HECTOR un film de Jake Gavin avec Peter Mullan

Hector (Peter Mullan) est un SDF écossais qui trimballe sa valise à roulettes comme son âme en peine. Se déplaçant à l’aide d’une béquille comme un homme heurté par la vie. Bonnet enfoncé sur la tête, la barbe jaune pisse moutonneuse, le regard franc et droit, il s’apprête, comme chaque année, à rejoindre un foyer d’accueil londonien pour passer les fêtes de fin d’année au chaud. A ce projet, vient se greffer son envie de renouer les liens avec sa famille - son frère et sa sœur- dont il s’est exclu brutalement il y a plus de quinze ans. Le rabibochage s’avérera compliqué et il nécessitera de faire un point sur ces années d’errance et de lente déchéance. On le sait, Peter Mullan est un excellent comédien (on ne vous recommandera jamais assez My Name is Joe de Ken Loach). Affublé de son accent écossais à découper à la tronçonneuse, il incarne les traits d’un homme troublé mais digne. Il ne s’apitoie pas. Il reste en mouvement. Son regard est tendre. Il est un personnage attachant fuyant  quelque part les clichés. D’ailleurs, la réussite du film de Jake Gavin tient du regard qu’il a imposé sur ce faux conte social. Ici, le réalisateur évite de pincer la corde du pathos ou même d’un humour surfait. La tonalité est juste, bien mesurée, pleine de pudeur et de sobriété. Le rôle a été écrit et joué sans la moindre fausse note. Dans une société britannique plutôt dépeinte comme ‘bienveillante’ avec ses SDF, Gavin a rendu son personnage crédible. Son film aussi dégage une belle chaleur humaine. De celle qui fait plaisir à voir, à partager sans tomber dans les bons sentiments à deux balles. Par exemple, j’ai adoré la très belle relation entre Hector et la responsable du foyer. Les rencontres, les échanges entre les personnages du film sont vraiment frappés du sceau de la perspicacité.  Même si ce premier  long métrage n’a sans doute pas de message à faire passer, il incitera le spectateur à modifier le regard que nos sociétés peuvent porter sur ces personnes brisées. (chRisA – mars2016)

TEMPÊTE un film de Samuel Collardey avec Dominique, Matteo et Mailys Leborne

Capter la vie des gens au plus près, raconter leurs vraies histoires, c’est ce qui anime régulièrement l’esprit de Samuel Collardey. En 2008, il avait signé L’apprenti, un long métrage très remarqué racontant la formation de Mathieu, 15 ans, élève d’un lycée agricole travaillant en alternance dans une petite exploitation laitière du Doubs.  A l’exception de trois comédiens, ici, toutes les personnes au casting de Tempête jouent leurs propres rôles. Revivent leurs vies. A la barre, Dominique Leborne (Prix Orizzonti du Meilleur Acteur à la dernière Mostra de Venise). Ce marin-pêcheur des Sables d’Olonnes n’est pas souvent chez lui. C’est pourtant lui qui a obtenu la garde de ses deux enfants (Matteo et Mailys) suite à son divorce.  A 16 ans, sa fille (adoptive) lui apprend qu’elle est enceinte. La gynécologue stipule que le bébé, à sa naissance, présentera des problèmes cardiaques et rénaux impliquant une mort inévitable. Mailys désire tout de même accoucher. Ne voulant pas perdre son job, Dom ne peut être au chevet de sa fille. S’en suivra pour lui la perte de ses enfants de retour chez leur mère. Dom décide alors de tout faire pour se mettre à son compte, l’unique solution pour concilier l’amour de son métier avec le fait de partir en mer à la journée. Tout est vrai dans ce film d’où un réalisme d’une rare facture. Le regard du réalisateur sur cette famille, l’honnêteté,  l’intimité et le respect qu’il instaure avec chacun eux tout au long du scénario propulse ce film à un niveau d’émotions assez incroyable. Parce qu’il y a dans ce film quelque chose en plus qu’on ne trouve généralement pas dans les réalisations de frères Dardenne ou de Ken Loach pour ne citer qu’eux. Tempête n’est pas un film documentaire, c’est un vrai film social comme il s’en fait rarement. Sans cliché, sans apitoiement, sans jugement ni empathie. Collardey filme leurs vies comme elles sont, avec leurs éclats de voix, leurs interrogations, leurs remises en question, leurs inquiétudes et leurs joies. Proche mais avec suffisamment de hauteur, sa caméra est le bon œil. Celui aussi qui ne délaisse pas l’aspect artistique, ni une certaine esthétique que tout bon film requiert. Tempête m’a emporté par son authenticité et son naturel. C’est pas l’Dom qui prend la mer…tatatin… (chRisA – fév2016)

CAROL un film de Todd Haynes avec Cate Blanchette, Rooney Mara et Kyle Chandler

Adapté du roman éponyme de Patricia Highsmith, le nouveau film de Todd Haynes raconte l’histoire d’amour entre Carol (Cate Blanchett), femme sophistiquée prisonnière d’une relation conjugale très compliquée et Therese (Rooney Mara), jeune vendeuse passionnée de photographie. Jusqu’ici, rien d’extraordinaire me direz-vous. Et pourtant il y a au moins deux grandes raisons pour aller voir ce film. 1) Todd Haynes capte à merveille les ambiances, l’état d’esprit, les couleurs de l’Amérique d’après-guerre. Plan après plan, les reconstitutions sont riches d’une époque où les perspectives d’avenir s’entrechoquent avec le conservatisme des mentalités. Sur les écrans, les années 60 ont toujours été plus clinquantes que celles qui nous préoccupent ici. En ça, le réalisateur américain a été très fidèle à une époque sans lumière, aux tons fades et ce même si le consumérisme semble la première valeur marchande. 2) Le film propose un duo grandiose. Cate Blanchett joue une femme- mère impressionnante, élégante, raffinée, libre, combative et passionnée. Malgré son visage lifté de cougar avant l’heure, elle en impose. Quant à Therese, bien plus jeune, elle resplendit de fraîcheur, d’innocence mais aussi de certitudes. Son sourire, ses yeux (on pense parfois à la beauté naturelle d’une Audrey Hepburn), son jeu, sa présence sont les lumières de ce film. Récompensée par le prix d’interprétation féminine à Cannes l’année dernière, elle est LA révélation de ce film. Esthétiquement et humainement, ce mélo plein de pudeur a toutes les qualités pour vous faire passer un très bon moment…d’autant plus qu’il est délicieusement accompagné d’une bande sonore signée Carter Burwell (compositeur de la plupart des films des frères Coen). (chRisA-jan2016)

LES HUIT SALOPARDS un film de Quentin Tarantino avec Samuel Lee Jackson...

Alors que vaut ce ‘8ème film’ de Quentin Tarantino (si l'on considère, comme le réalisateur, que Kill Bill 1&2 ne sont qu'un seul long métrage) ? Déjà le titre ... Les Huit Salopards (The Hateful Eight). Dans l'esprit de QT, c'est un clin d'œil au western Les Sept Mercenaires (The Magnificent Seven). On va dire (pour être gentil) que la traduction française... n'est pas très inspirée. Pour le reste, et comme toujours dans tous ses films, ça cause, ça blablate,... longuement.... encore et encore jusqu'à l'arrivée de scènes choc, souvent violentes. Ici, on est plus dans des actes d'horreur voire carrément gore (on se souvient de quelques moments du même genre dans Django Unchained). Le "style" Tarantino est bien là... le découpage du film en chapitres, les dialogues, les idées/"effets" de mise en scènes,... On retrouve aussi ses préoccupations (traitements des "noirs",...). La durée du film est conséquente (2h47)... c'est long, très (trop) long. Il y a des parties vraiment jouissives mais d'autres sont un peu trop "gratuites" et n'apportent pas grand-chose. Le doublage français est bof bof. La voix retenue pour le shérif Mannix (Walton Goggins) ne colle pas. La VOstFR serait donc à privilégier (comme quasiment tous les autres films). Coté casting, le réalisateur a fait appel à ses acteurs fétiches : Samuel L. Jackson (6 films sur 8), Kurt Russel (Boulevard de la Mort), Tim Roth (Reservoir Dogs, Pulp Fiction), Michael Madsen (Reservoir Dogs, Kill Bill).... C'est du sur-mesure pour eux... Cela se sent. Et puis, des petits "nouveaux" comme Jennifer Jason Leigh et Channing Tatum (21 Jump Street, Magic Mike)... Coté bande son, Tarantino a encore une fois "emprunté" des morceaux du compositeur et chef-d’orchestre italien Ennio Morricone. Le Maestro a même composé une partition originale pour la première fois (titre plus proche du genre horreur que du western d'ailleurs). Sinon on retrouve du The White Stripes ou encore Roy Orbison. Le film a été tourné en 70mm au format Ultra Panavision (ratio image exceptionnellement large). L'idée était de pouvoir mettre en valeur les vastes paysages enneigés ou les visages en gros plans pour ses acteurs (Sergio Leone n'est pas loin). Il faut pour cela que la salle de projection puisse le permettre... En conclusion, il y a de bonnes choses dans ce (presque) huis clos qui rend clairement hommage à The Thing (classique du film d'horreur de John Carpenter avec Kurt Russel... comme c'est - pas - étrange) mais aussi (trop) de longueurs. (FredNoMore – jan2016)

 THE LOBSTER un film de Yorgos Lanthimos avec Colin Farrell et Rachel Weisz

Le troisième et nouveau film du grec est des plus déconcertants, c’est le moins que l’on puisse dire. Un casting impeccable (Colin Farrell, Rachel Weisz, John C.Reilly, Léa Seydoux) et une mise en scène à l’esthétisme très clinique (voire glacial) mais très maîtrisée pour une fable quasi S-F sur le thème de l’amour, des couples, des liens humains. Aujourd’hui ou dans un futur proche, David (Colin Farrell) est repéré comme célibataire. Il est envoyé de force dans un Hôtel où il a 45 jours pour trouver une partenaire sinon il sera transformé en l’animal de son choix (David fait le choix du homard). Ce grand centre luxueux  et idyllique n’est autre qu’un camp de ‘tortures psychologiques’ où pour gagner des jours supplémentaires les ‘résidents’ partent à la chasse aux ‘Solitaires’. Voici les deux extrêmes qui sont proposées par le scénario. Car en s’enfuyant pour rejoindre le camp des ‘Solitaires’, David va vite s’apercevoir de la tyrannie de leur chef (Léa Seydoux). Cette dystopie  est déroutante (qui a dit incompréhensible ?) mais elle trouve incontestablement une certaine résonance en chacun de nous. Elle est drôle (même si c’est le jaune qui peint nos rires), totalement absurde (du Monty Python sous mélanges chimiques les plus durs), féroce et totalitaire. Un film super original qui pourtant laisse un drôle de goût en bouche à la sortie du cinéma. Pas facile d’écrire que j’ai aimé ou pas mais Yorgos Lanthimos a carrément du talent ! Et Colin Farrell y est épatant ! Grand Prix du Jury au dernier Festival de Cannes. (chRisA – déc2015)

LE FILS DE SAUL un film de Lazlo Nemes avec Géza Röhrig

Si l’enfer existe vraiment, alors il doit ressembler à ce film, à ce camp. Auschwitz-Birkenau, 1944. Saul Auslander fait partie d’un Sonderkommando, ces hommes juifs qui assistent les nazis dans leur entreprise de crime contre l’humanité. Leur durée de survie n’est que très temporaire mais ils sont là, à quatre pattes, à brosser le sang laissé par les victimes des douches, à enfourner les corps dans les crématoriums, à balancer les cendres dans la rivière… Un jour, Saul croit reconnaître le corps mort de son fils. Dans sa folie et comme dernier instinct humain, il va tenter de lui donner une sépulture digne, dans la tradition juive. Ce film s’inscrit dans le bruit, le sang, la terreur et l’horreur. Avait-on jamais montré les camps de concentration de cette manière ? Tout durant le film, le réalisateur fait le choix d’un plan serré sur Saul, son personnage principal, laissant l’arrière-plan volontairement flou…comme pour masquer mais surtout mieux révéler. Car l’esprit, l’imagination du spectateur devient l’œil de la vérité. C’est son œil qui suggère tout. Le parti pris de cette technique cinématographique est un choix courageux et totalement réussi. Proche de son personnage, au cœur de la réalité atroce d’un système implacable, Lazlo Nemes retranscrit au plus près les visions cauchemardesques liées à la Solution Finale. Perturbant, oppressant, à la limite de l’insoutenable, ce film ne laisse presque pas une seule seconde de répit au spectateur (le film est interdit aux moins de 12 ans) terrifié sur son siège. Un film exigeant, cohérent, essentiel qui fait autant mal aux yeux, au cœur qu’aux oreilles (cris, ordres, aboiements…) mais un film inoubliable et remarquable. (chRisA – nov2015)

SEUL SUR MARS un film de Ridley Scott avec Matt Damon et Jessica Chastain

En mission sur Mars, une équipe de la NASA, prise dans une tempête, laisse pour mort Mark Watney (Matt Damon), leur coéquipier, et l’abandonne malgré un grand sentiment de culpabilité. L’astronaute, blessé, se réveille seul sur cette planète inhospitalière. Le voilà livré à lui-même. Ce biologiste va devoir user de toute son ingéniosité pour survivre en attendant que quelqu’un veuille bien venir le chercher. Robinson Crusoé dans l’espace, Seul sur Mars est un survival d’une facture assez classique. Son réalisateur, Ridley Scott, n’excelle plus en inventivité depuis longtemps (Alien, Blade Runner) mais il signe un film plutôt agréable même si on ne peut pas s’empêcher de penser à de meilleurs films dans le genre (Gravity, Seul au Monde). Adapté du roman SF d’Andy Weir, Seul sur Mars n’invite pas au formidable aspect immersif qu’offrait le film d’Alfonso Cuaron comme il ne s’attarde pas sur l’émouvante impression de solitude (et de désespoir) dans le personnage de Tom Hanks filmé par Robert Zemeckis. Scott joue plutôt la carte de l’humour dans ce ‘thriller’ cousu de fil blanc. Les images (tournées en Jordanie) de la planète rouge sont très intéressantes (la projection en 3D ne vaut le coup que pour ces parties-là) mais toutes les scènes sur la base de Houston, Texas (fief de la NASA) appauvrissent le film (le spectateur a plutôt l’impression de scènes maintes fois vues dans des séries télé d’une grand banalité). Le scénario manque de muscle (le cerveau étant un muscle…), les interprétations ne cassent pas trois pattes à un canard (on a déjà vu Jessica Chastain dans de bien meilleurs rôles, Matt Damon fait le job, Jeff Daniels est chiant à mourir), la bande originale (à forte tendance disco) ne produit aucun effet. Avec ses nombreux clichés, Seul sur Mars est loin d’être un film qui restera dans les mémoires mais il est sans doute ce divertissement qui ne mange pas trop de pain (ou de pomme de terre…humour relatif au film ;-) ) (chRisA – oct2015)

DHEEPAN un film de Jacques Audiard avec Antonythasan Jesuthasan et Kalieaswari Srinivasan

Pour sauver sa peau, Dheepan, combattant sri-lankais, doit fuir son pays en guerre. Il se trouve une femme et une fille pour pouvoir accéder au statut de réfugiés politiques en France. Cette fausse famille débarque dans une cité délabrée de banlieue parisienne contrôlée par des caïds de la drogue. La phase d’intégration commence. La petite va à l’école, la femme fait la cuisine et le ménage pour le père d’un boss en liberté surveillée. Dheepan, quant à lui, exerce consciencieusement son métier de gardien d’immeuble. Le trio apprend à se regarder, à se parler, à s’écouter à s’aimer jusqu’au jour où cette zone de non-droit s’enflamme pour devenir une zone de guerre propice à réanimer l’instinct de soldat de Dheepan. Témoin de son époque, Jacques Audiard, comme à son habitude, aborde des questions de société qui divisent et parfois fâchent. La question des migrants, de leur accueil, la question des zones urbaines laissées à l’abandon par un état en faillite, la question du vivre ensemble… Dans sa première moitié, le film semble impeccable. L’œil social dur et touchant d’Audiard ne se perd pas. Il donne à voir une réalité dure, brute, souvent violente mais juste et précise sans être trop chirurgicale ni compatissante. Dans l’autre moitié, difficile de ne pas être sur la réserve. Le film bascule dans le sang ; résultat de l’éclatement de la tension qui régnait dès les premières minutes. Le scénario devient alors plus faible et plus scabreux et la fin (qu’on cachera bien sûr) avec sa double interprétation laisse un goût amer. Elle fait indéniablement polémique mais au moins elle évitera tout consensus et surtout elle continuera à nous interpeller. Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, certes, mais assurément pas le meilleur film de l’un des cinéastes français les plus talentueux. (chRisA – sept2015)

