de son regard sensible et précis. Mais elle les doit aussi à l'excellence du travail photographique de Savides (Gus Van Sant). Comme dans Lost In Translation, un brin d'humour, de dérision, d'absurdité vient déverrouiller l'ambiance, perturber la linéarité du film. A travers cette histoire aux relents autobiographiques, on sent la justesse du propos, toutes les subtilités de tons. Mais au final le film (d'une heure et trente-huit minutes, est-ce aussi un signe?) laisse la désagréable sensation de tourner en rond pour aller vers un 'somewhere' qui ne mène nulle part. La fin ressemble à un spot de publicité pour un pafum pour hommes. Je comprends mieux la mini-polémique que le film a suscitée en obtenant le Lion d'Or au Festival de Venise l'année dernière. Surfait et parfois trop facile, trop répétitif, le travail du prodige de Virgin Suicides devra prendre d'autres trajectoires au risque de devenir caricatural, médiocre et ennuyeux. (chRisA - jan2011)