ALEXIS HORELLOU et DELPHINE LE LAY

                                                      

Pour tout vous dire, la conversation avec Alexis Horellou a commencé à une des tables très conviviales des 5ème Rencontres de la BD en Mayenne (Changé 53), le mois dernier. Tout en me dédicaçant Le Souffle Court (Les Enfants Rouges)  (voir COMICS), le dessinateur répondait calmement et généreusement à mes questions. Ainsi il m’offrait une sorte de très belle marche pour mieux accéder à l’univers intimiste que lui et Delphine Le Lay ont très habilement créé dans ce livre tout en sensibilité. A l’inverse du making of qu’on regarde après avoir vu l’œuvre, je pénétrais délicieusement dans cette belle histoire d’amour avant même d’avoir lu la première page. M’inspirant de la narration originale du livre, j’ai, par la suite, proposé aux deux auteurs de répondre individuellement, c'est-à-dire sans se concerter, à mes interrogations; histoire de mieux croiser leurs mots et leurs regards. Joueurs, ils ont accepté la règle. Lumière sur Le Souffle Court... à quatre poumons… (chRisA - avril2012)

Comment passe-t-on d’un livre haut en couleurs comme Lyz Et Ses Cadavres Exquis à un roman graphique intimiste et sombre ? Dans quel état d’esprit faut-il se mettre ?

Delphine Le Lay : Lyz correspond davantage à Alexis et Le Souffle Court  à moi, même si nous avons pris du plaisir l'un et l'autre dans chacun de ces projets. Lyz vient d'une idée d'Alexis et Le Souffle Court, d'une idée de moi. Nous avons cependant développé chaque histoire en en discutant ensemble. Je n'ai pas eu besoin de me mettre dans un état d'esprit particulier, ni pour l'un ni pour l'autre. J'ai aimé les deux univers et surtout les personnages de ces deux histoires. C'est ce qui fait que j'ai pris du plaisir à les écrire.

Alexis Horellou : Ce sont deux techniques de dessin que j'apprécie et qui vont avec des univers différents que j'aime explorer. En général, je travaille les deux en même temps, cela me permet de ne pas me lasser.

Quelle était l’envie première avec ce projet ?

D : Raconter une nouvelle histoire sans doute. Lorsqu'on commence à travailler sur un projet, on pense directement aux projets suivants. On a donc beaucoup d'histoires en attente dans un coin.

A : Pour ma part, j'avais envie de faire un projet assez contemplatif. Prendre le temps de raconter et de sentir les choses et les personnages.

Où avez-vous trouvé respectivement votre plaisir ?

D : Le Souffle Court est inspiré de beaucoup d'éléments que j'ai vécus ou sentis. J'ai donc pris du plaisir à puiser dans mes émotions et souvenirs décousus pour les agencer de façon à en faire quelque chose de cohérent. Le rendu n'a finalement rien à voir avec ma propre vie. Ce n'est pas du tout autobiographique. Mais lorsque je lis certaines critiques, je suis touchée de ce que les lecteurs en retirent. Il y a des choses que je n'ai pas dites explicitement, mais que certains ont ressenties.

A : Dans les scènes qui se passent à Ostende. Ce sont celles que j'ai préférées faire.

                                      Le Souffle Court 1

A vos yeux, quels sont les bons ingrédients pour faire une bonne histoire d’amour ?

: Je ne fonctionne pas aux ingrédients, donc je n'ai pas de réponse précise. Dans cette histoire-ci en tout cas, il y a quelques émotions éprouvées personnellement, d'où a découlé une envie de parler des pièges de la communication entre individus et puis des personnages imaginés pour servir le propos.

A : Je ne sais pas trop, c'est assez personnel...

Quelles sont les forces et les faiblesses de Maëlle ? Et quelles sont celles d’Olivier ?

D : Maëlle est positive et elle fonctionne selon ce qu'elle ressent. Elle n'intellectualise pas ce qui se passe, et ne fait pas les choses pour les autres. Elle avance conduite par son instinct, par ses envies. Ca peut l'amener à faire des choix qui semblent déraisonnables à l'entourage et qui peuvent la faire passer pour quelqu'un de crédule et de naïf. Mais à fonctionner de cette façon, elle retombe forcément sur ses pieds. Olivier fait le contraire. Il avance en fonction des autres. Il se met là où il pense que les autres veulent qu'il soit. De cette façon, il peut donner le change un moment, mais il ne peut avoir qu'une relation superficielle aux autres et à sa propre vie. Lorsqu'il se montre sincère, on découvre quelqu'un de touchant, d'aimant, de sensible. La façon d'agir de Maëlle fait ressortir par moment cette sincérité, comme si c'était plus fort que lui, instinctif, naturel. Et ça l'est puisque c'est lui.

A : Forces et faiblesses... Je ne sais pas quoi répondre, car je ne vois pas trop les choses comme ça. Une force peut être une faiblesse et inversement. Je ressens les personnages dans leur ensemble à la lecture du scénario et je les dessine en fonction de ce que je ressens.