LA TÊTE HAUTE un film d'Emmanuelle Bercot avec Catherine Deneuve, Rod Paradot et Benoît Magimel

Ce film raconte le parcours éducatif de Malony (Rod Paradot), de six à dix-huit ans. Enfance difficile, manque total de repères familiaux, d’autorité parentale, violence, délinquance, scolarité quasi-inexistante, Malony est ce jeune dunkerquois en pleine dérive, en pleine souffrance. Son chemin semble tout tracé. Au Monopoly de la vie, la case prison est vouée à être sa ‘maison’. C’est sans compter sur l’abnégation d’une juge (Catherine Deneuve) qui avec l’aide et le dévouement de tous les professionnels du monde éducatif  travaille à lui proposer une autre voie que celle du système pénitentiaire. Une phrase pourrait bien résumer le long métrage d’Emmanuelle Bercot : « L’éducation est un droit fondamental. Il doit être assumé par la famille et si elle n’y parvient pas, il revient à la société de l’assumer. »  Seulement Malony ne l’entend pas de cette oreille, il n’entend rien et s’obstine à vivre selon ses propres règles. Aussi, il crache sur toutes les mains tendues et s’enferre dans la provocation et la violence. A chaque fois qu’il fait un pas en avant pour s’en sortir, il replonge aussi sec dans ses travers. La tension du film est constante. Le réalisme recherché (tournage en salles d’audience, bureaux de juge, centres pour délinquants, présence d’amateurs au casting) par la réalisatrice magnétise le spectateur. L’authenticité n’est que plus effrayante. Elle côtoie l’excellence des drames humains et sociaux des frères Dardenne. Légende du cinéma français, Catherine Deneuve fait figure d’autorité sans perdre cette empathie et cette lueur d’espoir qui brille au fond de son coeur. Rod Paradot, élève en CAP Menuiserie révélé lors d’un casting sauvage, quant à lui, campe parfaitement ce personnage d’enfant terrible insupportable, détestable mais touchant lorsqu’il laisse entrevoir ses fêlures. Il ne faut pas oublier le très bon rôle d’éducateur déprimé mais fort joué par l’émouvant Benoît Magimel. On le sait, aborder un tel sujet, qui plus est, le porter au cinéma relève du défi car le travail de la réalisatrice ne devait rien laisser au hasard ni aux bons sentiments. Emmanuelle Bercot peut se féliciter d’un scénario sans faille et d’une réalisation très portée sur l’humain. Durant deux heures, La Tête Haute saisit le spectateur aux tripes. C’est un film coup de poing qui fort heureusement exclu le happy ending. C’est aussi un grand coup de cœur ! (chRisA – juin 2015)

TAXI TEHERAN un film de et avec Jafar Panahi

Ok, c’est un film courageux (Jafar Panahi est interdit de cinéma dans son propre pays). Ok, il est important de fustiger le régime iranien, de replacer les vraies questions politiques, culturelles et religieuses au centre du débat (elles sont évoquées ici dans l’habitacle d’un taxi conduit par le réalisateur lui-même), ok, mais la déception est forte. Les faux documentaires me laissent indubitablement un goût amer avec ces ‘citoyens’ qui ‘jouent’ la comédie. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Je déteste me laisser balloter entre fiction et réalité, me laisser manipuler par les petites astuces d’un metteur en scène qui mêle drame et comédie. Et puis, tout pendant le film, j’avais cette impression de déjà-vu. Comment ne pas avoir en tête l’excellent Ten d’Abbas Kiarostami (2002) ? Certes, il est agréable d’écouter tous ces gens (même si la ‘nièce’ du réalisateur finit par vous prendre la tête au bout de cinq minutes), de parcourir les rues de Téhéran, de partager des instants de vie, de découvrir cette petite galerie de personnages qui pourtant ne m’ont pas donné l’impression d’être très représentatifs de la société iranienne…mais il n’y a rien de nouveau dans ce film. Rien de particulièrement attachant, émouvant. Rien de fort sinon peut-être la scène finale. Le film a remporté l’Ours d’Or au dernier festival de Berlin. Pourtant, il me paraît loin d’être brillant. (chRisA – juin2015)

BIRDMAN un film d'Alejandro Gonzales Inarritu avec Michael Keaton et Edward Norton

Ils sont rares les films qui après visionnage me donnent envie de me lever pour applaudir. Des heures et des jours après je repense à cet ovni concocté par un Inarritu audacieux et corrosif (en état de grâce, en lévitation?). Par quel bout prendre cette bobine ? Visuellement, ce long (et faux) plan séquence est une pure réussite. Il raccorde chaque moment entre eux, l’œil du cinéaste se plante sur scène, derrière le rideau, dans les loges, dans les coursives de ce théâtre, devant et derrière la façade de Broadway, dans la psyché d’un Michael Keaton totalement bluffant dans sa crise existentielle. Il explore chaque territoire offrant une mise en abyme éblouissante. Parentalité, narcissisme, création artistique, monde du spectacle, monde de la critique… les thèmes abordés sont nombreux mais finement traités. Avec humour et émotion, le réalisateur mexicain bouscule le spectateur, il le force à rentrer avec lui dans les entrailles d’un théâtre et d’un artiste paranoïaque à l’égocentrisme de l’envergure des ailes du personnage qui l’ont rendu célèbre. Dans cette tragicomédie envoûtante et haletante, il convie Raymond Carver et jazz débridé pour donner encore plus de profondeur à ses réflexions. Les névroses de Keaton en mode fantastique pour encore plus se donner de liberté… Inarritu et son casting peuvent être fiers d’avoir pondu une perle cinématographique. Elle fera date et pas seulement parce qu’elle a raflé pas mal d’Oscars…  Invitez-vous dans le cerveau torturé du showman, vous ne le regretterez pas ! Intelligent, subtil, innovateur, drôle et dramatique…bon, j’arrête parce que ça me donne déjà envie de le revoir. (chRisA – avril2015)

AMERICAN SNIPER un film de Clint Eastwood avec Bradley Cooper et Sienna Miller.

Le retour de Clint Eastwood au film de guerre. Ah, il aime ça le bougre. L’uniforme, la discipline, le cheveu ras, les gros muscles, les bonnes blagues de militaires, une arme à la place du cerveau. Ce film est plutôt un biopic, celui d’un tireur d’élite (si je suis allé voir ce film, c’est que j’ai une réelle fascination pour les tireurs d’élite, mais là, ça devient trop personnel…) des Navy SEAL. Chris Kyle est envoyé en Irak. Son job consiste à protéger ses potes lorsqu’ils sont en mission de ‘nettoyage’. Sur un toit, l’œil dans le viseur, la respiration sous contrôle, la tête froide, il se révèle un sniper hors pair qui lui vaut immédiatement le surnom de ‘La Légende’. Mission après mission, il y laisse un peu plus de son âme et ses retrouvailles avec sa famille lors des permissions deviennent de plus en plus tendues. Obsédé qu’il est à sauver toujours plus de vies dans son camp, obnubilé par la neutralisation du tireur d’élite du camp adverse (là, on pense au duel de Stalingrad de Jean-Jacques Annaud), Kyle replonge à chaque fois dans la folie de la guerre. On saluera la puissance de la réalisation, une mise en scène totalement maîtrisée, la très bonne performance du bodybuildé Bradley Cooper. A contrario, on crachera sur le propos ouvertement militariste (l’honneur, la fraternité des SEAL) et patriotique (America über alles). Le point de vue 100% américain sur ce conflit écrase tout sous les chenilles de ses tanks. L’arabe est l’ennemi numéro un. Affublé de clichés, il n’a pas la parole, il est dans le viseur. Il n’y a aucune distance apportée par le scénario d’Eastwood. La politique du film, c’est ‘Pas de Quartier’, ‘Vive le Héros’ (tueur de 160 personnes au moins), ‘Uncle Sam et ses bouchers ont leur menu ‘best of’. Il est vraiment difficile de ne pas voir ce long métrage comme un film de propagande nationaliste. Presqu’à vomir ! (chRisA – fév2015)

CHARLIE'S COUNTRY un film de Rolf De Heer avec David Gulpilil.

Dans l’Australie d’aujourd’hui, le pays de Charlie, ancien guerrier aborigène, ne ressemble à rien d’autre qu’à une réserve laissée à l’abandon où, comme des dizaines d’autres congénères, il se dessèche sous le soleil de la pauvreté et surtout du mépris des autorités gouvernementales. Privé de tout ce qui fait la grandeur de sa culture, Charlie subsiste avec une maigre pension jusqu’au jour où il décide de réinvestir le bush et revivre à la façon de ses ancêtres. Cette aventure manque de le tuer tout comme sa tentative de survivre quelques semaines plus tard dans l’urbanisme de Darwin. Les qualités de ce film de deux heures sont nombreuses. Le regard touchant et puissant évitant toute empathie du réalisateur sur Charlie (David Gulpilil – Australia, The Tracker, Storm Boy, Crocodile Dundee), son ami comédien qui crève littéralement l’écran. Grand, osseux, malin, charismatique par sa force d’esprit, par son humour, par le mystère qu’il dégage, par sa tristesse et son désarroi insondables, il habite le film à lui seul. Il a d’ailleurs obtenu la palme du meilleur acteur au Festival de Cannes dans la catégorie Un Certain Regard. C’est aussi un formidable plaidoyer de la culture aborigène qui évite tous les discours et les grands mots. C’est quelque part un réquisitoire sur le traitement qu’infligent les autorités blanches à ceux et celles qui vivaient là bien avant elles. En se donnant faussement bonne conscience, elles continuent d’exclure ce peuple. Jamais aucun film n’avait aussi bien abordé la question aborigène et ce, sans angélisme ni romantisme. L’Australie vue à travers les yeux de Charlie. Lent, beau, profond et terriblement évocateur, Charlie’s Country est une réussite totale. (chRisA – jan2015)

LES COMBATTANTS un film de Thomas Caillet avec Kevin Azaïs et Adèle Haenel.

Serez-vous prêts psychologiquement et physiquement lorsque le monde connaîtra sa fin ? Lorsque notre planète sous quelque aspect que ce soit aura implosé ? Madeleine s’entraîne tous les jours. Elle mange des sardines crues, elle nage avec quatorze kilos dans un sac à dos, elle apprend des techniques de combat… Quand le car promotionnel de l’Armée de Terre s’arrête dans sa ville, elle se dit qu’un stage de quinze jours chez les paras ne lui fera pas de mal. Et voilà qu’elle entraîne Arnaud avec elle. Arnaud est menuisier, il bosse pour l’entreprise familiale mais il a un peu de mal à se projeter dans l’avenir. Séduit quelque part par la nature sauvage de Madeleine, il part dans cette aventure treillis/rangers tête baissée. Madeleine est toujours dans l’action. Elle fait. Elle est cash, brute de décoffrage. Tel un bulldozer, elle avance. Arnaud, lui, suit mais relève à chaque fois les défis. Le duo fonctionne à merveille dans sa complémentarité et sa complicité. Il apprend à se connaître dans cette comédie généreuse et subtile. Avec un scénario particulièrement bien articulé qui en plus de faire réfléchir nous fait rire, Les Combattants est une merveille de buddy-movie qui échappe aux critères habituels. Il s’attarde avant tout sur cette jeunesse qui peine à se trouver, à s’exprimer et qui angoisse face au monde proposé. Les scènes décalées et hilarantes s’enchaînent à un rythme incroyable, les dialogues sont punchy et tordants, la réalisation est dynamique et esthétiquement épurée, les comédiens sont d’un naturel déconcertant, les musiques sont cool… J’ai beau chercher, pas un seul défaut pour ce récit initiatique que j’ai déjà envie de revoir. Si vous aussi vous êtes désireux d’apprendre tout un tas de techniques pour survivre dans ce monde de oufs qu’est le nôtre tout en vous poilant, enfilez votre tenue de combat pour ne pas rater ce petit chef-d’œuvre…et restez sur vos gardes… (chRisA – sept2014)

JIMMY'S HALL un film de Ken Loach avec Barry Ward et Simone Kirby

Je fais partie de ceux qui ont toujours préféré voir Ken Loach avec un couteau entre les dents plutôt qu’avec un mug de thé à la main et un sourire sarcastique en coin. C’est une image bien sûr. Une comédie sociale comme par exemple La Part des Anges n’était pas désagréable mais bon… Retour ici au film historique basé sur des faits réels. L’action se déroule en 1932 en Irlande, dix ans après la guerre civile. Jimmy Gralton rentre de son exil américain. Là-bas, il y a vu l’ébullition culturelle avec la naissance du jazz mais aussi la crise financière de 1929 et ses files d’attente d’hommes et de femmes désœuvrés devant la soupe populaire. A nouveau sur ses terres auprès de sa délicieuse mère, il remet les mains dans la tourbe mais il comprend vite l’utilité de rouvrir le ‘Hall’, ce centre ouvert à tous où l’on y lit la poésie de Yates, où l’on y apprend le gaélique mais aussi à dessiner, chanter, danser, boxer… Ce lieu de vie et d’échanges qui remporte un franc succès est très mal vu par l’Eglise et les propriétaires terriens. Ils voient en Jimmy et ses amis une bande de dégénérés communistes. Dans un message de paix et de tolérance, Jimmy avance ses idées progressistes mais elles font face à un mur. Le ‘Hall’ devient vite le théâtre de violences. Renouant avec des thèmes qui lui sont chers, Ken Loach livre un nouveau manifeste contre l’intolérance et l’obscurantisme des autorités en présence.  Il dénonce la toute puissance de l’Eglise chrétienne soumettant l’homme à Dieu. Si le personnage de Jimmy Gralton manque un peu d’épaisseur, il lui confère une force romantique loin d’être niaise. Du côté des « bons », des « gentils », il se fait en quelque sorte le porte-drapeau d’un message de vie et de plaisirs. Dans sa reconstitution des faits et des lieux, le film est juste. Il aurait mérité une réalisation avec plus de panache ainsi qu’une fin plus travaillée mais l’idée n’était pas de faire de Jimmy un héros. Dans un monde toujours plus en proie à l’individualisme primaire, ce film a des idées à faire valoir et n’est-ce pas moins  ce qu’on attend des films de ce vieux briscard de Loach ? Certes il y a de nombreuses maladresses (Loach a-t-il déjà fait le film parfait ?) mais son nouveau long-métrage m’a procuré du plaisir. Celui de voir des gens parler politique autour d’une table, celui d’y trouver l’énergie de certaines valeurs, celui aussi de se plonger dans l’Irlande de l’époque, de taper du pied sur fond de musique traditionnelle…. Alors ce n’est peut-être pas le meilleur film du britannique mais c’est avant tout encore un bel acte de militantisme cinématographique. (chRisA – juillet2014)

BLACK COAL un film de Yi Nan Diao avec Fan Liao et Lun-mei Guei

Qu’il est intrigant d’observer cet immense pays qu’est la Chine ! Quoi qu’on lise, voie ou entende la Chine est intrinsèquement ce qu’elle est ; à savoir un pays autoritaire culturellement triste et violent nimbé sous des ciels gris indescriptibles. Une puissance mal réglée certes mais implacable détruisant tout et n’importe qui sur son passage. Le cinéma chinois est certainement l’art le plus représentatif pour comprendre ce qu’est devenu ce pays toujours plus mystérieux. Le film commence en 1999 avec un bras retrouvé dans une usine minière. On apprend que d’autres parties de ce corps ont été disséminées dans le pays. L’inspecteur Zhang abandonne l’affaire après l’interpellation brutale de deux suspects. Cinq ans plus tard, deux nouveaux meurtres sont commis. Ils sont étrangement liés à l’épouse de la victime de 1999. En renfilant son costume de limier, Zhang tente d’en savoir plus sur cette étrange femme. Le jeu du chat et la souris peut commencer. Ambigu puisque la répulsion agit autant que l’attraction. Black Coal est un polar glacial, sec comme le fond de l’air en plein hiver et lent comme toute cette neige qui peine à fondre. Il favorise les longs plans séquence. Il émerveille parfois grâce à une certaine inventivité (le magnifique plan glissé à 360° sur la neige au sortir d’un tunnel…) Il convoque aussi une sorte de torpeur qui malheureusement phagocyte l’intrigue. A trop privilégier l’esthétique…  Black Coal est surtout un film glauque où les personnages restent énigmatiques presque inaccessibles. Certaines scènes décalées manquant de naturel détonent. Le film ressemble parfois un peu trop à un exercice de style.  Si le travail de Yi Nan Diao rivalise parfois avec celui de Jia Zhang Ke (A Touch Of Sin), il manque encore un peu de savoir-faire dans le fond et la forme. En remportant l’Ours d’Or sept ans après son deuxième film (Train de Nuit) Yi Nan Diao s’est définitivement fait un nom. Pour tous ceux que l’art cinématographique et la Chine fascinent, foncez ! (chRisA – juillet2014)

