RED HARE

Figure emblématique du label Dischord Records depuis quelques décennies pour avoir officié au sein de formations émérites (SWIZ, BLUETIP, RETISONIC…) et pour avoir travaillé sur le visuel de nombreuses pochettes de la maison de disques située au 3819 Beecher Street, Washington, DC, JASON FARRELL, la quarantaine, n’en a pas fini avec la musique. La preuve : avec ses amis de longue date Shawn Brown (chant), Dave Eight (basse) et Joe Gorelick (batterie), RED HARE se forme en 2012. Le groupe signe un premier album (Nites of Midnite) aux forts accents SWIZiens, un retour aux sources remarqué sans être non plus remarquable. Trois ans plus tard, le quatuor se rappelle à notre bon souvenir avec un 7’’ qui augure du meilleur à venir. Armé de son punk-hardcore direct, efficace, mélodique et léché, RED HARE redonne des couleurs à un style dans la grande tradition de la scène de DC. Avec ses trois titres, Lexicon Mist (sorti conjointement sur Hellfire et Dischord) est un concentré explosif à ne pas rater, et RED HARE d’être une formation à surveiller comme nous le laisse supposer cet entretien électronique avec le guitariste-chanteur. (chRisA - mai 2016)

Une  période de trois ans s’est écoulée entre Nites of Midnite et Lexicon Mist. Comment s’explique-t-elle ?

Jason Farrell : Le temps n’a plus vraiment d’importance. Nous travaillons tous, certains parmi nous ont des enfants. La vie va de plus en plus vite et puis soudainement, on se dit ‘tiens, ça fait trois ans’. Mais durant cette période, nous avons pas mal composé et beaucoup de nouvelles chansons sont prêtes.

Lexicon Mist est une tuerie. Quelle est votre recette ?

Merci ! Nous n’avons pas de recette…ça tient plus du hasard. Nous cuisinons ce qui vient à nous et voyons le goût que ça a. On a servi la face A de guitare agressive, rapide alors que pour la face B on a opté pour un long dessert onirique. Depuis notre premier album, nous avons façonné seize chansons. En sachant éperdument que nous travaillons dans la lenteur, nous avons décidé de sortir ce trois titres comme un amuse-bouche…jusqu’à ce qu’on finisse le reste des titres.

De quoi traitent ‘Silverfish’ et ‘Faced’ ? Participes-tu à l’écriture des paroles ou est-ce exclusivement le boulot de Shawn ?

Shawn et moi écrivons les paroles. Sur le premier LP, il s’est ramené avec une bonne partie des textes écrits + quelques idées. Je me suis chargé de remplir les trous. Jusqu’ici, on peut dire qu’on se partage la tâche. Shawn écrit merveilleusement bien. Il apporte ce côté mystérieux mais en même temps, il y a quelque chose de tranchant, simple et direct dans son écriture. ‘Silverfish’ est le parfait exemple de ce mélange. De toutes, ce sont peut-être les paroles que je préfère. Shawn est arrivé avec l’idée de base et nous avons travaillé conjointement pour en arriver à cette histoire. Quand il m’a fait part de l’idée de départ, cela m’a fait penser à un père qui parlerait à son fils, lui expliquant sa place dans le monde. Je ne sais pas si c’est là où Shawn voulait en venir mais ce contexte nous a permis d’avancer afin de terminer cette chanson. J’adore le début des paroles telles une série de petits conseils et puis ça devient plus direct et sinistre. Quand Shawn chante ‘Your existence provokes your demise, do you understand ?’ c’est la pure vérité du message d’un père qui essaye de le transmettre à son fils. Puissant ! Quant à ‘Faced’, les paroles s’expliquent d’elles-mêmes. C’est la réaction distillée que j’ai quand je me retrouve dans une situation vaine.

                           

Qu’est-ce que tu affectionnes particulièrement en jouant ces chansons ?

Pour ‘Silverfish’ et ‘Faced’, j’adore le côté guitare rythmique rapide. Physiquement, c’est très amusant à jouer, sentir tes poignets, tes mains, tes doigts parfaitement synchronisés en sachant qu’ils iront là où ils doivent aller sans y réfléchir. J’adore me tenir devant mon ampli et ressentir le résultat. ‘Sphere of Influence’ dégage autre chose… C’est une chanson un peu plus lente, plus molle. J’aime comment elle se construit.

Quelle est ta façon de composer ? Est-ce que les morceaux résultent de sessions de jam ? Ecrivez-vous chacun dans votre coin ?

J’enregistre très régulièrement des petits plans de guitare. A mon boulot, si je ne peux pas me concentrer, je prends ma gratte et je commence à jouer n’importe quoi. Quand j’entends quelque chose qui peut ressembler à une chanson je l’enregistre immédiatement sur mon téléphone. Et puis je recommence ce processus dès que j’aime ce qu’il en ressort. C’est un processus assez libre et rapide. De retour chez moi, je réécoute tout ça, fais le tri et j’envoie ça aux membres du groupe. Dave envoie aussi ses plans et ensuite nous choisissons ceux sur lesquels nous allons nous attarder. Pour finir, Joe et moi allons au local de répète pour mettre ça en forme. Encore une fois, ça se fait très rapidement. Nous passons peut-être vingt minutes à apprendre le morceau, à le déconstruire, à l’enregistrer et nous passons ensuite à l’idée suivante. Généralement, nous ne bénéficions pas de beaucoup de temps pour cogiter, ainsi la première pierre est posée. Nous nous donnons ensuite des semaines, voire plus pour écouter ces ébauches. Elles deviennent la matrice pour notre vrai travail en studio. Les paroles se posent au fur et à mesure. Parfois Shawn et moi avons un texte complet, parfois nous n’avons qu’une idée, une phrase, un titre qui nous semble irréfutable. Le reste vient tout seul.

Ecouter RED HARE nous fait penser à tous les grands groupes dans lesquels tu as joué mais avec une touche rafraîchissante. A mesure que tu vieillis, c’est important de garder cette ligne directrice ?