Des deux personnages, lequel des deux a été le plus difficile à concevoir ‘scénaristiquement’ et graphiquement parlant ?

D : Je les ai sentis tous les deux plus que conçus. Olivier a sans doute été plus difficile à mettre en scène, car il est plus réservé que Maëlle. Il parle peu mais porte beaucoup de choses en lui, et beaucoup de choses mélangées et contradictoires. Il fallait faire passer tout ce qu'il porte par les situations qu'il vit plus que par les quelques mots qu'il prononce.

A : Olivier. C'est lui qui a un secret. C'est donc lui qu'il faut ne pas montrer entièrement au départ. Il faut jongler entre ce qu'on montre de lui et ce qu'on cache et qu'on divulguera petit à petit.

                          Le Souffle Court 2

Est-ce que les filles sont toujours plus entreprenantes que les gars dans une relation amoureuse?

: Je ne pense pas. Mais je n'ai pas étudié la question de près. Je pense que le genre n'a rien à voir là-dedans. Tout dépend de sa propre histoire et de tout ce qui constitue un individu.

A : Non, pas forcément.

Ecrire et/ou dessiner l’histoire d’amour des autres est-ce que ça peut apporter quelque chose à ses propres amours ?

D : Je n'ai qu'un amour et il se porte bien, avec ou sans Le Souffle Court. Ecrire une histoire (d'amour ou autre) permet sans doute de poser des choses, de les sortir de soi pour les partager. Lorsqu'elles sont reçues et qu'on peut en avoir un retour, elles nous nourrissent.

A : Non. C'est plutôt l'inverse. C'est plutôt notre histoire (avec Delphine) qui m'a aidé graphiquement à dessiner Le Souffle Court.

Il y a pas mal de très beaux plans urbains. En quoi la ville de Bruxelles vous a-t-elle inspirés pour cette histoire ?

D : Il avait d'abord été question de mettre cette histoire à Charleroi. Je ne sais plus pourquoi d'ailleurs, parce que je n'ai jamais mis les pieds à Charleroi. Il m'a ensuite semblé plus évident de la mettre à Bruxelles, puisque nous y vivions. Bruxelles est une ville essentielle dans mon parcours. J'y ai découvert et concrétisé des choses importantes. C'est une ville où je me suis sentie bien immédiatement et qui m'a touchée.

A : On y a vécu plusieurs années, et passé du bon temps...peut-être est-ce l'envie de retrouver et de montrer une ambiance.

Vous avez vécu quatre ans dans la capitale belge. Qu’avez-vous trouvé dans ce pays qui n’existe pas par chez nous ?

: Alexis dirait « la bière à 1,50€ ! » en éclatant de rire. Alors je vais dire autre chose, même si, la bière à 1,50€, ça crée des liens... Je dirais qu'en arrivant, j'y ai trouvé un bordel réconfortant. Une sorte de système d'autogestion un peu bancal mais sympathique et confortable. J'y ai aussi trouvé une solidarité inhabituelle pour moi entre les gens. Mais sur ce point, je dois admettre que ça existe aussi en France dans certaines régions... C'est rassurant.

A : De la bière pas chère et de la convivialité.

Est-ce que la fonction sociale d’un bar belge est différente de celle d’un bar en France ?

D : Oui. Je connais peu de bars en France semblables à ceux que nous avons fréquentés en Belgique. Je trouve que les bars français se sentent obligés d'arborer un design, un concept ou je ne sais quoi. Bar à vin, bar à soupe, bar à bière, bar à tapas...  il y en a pour tous les goûts et ce sont finalement des endroits où l'on va entre amis, pour ne rencontrer personne. C'est une sortie que l'on s'accorde comme une place de cinéma. Dire qu'on va au bar ou qu'on aime les bistrots en France c'est presque toujours avouer un penchant pour l'alcool, et l'alcool c'est mal. Dans le bar que nous fréquentions le plus en Belgique (nous nous y sommes d'ailleurs rencontrés Alexis et moi), il y avait des familles. Les jeunes couples du quartier y venaient boire un verre avec leurs enfants, qui jouaient du coup ensemble. Sur l'un des bancs à côté du comptoir, il y avait une boîte dans laquelle les enfants allaient piocher des carnets de coloriage et des crayons. C'était ouvert tous les jours, depuis tôt le matin jusque tard le soir. Le public était donc hyper varié. En fonction du moment où on arrivait dans la journée et dans la semaine, on pouvait tomber sur des « jeunes cadres » connectés sur internet avec leur portable,  sur des familles, sur de gros fêtards, sur un couple travaillant sur un nouveau projet de BD, sur des copains du quartiers à qui on passe « juste dire bonjour » et avec lesquels on reste finalement discuter là jusqu'à la fermeture. On refait encore le monde dans les bars belges.