DEUX JOURS, UNE NUIT un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne avec Marion Cotillard et Fabrizio

Deux jours, une nuit et trois raisons d’aller voir ce film. 1) les frères Dardenne sont uniques, ils n’ont pas leur pareille pour nous mettre au cœur d’une chronique sociale à vous vriller les tripes de la première à la dernière minute. Sandra n’a que très peu de temps. Il lui faut convaincre ses collègues à renoncer à leurs primes de 1000 euros pour qu’elle ne soit pas licenciée. Le film est rythmé aux sons des portes qui s’ouvrent ou claquent devant son nez. Round après round, le combat amoche la jeune femme qui doit se moucher dans sa dignité. Le ton qu’utilisent les Dardenne est toujours d’une justesse incroyable. Il est toujours au plus proche de la réalité, de ce que vivent les gens lambda. Voilà à quoi ressemble le marché du travail à Seraing, petite ville près de Liège, macrocosme d’une politique économique mondiale. 2) Ce film devrait convaincre les plus bornés du fait que Marion Cotillard est tout sauf la quiche du cinéma français qu’on veut bien croire. Convaincu depuis De Rouille et d’Os qu’elle est capable d’aller au plus profond d’elle-même pour camper des personnages forts et épais, ici elle tout simplement parfaite. Presque toujours en gros plan (les frangins sont toujours au plus près de leurs ‘héroïnes’), elle ne peut tricher. Elle est crédible, puissante, touchante, belle, fragile parce qu’elle a du Talent, même sans maquillage. Très bonne mention aussi pour l’abonné de service Fabrizio Rongione (cinquième film avec la paire belge) très sobre, combatif et aimant. 3) Qui peut faire aujourd’hui un film sur la peur du chômage et captiver les spectateurs ? Qui peut redonner de la valeur humaine à des êtres cabossés que notre système économique écrabouille sans relâche et sans pitié ? Qui peut faire passer autant de messages dans un long métrage aussi minimaliste et brut ? Le tout sans aucun misérabilisme. Qui peut être autant en lien avec le quotidien de millions de gens sans ennuyer le moins du monde ? Les Dardenne filment l’honneur, l’humanité dans ce qu’elle a de merveilleuse et de dégueulasse.  Ce film devrait être d’utilité publique car chacun de leurs films est une pierre à l’édifice de la Vie. Votons Dardenne et pour sûr que le monde s’en porterait bien mieux ! (chRisA – juin2014)

THE HOMESMAN un film de et avec Tommy Lee Jones et Hilary Swank

Avez-vous remarqué ? Tommy Lee Jones n’est jamais aussi bon que lorsqu’il passe derrière la caméra. Dans son nouveau film, neuf ans après Trois Enterrements, le texan renoue avec l’Histoire du Grand Ouest en nous contant l’histoire singulière de Mary Bee Cuddy (Hilary Swank) qui accepte un jour de conduire trois femmes démentes vers l’Est civilisé où elles pourront sans doute être soignées. Sur son chemin, elle sauve de la pendaison Georges Briggs (Tommy Lee Jones) à la condition qu’il promette de l’aider dans son entreprise. Au péril de leurs vies, les cinq s’apprêtent à subir les affres d’un climat toujours changeant et à traverser des territoires hostiles. En route, ils apprendront à faire connaissance pour le meilleur et pour le pire. Thème très fort encore ici, la religion prend la forme d’un chemin de croix ne menant pas forcément à la rédemption. Telle une force spirituelle, elle guide les pas de la généreuse Mary Bee Cuddy comme elle réveille la conscience d’un paumé poussé par son instinct vénal. L’excellent duo de comédiens sert ici un néo-western qui n’est pas sans rappeler La Dernière Piste de Kelly Reichard. L’Amérique des pionniers, c’est elle qui constitue le cadre de ces paysages sauvages à la beauté tourmentée. Dans son réalisme le plus âpre, c’est elle qui tord également le cou aux mythes de la conquête de l’Ouest. Chaque ambiance, chaque situation et chaque détail animent avec justesse le quotidien de ces hommes et femmes perdus dans cette immensité brutale. En coupant court aux clichés machistes, ce film prend le temps de fouiller la condition féminine de l’époque, de prêter une voix à ces maltraitées. Il évite tous les sentiers battus pour tracer sa propre voie. A la manière d’un road-trip lent de par la cadence des mulets mais absolument fascinant, The Homesman est un convoi de la dernière chance chargé de tensions, de violence, de grâce et d’humanisme. Une réussite picturale et narrative qui vous serrera le cœur à chaque instant. Tout simplement le meilleur film de Tommy Lee Jones qui a eu la chance de pouvoir adapter Le Chariot des Damnés, le roman de Glendon Swarthout qui vient de ressortir avec une nouvelle traduction chez Gallmeister. (chRisA – mai2014)

THE GRAND BUDAPEST HOTEL un film de Wes Anderson avec Ralph Fiennes et Tony Revolori

Gustave H, l’homme aux clés d’or du célèbre Grand Budapest Hotel, n’a pas le temps d’aimer toutes les vieilles dames qui se prélassent dans le luxueux établissement que le voilà impliqué dans une affaire de meurtre et dans une histoire d’héritage qui va lui valoir toutes les foudres de la famille de la défunte. Dans ce film qui lorgne sans en avoir l’air sur la montée du fascisme en Europe, le spectateur est aspiré dans le tourbillon des aventures d’un personnage iconoclaste au flegme et à l’humour très britanniques. Voici une comédie rocambolesque menée à 100km/h. Du pur divertissement signé par cet obsessionnel de la symétrie et des milliards de détails mortels qu’est Wes Anderson. Véritable orgie picturale à la limite de l’overdose, chaque plan fascine grâce à cette incroyable photographie et ces cadrages de maniaque. En clair, chaque scène pourrait être un tableau. Festival de couleurs dans un registre rose bonbon cette fois, Anderson stylise tous les aspects d’une réalisation méticuleuse et si vive qu’elle en donne le tournis. Il est tout simplement le seul à créer ces univers décalés où se bouscule une pléiade de stars (F. Murray Abraham, Mathieu Amalric, Adrien Brody, Willem Dafoe, Jeff Goldblum, Harvey Keitel, Edward Norton, Tilda Swindon, Owen Wilson, Jude Law, Bill Murray…) ; la révélation étant sans conteste ce merveilleux lobby boy (Tony Revolori), fidèle allié de Gustave H. A l’image de tous les comédiens, le spectateur s’amuse de cette histoire qu’Anderson voit comme un croisement improbable entre les comédies du début des années 30, les mémoires de Stefan Zweig et les intrigues d’Arabesque. Du burlesque à gogo sous la baguette d’Alexandre Desplat, chef d’orchestre d’un ensemble symphonique virevoltant aux sons de la musique des Balkans. Un bémol tout de même ? A trop tirer sur la fibre comique, le réalisateur américain en oublie de tramer son film d’émotions. A trop vouloir en faire un exercice de style… Mais bon, ce film est un régal pour les yeux. En plus, il fait rire ! Bref, je crois qu’il se déguste comme une pâtisserie de Mendl. Raffinée et hyper-sucrée. Tant pis pour le régime ! On le sait depuis toujours Wes Anderson est UNIQUE ! Wunderbar ! (chRisA – mars2014)


LES GARCONS ET GUILLAUME, A TABLE! un film de et avec Guillaume Gallienne

Pour son tout premier long métrage s’inspirant de son spectacle intime, Guillaume Gallienne, sociétaire de la Comédie Française, se raconte dans une comédie ultra-nombriliste où il campe son rôle comme celui de sa mère. A travers le prisme d’une famille un peu spéciale, le film aborde les souvenirs de son enfance et les difficultés à s’affirmer une identité sociale et sexuelle. Une heure trente d’une psychanalyse burlesque pour démêler les nœuds serrés d’une personnalité à la fois brillante, attachante mais aussi exaspérante. Dans un ‘Me, Myself and I’ à l’autodérision décomplexée, Guillaume Gallienne tire les ficelles d’un humour tantôt subtil parfois balourd. Quand un cérébral sensible et caustique veut faire dans le populaire vulgaire et caricatural, le résultat n’est pas forcément des meilleurs, et ce même s’il montre beaucoup de créativité dans la réalisation. Mais tant que ça reste bon chic et bon genre… Par curiosité, je voulais me faire une idée sur ce film qui a séduit le grand public comme les professionnels du 7è art (on en entendra forcément parler lors de la prochaine cérémonie des Césars). Si Gallienne a beaucoup de talent, son film n’a pas réussi à marier efficacement émotions et rires. (chRisA - fév2014)

12 YEARS A SLAVE un film de Steve McQueen avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender et Lupita Nyong'o

Salomon Northup est un homme libre. Il vit à Saratoga, New York. Père d’une famille de deux enfants, il est violoniste. En 1841 (vingt ans avant le début de la Guerre de Sécession) , à l’âge de 33 ans, Salomon tombe dans un guet-apens. Kidnappé et séquestré, du jour au lendemain, sa vie bascule. Vendu quelque temps plus tard comme esclave en Louisiane, Salomon perd son nom. Il s’appelle désormais Platt. Il devient la propriété d’abord d’un négociant en bois et plus tard de M.Epps (Michael Fassebender), cultivateur de coton. Lorsque la femme de Steve McQueen lui fait découvrir et lire les mémoires de Salomon Northup, le réalisateur britannique n’a plus qu’une idée en tête : les adapter au cinéma ; persuadé qu’il est que le texte de Salomon est à l’Amérique ce que Le Journal d’Anne Franck est à l’Europe. Durant plus de deux heures, l’histoire de Salomon, esclave parmi les esclaves, va revenir sur l’une des périodes les plus noires de l’Histoire des Etats-Unis. Sans concession, elle met à jour le totalitarisme d’un système structuré économiquement qui a fait la fortune de beaucoup d’états du Sud. Tourné en Louisiane, le film qui s’appuie sur des reconstitutions fidèles de l’époque suit le travail inhumain de Salomon, les violences multiples (verbales, psychologiques, physiques, sexuelles…) que lui et ses compagnons subissent, le tout béni par la Sainte Bible. Salomon (Chiwetel Ejiofor) campe un personnage puissant, robuste qui fait, dès le départ, le choix de survivre. Tel un roseau il plie mais ne rompt pas, certain qu’un jour justice sera faite. Contraint à obéir dans toutes les circonstances, même les plus terribles et abjectes, il ne perd jamais sa lucidité ni cet infime espoir de sortir de ce cauchemar pour reconquérir sa liberté et retrouver les siens. Tout au long du film, il campe surtout la force, la noblesse et la dignité et ce, même si ces valeurs sont sans cesse mises à mal. La sobriété et la justesse du personnage est au diapason d’une réalisation vraie où les émotions sont à l’état brut. L’impensable et l’interminable scène de lynchage où Salomon n’a que la pointe de ses pieds pour s’accrocher à la vie, comme les effroyables coups de fouet que Patsey (Lupita Nyong’o) reçoit marqueront indiscutablement les esprits. La force du cinéma de McQueen tient à son refus de sombrer dans le mélodrame, dans le pathos. Elle va d’abord là où l’émotion est la plus directe. Après, il y a toutes ces images hyper-léchées qui donnent un aspect trop ‘hollywoodien’ au film et qui pourront sans aucun doute déranger. L’esthétisme des ‘films commerciaux’ ? Néanmoins, celui-ci (le beau peut-il être porteur d'espoir?) ne doit rien enlever à la qualité, l’impact et la profondeur d’un film vérité qui prend aux tripes et qui, de par le niveau de son propos, se placera forcément au-dessus d’autres films abordant le même thème (Amistad, Django Unchained, Venus Noire entre autres…). Après Hunger et Shame  (films dans lesquels Fassbender officiait déjà), Steve McQueen honore avec ce film choc la mémoire d’un homme (qui deviendra ensuite militant) et d’une communauté noire à jamais marquée par les atrocités subies. (chRisA – jan2014)


A TOUCH OF SIN un film de Jia Zhang Ke avec Wu Jang, Wang Baoqiang et Zhao Tao

La réussite de ce film aux allures de fresque récompensé par le prix du Meilleur Scénario au dernier Festival de Cannes tient autant à la qualité de son traitement qu’à l’originalité de sa force narrative. A mi-chemin entre la fiction et le documentaire, A Touch of Sin s’inspire de quatre vrais faits divers pour développer quatre histoires reliées entre elles se déroulant dans quatre provinces différentes de la Chine. Ainsi nous suivons d’abord Dahai qui, excédé par la corruption des dirigeants de la mine où il travaille, décide de sortir son fusil. Il y a ensuite San’er, père de famille et travailleur migrant, subjugué et possédé par la puissance de son pistolet automatique. Xiaoyu, c’est l’hôtesse d’un sauna-salon de massage qui repousse les avances d’un client agressif. Quant au jeune Xiaohui, son destin est lié à ces immenses entreprises exploitant une main d’œuvre docile prête à tout pour gagner sa croûte. En quatre tableaux qui dépeignent incroyablement bien la brutalité d’un pays toujours en mutation, Jia Zhang Ke plonge le spectateur dans un océan de violence. Comme si celle-ci n’était que l’unique réponse à celles subies au quotidien dans la plus grande injustice qui soit. Jamais le réalisateur chinois ne s’était montré aussi radical. Si le sang coule parfois à la manière d’un Tarantino, ici il est dénué de tout humour. Il ne s’inscrit pas dans ces opéras vengeurs chorégraphiés. Il gicle avec urgence. Avec l'exaspération, le rejet et  le dépit qui motivent l'index sur la gachette. A nouveau censuré dans son propre pays, ce nouveau portrait de la Chine est une radiographie choc révélant toutes les tumeurs d’une politique économique broyeuse d’âmes. Comme un cancer aux ramifications profondes dans une société en proie aux nouvelles règles d’un contrat politico-social aliénant. Arque bouté sur ses préceptes communistes et secouée par une frénésie ultra-capitaliste n’obéissant qu’à la loi de l’argent, la Chine d’aujourd’hui ne semble offrir que deux  possibilités à ses citoyens : marcher ou crever. Avec ce pamphlet politique sans concession, Jia Zhang Ke n’en oublie pas d’être l’artiste qu’on aime depuis Still Life notamment. La beauté de la mise en scène tient à l’attention particulière que le cinéaste porte aux cadrages et à la photographie. Son sens artistique s’exprime dans de merveilleux plans exigeants ; les images, avec tous leurs détails, parlent d’elles-mêmes. Jia Zhang Ke traite l’histoire de son pays avec cette même dualité entre modernité et traditions. Dans quel miroir la Chine veut/peut-elle se regarder ? Dans l’œil affolé d’un cheval subissant les coups de fouet qu’un paysan lui assène afin qu’il tire sa carriole ou dans le rétroviseur intérieur d’une Maserati flambant neuve garée devant une mine de charbon agonisante ? Quel avenir son pays se donne-t-il pour toile de fond ? Se hisse-t-elle telle cette skyline composée de buildings froids et arrogants ou doit-elle prendre les couleurs des cultures d’un village à l’orée de la jungle urbaine ? Très intéressant aussi le rapport que l’auteur fait entre les Hommes et les animaux symboliques (tigre, serpent, bœuf, poisson, canard…) de la culture chinoise. Subtiles sont les images des théâtres de rue qui mettent quelque part le spectateur chinois en scène. Dans ce film d’une tension et d’une brutalité folles, son auteur nous donne à regarder autant son pays que le monde dans lequel nous vieillissons. Le thème de la survie en ligne de mire. Deux heures et dix minutes d’un film encore une fois très élaboré et très engagé pour un résultat à couper le souffle vu la force du coup de poing. (chRisA – déc2013)