RED HARE s’est formé en clin d’œil à notre premier groupe SWIZ…mais tellement de choses se sont passées depuis que d’autres influences devaient aussi faire leur chemin. Nous avions en tête de faire quelque chose d’assez agressif en sachant que c’est le vecteur idéal pour la voix de Shawn. Ensuite, nous y mettrons tout ce que nous pensons être bon pour notre son. Je ne sais pas si je ressens le besoin de ‘m’accrocher’ à quoi que ce soit que j’ai pu faire dans le passé…mais vieillir t’oblige à avoir d’autres émotions et d’autres désirs. Je veux rester fort et productif. En ça, ça se rapproche du skateboard…quelque chose que j’ai fait toute ma vie…c’est un lien direct entre la jeunesse, l’âge adulte et aujourd’hui la quarantaine. Quelque chose que je ne veux pas abandonner. Je veux pratiquer le skateboard aussi longtemps que je pourrai et que mon corps me le permettra. Le skate est quelque chose de très physique. Cette activité nécessite une implication quotidienne pour espérer s’améliorer ou rester à un niveau satisfaisant. Sans cet environnement et cette dévotion, tu régresses progressivement d’un point de vue physique et technique. Pour moi, il ne s’agit pas de progresser ou garder un certain niveau, je dois seulement apprécier ce qui me reste –cet étrange paysage de figures qui est toujours là malgré les centaines qui se sont érodées… La musique fait partie de moi depuis autant de temps mais elle prospère dans mon environnement actuel. Ces aptitudes s’affinent en permanence. Je n’ai jamais aussi bien joué. Je suis entré dans cette phase créative où, en ce qui concerne les compositions, je sens simultanément plus de liberté et plus de concentration. Que ce soit à travers le skate ou la musique, le désir est le même : je veux continuer à utiliser tout ce qu’il me reste tant que je l’aurai.

Pourquoi avez-vous choisi de faire une reprise de LUNGFISH (probablement l’un des meilleurs groupes au monde) ? Et pourquoi avoir particulièrement choisi ‘Sphere of Influence’ (l’une des toutes meilleures chansons du groupe)?

Tu as les réponses dans tes questions.  J’adore LUNGFISH et cette chanson en particulier. Quand RED HARE s’est lancé dans sa première tournée, nous n’avions que huit ou neuf chansons. En pensant à de possibles reprises, je pensais que Shawn chanterait divinement bien sur ‘Sphere of Influence’ alors nous l’avons tous apprise. Nous l’avons un peu modifiée en ajoutant un couplet/refrain à la structure, ce qui relève sans doute du sacrilège et ce qui est contraire à la musique de LUNGFISH mais…rien à foutre…nous pensions qu’elle sonnait bien comme ça et nous voulions y apporter notre petite touche.

Qu’évoque pour toi la musique de LUNGFISH?

La transcendance !

Est-ce qu’Asa et Daniel ont écouté votre version ? L’aiment-ils?

Nous nous sommes rapprochés d’Asa avant la sortie du 7”. Il était parfaitement ok avec notre reprise. Je ne sais pas par contre si l’un comme l’autre l’aime.

Quand pouvons-nous espérer la sortie d’un nouvel album de RED HARE ?

Très bientôt. Douze chansons ont déjà été grossièrement enregistrées. Nous travaillons sur les paroles. Nous enregistrerons les guitares et les voix très prochainement…en espérant que le mixage se termine dans les mois à venir. Une sortie à l’automne ?

En quoi sera-t-il différent de Nites of Midnite ?

Pour Nites of Midnite, nous n’avions que huit chansons, toutes écrites sans avoir joué de concert. Depuis la sortie de l’album, nous avons fait quelques dates et savons maintenant le type de morceaux que nous aimons jouer. Nous devions nous assurer que chaque chanson marche car nous n’avions pas de retour, d’où une certaine pression. Pour ce nouvel album, nous avons beaucoup plus le choix des chansons. Pas besoin de faire reposer une pression sur quelque chanson que ce soit. Nous pouvons les mettre de côté, travailler sur d’autres et pourquoi pas revenir dessus avec une nouvelle approche. Et comme nous n’avons pas de deadline, nous pouvons vraiment prendre le temps de voir quels morceaux s’imposent d’eux-mêmes. Comment ils deviennent complémentaires. Et voir aussi les chansons qui ne fonctionnent pas du tout. Tout se fait assez vite lors de la capture du riff de base, mais une fois posé, nous nous donnons du temps pour examiner et enrichir cette première idée.

On peut espérer des dates en Europe ?

J’aimerais bien.

En ce qui concerne ton quotidien Jason, est-ce que la musique joue un rôle très important ? Aimerais-tu être impliqué dans plus de projets ?

J’ai très vite compris que la musique ne me rapporterait pas autant que mon travail de designer graphique. Par conséquent, je ne demande pas que la musique me fournisse quoi que ce soit. C’est quelque chose que je fais en toute liberté dès que j’en ai envie ou dès que l’envie s’en fait ressentir. Je joue tous les jours et trouve constamment des idées de riff. J’adore la façon dont les chansons prennent forme… Passer de rien à quelque chose. J’adore jouer live et partir en tournée aussi mais tout ça est difficile à faire rentrer dans ma vie de tous les jours. C’est un peu la même chose avec les autres projets auxquels j’aimerais donner corps. J’ai vraiment un temps limité. Ce qui est important à mes yeux c’est d’élever mon fils, d’aimer ma femme et de travailler.

Quel est ton degré d’implication dans l’artwork de RED HARE ?

Il est différent de celui que je pouvais avoir dans SWIZ, BLUETIP et RETISONIC où je faisais tout. Pour RED HARE, je fais la mise en page et le design graphique mais nous avons travaillé avec d’autres artistes. C’est Adam Jones (guitariste du groupe TOOL) qui a fait l’illustration du lapin sur le premier album. C’est Shawn qui a dessiné la couverture de Lexicon Mist. Et nous espérons travailler encore avec d’autres artistes à l’avenir.

Le label Dischord Records n’a pas été super actif durant ces dix dernières années. Penses-tu qu’il y a moins de bons groupes que par le passé sur la scène de D.C ?

Comme toutes les scènes…ça va ça vient et celle de D.C n’échappe pas à ce mouvement. Il y a peut-être en effet moins de groupes mais ça ne veut pas dire que ceux qui existent sont moins bons.

Y a-t-il des groupes sur lesquels tu as craqués ?

GIVE est un groupe que j’admire mais sinon je ne vis plus à D.C. Me concentrer sur mon travail et sur ma famille m’isole de toute scène. Je ne peux pas vraiment te dire ce qui se passe à D.C ou ce qu’il y a dans les tuyaux de Dischord Records…mais il y a encore quelques personnes talentueuses dans cette ville.