A : Pour moi, la fonction du bar est la même en France qu’en Belgique. C'est un lieu de rencontre et de discussion, ouvert à tous et à toutes les générations. Il y a des bars comme ça en France et en Belgique. Et il y a des bars pourris en France et en Belgique aussi.

                     Le Souffle Court 3

Chaque album est une expérience. Grâce au Souffle Court, qu’avez-vous envie de creuser et de développer ? A contrario, qu’est-ce que vous n’avez pas envie de reconduire ou de réutiliser ?

: Je n'ai pour le moment jamais envie de refaire ce qui a été fait. J'aime bien m'attaquer à autre chose et plus c'est différent, mieux c'est. Mais je n'ai pas une longue carrière derrière moi. J'espère que j'aurai encore longtemps des idées nouvelles. Concernant Le Souffle Court, j'avais très envie de faire une histoire racontée deux fois. J'aime ce principe de narration et je trouvais que ça collait parfaitement à ce que je voulais dire. J'ai eu peur que ça ne fonctionne pas, mais apparemment, ça va. Si je trouve nécessaire de raconter une prochaine histoire de cette façon, j'y réfléchirai. Mais pour l'instant, je serais presque déçue de devoir réemployer cela. Pour le côté « envie de creuser ou de développer », j'aimerais à nouveau trouver une histoire qui me permette de parler de choses de très personnelles et ressenties.

A : J'aimerais bosser sur un dessin plus épuré en noir et blanc. Le Souffle Court m'a donné envie de ça. J'ai plein d'idées en tête...

Pouvez-vous parler de votre prochain album à sortir chez Delcourt ?

: Ce sera un album de presque 200 pages, en noir et blanc. Ca retrace les sept années de lutte provoquée par l'intention de la France, dans les années 1970, de construire une centrale nucléaire sur la Pointe du Raz. C'est bien sûr l'actualité de l'année dernière, avec la catastrophe de Fukushima qui m'a remise sur la piste de cette histoire que je connaissais pour l'avoir entendue de nombreuses fois (je suis originaire de Douarnenez). Ce n'est pas à proprement parler un ouvrage sur le nucléaire, mais plutôt sur le mouvement social. Comment ces gens de Plogoff, des gens « comme tout le monde » ont réussi à se mobiliser pour porter leur combat jusqu'à un niveau national et pour se faire entendre d'un pouvoir central près à tout pour faire passer ses intérêts avant ceux des populations locales.

Pour conclure, pouvez-vous présenter le collectif Vanille Goudron (http://www.vanillegoudron.over-blog.com/) dont vous êtes les têtes pensantes ?

D : Vanille Goudron est une petite structure éditoriale que nous avons créée lorsque nous habitions en Belgique. Nous avons commencé par publier « les 4 coins du quotidien », qui sont de petites histoires en 6 cases, réalisées par différents auteurs. Tous les thèmes sont les bienvenus, tous les graphismes aussi. La seule contrainte est de raconter l'histoire en 6 cases, sur une page A4. Nous avons aussi ouvert une petite collection pour enfant. Un seul livre a été édité pour le moment, et un autre est en cours de réalisation. Nous nous sommes ensuite lancés dans la publication d'un recueil de BD et illustrations : « Jukebox », avec l'intention d'en sortir un par an, ce que nous réussissons à faire pour le moment. Chaque recueil rassemble entre 30 et 40 auteurs autour d'un thème. Le premier avait pour thème « le coup de pousse », le second « la fête foraine » et le troisième, sorti en janvier dernier « Viva Las Vegas ! ». Depuis le numéro deux, nous assortissons toujours un jeu au recueil. Pour « la fête foraine », il y a une roue de la fortune au milieu du livre, avec des dés à découper et à construire. Chaque portion de la roue renvoie à une illustration quelque part dans l'ouvrage. Pour le dernier, il y a un côté « gagnant » et un côté « perdant ». Il y a donc un jeton à construire aussi, qui permet au lecteur de jouer à pile ou face pour déterminer le côté par lequel il entame la lecture du livre. Là encore, seul le thème est imposé. Notre intention est de proposer à chaque auteur un espace de liberté totale pour raconter ce qu'il veut. Du coup, toute tentative nouvelle est la bienvenue. Après la sortie d'un numéro, nous faisons tourner une exposition des pages durant l'année. Le dernier numéro a déjà été exposé à Tournai et à Angoulême (en partie), à Liège et à Lille. Elle est visible à Lille jusqu'à fin mai, au bar « Le Ici » (qui fait parti des bars français qu'on aime car il y en a, heureusement !).

A : On travaille avec des gens dont on aime le boulot. A part le thème, il n'y a pas de contrainte, ce qui permet à chacun d'éditer des choses qui ne sortirait peut-être pas ailleurs. On essaie d'être ouverts sur le contenu.

Un grand merci à Alexis, Delphine et à l'asso http://www.alabd.fr/