THE IMMIGRANT un film de James Gray avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix et Jeremy Renner

Lorsqu’en 1921 Ewa (M.Cotillard) et sa sœur Magda, atteinte de tuberculose, débarquent de leur Pologne natale sur Ellis Island, la porte du Nouveau Monde se referme sur leur séparation. Magda est mise en quarantaine. Ewa se donne pour mission de trouver l’argent nécessaire pour la soigner et ainsi éviter sa déportation. Ewa tombe entre les mains de Bruno (J.Phoenix), organisateur de spectacles lubriques et surtout proxénète. Une étrange relation ‘amoureuse’ menant à l’interdépendance se tisse entre eux. Fils à la patte et corde autour du cou, les deux s’apprêtent à sombrer. Dans son cinquième film, le réalisateur de The Yards, La Nuit Nous Appartient, Little Odessa et Two Lovers reconstitue l’ambiance d’un New York, synonyme de Terre Promise dans l’imaginaire de millions d’immigrants. La réalité est toute autre. Police corrompue et brutale, exploitation de la misère des nouveaux venus menant ici à la prostitution, le rideau de la désillusion s’abat sur les rêves d’une polonaise courageuse, têtue, croyante et pure dans l’âme. Bruno et Orlando (J.Renner), l’illusionniste beau-parleur, de leurs côtés, incarnent le mal, la perversité, la manipulation et la duperie. Cette vision simpliste et manichéenne nourrit en tout cas un mélodrame d’un classicisme troublant car certains y trouveront tous les ingrédients formels d’un triangle amoureux impossible tandis que d’autres y verront un magnifique hommage aux grands classiques hollywoodiens. Avec son sens du détail et de la perfection, James Gray est un fin technicien et en confiant la photographie à Darius Khondji (Amour, Minuit à Paris…), il plonge merveilleusement bien le spectateur dans une cité sombre aux lumières mordorées. Il filme parfois Marion Cotillard avec une telle grâce qu’elle en devient presque mystique. Il confie aussi un rôle à un Joaquin Phoenix qui excelle dans l’art du tiraillement, des deux visages irréconciliables. Malgré le talent artistique de James Gray et les bonnes performances de ses comédiens (l’improbable maîtrise du polonais par l’actrice française), The Immigrant n’échappe pas aux lourdeurs du genre ave sa thématique de la rédemption. Pire, il n’arrive pas à aller nous chercher sur le terrain des émotions. Le film manque de souffle, d’intensité et d’originalité. Pour avoir été trop bien emballée, cette nouvelle production, sans être mauvaise, est trop lisse. Un mélo moyen qui ne laissera sans doute pas beaucoup de traces dans nos mémoires, à défaut des premiers films de l’américain… (chRisA – déc2013)

LA VIE D'ADELE chapitre 1 et 2 un film d'Abdellatif Kechiche avec Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux

Que n’a-t-il pas été encore dit, écrit et raconté sur la Palme d’or 2013 du festival de Cannes ? Je n’ai pas la prétention d’apporter ici quelque chose de neuf. Pour avoir lu dès 2010 Le Bleu est une Couleur Chaude, la bande dessinée de Julie Maroh que Kechiche a librement adaptée (tout en y restant très fidèle), l’histoire connue n’invitait guère à la surprise. La profusion (mauvais a priori) de scènes d’amour assez crues pendant près de trois heures ne m’encourageait pas non plus à sauter le pas malgré tout le respect et l’admiration que je porte pour le travail de ce grand cinéaste (L’Esquive, La Graine et le Mulet, Vénus Noire). Me restait néanmoins tout d’abord l’envie de me faire mon avis personnel (trust no one !). De même que l’excitation de voir un grand film en salle. Comment la magie Kechiche allait-elle encore opérer ? A travers cette histoire d’amour entre une jeune lycéenne de la banlieue lilloise et une étudiante des Beaux-Arts aux cheveux bleus, Kechiche filme magistralement l’éveil et l’expérimentation à la sexualité, desquels en découlent désirs, plaisirs, passion, sensualité et douceur. Dans le deuxième chapitre, c’est à d’autres thèmes que le réalisateur franco-tunisien nous convie : la rupture et le deuil. Avec la même intensité qui débordait des yeux des deux amoureuses, Kechiche scrute les plaies d’une douleur humaine donc complexe. Des cris de la jouissance à ceux du désespoir, il n’y a qu’un pas. Le metteur en scène emboite celui d’une Adèle qui cherche et se cherche. En collant sa caméra sur le visage de son sujet, il magnétise le spectateur à l’écran. Il lui donne à observer tous les sentiments qui traversent et bouleversent le faciès d’une Adèle Exarchopoulos totalement ahurissante du début jusqu’à la fin. Précise, naturelle, troublante et émouvante, la jeune actrice est LA révélation de ce film, renvoyant presque Léa Seydoux à ses études. Et si le génie de Kechiche n’avait-il pas été ici d’aller chercher chez elle l’impossible ? Le personnage d’Adèle est si passionnant et si puissant. Pas un seul moment je ne me suis ennuyé (je n’ai même pas vu le temps passer) tellement j’étais fasciné par la justesse du trait et des émotions que dégage cette fille. Avec son esthétisme épuré et pur qu’on lui connaît, Abdellatif Kechiche a atteint un sommet dans la vérité du sentiment amoureux. Ce film est tout en haut de l’échelle de l’expressionnisme. Viscéralement belle et contemporaine, cette toile est le fruit d’un travail de fou. Kechiche est un maître…et tout le reste (polémiques, règlements de compte, accusations…) n’a aucune importance. (chRisA – nov2013)

INSIDE LLEWYN DAVIS un film d'Ethan et Joel Coen avec Oscar Issac, Carey Mulligan et John Goodman

En s’inspirant des mémoires du musicien Dave Von Ronk, les frères Coen racontent l’histoire d’un loser de la folk dans le New York du début des années 60. Llewyn Davis se produit en solo depuis le suicide de son compère. De petits concerts au Gaslight Café à une pige dans les studios du label Columbia, l’artiste maudit galère traînant derrière lui sa guitare, son carton de disques invendus et un chat de canapé en canapé. Errant et libre comme son nouveau compagnon poilu, il s’obstine et croit encore en ses chances en se rendant à Chicago. Dans cette odyssée (parcours initiatique ?) qui n’est pas sans rappeler celle de O’Brother, les frères Coen dépeignent avec gravité et humour l’envers du décor du milieu impitoyable de la musique pour tout artiste intègre qui se respecte. Croyant en son talent, Oscar Isaac alias Llewin..euh Llewyn assure. Telle une longue complainte poétique et mélancolique, ses très belles chansons jalonnent le film. En les interprétant lui-même, le comédien séduit par son jeu, sa voix et aussi par sa capacité à encaisser. Sur son chemin, il rencontre tout un tas de personnages plus ou moins loufoques et de situations mystérieuses. La meilleure d’entre elles est sans aucun doute le trajet que Llewyn effectue avec John Goodman (fidèle parmi les fidèles) et Garrett Hedlund  (Sur La Route - décidément toujours derrière un volant celui-là)  entre la Grosse Pomme et Chicago. Surréaliste ! Assurément, encore un grand moment de ce cinéma que les frangins façonnent depuis si longtemps. Dialogues hilarants, sens du décalage, scène dramatique pesante de toute sa tension doublée d’un humour acide…un régal ! Dans ce seizième film (Grand Prix du Jury au dernier festival de Cannes), les cadres et la photographie sont toujours aussi maîtrisés. L’ambiance froide et mélancolique scelle parfaitement le destin de ce anti-héros. La finesse d’écriture (non-dits, allusions, private jokes, cynisme, sarcasme, critiques acerbes…) fait encore des merveilles. Mais est-ce que les frères Coen ne nous donnent pas trop ce qu’on attend d’eux au final (et qui ne nous surprend plus beaucoup) ? Cette recette de saynètes juxtaposées tissant l’histoire, aussi succulente soit-elle a vraiment un goût de déjà-vu. Tout comme la dimension onirique qui brouille la lecture d’une trajectoire cousue de fils blancs. Telle une folk song, j’ai parfois déploré un manque de rythme. Aussi, je n’ai pas compris l’apparition inutile de Justin Timberlake (faire-valoir commercial ?) Devant toutes ces critiques dithyrambiques,  ce film m’a un peu laissé perplexe et sur ma faim. Cet itinéraire d’un loser paumé est un bon film avec quelques scènes mémorables mais, comme A Serious Man, il déçoit un peu par ses côtés trop prévisibles. (chRisA – nov2013)

GRAVITY un film d'Alfonso Cuaron avec Sandra Bullock et George Clooney

Dans la masse des daubes américaines à grand spectacle qui déferlent sur nos écrans chaque année, peu arrivent à tirer leur épingle du jeu pour rester dans la mémoire collective. Gageons que le septième film d’Alfonso Cuaron (Y Tu Mama Tambien, Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban, Les Fils de l’Homme) marquera l’histoire du cinéma car, avouons-le, jamais jusqu’ici on avait su filmer l’espace comme ça. En trouvant grâce dans les possibilités infinies des nouvelles technologies, le réalisateur mexicain atteint un tel degré de réalisme que même James Cameron n’en est toujours pas revenu. Dès le départ, c’est-à-dire sans préambule inutile, Cuaron installe le spectateur à 600 km au-dessus de la Terre. On suit une sortie de routine du commandant Kowalsky (G.Clooney) et du docteur Ryan Stone (S.Bullock). Ambiance à la plaisanterie sur vue imprenable. La séance de travail vire au cauchemar lorsque les deux astronautes essuient une pluie de débris lancés à toute vitesse qui les éloignent de leur plateforme. Dérivant dans l’infini, les deux n’ont plus qu’une mission : survivre. Le film de Cuaron touche aussitôt à tous les genres (science-fiction, survival, action, catastrophe, thriller, drame) pour ne jamais abandonner son dessein contemplatif.  Avec de longs plans séquences, il prend vite des allures d’épopée sur la vie, la mort, le courage et le sacrifice. L’histoire personnelle de Ryan est au cœur de la charge dramatique du scénario. Bouleversante, elle libère une intensité émotionnelle exceptionnelle. Renforcée par un suspense haletant, elle a pour but de donner du fond à la beauté des images, à l’ampleur du spectacle. Quelle femme veut-elle devenir au-dessus d’une planète symbole de toutes les créations ? Parmi les multiples challenges relevés dans ce film, il y a celui d’extirper le spectateur de toute pesanteur pour le replacer tel un fœtus dans le ventre métaphysique de sa mère. En cela, Gravity est une vraie et fantastique expérience immersive qui vous soulève de votre siège et vous fait flotter pendant une heure trente. L’usage de la 3D n’est pas superflu ici. On peut même dire qu’elle s’imposait. Elle apporte toutes ces qualités de profondeur, de perfection sensorielle qu’on attend d’elle dans un tel contexte. Si cette mise en situation est réussie, elle le doit à Steven Price et à son exceptionnel travail sur la dimension sonore qu’inspire l’espace. Chaque son créé, chaque musique magnifie cet environnement hostile et pourtant si merveilleux. Sans fin on pourrait louer tous les autres aspects d’un film certes pas nécessairement novateur mais précurseur sur le plan technologique. Un mot sur la très bonne performance de Sandra Bullock qui porte sur ses frêles mais solide épaules tout le poids d’un film qui sans nul doute l’oscarisera… En attendant qu’Alfonso Cuaron modifie la longueur de la tablette de sa cheminée pour toutes les récompenses qui iront de soi, payez-vous à moindre frais un trip dans ce monde que vous ne connaissez pas encore et qui vous fera totalement frissonner. Une expérience sidérale sidérante. (chRisA – nov2013)


JIMMY P. un film d'Arnaud Desplechin avec Benicio Del Toro et Mathieu Amalric

Psychothérapie d’un Indien des Plaines, le sous-titre de ce film est un synopsis à lui-même. Adapté du livre portant le même titre du psychanalyste et anthropologue, Georges Devereux, paru en 1951, le premier film ‘américain’ à budget réduit d’Arnaud Desplechin (Un Conte de Noël, Esther Khan…) relate la rencontre entre un Indien Blackfoot (Benicio Del Toro) et son psychothérapeute (Mathieu Amalric). Reconnu schizophrène à tort par les autorités médicales de l’hôpital militaire de Topeka (Kansas) au regard des nombreux troubles qui font souffrir l’ex-GI, Jimmy Picard est interné. Il se voit néanmoins attribué les services d’un psychanalyste spécialiste des ethnies amérindiennes qui va, à sa façon, 'entrer' dans son cerveau pour mieux comprendre ses traumatismes et ses souffrances. La caméra se plante alors au centre des conversations et des échanges des deux hommes. Tel un ‘détective’, Georges Devereux va collecter et analyser les pièces du puzzle existentiel de Jimmy ‘Tout Le Monde Parle de Lui’ Picard. De ces séances, une relation très personnelle, amicale et affective s’instaure. Elle constitue l’intérêt principal d’un film porté par les excellentes performances des deux acteurs. D’une réalisation simplifiée au maximum pour se concentrer sur le visage des hommes, sur leurs mots (et leurs maux), sur la merveilleuse complicité qui peut naître entre deux êtres que tout semble opposer, Jimmy P. affiche de belles valeurs humanistes. Avec la pudeur et la sobriété nécessaires, le film ne vire pas au larmoyant. Il n’en fait pas des tonnes. Il reste juste et efficace mais un peu fade, il faut bien le reconnaître. Du Desplechin contre nature alors ? Sans doute; la réalisation manquant véritablement de caractère et le scénario de fils excitants. Près des deux heures à côté du ‘divan’, on pourrait s’ennuyer, ce n’est pas le cas mais si vous y allez avec les paupières un peu lourdes, attention danger. Dans un registre au cadre certes différent mais pas si éloigné, on avait largement préféré Le Discours d’un Roi, un film bien plus haut en couleurs. (chRisA – sept2013)


LES APACHES un film de Thierry De Peretti avec Aziz El Haddachi, Hamza Meziani, François-Joseph Culioli...