Prince, Bowie ou Lemmy ? Avec qui aurais-tu aimé travailler ?

J’aimerais jouer de la guitare comme Prince, écrire comme Bowie et vivre comme Lemmy.

Dans ton incommensurable discographie, quel album considères-tu comme le meilleur ?

Join Us (deuxième album de BLUETIP)

                                                               Un très grand merci à Jason Farrell



ESMERINE

Funambules

Lorsque l’on parle du label Constellation (http://cstrecords.com/), on pense directement à GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR ou à THEE SILVER MT. ZION MEMORIAL ORCHESTRA & TRA-LA-LA BAND mais beaucoup moins à ESMERINE, une formation de musique de chambre fondée en 2000 par le percussionniste Bruce Cawdron et la violoncelliste Rebecca (Beckie) Foon. Ce n’est qu’en 2011, avec la sortie de La Lechuza qu’ESMERINE prend ses quartiers chez l’un des meilleurs labels au monde. Depuis, tous les deux ans, ESMERINE sort un beau disque instrumental. Imprégné d’ambiances et de rêveries orientales comme de folk turque, Dalmak, en 2013, nous avait offert un fabuleux voyage ; le disque avait d’ailleurs remporté le titre du meilleur album instrumental aux Juno Awards 2014 (le ‘pendant’ canadien de nos sinistres Victoires de la Musique).  Avec sa pochette flamboyante, Lost Voices, sorti l’année dernière, nous a surpris et épatés. Jamais la musique du quatuor/quintette n’avait sonné aussi ‘rock’. Certains titres ont immédiatement pu évoquer l’univers de RACHEL’S. En neuf compositions, Lost Voices s’exprime dans une multitude de variations et de couleurs. Cette poésie sonore convie à une richesse d’émotions au rang desquelles l’amour du monde et des Hommes figure toujours en bonne et grande place. Vous ne trouverez pas beaucoup d’interviews de ce groupe précieux. Bruce et Beckie nous ont fait l’honneur d’éclairer leur magnifique dernier album qu’est Lost Voices. (chRisA – mars2016)


Peut-on dire que Lost Voices est plus coloré et plus groovy que ne l’était Dalmak?

Bruce: Oui, nous avons essayé d’explorer en quelque sorte une voix plus dynamique sur Lost Voices. Nous avons intégré une guitare électrique et, en studio, nous nous sommes beaucoup amusés à échafauder à partir des idées de chacun. C’est assurément l’album le plus rock de ESMERINE.

Est-ce que la musique orientale fait partie de l’ADN de ESMERINE? Est-ce difficile d’intégrer cette source d’influence dans votre son rock/musique de chambre?
Beckie: Intéressant. Bizarrement, je produis beaucoup de gammes pentatoniques (à cinq tons). Elles me viennent comme ça, sans que je puisse contrôler quoi que ce soit alors, peut-être que ça se ressent dans notre musique…

A quelles voix faites-vous référence dans Lost Voices? Qu’aimeriez-vous que les auditeurs entendent dans cet album?

Beckie: Lost Voices est dédié aux cultures et aux êtres qui nous ont quittés ou qui sont sur le point de disparaître. C’est en quelque sorte une réflexion sur l’état de notre monde : regarder le phénomène d’extinction de masse, les changements climatiques, partager notre tristesse sur ces sujets. Et aussi offrir d’une certaine façon tout notre amour.  

Comment vous êtes-vous retrouvés en résidence au Château de Monthelon pour composer cet album? Combien de temps avez-vous passé là-bas ? Avez-vous apprécié cette expérience ?

Beckie: Nous avons des amis chers qui tiennent ce lieu de résidence pour artistes. Depuis plus de cinq ans que nous le fréquentons, nous adorons cet endroit. A chaque fois que nous venons en France nous essayons toujours d’aller là-bas. Ce lieu nous rend joyeux. Pour nous, c’est un endroit exceptionnel pour composer. Là-bas, nos idées sortent de façon organique.

Y avez-vous rencontré des personnes qui ont apporté leurs touches sur Lost Voices?

Le Château de Monthelon regroupe un nombre considérable d’artistes, de musiciens et de personnes venant du monde du cirque. C’est vraiment incroyable d’être entourés de cette énergie, de cet enthousiasme et de cette créativité. Chacun apporte à l’autre. Les personnes montrent dans des petits spectacles improvisés ce sur quoi ils travaillent. C’est totalement enrichissant.  Tout le monde s’entraide et devient une source d’inspiration. A chaque fois que nous allons là-bas, on est sciés. Ce lieu est magique pour faire émerger nos idées. Il nous aide à garder l’esprit ouvert.

A quoi ressemble le point de départ de vos compositions ? Y a-t-il, dans le groupe, une personne qui dirige l’ensemble?

Chaque chanson est issue d’une idée qu’un des membres du groupe suggère aux autres. Parfois, Bruce ou moi apportons le squelette de ce qui sera étoffé collectivement. Mais les vraies chansons rock sont vraiment sorties de nos jams. Parfois, elles se sont construites à partir de rien, c’était vraiment très amusant.

Qu’est-ce qu’une chanson de ESMERINE doit nécessairement contenir pour qu’elle satisfasse chaque membre ?

Je crois qu’à la fin de la journée nous avons besoin d’être émus par ce que nous avons produit. Tant que ça nous fait ressentir des choses, alors, ça nous intéresse. 

Utiliser le marimba (xylophone à résonateurs africains) dans un groupe de musique de chambre n’est pas quelque chose de commun. Qu’est-ce que cet instrument apporte à votre son ? Aimeriez-vous intégrer d’autres instruments de ce type ?

Nous avons commencé ESMERINE en composant à partir d’un violoncelle et d’un marimba. Bruce et moi étions excités à l’idée de produire quelque chose d’acoustiquement dépouillé. Avec nos deux instruments en bois, en effet, c’était plutôt original. A l’époque, nous jouions dans des groupes bruyants alors nous voulions revenir à quelque chose visant l’essentiel. Le marimba a un son très riche. Comme c’est un instrument de percussions, il peut apporter beaucoup d’éléments dans la fondation des morceaux. Plus nous allons et plus nous intégrons d’instruments dans le mix…comme cette fois-ci avec la guitare électrique. Nous sommes toujours ouverts à faire davantage de bruits….