La Corse apparaît peu sur les écrans de cinéma. Vue soit comme une carte postale sur fond de ciel bleu azur et plages magnifiques soit comme un repère de vipères mafieuses, l’Île de Beauté avec tous les clichés qu’elle entraîne dans son sillage montre rarement son vrai visage. Pour son tout premier film, Thierry De Peretti, natif des lieux, s’est appuyé sur un fait divers qui, en son temps, a marqué les esprits des insulaires : celui d’une bande de jeunes qui, après un cambriolage dans une luxueuse villa de Porto-Vecchio bascule dans la violence de peur d’être dénoncée. Le réalisateur questionne ici la notion d’héritage en mettant habilement en perspective le fait que les actes de ces jeunes corses et leur façon d’appréhender le monde (leur territoire ?) sont le fruit d’une culture où la mort fait insidieusement partie de leur quotidien. C’est en ancrant cette histoire dans un réalisme inquiétant que De Peretti arrive à captiver le spectateur. Tout y est vrai. Des nuits douteuses, du vent étourdissant qui secoue les neurones aux profondeurs d’un maquis far-west. Toute cette jeune génération y est si naturelle ; entre celle insouciante, oisive et fortunée et celle gagne-petit, frustrée et sans illusion. Le film dérange aussi lorsqu’il aborde le statut de la communauté marocaine sur l’île. Stigmatisée et rejetée depuis plus de quarante ans. Un racisme ouvertement affiché. C’est cette autre réalité que le cinéaste vise à capter en permanence, dans tous ces détails qui font changer un regard et modifie la donne. Alors Les Apaches comme une ‘étude’ anthropologique et sociale ? Pas que puisque le film laisse beaucoup de place aux belles scènes de cinéma, comme par exemple le passage de la nuit au jour sur cette route s’enfonçant progressivement dans le maquis, dans un autre monde. Le film arbore aussi des ambitions esthétiques avec ses très belles lumières et ses formidables cadrages. Les mouvements de caméra suivent ceux de personnages spontanés et charismatiques malgré leur amateurisme dans le jeu. On oubliera vite que le film pèche un peu dans son traitement de la dramaturgie. Il y a aussi quelques faiblesses dans le script mais globalement Les Apaches est un film âpre très réussi qui fera date puisqu’il défriche un territoire. Puisqu’il interroge autant le passé que l’avenir de la jeune génération qu’elle soit corse ou continentale, qu’elle ait déjà ouvert les yeux sur son monde ou pas. Si, en grand spécialiste de teen-movies Larry Clark avait été corse, voilà sans doute le film qu’il aurait réalisé. (chRisA – sept2013)


LE PASSE un film de Asghar Farhadi avec Bérénice Bejo, Tahar Rahim et Ali Mosaffa

Fraîchement arrivé à Paris depuis Téhéran pour remplir les formalités de divorce avec Marie (B.Bejo), Ahmad (A.Mosaffa) découvre la nouvelle vie désormais de son ex-compagne. Il revoit Léa et Lucie, les enfants du premier mariage de Marie. Lucie, la lycéenne, ne va pas bien. Elle ne supporte pas la présence de Samir (T.Rahim), le nouveau compagnon de Marie dont elle attend un enfant. Le voir tous les jours, partager le même toit avec Samir et Fouad, son jeune fils, fait remonter à la surface de la conscience de Lucie sa culpabilité envers Céline, la femme de Samir qui, depuis sa tentative de suicide végète dans un profond coma. Ahmad va se placer en ‘médiateur’ pour tenter de réconcilier Lucie avec sa mère et son nouvel amant. Il commencera aussi à percer les terribles secrets qui planent autour de l’acte irréparable de Céline. Dans le théâtre de Farhadi, les comédiens doivent être excellents et encore ici, ils le sont tous. Ils doivent être au plus près de leurs personnages tourmentés. Ils se doivent d’aller chercher au plus profond d’eux-mêmes ce qui rend les relations humaines et amoureuses si intenses et si dures. Dans cette nouvelle mise en scène réaliste du cinéaste iranien, on retrouve les thématiques de la séparation douloureuse, inachevée, des conflits familiaux, de la difficulté à communiquer et du silence des non-dits. On ressent cette tension qui émane d’un huis-clos âpre. Tel un pointilliste, il élabore méticuleusement le présent de chaque personnage ensorcelé et encrassé qu’il est de l’inaltérable poids du passé. Le passé comme une ombre qui pèse. Ce passé qu’on voudrait enfouir mais qui revient toujours. Qui entrave les désirs d’avenir. Le Passé, c’est cette notion de l’entre-deux métaphoriquement incarnée par la femme dans le coma. Flotter entre la vie et la mort. Faire le deuil du passé pour vivre à nouveau. Tous les personnages doutent ici. Ils sont tous confrontés à leurs fantômes mais surtout à de terribles dilemmes. Ce qui fait de ce long métrage un film prenant et envoûtant. Comme dans Une Séparation, Asghar Farhadi ne se contente pas d’ausculter la nature des rapports entre maris et femmes, parents et enfants, il place à nouveau ses personnages dans une intrigue qui donne à ce film des allures de thriller. Farhadi impressionne par cette justesse de ton, par cette qualité de propos, par l’efficacité d’une mise en scène extrêmement sobre et rigoureuse. Avec un scénario origami dépourvu de romantisme, il entraîne le spectateur dans une histoire profondément humaine et terriblement émouvante. Avec cette caméra qui joue sur la proximité, l’intimité, chaque détail compte, chaque odeur (parfum, peinture) a son importance, chaque mot résonne de toute son évidence et de toute son ambiguïté, chaque phrase claque. Qu’elles se déroulent à Paris, à Londres ou à Téhéran, peu importe car les histoires de Farhadi sont universelles et c’est pour cette raison que comme Une Séparation (César et Oscar du meilleur film étranger en 2011), Le Passé a cette incroyable capacité à toucher le cœur de chacun d’entre nous. Peu importe aussi qu’il soit récompensé au Festival de Cannes, ce dont on est sûrs c’est que Asghar Farhadi a signé un très grand et beau film. Avant sa sortie, en voyant la bande-annonce pourtant peu attirante, je doutais qu’il atteigne le niveau de son prédécesseur. Force est de reconnaître qu’à 41 ans, Farhadi récidive et marque encore les esprits de la plus belle des manières. (chRisA – mai2013)

MUD un film de Jeff Nichols avec Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Jacob Lofland et Reese Witherspoon

Direction l’Arkansas. Sur les rives du Mississippi. Deux ados, Ellis et Neckbone débarquent sur une île où ils font la rencontre de Mud, un type louche à la gentillesse manipulatrice. Avec sa chemise blanche porte-bonheur, son pistolet et son tatouage de serpent sur le bras droit, le type impressionne et fascine les gamins. Manquerait plus qu’il soit en cavale… Manquerait plus qu’il ait un plan pour se tirer sur une île imaginaire avec  son amour d’enfance, joué ici par Reese Witherspoon. Aux yeux des deux garçons en mal de repères parentaux et sociaux, Mud incarne le héros presque parfait et qui sait peut-être aussi la figure totémique du père. Lui et son histoire cristallisent tous les interdits, tous les rituels de passage dans le monde adulte et tous les rêves qui agitent l’esprit des jeunes. L’aventure initiatique peut commencer. Tel un clin d’œil appuyé en forme d’hommage révérencieux à Tom Sawyer et à Huckleberry Finn de Mark Twain, le nouveau film du réalisateur américain se lit comme un livre. Les beaux plans du bayou sauvage et du fleuve capricieux ouvrent les portes sur cet inconnu. Celui que l’on craint tout en s’en approchant. Ellis et Neckbone font l’expérience du monde complexe et tordu des adultes. A leurs dépens, les deux ‘sauvageons’ vont apprendre de la duperie de leurs aînés mais ils seront aussi les premiers à leur enseigner quelques bonnes leçons oubliées avec l’âge. Grâce à un scénario dense et clair, Nichols mène son film comme le Mississippi traverse les Etats-Unis. Son cours est large, droit, vrai, riche, imprévisible et puissant. Mud charrie beaucoup de thèmes à la fois (l’amour, l’identité, le rapport adulte-enfant…) mais évite habilement de noyer le spectateur. Avec une certaine propension au romanesque, il le laisse plutôt dériver afin qu’il fasse lui-même, avec son regard, UN chemin. Le film fait surtout ressurgir dans cette Amérique rurale que le cinéaste affectionne tant tous ces îlots de désillusions sur lesquels ce pays et ces hommes continuent de s’échouer. Après un Take Shelter qui avait déjà marqué des points en 2011, Jeff Nichols engrange de la confiance et s’affirme, film après film, comme un grand espoir du bon cinéma américain. Sans doute lui reste-t-il à être plus rigoureux (il y a quelques incohérences  surtout au début du film) et plus téméraire dans sa réalisation qui pèche, à mon goût, par un trop grand académisme. Peut-être lui faut-il apporter plus de personnalité à son cinéma, une patte…à moins que, justement, la force et l’élégance intrinsèques de son style, c’est de ne pas en avoir. Mud est un bon film d’aventures doublé d’une réflexion profonde non moralisatrice sur bon nombre de valeurs. (chRisA – mai2013)



LE MUR INVISIBLE un film de Julian Roman Pölsler avec Martina Gedeck

A l’issue d’un week-end à la montagne, une femme se retrouve étonnamment prisonnière d’un espace délimité par des murs invisibles. Elle tente de trouver un passage, de crever cette bulle translucide. Elle attend qu’on vienne la secourir mais rien n’y fait. La voilà seule, étrangement isolée du monde tel Robinson Crusoé sur son île sauf qu’ici les montagnes sont encore plus hautes que les cocotiers. De cet état de fait extraordinaire, de cette base scénaristique flirtant avec le fantastique, l’unique personnage sans nom incarné par Martina Gedeck (La Vie Des Autres) va apprendre toutes les techniques de survie pour entretenir le maigre espoir de s’en sortir. Elle va alors énormément s’attacher et apprendre des seuls compagnons autour d’elle à savoir de Lynx, le chien, des deux chats, de Bella la vache et de son veau. Dans ce lieu rude et sauvage, dans ces conditions, la femme va réveiller son instinct primitif pour nous apparaître encore plus humaine et plus vivante que jamais. Mais jusqu’où pourra-t-elle aller ? Pour son tout premier film, Julian Roman Pölsler a réalisé son rêve : celui d’adapter au cinéma le livre de Marlen Haushofer (Actes Sud 1985) qui l’a tant marqué plus jeune. Il a dû attendre vingt ans pour acquérir les droits. Sept longues années lui ont été ensuite nécessaires pour écrire le scénario. Enfin, le tournage s’est déroulé sur quatorze mois dans les montagnes autrichiennes, traversant ainsi toutes les saisons qui font littéralement office d’horloge biologique ici. Pour rester au plus près du roman, il était important pour le cinéaste autrichien d’imposer une voix off comme fonction narrative, d’étirer aussi ces longs et beaux passages réflexifs et contemplatifs. D’une qualité photographique irréprochable, le film plonge le spectateur dans des décors naturels splendides à en perdre la raison. Quant à Martina Gedeck, elle campe admirablement une femme à la fois forte et fragile sur le plan physique et psychologique. D’une volonté à toutes épreuves, au fil du temps, elle est poussée dans ses derniers retranchements. Sans pratiquement dire un seul mot, elle partage sobrement tous les sentiments d’un cœur et d’un esprit mis à rude épreuve. La relation quasi passionnelle qu’elle se découvre avec le chien est bouleversante. Le Mur Invisible n’en reste pas moins un film austère, éprouvant presqu’aliénant qui nous interpelle par son côté irrationnel pour ensuite mieux nous convaincre sur la puissance métaphysique du cheminement intellectuel de cette femme inoubliable. Un survival sans testostérone dans la quiétude de superbes alpages… Intrigant et troublant. Une réussite. (chRisA – avril2013)


THE PLACE BEYOND THE PINES un film de Derek Cianfrance avec Ryan Gosling, Bradley Cooper et Eva Mendes

Beau casting, avouons-le, pour ce polar aux forts accents de comédie dramatique. Beau duel aussi. D’un côté Luke. Ce cascadeur à moto qui apprend l’existence d’un fils va tenter de subvenir à ses besoins en multipliant les braquages de banques. De l’autre, Avery Cross. Ce flic intègre et intelligent qui rêve d’une vie plus stimulante dans les hautes sphères de la justice et de la politique. Leur confrontation déterminante n’est qu’un des moments forts de ce scénario divisé en trois parties bien distinctes. Elle ne doit pourtant pas masquer les thèmes centraux qui sont la paternité et la filiation. Ou comment pères et fils, tout en se cherchant, ne peuvent échapper ni à leur passé fait d’erreurs ni à leur destin. Intense, noir et émouvant, le film, en deux heures et vingt minutes, ne perd jamais son pouvoir d’accroche. Au contraire. Subtilement réalisé, il surprend par sa capacité à emboîter les parties sans couper le fil rouge qui tisse une toile sur deux générations. Les scènes d’action sont très réussies, les personnages bien travaillés. Le scénario a du souffle pour oxygéner ce suspense haletant. La bande originale signée Mike Patton est excellente. On aime ce charisme que Ryan Gosling affichait déjà dans Drive. Outre son t-shirt de Metallica époque Ride The Lighting, on aime aussi le couple qu’il forme ici avec Eva Mendes (depuis le tournage de ce film, les deux vivent réellement ensemble). On aime Bradley Cooper dans ce rôle atypique tout comme l’apparition de Ray Liotta dans la peau d’un flic véreux. Bref, très bon moment de cinéma pour ce polar américain qui sort nettement du lot. (chRisA avril2013)


DANS LA BRUME un film de Sergei Loznitsa avec Vladimir Svirskiy, Vladislav Abashin et Sergei Kolesov

Dans la Biélorussie occupée par les nazis, le résistant Burov (V. Abashin) s’est donné pour mission d’abattre Sushenya (V. Svirskiy), accusé à tort de collaboration. Un face à face dans une forêt dangereuse, dans ce maquis qui révèle plus qu’il ne cache la vraie nature des hommes. Voilà comment on pourrait superficiellement résumer la nouvelle fresque épatante du cinéaste biélorusse largement inspiré du roman autobiographique de Vassil Bykov.  Dans l’immensité d’un dédale boisé qui tient presque le rôle principal, les hommes sont confrontés à leurs consciences. Ils exposent difficilement leurs valeurs morales dans un monde nouveau où seuls le chaos, la violence et la peur règnent. La superbe mise en scène impose immédiatement un ton austère à ce film. Le cinéaste fait le choix de longs plans séquences qui plongent l’histoire dans une lenteur délibérément oppressante. Les dialogues sont rares car les feuilles qui bruissent au vent ont plus de choses à dire. Opaque durant les trente premières minutes, la narration rassemble les pièces du tableau selon la technique des flashbacks. Due à la sensibilité experte d’Oleg Mutu (4 mois, 3 semaines, 2 jours et Au-Delà Des Collines) pour sa photographie, chaque scène est d’un incroyable réalisme conférant ainsi une richesse visuelle rare. Sergei Loznitsa possède indéniablement un sens du paysage aussi puissant mais moins poétique que celui de Terrence Malick. Grâce à celui-ci, il arrive à donner une ampleur fascinante à son œuvre qui se veut autant naturaliste que philosophique. La Nature et l’Homme sont magnifiés pour un autre face à face beaucoup plus métaphysique et organique cette fois. Avec une subtile froideur qui rejette toute compassion et  toute empathie, le réalisateur traite du sentiment de culpabilité et d'injustice qui broyent le coeur et les épaules d'un homme tout simplement juste et droit. Apre, beau et d’une terrible noirceur, Dans La Brume révèle, encore plus que My Joy en 2010, le talent d’un réalisateur audacieux maîtrisant totalement son sujet. Pour les fans des films de Cristian Mungiu. (chRisA - mars2013)


DJANGO UNCHAINED un film de Quentin Tarantino avec Christoph Waltz, Jamie Foxx, Leonardo DiCaprio et Samuel L.Jackson

L'image au ralenti du sang d'un putain de blanc giclant sur d'innocentes fleurs de coton peut assez bien résumer le film. Après 'Les Juifs Niquent Adolf' (InGlourious Basterds), après 'Les Filles Dézinguent Les Machos' (Boulevard De La Mort), c'est au tour d'un esclave noir de régler ses comptes avec un riche propriétaire sudiste torché par son esclave collabo. Un revenge movie de plus pour un nouveau chapitre délirant du livre d'Histoire de l'irrévérencieux cinéaste hollywoodien. En revisitant ici le western spaghetti (hommage au Django d'origine de Sergio Corbucci avec au casting Franco Nero himself), surchargé en sauce tomate -comprenez qu'on n'hésite pas à faire pisser l'hémoglobine au pot- Quentin Tarantino creuse le sillon du cinéma blaxploitation ou devrais-je écrire niggexploitation. Ici, les plus intelligents et les plus forts, ce sont les Blacks. Cool! Black is beautiful and powerful. Ce sont eux aussi qui font la meilleure musique; on repassera néanmoins sur le choix de morceaux rap/ hip-hop en bande-son d'un western... Sur un scénario assez faible ('je vais sauver my sweetheart en détresse'), comme d'habitude, on a le droit aux longues séances de parlote (assumées et totalement maîtrisées) ponctuées par un déferlement de balles à faire triquer tout encarté à la NRA. Les excellentes performances de Waltz et DiCaprio nous sauvent d'une certaine déception, il faut le dire. Contrairement à Inglourious Basterds, il n'y a pas de grandes scènes de cinéma. L'ensemble manque d'âme et de créativité dans l'image tout comme dans l'écriture (même la scène supposée hilarante des cagoules préfigurant le choix vestimentaire des membres du KKK n'est pas vraiment réussie). Si le tout ressemble à une machine divertissante bien huilée, on est en droit de s'interroger sur la capacité du réalisateur à se renouveler et donc à nous surprendre. It's just another Tarantino movie? Vu le terrain choisi, il y avait pourtant la place de faire mieux. Ni mauvais ni bon mais pas beaucoup d'efforts dans la cuisson. Quand la pâte n'est pas al dente... (chRisA - jan2013)

     

THE MASTER un film de Paul Thomas Anderson avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman et Amy Adams

Les tests de Rorschach auxquels Freddie Quell (J.Phoenix) doit répondre au sortir de la Seconde Guerre mondiale révèlent tous son obsession pour le sexe. A cela s'ajoute son addiction aux cocktails diablement alcoolisés; de ceux qu'on devrait interdire car ils rendent vraiment aveugle...si vous voyez ce que je veux dire... Freddie est un être brisé. Comme un tronc vide et mort, il dérive jusqu'au jour où il va s'arrimer au bateau de Lancaster Dodd (P.S Hoffman). De leur rencontre, une amitié fusionnelle va naître. Aussi inimaginable qu'impossible, les deux pôles vont s'attirer et faire corps. Une symbiose aux allures de rapports gourou-disciple, dieu-diable, père-fils, psychanalyste-psychopathe. Lancaster, en vrai charlatan qu'il est, voit en Freddie le cobaye parfait pour révéler et prouver au monde entier l'étendue de ses recherches et théories spirituelles. Les deux hommes partagent deux points communs: l'alcool et la folie. Pour ce film, Paul Thomas Anderson ne cache pas avoir étudié le parcours du fondateur de la scientologie, L.Ron Hubbard pour écrire le personnage de Hoffman. Il façonne une entité aussi forte et complexe que celle de Daniel Plainview jouée par Daniel Day-Lewis dans There Will Be Blood. Comme si le réalisateur américain était fasciné par ces êtres hors-normes, emblématiques d'une époque, manipulateurs et destructeurs. Hoffman est magistral dans ce rôle, au diapason avec l'immense performance d'un Phoenix si déglingué qu'il en est physiquement et psychologiquement effrayant. Dans l'oeil de sa caméra défilent lentement et puissamment les multiples échanges entre les deux hommes. Fondés sur la confiance et la complicité, ils exposent des thèmes qui sont chers au réalisateur: la solitude, l'errance et la schizophrénie. Dans cette Amérique d'après-guerre qu'il restitue à merveille en images (le choix de tourner en 70mm explique peut-être ce réalisme) et en sons (Jonny Greenwood signe une superbe B.O), le spectateur est totalement intrigué par la nature et les desseins de ces hommes. Plus il s'approche d'eux moins il les comprend. Au fil des scènes, la ligne narratrice devient opaque. Le film n'échappe alors pas à quelques longueurs mais l'élégance esthétique de la réalisation domine. Aussi fort et maîtrisé que There Will Be Blood, The Master interpelle peut-être encore plus. A l'image de son affiche, il laisse visiblement le spectateur face à ses propres interprétations. Avec cette fin sans issue, du coup, il le prive peut-être aussi d'un vrai plaisir. Dense, torturé, complexe, intense, dérangeant et beau, ce sixième film assoit définitivement son réalisateur dans la cour des conteurs les plus fascinants. (chRisA - jan2013)

                                                  

LES BÊTES DU SUD SAUVAGE un film de Benh Zeitlin avec Quvenzhané Wallis et Dwight Henry

A lui seul, le titre pourrait délimiter le cadre de ce film qui n'a laissé personne indiférent que ce soit au Sundance, à Cannes ou à Deauville. D'emblée, le film oppose deux mondes. Dans le bayou de la Louisiane, il y a ceux qui, derrière les digues, vivent protégés des crues subites et mortelles et puis ceux qui, dépourvus de tout, sont livrés aux caprices du ciel. C'est dans cette 'baignoire' (bathtube) que Zeitlin s'installe. C'est dans le regard d'une fillette de six ans du nom de Hushpuppy que s'ouvre le conte d'une vie sauvage dans un monde post-apocalyptique. Avec ou sans l'aide de son père aux portes de la mort, la gamine est décidée à retrouver sa mère disparue il y a longtemps. Commence alors cette odysée fantastique débordante d'images, de références et d'énergie. Inscrite dans une fin du monde provoquée par les conséquences (fonte des glaces, ouragans, inondations) du réchauffement climatique, elle se fait le témoin des sentiments de ces quelques gens qui sont ici la résistance humaine. Vivre, lutter, crier, jouir, rire, pleurer, s'émerveiller, la caméra met en scène tous ces verbes dans un tourbillon visuel qui déstabilise et émeut à la fois. Les êtres sont ici des bêtes humaines à l'instinct de survie démesuré. Cheveux en bataille, le regard noir plein de force , Quvenzhané est flamboyante. Sans aucun doute l'une des révélations de cette histoire. De par sa rage de vivre, elle insuffle une intensité remarquable au film. Elle incarne la liberté de l'enfant sauvage livrée à la dureté de la vie. Encore plus que son père qui tient un rôle pourtant fort, elle est généreuse dans ses envies, touchante dans la poésie de ses mots et bouleversante dans sa vision du monde. A la fable sociale et naturaliste, vient s'ajouter au scénario cette dimension fantastique inattendue et originale que les aurochs (espèce quasi-mythologique de porcs sauvages de grande taille) développent tout au long du film. Une manière de rapprocher passé, présent et futur sur le terrain de la mort et de la vie? Les intentions du réalisateur sont multiples voire sans doute excessives tellement ce film est intrinsèquement un big bang. Il alterne entre chocs frontaux et méditations 'malickiennes'. Brut et sophistiqué, il propose à tous les publics possibles quelque chose de rare. On peut reprocher au film d'abuser de la corde sentimentale à travers la relation père-fille comme on peut maudire ce trop plein visuel parfois éreintant mais le réalisateur américain y a mis tout son coeur. Celui de la vie. Celui-là même que Hushpuppy aime entendre battre pour espérer. Ce film est une curiosité réussie, pleine de drames et de fantaisies montés avec une énergie primitive saine et salutaire. A voir, indiscutablement. (chRisA - déc2012)

                                                 

AU-DELA DES COLLINES un film de Cristian Mungiu avec Cosmina Stratan et Cristina Flutur

Le lien qui unit Alina et Voichita est très fort. Ensemble, elles ont grandi à l'orphelinat. Elles se sont mutuellement protégées et soutenues. De cette période est né un amour intense qu'Alina, à son retour d'Allemagne, veut raviver. Mais Voichita, entre-temps, a rencontré Dieu, la foi. Elle vit dans un couvent avec d'autres nonnes sous l'autorité spirituelle d'un Père qu'elles appellent 'Papa'. En accueillant Alina dans leur communauté autarcique, les religieuses ont laissé le loup entrer. Les moutons vont tenter de ramener la brebis galeuse et égarée dans le droit chemin, celui de l'amour de Dieu quand celle-ci n'attend que de retrouver celui de son amoureuse. Devant une Voichita profondément changée, faisant la sourde oreille aux appels d'Alina, cette dernière devient hystérique. Crise après crise, 'Papa' est persuadé d'une chose: Alina est possédée par l'esprit du malin et il est de son devoir, avec les autres nonnes, de l'exorciser. C'est dans ce contexte de lesbianisme, d'exorcisme et d'ésotérisme que Cristian Mungiu a décidé de réaliser son troisième long métrage. Cinq ans après l'excellent 4 Mois, 3 semaines et 2 jours, il dessine un triangle amoureux improbable entre deux femmes et Dieu, le tout sous l'oeil vigilant et prétendument bienveillant de 'Papa'. L'intensité dramatique grandissante, chaque partie y perdra gros ou, au mieux, finira par ouvrir les yeux mais trop tard. En plantant sa caméra dans ce couvent, le réalisateur roumain nous convie à observer le mécanisme d'un obscurantisme religieux et ses dérives. A travers ce film, le spectateur peut à nouveau ressentir tout le poids culturel et psychologique exercé par la religion sur la société roumaine. Seule Alina a compris la force destructrice des ravages qu'elle provoque. Elle en rage d'aimer librement et de se défaire de ce qui corsette sa vie. Elle crache tout son mépris et son dégoût au visage de 'Papa' et de ses ouailles dociles comme elle crache sur un pays qui ne sait vivre que sous l'autorité d'un leader qu'il porte une bure, un costume ou un uniforme de dictateur. Dans cet environnement silencieux rythmé de prières, elle crie sa haine de l'intégrisme religieux. Pour faire entendre son amour, elle voudrait déchirer les pages de 50 ans d'un communisme qui, intrinsèquement, est toujours dans les consciences. C'est avec beaucoup de subtilité que Mungiu cloue au pilori les maux d'une société qui, à l'image de Voichita, a tout simplement peur de vivre, et de savoir vivre. Comme à son habitude, le réalisateur nous réserve de longs plans-séquences d'une force et d'une austérité remarquables. Les cadres et les lumières sont particulièrement travaillés. De cette grande maîtrise de l'image et de cette rigueur dans la mise en scène, le film ouvre un espace idéal pour le jeu intense des deux actrices (double Prix d'Interprétation Féminine à Cannes) qui interprètent des rôles aux deux extrémités de la folie. Avec ses deux heures et demie, Au-Delà Des Collines souffre pourtant de longueurs et de redondances. Le film donne parfois l'impression de s'embourber dans des scènes répétitives mais Cristian Mungiu aime construire ses scénari plan après plan, détail après détail pour atteindre l'os et pourquoi pas la moelle. Coup de chapeau à la formidable scène finale qui, a elle seule, résume le propos d'un auteur engagé et très doué. (chRisA - déc2012)

                                                           

LA CHASSE un film de Thomas Vinterberg avec Mads Mikkelsen

Pour le réalisateur danois, "Lucas (Mads Mikkelsen) incarne l'homme scandinave moderne. Il est chaleureux, amical, serviable et modeste." Après un divorce difficile, il reconstruit sa vie au sein de son village. Outre les plaisirs de la chasse avec ses amis, il a une nouvelle petite amie, il essaye d'obtenir la garde de son ado de fils Théo et il a trouvé un job dans une crèche pour enfants. Ce nouvel équilibre bascule le jour où Klara, la petite fille de son meilleur ami, prétend avoir été abusée sexuellement. L'étincelle déclenche l'incendie. Le mensonge se répand comme une traînée de poudre dans les esprits de la petite communauté rurale qui donne tout son crédit aux propos de la gamine aux allures d'angelot plutôt qu'à l'innocence assumée de Lucas. Rejeté, insulté, menacé, battu par ses 'amis', l'homme plonge, jour après jour, dans un cauchemar, une spirale san fin. Condamné avant même d'avoir été entendu (et même après), Lucas va se battre pour sauver sa vie et son honneur. Avec cette fausse histoire de pédophilie (qui n'est pas sans faire penser à l'affaire d'Outreau), Thomas Vinterberg signe un film dur, froid et brutal qui place le thème de la présomption d'innocence au coeur de notre réflexion. Ses accents de faux survival installent une chape oppressante. Accentuée par la mécanique hystérique d'un engrenage kafkaien, elle tombe et enfonce Lucas dans la terre comme les spectateurs dans leurs fauteuils. Dans une grande sobriété de jeu, Mads Mikkelsen (Prix d'Interprétation Masculine au dernier Festival de Cannes) revêt les habits d'un homme droit, solide comme un roc qui tente coûte que coûte de rester debout malgré les assauts. D'abord en intériorisant ses sentiments, sa colère et son dégoût, il ira jusqu'à devenir lui-même violent. Chasseur devenu chassé usant de son instinct animal de survie, Mikkelsen est juste dans ses propos et ses gestes. Sans sombrer dans le mélodrame, la composition du personnage donne de la dignité à la condition humaine, au visage de la vérité. Ce rôle donne ainsi beaucoup d'intérêt à un scénario souvent cousu de fil blanc. Prenant mais pas renversant, La Chasse est loin d'atteindre Festen, la petite perle façonnée par Vinterberg il y a déjà presque quinze ans. D'une réalisation presque trop classique, même si classieuse, on en viendrait presque à regretter les caractéristiques cinématographiques du fameux Dogme 95... (chRisA - nov2012)

                                                 

ANTIVIRAL un film de Brandon Cronenberg avec Caleb Landy Jones

Like father like son? Si l'on peut dire, sans beaucoup se tromper que, physiquement, le fils ne ressemble pas au père, cinématographiquement parlant, la génétique a plutôt bien fait les choses. Le 'fils de' sort son premier long métrage qui est évidemment attendu au virage des comparaisons. Et si on lâchait Brandon avec son père? Bienvenue dans un futur proche où il est possible pour un fan de vivre et ressentir les mêmes choses que sa star préférée. Elle s'appelle ici Hannah Geist avec ses allures à la Monroe. Placardée sur tous les écrans et sur toutes les affiches, elle est l'Icône, la pure incarnation de la beauté parfaite. Jusqu'au point de saturation, l'image comme la matrice d'une dictature psychologique au pouvoir aliénant et destructeur. Syd March (Caleb Landry Jones) est un employé de la Lucas Clinic qui est spécialisée dans la vente et l'injection de virus cultivés sur la peau de célébrités. Lui même infecté par le virus qui tue lentement la déesse Geist, il devient la proie de la cupidité des marchands de cellules et du concurrent de la Lucas Clinic, de la frénésie meurtrière des collectionneurs et autres 'vampires'. Voué à connaître le même sort que la star, il doit s'attacher à trouver une solution pour survivre. Ce film de science fiction ouvre les portes d'un monde en vase clos. Ambiance blafarde, monochrome, clinique, aseptisée et glauque dans laquelle le délire d'une obsession s'injecte en intraveineuse. Un monde malade dans lequel il faut nécessairement consommer de l'autre pour l'incarner. Traité sur le mode de l'extrapolation, Antiviral est, entre autres, la critique d'une société qui, à des fins mercantiles, surexploite l'image d'une égérie au point d'aliéner les masses. S'il n'est pas aisé d'adhérer au thème un peu confus, il est parfois ennuyeux de constater beaucoup de redondances et quelques lourdeurs dans l'écriture du scénario. Aussi le curseur de la douleur et de l'horreur ne cesse d'évoluer jusqu'à l'outrance. Si la pression sur le spectateur est permanente, le film manque de le captiver à cause de son côté démonstratif. Pourtant il ne manque pas de questionner notre monde. Artistiquement parlant, Brandon Cronenberg a du talent: réalisation très maîtrisée au sens esthétique prononcé, cadrages, gros plans, plans fixes et photo irréprochables. Accompagnée d'une bande-son intéressante et cohérente, Antiviral déploie beaucoup de bonnes intentions. En plus Caleb Landry Jones y tient un rôle fort. Sa prestation est très bonne même si trop linéaire à mon goût. Nul doute que le film présenté cette année à Un Certain Regard, mettra mal à l'aise autant qu'il divisera les spectateurs mais n'est-ce pas le propre d'une oeuvre artistique? Provocation réussie sans être gratuite. Brandon en digne successeur du travail de David. Ce n'est qu'un début mais il est prometteur. (chRisA - oct2012)

                                                    

REALITY un film de Matteo Garrone avec Aniello Arena et Loredana Simidi

Changement d'univers pour le jeune cinéaste italien. Matteo Garrone laisse la mafia napolitaine (Gomorra) pour s'attarder cette fois sur la fenêtre de nos petits écrans. Comédie amère sur les dégâts collatéraux provoqués par l'espoir d'une médiatisation chimérique. Entre fantasmes et cauchemars paranoïaques. Hâbleur mais serviable, Luciano est un petit poissonnier napolitain. Au moment de la sieste, pour mettre du beurre dans les épinards, il donne aussi dans l'arnaque aux robots ménagers. Un jour, poussé par ses enfants qui rêvent de voir leur papa à la télé, il participe à un casting pour Il Grande Fratello, une émission de télé-réalité à succès. Quelques semaines plus tard, il est surpris d'être contacté pour un entretien à Rome. Il semble intéresser les organisateurs du show. De là, Luciano est persuadé qu'il a fait forte impression et que sa vie va changer du tout au tout. Il glisse alors gentiment dans l'illusion de devenir une star de la télé millionnaire et adulée comme Enzo (Mister 'Never Give Up'), son modèle, sa référence. Tous les jours, il se sent épié, surveillé, contrôlé, testé par des gens descendus de la capitale pour vérifier s'il a vraiment le profil idéal. Persuadé qu'il va rejoindre la Maison de Il Grande Fratello, il vend sa poissonnerie, se coupe de sa femme et se renferme dans son délire. Luciano perd peu à peu les pédales. Le film commence comme un conte de fées avec la musique d'Alexandre Desplat à l'appui. Les portes d'une magnifique résidence s'ouvrent comme un roman dans lequel la princesse épouse le beau prince charmant. L'après noces est moins glorieux. La laideur finit toujours par remonter à la surface. Garrone dévoile par petites touches le quotidien de ces familles, toute cette culture (notre culture) de l'artifice. Du rêve sous-vide. Du paraître aux coutures apparentes. Le citoyen lambda adore, en redemande et si lui aussi il peut taper dans le gâteau... Luciano rêve de devenir riche, d'exhiber son égocentrisme pour devenir enfin quelqu'un. Les rêves sont parfois des feux qui ne réchauffent pas mais qui détruisent. Luciano en fera les frais. Ex-chef de gang récemment sorti de prison, Aniello Arena est bluffant et épatant. En parfait anti-héros tiraillé entre rêves à paillettes et dure réalité, il incarne un clown moderne désenchanté prêt à tout pour toucher son rêve. Là où Fellini aimait lui aussi jongler avec le rêve et la réalité, Garrone reprend cette dualité avec ses arguments et les armes d'aujourd'hui. Comme un hommage, ses personnages tout en rondeurs généreuses sont felliniens. Quant à Cinecitta, elle est tristement devenue le quartier général de Il Grande Fratello. Est-ce que les machines à rêves fonctionnent-elles toujours? Une fin comme une réponse ouverte pour un film très maîtrisé -le réalisateur réussit à être encore plus émouvant ici- original, ambitieux, dérangeant et plus subtil qu'il n'y paraît. Grand Prix du Jury au dernier Festival de Cannes. Vu et approuvé! (chRisA - oct2012)