Donner un titre à des instrumentaux n’est pas forcément quelque chose de simple. Quelle est votre technique et votre politique?

Chaque morceau nait d’une idée ou d’une forme d’inspiration, donc nous sondons l’intrinsèque du morceau pour lui donner un nom….

Beaucoup d’amis sont venus prêter main forte sur Lost Voices. Comment vouliez-vous que l’ensemble interagisse ?

Oui, de très bons amis comme Jace Lasek, Ian Ilavsky et Sophie Trudeau sont intervenus sur ce disque. A nos yeux, c’était important qu’ils apparaissent sur ces titres dans la mesure où nous les adorons comme nous adorons leur son. Nous les avons invités parce qu’avant même de leur demander, nous sentions déjà leur présence. Avant même qu’on en soit conscients, nous les entendions déjà évoluer sur nos morceaux.

Si Lost Voices était un message dans une bouteille, que pourrions-nous lire sur le papier?

Ça pourrait ressembler à ça:

 Let us send love to all those who are no longer with us 

Due to environmental degradation, greed, or exploitation

Let us send love to all cultures who are fighting for their survival

Due to climate change, or abuse of power

Let us send love to all species who are extinct or are just merely holding on

The time is now for us to come together and fight

For the survival of our planet

And for the future generations of all beings

As our love for this world is so strong

And this is our chance

(le choix de ne pas traduire est délibéré)

Voilà quinze ans que vous enregistrez, jouez et donnez des concerts, quels plaisirs ressentez-vous encore à faire partie de cette aventure?

Ce que j’aime le plus dans ce groupe c’est le fait de continuer de nous lancer des challenges pour que le groupe et chacun d’entre nous grandissent. Chacun de nos albums doit nous faire explorer de nouvelles choses, doit nous aider à trouver d’autres façons de nous exprimer. Pour continuer à apprendre. Pour éviter l’ennui et le conservatisme. Ce  groupe nous donne la possibilité de secouer nos neurones et de nous maintenir à l’affût… Ce qui est bon pour l’âme.


Vos projets cette année?

Nous allons tourner en Turquie et en France. Nous retournerons composer au Château de Monthelon. Nous allons commencer à travailler sur un nouveau disque qui, à partir de Lost Voices devrait se composer de performances live et multimedia.

Un très grand merci à Graham, Beckie et Bruce.


ALEXANDRE CLERISSE
Diaboliko!

Faire face à la couverture de L’Eté Diabolik, c’est être envoûté et hypnotisé par le regard rose, inquiétant et soutenu d’un personnage légendaire de la culture populaire italienne des sixties. Tourner les pages de ce magnifique album de la paire Smolderen/Clérisse (en 2013, ils nous avaient déjà mis à genoux avec Souvenirs de l’empire de l’atome) c’est plonger entièrement dans un roman graphique d’initiation plein de rebondissements. C’est ressentir l’explosion de couleurs d’un été en Aquitaine dans les années 60. Antoine a 15 ans, il s’apprête à passer de bonnes vacances entre parties de tennis avec son nouvel ami Erik et sorties diverses sous influence hormonale. L’été de toutes les expériences ? Les mystères qui entourent les drôles de comportement de son pote et surtout ceux de son père vont vite obscurcir le tableau quasi psychédélique qu’a peint ce virtuose qu’est Alexandre Clérisse. Figure montante et brillante de la BD française, ce graphiste-illustrateur nous entraîne ici dans une composition riche et novatrice qui ravira votre œil page après page. Porté par un sublime scénario, L’Eté Diabolik, paru en janvier chez Dargaud, est un bijou de la taille d’une boule à facettes. Admiratif d’un bout à l’autre de cette œuvre (n’ayons pas peur du mot !) indispensable, il m’était impossible de ne pas me mettre en contact avec son artiste. DiaBEAUlik ! (chRisA – mars2016)

Alexandre, quel est votre parcours ? Quelles influences majeures constituent le socle de votre style ?

Je voulais faire de la BD très tôt mais j’ai d’abord fait des études de graphisme, puis je suis revenu vers l’ESI (l’Ecole européenne supérieure de l’image) d’Angoulême. Grâce à Thierry Smolderen, un de mes professeurs, j’ai participé au site internet www.old-coconinoworld.com ce qui m’a permis de faire mon premier album Jazz club chez Dargaud en 2006. Après 3 ans en résidence à la maison des auteurs à Angoulême, j’ai intégré un atelier (« le gratin »), toujours à Angoulême, que nous partageons à dix. Depuis Souvenirs de l’empire de l’atome, j’ai entamé une collaboration avec Thierry Smolderen mais je travaille régulièrement en graphisme ou en illustration. Mes influences sont très larges. En bd bien sûr cela va de Franquin à Chris Ware en passant par Prudhomme mais je vais chercher d’autres choses plutôt du côté du cinéma d’animation, de la peinture, de l’illustration, du graphisme.

Quelles sont vos aspirations graphiques en tant que dessinateur et illustrateur professionnel et reconnu ?

J’aimerais bien trouver un univers graphique fort qui me permette de raconter beaucoup choses variées (comique comme tragique ) et qui me permette d’explorer tout type de narration formelle.

Comment qualifieriez-vous L’Eté Diabolik ? En quels termes parleriez-vous de ses couleurs ?

Tout comme Souvenirs de l’empire de l’atome, L’Eté Diabolik est une tentative de retranscrire l’ambiance d’une époque, pas seulement par le décor et les costumes mais surtout par les codes graphiques de l’époque. Je parlerais des couleurs plutôt en termes musicaux, les gammes et les accords de couleurs donnent la tonalité qui plonge le lecteur dans les années 60. La couleur est à la base de mon dessin d’autant plus que j’essaie d’évincer le trait au maximum en jouant sur les chocs entre deux couleurs et non sur le contraste.

Avant même de vous lancer dans ce projet, quelles étaient les prérogatives artistiques et stylistiques ?

Notre désir, dans ce genre d’ouvrage est de rendre hommage à une époque mais surtout à tous « les créateurs de l’ombre » qui œuvraient dans la culture populaire. Souvent dénigrés ou oubliés, ils ont influencé des générations de créateurs dans tous les domaines et laissé une empreinte indélébile dans l’imaginaire des jeunes lecteurs. L’idée était d’étudier tous les codes qu’ils avaient mis en place et comprendre ce qui les inspirait. Mais bien sûr cela devait rester en arrière-plan car nous souhaitions d’abord faire une histoire de fiction entraînante avec du mystère mais aussi de la psychologie. En aucun cas, nous souhaitions faire un album de nostalgie ou « post moderne » mais bien rester dans une bande dessinée actuelle.

Avez-vous passé beaucoup de temps à vous documenter sur l’esthétique de l’époque à laquelle l’histoire se déroule ? Que vouliez-vous qu’il s’en dégage ?

Lorsque Thierry Smolderen me donne le scénario, il vient accompagné de dizaines d’ouvrages d’art, de BD, de magazines et d’une clé remplie de documents et de films. Chaque séquence est référencée à un film, à des illustrateurs ou des designers, etc… qui peuvent parfois n’avoir rien à voir les uns avec les autres. Je passe alors beaucoup de temps à décortiquer tout cela, analyser les alliances de couleurs, les types de mises en page et de cadrages, les postures des acteurs. Je dois alors faire abstraction de tout cela pour retranscrire cela à ma manière.

Comment travaillez-vous ? De quels outils vous êtes-vous servis pour réaliser toutes ces pages ?

Je travaille essentiellement en numérique sur le logiciel Illustrator, avec des vecteurs et des formes. Je crée mes personnages comme des sortes de marionnettes que j’anime et que je déplace. J’ai aussi créé des textures en aquarelle que j’intègre pour donner du relief. Ce procédé me permet d’avoir une vision colorée de mes pages assez vite et permet à Thierry de me faire des retours pour ajuster au millimètre la narration.

Quels plaisirs avez-vous pris et quelles galères avez-vous endurées pour cet album ?

Le temps peut être long avant de trouver la bonne ambiance pour une séquence et on a souvent envie de tout jeter par la fenêtre mais une fois que le puzzle s’assemble et que cela se construit, le pied est total. Ma façon de travailler tient plus du Lego que du dessin.

Quel est votre degré de complicité avec Thierry Smolderen ? Intervient-il dans votre travail et vice-versa ?

Thierry était mon professeur à l’ESI d’Angoulême, il m’a mis le pied à l’étrier et je lui dois énormément. Nous avons continué à nous côtoyer après l’école en tant qu’amis puis il m’a proposé Souvenirs de l’empire de l’atome qui était pour lui aussi une nouvelle expérience. Il me pousse dans mes retranchements en allant chercher des références parfois à contre-pied, ce qui me fait toujours progresser. Etant aussi historien de la BD, il est sans cesse en recherche de perles historiques et modernes qui stimulent la créativité de tous ses dessinateurs avec qui il travaille comme Dominique Bertail, ou Laurent Bourlaud. Ma technique de travail permet pour lui d’avoir une vision presque finale de la page mais avec la possibilité de montage qui lui laisse la place de faire des ajustements jusqu’à la dernière relecture. Souvent je découpe les pages différemment de ce qu’il écrit pour le surprendre ce qui lui donne aussi l’occasion de rebondir sur de nouvelles idées.

A-t-il été plus facile ou difficile de composer L’Eté Diabolik en comparaison à Souvenirs de l’empire de l’atome?

Pour Souvenirs de l’empire de l’atome, tout était à trouver de mon côté, j’avais déjà flirté du côté du style sixties mais je n’avais pas poussé aussi loin. Il a fallu que je trouve mon trait dans toutes les références. De plus, nous ne savions pas à quoi le livre ressemblerait au final. Mais, du coup pour L’Eté Diabolik, nous avions déjà mis pas mal de choses en place. Mais comme nous changions de références et de climat, il a fallu reprendre presque à zéro.

Je trouve que vous faites plein de clins d’œil : Tati (Mr Hulot), Edward Hopper, Pablo Picasso, M.C Escher… Je suppose que c’est voulu.

Bien sûr, beaucoup de clins d’oeil sont des citations directes mais certaines influences restent constantes avec des réminiscences d’un album à l’autre.

A quoi vont ressembler les dix prochains mois de votre année ?

Je travaille actuellement sur un livre « cherche et trouve » sur le cinéma pour les éditions Milan et demi et parallèlement nous travaillons sur un nouveau projet qui se déroulera dans les années 80.

                                                          Un très grand merci à Alexandre Clérisse!



NICOLAS MATHIEU
Regarde les hommes tomber
Sorti en 2014 chez Actes Sud et remportant six prix, Aux animaux la guerre, n’était pas passé inaperçu. Incisif, corrosif et d’une brutalité sourde, le style avait marqué les esprits. Il ne pouvait alimenter qu’une histoire forte, de celles qu’on lit souvent dans les journaux mais qu’on ne voit plus faire forcément la une des JT. Les crises économiques, sociales, morales et humaines se succèdent et en deviendraient presque ‘banales’. Les personnages du roman vivent dans les Vosges, dans une région en grande difficulté. Quand une usine ferme, c’est l’ouverture sur tout ou plutôt sur rien. Le déclassement supplante le reclassement…alors on fait quoi ? Avec qui ? Pour quoi ? Pour qui ? Le premier livre de Nicolas Mathieu est plus un roman noir social qu’un polar. Il suinte le vécu, la connaissance du terrain. Il frappe par son authenticité et son âpreté. Il laisse des traces, une empreinte. La version poche vient de sortir chez Babel. Rencontre et explications avec un auteur à suivre. (chRisA – février2016)

Est-ce qu’on peut dire que, de par votre parcours, vous portiez réellement  ce premier roman en vous ?

Oui, ce qu’on écrit c’est toujours la somme des millions d’expériences vécues avant de se mettre à l’écriture. Et en même temps non, parce qu’il m’a fallu près de quatre ans et demi pour en venir à bout. Au fond, c’est aussi un processus. Un travail. Ce n’est pas seulement la restitution d’une chose qu’on aurait accumulée. Ça se fait en se faisant.

D’où vous vient ce ton qui claque ? S’il n’y a pas de rage, que pensez-vous y avoir mis ?