                                                        

WRONG un film de Quentin Dupieux avec Jack Plotnick et Eric Judor

Ce film est un OFNI (Objet Filmique Non Identifié). Encore que si l'on connaît déjà Quentin Dupieux pour ses films précédents (Steak et Rubber), on sait tout de même où l'on met les pieds. Le mot 'wrong' a de multiples traductions mais on pourrait privilégier celle qui met en avant (dans l'expression 'it went wrong') le fait que les choses vont de travers. Car ici, tout est bizarre et rien n'est normal. Dolph (Jack Plotnick) se réveille à 7h60 sans que l'appareil n'ait besoin de sonner. Le palmier dans son jardin s'est muté en sapin. Malgré son licenciement il y a trois mois, Dolph continue à aller à son bureau où il pleut des cordes en permanence. Dolph est très préoccupé et perturbé. Son chien Paul a mystérieusement disparu. Devant cette catastrophe, il est contacté par un certain Maître Chang qui va lui révéler que c'est l'un de ses hommes qui a volontairement kidnappé la bête à poils. Pourquoi? Pour quoi? Même s'il y a une chance sur deux que vous soyez totalement imperméable au sens de l'absurde qui régit pendant tout le film, franchement, il faut aller le voir. 1) Le scénario déroutant par ses embardées ne quitte pas la chaussée. Même que si l'on gratte l'épaisse croûte d'absurdité on peut y trouver une bonne dose de réflexion existencielle... 2) L'enchaînement des scènes surréalistes (et donc désopilantes) est incroyable. L'impression de vivre un cauchemar éveillé est permanente. 3) Sans parler de celui des autres personnages tarés, le niveau de jeu de Jack Plotnick est époustouflant. C'est une vraie performance. A côté de ça, Eric Judor (de Eric et Ramzy) joue en division de district. 4) La bande originale signée Tahiti Boy et Quentin Dupieux himself (alias Mr Oizo) est parfaite. 5) Le réalisateur apporte un vrai sens artistique à son travail avec un degré de sophistication qui n'est pas sans faire penser à ceux de Wes Anderson et Michel Gondry. Cadrages impériaux. Vision esthétique. Recherche du détail qui tue. Ce film, aussi délirant soit-il, est une vraie oeuvre cinématographique qui peut nous faire dire que Dupieux a encore franchi un cap depuis Rubber. L'homme se veut toujours plus inventif et ses trouvailles sont convaincantes. Wrong, sans comparaison possible, n'est jamais loin de l'esprit des Monty Python. Il a laissé de marbre les deux jeunes assis derrière moi (nous n'étions que trois dans la salle). De mon côté, une fois n'est pas coutume, j'ai ri à gorge déployée. Non, nous ne sommes pas égaux face à l'humour. En tout cas, je fais une vraie différence entre les films bêtes et nuls et les films absurdes et géniaux. Wrong met une bonne claque à toutes ces comédies téléphonées, vulgaires, et lourdingues qui ne font rire personne. C'est un film d'une autre planète. Allez le voir avec votre chien, il devrait lui aussi adorer. J'espère que Quentin Dupieux réussira à imposer l'intégralité de son film au sommaire d'une prochaine émission de 30 Millions d'Amis. Waouf, waouf!!! (chRisA - sept2012)

                             

LES ENFANTS DE BELLE VILLE un film de Asghar Farhadi avec Taraneh Alidoosti et Babak Ansari

Après le succès mérité de Une Séparation (voir chronique MOVIES 2011), retour en arrière sur la filmographie du metteur en scène et scénariste iranien avec ce deuxième film réalisé en 2004. Pour avoir tué sa petite amie, Akbar est condamné à mort. A ses dix-huit ans, il sera exécuté. Sa soeur (Firouzeh) et son meilleur ami (A'la), dans un harcèlement incessant, vont tenter d'obtenir le pardon du père de la victime, seule solution pour sauver Akbar. Sur fond de romance impossible, Asghar Farhadi s'applique à démonter les rouages complexes d'une société étouffée par le poids de ses codes, ses principes, ses moeurs et traditions. L'écriture, déjà fouillée, manque encore ici un peu de finesse. Le jeu des comédiens n'est pas des meilleurs. La qualité de la pellicule est très nettement inférieure. Pourtant cela n'enlève rien aux propos du cinéaste qui, encore une fois, préfère interroger plutôt que dénoncer. Religion, justice, famille, peine de mort, condition de la femme sont autant de thèmes abordés avec la plus grande prudence. Les points de vue ne peuvent pas être tranchés, les choix sont cornéliens, la situation, elle , kafkaïenne et...l'espoir est mince. D'où cette mise en tension du film du début jusqu'à la fin qui va de paire avec la détermination affichée par les deux seules personnes qui peuvent sauver un mort en sursis. Que dit le Coran? Dieu peut-il être vengeur ou est-il indiscutablement miséricorde? Qu'est-ce que le pardon? Quel poids a la vie face à la mort? Pourquoi faut-il obligatoirement qu'en Iran tout soit l'objet de tractation ou de transaction? Impossible de ne pas être pris au coeur des nombreuses questions que le spectateur partage véritablement avec les protagonistes. Si Farhadi a encore du mal à maîtriser l'art du drame -faiblesse corrigée depuis- dans ce film, ce dernier recèle déjà bon nombre des trésors qu'il a pu faire briller dans son dernier chef-d'oeuvre. Un mélodrame politique subtiliment militant à ne pas rater. (chRisA - août2012)

                                                      

ADIEU BERTHE - l'enterrement de mémé- un film de Bruno Podalydès avec Denis Podalydès, Valérie Lemercier et Isabelle Candelier

En règle générale, 'comédie' et 'française' sont deux mots qui me font fuir. Souvent lourdes, banales, creuses, vulgaires, ringardes, les comédies à la française sont exactement à l'opposé de ce que je recherche au cinéma. Alors comment expliquer et surtout assumer le choix du sixième film de Bruno Podalydès? Il est des mystères plus difficiles à percer... Sur le point de rompre avec Hélène (I.Candelier) pour vivre les joies d'un amour naissant avec Alix (V.Lemercier), Armand (D.Podalydès) apprend le décès de sa mémé...oubliée. Inhumation ou crémation? Sans connaître les intentions de la défunte, il va tenter, au beau milieu du bordel qu'est sa vie, de prendre ses responsabilités pour s'occuper des obsèques. Ce qui sera un tour de magie bien plus compliqué à effectuer que ceux qu'il maîtrise depuis longtemps. Véritable socle de cette comédie burlesque, la mort ici sert aussi de point de réflexion sur la vie et l'amour. Elle n'est pas l'objet que de blagues et de situations ridicules car elle est traitée avec une vraie considération. Du coup, c'est avec une poésie rare, riche et subtile que le réalisateur va mêler tous ces thèmes pour tisser un film qui fait autant rire que réfléchir. En essayant de répondre au sujet de philo du devoir du fils d'Armand, 'Qu'est-ce que vouloir?', le spectateur s'amuse de toutes ces situations cocasses, loufoques comme de toutes ces répliques à double fond. Les comédiens servent idéalement ce film aux textes finement ciselés et aux scènes parfaitement écrites. Avec un sens de l'épure et au travers d'une théâtralité maîtrisée, il y a du style et de la profondeur ici. Adieu Berthe surprend et interpelle merveilleusement avec cet humour décalé qui n'est jamais redondant. Il est souvent un hommage à Jacques Tati. On se délecte aussi de la multiplication des clins d'oeil faits à tel ou tel film ou à tel ou tel univers. Les nombreux textos entre les trois amoureux sont autant de coups de coude tendres et colorés aux films muets en noir et blanc. Chaque saynète ici est pensée et presque magique. On peut même aller jusqu'à dire qu'elles se font le témoin critique de notre société. Tout au long de ces cent minutes, on s'étonne de la perfection de cette mécanique du rire, du coeur et de l'intellecte. Elle ne grippe jamais et rend ce film particulièrement attachant. Du début jusqu'à la fin, Adieu Berthe est une réussite très aboutie et cohérente. Un petit bijou suspendu dans l'ère de nos questionnements. (chRisA - juillet2012)

                                                         

LA PART DES ANGES un film de Ken Loach avec Paul Brannigan, John Henshaw et Gary Maitland

Qu'y a-t-il de si fascinant à Glasgow pour que le réalisateur britannique en fasse à nouveau son terrain de jeu? Les gens? Ces exclus sociaux? La violence que cette ville exerce sur ces habitants? A la sortie du tribunal, Robbie plonge dans les bras de sa femme enceinte. Il croyait bien replonger après cette énième rixe mais par miracle il s'en tire avec des heures de travail d'intérêt général. Sous la houlette et l'aide protectrice de Henry, il va essayer de se sortir du cercle infernal de la violence pour redonner un sens à sa vie. La naissance de son fils, Luke, va aussi l'y encourager. Durant cette période de reconstruction, Robbie se découvre des talents insoupçonnés pour goûter, parler, reconnaître les whiskys écossais. Cette nouvelle passion va l'inciter avec une bande de joyeux paumés à manigancer un drôle de coup; une chance, sa chance pour prendre une revanche sur son sort. Pure comédie sociale à la sauce Ken Loach virant à la comédie burlesque dans la seconde partie, le film laisse une impression bizarre; celle-là même de passer un moment agréable tout en voyant un film de piètre qualité. Prix du Jury au dernier Festival de Cannes? C'est une blague? Et qu'a fait le jury de cette mise en scène plate? Du comique de répétition lourdingue avec l'idiot (Albert et ses lunettes en cul-de-bouteilles) de la ville? Des grosses blagues qui tachent? De l'optimisme naïf du scénario? De la musique ringarde? La Part Des Anges a parfois des allures de téléfilm, non? Ah, c'est vrai, j'oubliais que le personnage de Robbie est attachant. Aussi, ancrer cette comédie dans le milieu du whisky (les amateurs de cette boisson ambrée apprendront sans doute des choses) est une idée originale. Les dialogues sont souvent croustillants. Ces éléments à eux seuls peuvent-ils sauver ce film? Affirmatif. Si les 'fucking' à tout bout de champ, si les plaisanteries sous la ceinture du kilt comme les brèves de comptoir de pub ne vous déplaisent pas, si vous aimez que les 'dans-la-merde' finissent en héros alors, ça pourra fonctionner. Dans le cas contraire, regardez-vous les très bons Ken Loach (Hidden Agenda, Riff Raff, Raining Stones, Land And Freedom, My Name Is Joe, Sweet Sixteen...), vous êtes sûr d'en tirer plus profit. Cheers mates! (chRisA - juin2012)

  

LES FEMMES DU BUS 678 un film de Mohamed Diab avec Hahed El Sebai, Boushra et Nelly Karim

Qu'est-ce qu'être une femme aujourd'hui en Egypte? Vaste question en forme de poupées russes. Pour être direct: c'est être une proie dans les griffes d'un machisme séculaire ou c'est s'opposer pour faire respecter les droits fondamentaux de la dignité humaine? Fayza, Seba et Nelly, trois femmes d'aujourd'hui, de milieux sociaux différents, ont toutes subi le même traumatisme: celui de se faire agresser sexuellement et de se faire quotidiennement harceler. Elles ont toutes en commun les mêmes séquelles psychologiques. Elles ont toutes eu à faire face à des maris incompréhensifs, à une police sourde, à des familles préférant la loi du silence plutôt que le déshonneur. Mais ces trois femmes ne l'entendent pas ainsi. Déterminées et inflexibles, elles décident d'agir quitte à rendre coup pour coup avec une estafilade de canif bien placée. Inspirée de faits réels qui ont eu beaucoup de retentissement en Egypte, l'histoire des femmes du bus 678 aborde un sujet de société extrêmement délicat et complexe dans un pays où la sexualité est immensément tabou. Autant déjà le féliciter, Mohamed Diab, dans l'écriture et la réalisation de son premier film, a pris toutes ses responsabilités. Il ne cherche pas à aller au plus court ni à developper une vision manichéenne qui n'aurait aucun intérêt. Au contraire, il prend le temps de mettre la situation personnelle de chaque femme en perspective. D'imbriquer et d'unir leurs histoires tout en les rendant différentes. Sans qu'il soit tout à fait un polar, son film intègre un inspecteur qui, au cours de sa curieuse enquête, va chercher à entendre et comprendre. Le spectateur est peut-être cet inspecteur. Aussi, le film invite femmes et hommes dans la salle à se mettre dans la peau des personnages et à quelque part se regarder en face. Mohamed Diab l'a confié: sa plus grande peur "était d'écrire un film sur les femmes avec le regard d'un homme". Dans ce positionnement réussi et dans son écriture, il a réussi à rendre chaque protagoniste intéressant. Chacun et chacune peut apprendre de l'autre. Chacun et chacune a quelque chose à nous apprendre. Si l'islam est en toile de fond, la religion ici ne prend pas le pas sur le raisonnement. Ce qui élargit le champ critique. Sans grands moyens techniques et avec peu d'expérience derrière la caméra, le réalisateur égyptien s'en sort assez bien. L'influence du cinéaste mexicain Inarritu est parfois palpable avec ces entrelacs des parcours. Néanmoins Diab manque encore d'y mettre force et émotions. Mais cela ne gâche rien. Le fond ici est plus important que la forme. Son activisme pour tenter de faire évoluer les états d'esprit est très honorable. Film politique, sociologique, Les Femmes du Bus 678 est d'abord porteur de valeurs humaines essentielles pour secouer les mentalités. Fayza n'est pas Rosa Parks mais il se joue quelque chose de crucial dans ce bus. Militant et prometteur. (chRisA - juin2012)

SUR LA ROUTE un film de Walter Salles avec Sam Riley, Garrett Hedlund et Kristen Stewart