Je n’écris pas par émerveillement devant la beauté du monde ou pour rendre hommage à quoi que ce soit. J’écris parce que je suis en colère. Parce que je pense que la vie nous fait la guerre et qu’il faut bien rendre les coups, de temps en temps. Les années passent, il y a les bleus à l’âme, les gens qu’on perd, ces filles qui nous échappent, ces erreurs incalculables. Il y aussi l’état des choses, presque toujours révoltant. Alors il faut bien fourbir ses armes et riposter. Le style est une tentative, la littérature en général. Boire un coup avec des amis aussi. Tout ce qui peut faire qu’on n’abonde pas dans le sens des choses.

Quelle lumière pouvez-vous apporter sur le très beau (mais opaque) titre de votre livre ?

Ce titre est tiré des Animaux malades de la peste de La Fontaine. J’aime l’idée qu’un livre soit composé de strates de significations, auxquelles on n’accède pas toujours. Ce titre en est un exemple. Dans cette fable, il est dit «Tous n’en mourraient pas, mais tous étaient frappés. » C’est exactement le sentiment que j’avais eu en assistant à des plans sociaux en 2008, en pleine crise des subprimes. On y lit aussi «selon qu’on soit puissant ou misérable. » Et effectivement, les mecs qui avaient produit les actifs pourris à l’origine de la crise, loin là-bas à Wall Street, ne semblaient pas touchés par les effets de cette crise avec la même force que ces ouvriers que je voyais à Maubeuge ou ailleurs. Enfin, «haro sur le baudet. » Car à la fin, quand rien ne va plus, il faut bien se trouver un bouc émissaire. Et c’est un peu le sujet qui demeure en filigrane dans le bouquin. Vers qui se tournent les prolos, les petits blancs, quand on leur a tout pris. A qui font-ils porter le chapeau ? Pire : sur qui vont-ils décharger leur colère ?

L’aspect social est très prégnant. Est-il, à votre avis, un élément indissociable du roman noir ?

Les termes social et politique sont employés dans des acceptions trop restrictives (au contraire du mot fasciste par exemple qui englobe des catégories toujours plus larges de méchants). Il me semble que, dès qu’on parle des rapports des hommes entre eux, il est question de social et de politique. Comment on se débrouille avec la nécessité de vivre en commun, comment on y parvient et comment on y échoue interminablement ? C’est tout ça qui m’intéresse. Et le roman noir a pour vocation de décrire des états du monde. Souvent les bas-fonds, mais pas seulement. Sa mémoire et son horizon, ça consiste toujours à dresser l’état des lieux des faces cachées.

Il y a beaucoup de personnages dans votre roman. Quels sont ceux qui vous sont venus en premier ? Comment réussit-on à articuler leur vie, leur personnalité pour qu’ils intègrent parfaitement la matrice de l’intrigue ?

Rita est venue la première. Parce qu’en disant « elle », j’essayais de repousser le plus loin possible la tentation du « je ». Pour me protéger de cette mauvaise pente que j’ai longtemps eue, baigner dans mon nombril, me raconter, moi, mes soucis, mes frustrations, blablabla. Ce dont tout le monde se fout légitimement. Après, le travail de construction, de structure, c’est un truc de mécanique, de longueur et de peine. Faut bosser.

Eprouvez-vous de l’empathie pour vos personnages ?

Un auteur qui n’éprouve pas d’empathie pour ses personnages, je ne vois pas très bien à quoi il sert, vu que notre job, c’est précisément de permettre aux gens de se mettre dans les baskets des autres. Les médias suscitent de l’engagement et du clash. Sur chaque sujet, nous sommes mobilisés, presque au sens militaire du terme. Sommés de choisir un camp. Oui ou non. Pour ou contre. Indignés ou pas. Le livre, au contraire, a le temps, et peut-être le devoir, de nous emmener dans la tête de l’autre. De nous identifier à ses désirs.

La 'visite' des Vosges que vous offrez aux lecteurs est glaciale et glaçante. Auriez-vous pu inscrire cette histoire dans un autre milieu socio-économique que celui-ci ?

Oui, mais avec un degré d’exactitude moindre. Cette terre avec laquelle j’ai un rapport pour le moins ambivalent, reste inscrite dans mes sens et ma mémoire. C’est celle que je pouvais restituer le mieux. On peut faire éprouver les motivations des personnages. On doit aussi essayer de transmettre les sensations que les gens, les paysages, les climats ont suscitées en nous.

Sur ce monde à bout de souffle que votre roman réaliste et pessimiste décrit, quel avenir vous lui prédites ?

Aucun. Ce n’est pas mon rôle d’envisager son avenir. Pas plus que de proposer des solutions. Je suis un témoin, un voyeur. Je me nourris du réel, j’essaie de le rendre, de parler à la place des gens qui n’en ont pas toujours l’occasion. Ça s’arrête là.

Quelle a été votre bande son durant l’écriture de ce roman ?

C’est difficile à dire. Il y a beaucoup de morceaux évoqués dans le livre, avec une tendresse particulière pour Kim Wilde. J’ai surtout essayé de rendre les ambiances qui baignent le milieu que je décris. Après, je me souviens avoir écrit pas mal de passages en écoutant de la musique de films. « Drive »notamment.

Face aux multiples prix qu’il a remportés, quelle a été votre réaction ?

La surprise pour commencer. Le soulagement ensuite, parce que j’ai longtemps eu peur d’être un raté. J’écris depuis toujours et  je craignais vraiment que ça n’aboutisse jamais, que je ne sois jamais publié, lu, reconnu. Ces prix m’ont permis de laisser ces angoisses derrière moi. Et d’en trouver de nouvelles (assurer pour le bouquin suivant par exemple).

A posteriori, quel(s) reproche(s) lui feriez-vous ?

Un manque de simplicité. L’absence du point de vue managérial aussi. En revanche, je sais qu’on me fait souvent le reproche de la fin en points de suspension. Là, je ne lâche rien. La vie ne s’achève jamais sur du sens. A chaque fois qu’on produit une morale à la fin d’une histoire, on triche.

Pour votre deuxième roman, pensez-vous rester dans cette veine roman noir social et incandescent ?

Oui. Mais l’intrigue se déroulera en été, car je n’en peux plus de décrire le froid, le gel, la neige, la buée qui sort de la bouche des personnages. Il fera chaud. A tous les points de vue. Mais pour l’heure, je bosse surtout à l’adaptation de ce premier roman en série TV. Ce sera sur France 3 et sûrement en 2017.

                                                      Un très grand merci à Nicolas Mathieu


FILIAMOTSA

Life, it is.

FILIAMOTSA est né à Nancy, en Lorraine, en 2007, de la rencontre d’Emilie Weber (violon) et Anthony Laguerre (batterie). A la ville comme sur scène, les deux partagent un amour fou pour les expériences musicales. Autour de leur atome, des amis musiciens n’ont cessé de tourner en orbite pour compléter et enrichir un petit peu plus la formule à chaque fois. On se souvient du projet FILIAMOTSA SOUFFLANT RHODES entre autres. Ce duo se conçoit comme une aventure artistique qui, si elle repose sur une base noise rock, continue de se nourrir de tous les sons possibles et heureusement inimaginables ; le tout s’inscrivant dans une visée musicale et une éthique cohérentes. Like It Is est leur nouvelle station.  Ils y ont fait monter quelques connaissances précieuses et talentueuses comme G.W.Sok au chant et Olivier Mellano à la guitare. De leur soute à idées, ils en ont fait sortir sept titres qui composent l’un des albums de l’année tout simplement. Jamais leurs chansons n’avaient offert un tel voyage, de telles émotions. Sur les routes européennes depuis septembre, on a attendu qu’ils s’arrêtent un peu pour en savoir plus sur cette perle qu’est Like It Is. (chRisA – déc 2015)

Quelques semaines après la sortie de votre dernier album Like It Is, quelles réactions et quel intérêt provoque-t-il chez les auditeurs et chez vous?

Emilie : De très belles chroniques ont été écrites dans la presse spécialisée,  ce qui est très gratifiant au niveau artistique pour nous. Ensuite, nous sommes toujours très émus et étonnés par la réaction du public qui vient nous féliciter à la fin des concerts avec beaucoup de superlatifs... J'en parle non pas avec ‘la grosse tête’ mais juste parce que c'est nouveau pour nous ; cette sorte d'unanimité dans les retours que nous avons qui sont très élogieux. D'autant plus que les gens louent la pluralité des sentiments émanant de nos morceaux, les nuances et la finesse. Bref, l'impression de toucher profondément le public, cela signifierait qu'on fait le job !

Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce nouveau disque ? Sur quelle durée a-t-il grandi dans votre tête et votre cœur ? Quelles ont été les phases cruciales de cette nouvelle création ?

Like It Is est une étape de plus dans notre parcours. Pour nous, c'est à dire le duo de base batterie/violon, le temps est utilisé comme un allié. Et ce disque est un peu comme une synthèse de nos travaux précédents, avec l'apport nouveau du chant. Nous avons créé les morceaux à 2 ou 3 en 2014, puis les arrangements avec le reste de l'équipe. En gros, on a mis un an à l'écrire et l'enregistrer.

Quelles idées directrices aviez-vous ? Quelle géométrie variable (la participation de nombreux musiciens) souhaitiez-vous leur apporter ?

Nous voulons conserver l'esprit rock et noise de FILIAMOTSA tout en écrivant des morceaux laissant de la place au chant, sans toutefois tomber dans un format trop strict refrain/couplet. L'épanouissement des harmonies et des mélodies aussi nous intéressaient, ainsi que l'élargissement du répertoire vers un travail sonore plus en relation avec l'espace. Du coup, nous avons réuni tous les musiciens avec qui nous avions travaillé en trio ou quintet, et avons invité Olivier Mellano à la guitare et G.W. Sok au chant.

Est-ce que la participation de G.W. Sok était une prérogative ou s’est-elle progressivement imposée d’elle-même ?

Nous nous sommes rencontrés sur un festival où nous jouions en 2011, lui avec CANNIBALES ET VAHINES. Nous avons échangé disque et recueil de poésie et sommes restés en contact, puis nous avons lancé le projet. Nous avions vu THE EX une quinzaine de fois chacun, évidemment ! C'est ‘le hasard des rencontres’ qui a joué au final !

De quelle façon G.W. Sok s’est-il investi sur ce disque ? Lui avez-vous donné une liberté totale ?

A part le dernier morceau du disque, ‘Song’, dont il a enregistré le texte et autour duquel nous avons écrit la musique à 2 en studio, le reste est plutôt une adaptation de sa part. En fait, il a la capacité -c'est ce qui fait à notre sens la force de ses propositions- de saisir l'esprit d'un morceau et d'y accoler un texte et une diction spécifiques. Au final il n'y avait pas besoin de verbaliser les directions à prendre, cela s'est passé de manière créative, c'est-à-dire dans l'écoute.

En devenant le chanteur de Like It Is n’aviez-vous pas peur que le nouvel album de FILIAMOTSA soit appréhendé par le public et la presse plutôt comme un ‘nouvel album’ de THE EX ?

Non, pas du tout, car G.W. Sok a déjà plusieurs autres projets (KING CHAMPION SOUND...). Et la musique de THE EX est très différente de la nôtre. Certes, on y reconnaît sa patte, mais je pense que son chant part aussi dans d'autres directions justement car la musique n'est pas la même.

Aussi expérimentés que vous l’êtes, qu’est-ce que vous avez appris auprès du chanteur-poète néerlandais ? En quoi vous a-t-il surpris ?

Je crois que la seule chose à apprendre et toujours à apprendre pour un musicien, c'est l'écoute. On n'a jamais fini d'apprendre à écouter, à saisir le son, à se laisser pénétrer par lui, à lui faire de l'espace. Et G.W. Sok a une plus longue carrière que nous dans ce domaine ! Et en plus, il est doué lorsqu'il s'agit de charger le camion !!

D’un point de vue individuel et collectif, comment Like It Is vous a-t-il fait progresser ?

Au niveau collectif, c'est-à-dire pour Anthony et moi (le duo de base), Like It Is est comme l'épanouissement d'une fleur qui était encore un peu en bouton. Nous nous sommes autorisés des écritures dont nous présentions la présence en germe mais nous n'étions pas encore prêts à ça. Alors, je ne sais pas si c'est une progression, en tout cas, nous envisageons la musique, et surtout ce projet commun, comme un lieu du désir musical où le but est d'aider à faire advenir ce qui est là. C'est pour cela que je parlais du temps tout à l'heure : j'ai l'intime conviction que plus nous creuserons, et plus nous trouverons. Nous rêvons déjà du prochain album...

Comment composez-vous vos pièces musicales ? Par exemple, comment  avez-vous composé ‘The Bus Is Late Again’ (l’un de mes titres préférés) ?