Il est peut-être plus facile d'aborder un film quand on ne connaît pas le livre sur lequel il repose. La comparaison n'est pas tentante. Le regard est vierge, l'esprit critique plus libre. Personne jusqu'ici n'avait osé adapter le roman culte (On The Road) de Jack Kerouac. Walter Salles a relevé le défi. Spécialiste du road-movie (Central Do Brasil, Carnets De Voyage), le réalisateur brésilien devait avoir une envie folle de mettre en images les virées folles de Sal Paradise (Sam Riley) et Dean Moriarty (Garrett Hedlund), inspirées de l'expérience de Jack Kerouac et Neal Cassady. Pendant plus de deux heures, il embarque le spectateur dans ces voitures filant à tombeau ouvert de la côte est à la côte ouest en passant par Denver, Colorado et le Mexique. Musique soul-jazz à fond, clopes, excès de vitesse, vols à la tire, franches rigolades, sexe, alcool, drogues, rien n'arrête ces jeunes assoiffés de liberté. Dans cette Amérique d'après-guerre, ces expériences sont un pied de nez aux codes moraux. Elles brisent le carcan des vies sérieuses et établies. Elles alimentent la plume d'un homme obsédé par la création littéraire. Voyager pour écrire ou écrire pour voyager, Sal en fait presque sa devise. Aller chercher l'inspiration dans toutes les formes d'expérimentations. Au coeur de cette aventure aux décors naturels splendides, il y a aussi l'histoire d'amitié forte et complexe entre Sal et Dean; l'un comme l'autre mystifiés par leur copine Marylou (Kristen Stewart). Si leurs chemins se séparent, ils finissent encore et encore par se croiser. Partir et errer: tel est leur but. Le film est sur un mode répétitif. Les scènes de fêtes, de beuveries, tout comme celles sur ces longues highways se succèdent et l'on sent l'ennui poindre au bout d'une heure. Malgré un rythme enlevé et la folie perceptible de ces deux vagabonds, le film finit par tourner un peu en rond. Même si elles sont honorables, les prestations de Sam Riley (Control) et de Garrett Hedlund (Tron:l'héritage) ne sont pas particulièrement marquantes. La psychologie de ces rêveurs poètes nourris au Proust, de ces intellos paumés manque de profondeur. Au nom de la liberté à tout crin, le film sacrifie les moments les plus introspectifs qui auraient pu mettre en perspective cette quête de la substantifique moelle. Il n'arrive pas à émouvoir ni à surprendre. Tandis que les apparitions de Kirsten Dunst et Viggo Mortensen sont presque anecdotiques, on en vient à se demander qu'est-ce que le réalisateur a cherché à mettre en valeur. Sans que Sur La Route soit raté, il me semble que son metteur en scène n'a pas injecté la poésie, le souffle existentiel que j'attendais. D'autre part, on peut aussi s'interroger sur la résonance que cette histoire peut avoir aujourd'hui tellement elle semble boursouflée par la nostalgie. D'un livre emblématique pour toute une génération, Walter Salles en a fait un film qui ne laissera pas beaucoup de gomme sur la grande et longue route de l'Histoire du cinéma. (chRisA - juin2012)

DE ROUILLE ET D'OS Un film de Jacques Audiard avec Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts

Ecrire ses impressions tout en écoutant BON IVER s'inscrit quelque part dans la continuité puisque la musique aérienne et lumineuse de Justin Vernon ouvre et clôt la nouvelle oeuvre du réalisateur de 'Un Prophète' (Grand Prix du Jury - Cannes 2009). En cinq minutes, j'avais compris que j'allais vivre un grand moment de cinéma. La bande-annonce pourtant ne laissait rien présager de grandiose. Mais les premières images ont déclenché la magie d'une mise en scène très nettement au-dessus du lot. Raconter tout en suggérant. Raconter tout en conviant la poésie, la puissance et la grâce. Raconter l'essence même de la réalité tout en la sublimant artistiquement.Très inspiré par le recueil de nouvelles du romancier canadien Craig Davidson (Rust and Bone), Jacques Audiard fait se rencontrer deux êtres que tout oppose. Ali, le paumé belge qui avec son fils de cinq ans descend à Antibes pour aller vivre chez sa soeur croisera le chemin de Stéphanie, la dresseuse d'orques au Marineland, qui, après un accident, sera amputée des deux jambes. Ali est cette brute, cette bête épaisse qui va peu à peu s'adonner au street fight. Dans son fauteuil roulant, Stéphanie est ce poisson qui, sans nageoires, sombre. Les deux sont des épaves. Aucun ne va s'apitoyer sur son sort ou sur celui de l'autre. Dans cette union improbable, chacun va apprendre de l'autre pour se relever et renaître. De leurs échanges, une relation complexe va éclore. Audiard déteste toujours autant les bons sentiments (même siiii, à la fin...). Il rejette les belles pensées et les grands discours. Il aime cette réalité humaine et sociale brute qui n'épargne rien ni personne, à l'exception peut-être de ceux dont les yachts rutilants mouillent en toile de fond. De cette réalité implacable, il en ressort cette animalité qui fascine le cinéaste. Véritable terreau de son étude sur la survie, elle s'exprime dans la violence et dans le sexe. Ca cogne, ça gicle, ça casse, ça baise, ça marche avec cet instinct primitif qui peut mener à tout. Mais tout est sous contrôle ici. Le scénario ne manque pas de souffle. La mise en scène n'est jamais à court d'idées. Au contraire, là où d'autres se casseraient la gueule, Audiard, lui, magnifie sans intellectualiser; comme s'il avait ce don pour transformer le banal en beau. Révélé dans 'Bullhead', Matthias Schoenaerts campe un héros impressionnant comme Tahar Rahim pouvait l'être dans 'Un Prophète'. Marion Cotillard, en personne handicapée bluffante (les effets spéciaux sont sidérants) est tout bonnement parfaite. Un casting où j'ai l'impression que chacun a su se surpasser pour incarner des personnages forts, justes et terriblement humains. Content de voir enfin une lumière dans le tunnel audiardien, le film m'a remué et éblouit de bout en bout. Si je voulais faire dans l'humour noir, je dirais qu'il m'a scié. En expert accompli de la mécanique humaine au coeur généreux, Audiard est au sommet de son art. Ma-gni-fique! (chRisA - mai20012)

MOONRISE KINGDOM Un film de Wes Anderson avec Jared Gilman, Kara Hayward et Bruce Willis

Vous ne trouvez pas que l'affiche a quelques points communs avec celle de La Famille Tenebaum (2001)? Cette brochette de personnes allumées et loufoques posant fiers; Wes Anderson a un don pour les façonner, non? Le portrait de famille prend à nouveau des allures de casting impressionnant: Bruce Willis en policier solitaire, Edward Norton en chef scout dépassé sous la coupe d'un Harvey Keitel en gourou fantoche, Bill Murray et Frances McDormand en couple à la dérive, Tilda Swinton en père fouettard des services sociaux... N'oublions pas Jared Gilman (Sam) et Kara Hayward (Suzy), les deux personnages principaux très convaincants. En 1965, sur l'Ile de New Penzance en Nouvelle-Angleterre, Sam et Suzy fuguent pour se retrouver, pour partir à l'aventure et pour s'aimer. Ces disparitions mettent en émoi la communauté d'insulaires qui se lancent immédiatement à leur recherche. Moonrise Kingdom a pour thème principal l'enfance. Sam est orphelin et placé en famille d'accueil. Il a soif d'espaces. Il rêve de se prendre en main et de fonder un foyer. Suzy, elle, veut fuir ses parents qui ne l'aiment pas et qui ne s'aiment plus. Elle voyage à travers les romans qu'elle dévore. Elle aussi cherche l'aventure et dans sa fugue rejoint quelque part les héroïnes des livres qui la fascinent. Sam et Suzy forment un couple d'aventuriers-rêveurs déconcertants, parfois hilarants et souvent attendrissants. Ils vont sans doute réussir là où leurs aînés ont eux échoué. Ils vont surtout leur faire ouvrir les yeux sur leur monde. Une fois de plus, le réalisateur américain construit méticuleusement un univers singulier: celui d'une communauté biberonnée au scoutisme disciplinaire et à la morale puritaine. Tout est lisse, propre et bien rangé. Rien ne dépasse sinon ici l'envie folle de deux amants juvéniles enclins à bousculer les codes pour vivre leurs vies. Techniquement, Wes Anderson excelle dans les cadrages et dans un montage quasi-cartoonesque. Chaque plan est réfléchi. Avec cette obsession pathologique qu'on lui connaît, il est ce metteur en scène aux mille détails. Chaque objet tient presque de la symbolique. Ses décors sont des tableaux avec un véritable travail sur des couleurs récurrentes comme ici le jaune, le vert et le marron. Ecrits conjointement avec son ami Roman Coppola, les dialogues sont tirés au cordeau et font mouche avec cette forme d'humour toujours décalé. La musique y tient aussi toute sa place. Composée de quatre morceaux d'Alexandre Desplat, l'excellente bande originale réunit Benjamin Britten, Hank Williams et Françoise Hardy dans le même canoë, chacun apportant toute la poésie nécessaire à cette comédie rythmée. Le talent de Wes Anderson est de proposer tout un tas de lectures possibles. Dans ce cadre 100% scout, les références bibliques (l'Arche de Noé, le Déluge) côtoient celles des contes initiatiques fantastiques. Très artistique et métaphorique, ce film s'adresse aussi bien à la sensibilité et à l'imagination des enfants qu'à celles des adultes. A l'image de Fantastic Mr. Fox, ce nouveau petit bijou de créativité témoigne de l'attachement du réalisateur pour retourner à cette enfance magique où tout peut se passer. Brillant, amusant, riche, subtil et inventif, Moonrise Kingdom est de ces petits ovnis qui avec tendresse et poésie vous font passer un moment délicieux. C'est le temps de l'amour et de l'aventuuuure... (chRisA - mai2012)

LA TERRE OUTRAGEE de Michale Boganim avec Olga Kurylenko et Andrzej Chyra

Au même titre que Fukushima, Tchernobyl est bien l'une des plus grandes catastrophes nucléaires. Etonnamment ou logiquement, le sujet n'a pas souvent été traité au cinéma. Thème tabou, dérangeant, verrouillé par les politiques et les lobbies ou trop effrayant pour le public? Tchernobyl est sans doute un peu tout ça à la fois mais certainement beaucoup plus. Le 26 avril 1986, à Pripiat, ville située à trois kilomètres de la centrale, Anya et Piotr se marient. Le bonheur prend vite fin lorsqu'au cours de la fête le jeune époux est réquisitionné pour intervenir sur le lieu de l'accident. Il n'en reviendra pas. Deux jours plus tard, les 50000 habitants de la ville seront évacués. Entre temps, les trombes d'eau intermittentes qui s'abattent sur la zone contribuent à définitivement fixer la radiation. Pripiat devient alors ce no man's land à haut risque où le temps s'est brusquement arrêté. Dix ans après, à la fois guide et tour operator pour Tchernobyl Tours, Anya accompagne régulièrement des scientifiques dans la ville fantôme pour leur raconter son histoire. Quinze jours par mois, comme attirée par ce lieu symbolique où tous ses souvenirs se sont figés, elle revient pour témoigner et peut-être quelque part pour mieux comprendre son drame. Le film choisit de suivre le destin foudroyé de la jeune femme mais aussi celui d'un jeune garçon à la recherche de son père. Sans forcer sur le pathos, il parle de ses survivants en exil à qui la centrale a tout confisqué: de leur jeunesse jusqu'à leur avenir. Tchernobyl est de ces plaies endormies toujours vives et impossible à cicatriser. Le parti pris de la réalisatrice s'est davantage porté sur l'aspect humain que politique de la catastrophe. La Terre Outragée est un travail de mémoire juste, sobre, sombre (parfois glaçant) habilement articulé autour de quelques personnages forts dont celui d'Anya  joué par la très convaincante Olga Kurylenko (L'Annulaire, Paris, Je T'Aime...). En toute fin, le long métrage se veut porteur, aussi faible soit-il, d'un message d'espoir: celui de certains rêves qui mêmes irradiés peuvent reconstruire. Sans grands moyens, Michale Boganim a réussi à faire un film romanesque fort, émouvant et pénétrant. A la fois simple et terriblement subtil, son film met en perspective les drames profonds que de telles catastrophes peuvent provoquer. Ravivé par le récent accident nucléaire japonais, le souvenir de Tchernobyl n'est en que plus douloureux et inquiétant. (chRisA - avril2012)

L'HIVER DERNIER de John Shank avec Vincent Rottiers et Anaïs Demoustier

Après le fameux Bullhead de Michael R. Roskam, voici à nouveau le cinéma belge qui se penche sur les difficultés du monde agricole. Comme son père, Johann est éleveur bovin. Repreneur de l'exploitation familiale, il a une vision idéaliste de l'élevage qui est à l'opposé des contraintes commerciales. Malgré d'énormes problèmes financiers, il refuse de s'associer aux choix faits par sa coopérative pour survivre et s'arc-boute sur ses principes, ses idées et ses valeurs. Commence alors une fuite en avant ou bien une lente descente aux enfers qui le verra, dans une quête ultime, gagner plutôt les cimes des montagnes. L'Hiver Dernier, c'est le portrait d'un homme solitaire, d'un agriculteur aux allures de cowboy (dans le sens premier du terme) bien de chez nous. Robuste, taiseux, scrupuleux et jusqu'au-boutiste dans l'âme, Johann vit pour ses bêtes et sa terre au rythme des saisons. Avec pudeur et force, la caméra le suit dans ses travaux quotidiens et dans sa vie de rien du tout. Vincent Rottiers (L'Ennemi Intime, A L'Origine...) s'impose avec crédibilité dans son rôle de personnage inflexible et intransigeant. Mais ce sont sans doute tous ces merveilleux paysages de l'Aveyron qui composent l'essence et la matière première de ce film. Pour son premier long métrage, John Shank, un américain né dans le Midwest des Etats-Unis mais élevé en France et en Belgique, filme ces vallées, ces monts, ces champs, ces plaines comme de grands espaces du Far West. Il a recours à une multitude de plans tableaux très aboutis qui donnent une approche fondamentalement contemplative. Sans s'ennuyer on s'étonne de se perdre dans cette superbe région Midi-Pyrénées comme on s'offrirait à l'immensité des toiles naturalistes tendues quelque part dans le Dakota du Sud. Parce que le réalisateur a décidé qu'ils n'étaient sans doute pas nécessaires, les dialogues sont rares dans ce scénario aussi plat et beau qu'une ligne d'horizon. Seule Dame Nature a la parole et l'on reste sans voix devant déjà tant de maîtrise artistique. C'est rustique, c'est brut, métaphysiquement et organiquement puissant. I'm a poor lonesome cowboy...mais façon Depardon et dans l'isolement des hauteurs. (chRisA - mars2012)

                                               
TAKE SHELTER un film de Jeff Nichols avec Michael Shannon et Jessica Chastain

Curtis, sa femme Samantha et leur fille sourde et muette Hannah composent une famille modeste comme il en existe des millions aux Etats-Unis (ici, dans l'Ohio) ou ailleurs. L'Amérique de la crise économique avec ces gens qui s'échinent à juste maintenir un niveau de vie correct a un visage. Sujet à de terribles cauchemars et autres hallucinations, Curtis glisse peu à peu vers une forme de paranoïa aiguë. Tous les jours il se sent agressé par des inconnus, par son chien ou par des oiseaux et surtout il se retrouve au milieu d'une effroyable tempête qui détruira tout sur son passage. Dès lors, il se lance, à gros frais, dans la construction d'un abri anti-tornade enterré. La descente dans le trou est implacable. Progressive et dangereuse. Ses visions et son angoisse finissent par l'isoler et l'exclure des siens, de sa communauté. Sa relation de couple se détériore mais rien n'y fait, ses obsessions l'emportent. Curtis se perd, convaincu que la fin de son monde est proche. A mi-chemin entre le drame psychologique (psychiatrique même) et le thriller, Jeff Nichols a brillamment écrit cette histoire pour qu'elle nous tienne en haleine deux heures durant. Sur le thème des obsessions, il s'inspire du travail d'Alfred Hitchcock (Soupçons). Sur celui de l'étrange, son film n'est pas sans faire penser aux meilleures réalisations de Night Shyamalan (Le Sixième Sens, Incassable). Avec efficacité, il alourdit lentement l'atmosphère laissant le temps à l'orage de se former et d'éclater dans un final déroutant mais réussi. On est très loin de Twister ici et c'est à pas calculés que le metteur en scène nous fait avancer dans cette histoire angoissante et délirante. Côté casting, il s'est parfaitement entouré. Dans son personnage hyper-perturbé et vacillant, Michael Shannon (Curtis) est très crédible voire remarquable. Quant à la superbe Jessica Chastain (Samatha), magnifique de délicatesse et subtilement forte, elle confirme sa très belle prestation dans le dernier film de Terrence Malick, The Tree Of Life. D'un sujet somme toute casse-gueule - n'oublions pas que les meilleurs catastrophistes ont prédit la fin du monde en 2012 et que Lars Von Trier s'y est déjà frotté avec Melancholia, Jeff Nichols en fait un film plaisant, riche et bien ficelé. De là à aller dans le sens des critiques dithyrambiques de la presse spécialisée... En tout cas, le réalisateur, récompensé à Deauville et à Cannes, est en passe de devenir la nouvelle coqueluche du cinéma indépendant américain. Avant de courir à vos abris en décembre prochain, allez jeter un oeil dans celui du cyclone de Take Shelter. (chRisA - jan2012)