Cela dépend des morceaux, mais grosso modo nous ‘écrivons’ un premier jet brut en répétition, avec des riffs déjà cherchés chacun de notre côté ou pas, puis nous enregistrons assez vite pour réécrire, réarranger, etc.

Comment avez-vous travaillé  la dynamique du tracklisting de l’album ?

Nous avons œuvré en fonction du fait que l'album sortait en vinyle, donc au final c'est plus aux deux faces que nous avons pensées. Mais Il faut quand même que sur CD cela fonctionne... Donc après plusieurs essais, nous sommes arrivés à cette tracklisting.

A chaque écoute de Like It Is, j’ai cette frustration qui est liée à la longueur de l’album.  Je le trouve trop court (7 morceaux) sans doute parce qu’il est trop beau et intense. Que pouvez-vous dire sur la durée du disque ?

Il fait 42 minutes. En effet, ce n'est pas un long disque mais nous préférons susciter une frustration éventuelle que de l'ennui prédictible !

Dans les morceaux de cet album, il y a une très grande cohérence. Parfois, musique expérimentale rime avec musique décousue. De quoi est fait le fil qui donne cette osmose à Like It Is ?

Merci pour cette remarque, cela signifie qu'il y aurait une sorte d'identité FILIAMOTSA ! Nous ne savons pas vraiment, à part peut-être qu'Anthony et moi restons les directeurs artistiques du projet, que nous avons une forte complémentarité et que nous nous sommes entourés de musiciens vraiment au service des morceaux. Je parle du duo, mais sur cet album, Philippe, le violoniste de Sentier des Roches, notre précédent album, a aussi beaucoup composé à la base.

                             

Qu’est-ce que vous avez aimé expérimenter sur cet album ?

Le dernier morceau ‘Song’ est une sorte de collage : nous l'avons composé uniquement en studio tous les deux, comme une peinture dont la première couleur posée était la voix. Cela nous a fait très plaisir de travailler de cette manière, d'architecturer à tâtons tout en ayant une ossature à laquelle se relier.

Y a-t-il eu beaucoup de déchets dans vos idées, vos intentions, vos rêves ?

Pas tant en fait. Bon, on se dit toujours qu'on aurait pu faire mieux ceci ou cela a posteriori, mais globalement on est satisfaits, et aussi parce qu'on sait que ce qui n'est pas dans cet album sera dans le prochain.

L’artwork. Quelle ‘enveloppe’ vouliez-vous pour ce disque ?

On voulait sortir du côté un peu sombre de Sentier et de Soufflant Rhodes, avoir un artwork plus lumineux. On est hyper contents du boulot de Bas Mantel : c'est classe et causant.

Un mot sur le label Aagoo Records. Quel rôle a-t-il joué dans cette aventure ?

Aagoo a pris en charge la production des disques et sa distribution en Amérique du Nord et au Japon. Une grande chance pour nous !

C’est toute la scène de Nancy qui doit être heureuse et fière de votre disque. En quoi participe-t-elle à faire de vous ce que vous êtes ?

Les dynamiques locales sont impératives pour faire naître la musique, et les musiciens. Tous deux avons commencé nos parcours dans des associations (Grole de Box et Emil 13), qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui. Je ne sais pas qui est fier, en tout cas, nous sommes conscients de la chance que nous avons eue d'avoir été entourés de musiciens confirmés ou de programmateurs bienveillants qui nous ont donné leur confiance. Ça n’a pas de prix.

Si vous vouliez dédier Like It Is à une personne, à des gens, à une population…à qui souhaiteriez-vous le faire ?

Like It Is est déjà officiellement dédié à feu notre tourneur, Christophe Ehrwein, le fondateur de Kongfuzi Booking, qui a lui aussi été une rencontre sacrée. Rares sont les gens dans ce milieu qui prennent des risques aujourd'hui, lui a cru en nous dès 2010 ! Alors, je pense qu'il aimerait qu'on dédie ce disque à tous les passionnés comme lui qui bravent ce système de merde capitalisto-lissé jusque dans la musique.

Qu’attendez-vous des multiples séries de concerts qui se profilent ?

Du fun pour tous !! Et puis plein d'autres concerts !

Un très grand merci à Emilie et Anthony
https://filiamotsa.bandcamp.com/

 


PATRICK TUDORET
Pas vu, pas prix...
Il suffit d’un titre pour vous titiller, vous faire sourire. Vous ouvrez le livre et alors une belle découverte pleine d’émotions s’offre à vous. Sans crier gare. Si lire n’est certainement pas une fuite mais plutôt une façon de s’échapper, de suivre une multitude de sentiers non balisés, qu’est-ce qu’écrire ? Aux côtés de Tristan Talberg, un romancier émérite refusant les honneurs, L’homme qui fuyait le Nobel (Grasset) va vous faire marcher...jusqu’à Compostelle. Du fond jusqu’à la forme, tout m’a plu dans cette émouvante randonnée littéraire. Dans ce roman initiatique et cathartique, tout m’a surpris, du style à la maîtrise de la narration jusqu’à son approche quasi philosophique de la vie… Beau, bouleversant et drôle, ce roman met en lumière une générosité et une subtilité d’écriture qui ne demandaient qu’à en savoir plus sur son auteur. Patrick Tudoret répond à nos 10 questions ! (chRisA - nov2015)

Dans quelles circonstances est né L’homme qui fuyait le Nobel ? Comment vous est venue l’idée de départ ?
 En fait, l’idée est née d’une anecdote piquante qui m’est restée en mémoire : un jour le général de Gaulle reçoit dans son bureau de l’Elysée un baron politique à qui il compte proposer un ministère. Le futur ministre, évidemment – on l’imagine se tortillant d’aise sur sa bergère Louis XV – s’empresse d’accepter le maroquin tant convoité. Mais avant de clore l’entretien, de Gaulle, d’une voix sépulcrale, lui dit : « Etes-vous bien sûr, au fond, de ne pas préférer la vie à tout ça ? » Mon personnage, Tristan Talberg, en fait, est un homme qui préfère la vie à « tout ça ». « Tout ça » étant le Nobel, les ors du pouvoir, les vanités diverses et (a)variées qui nous guettent, nous engluent, nous empêchent de vivre, au fond… Le livre, oui, est aussi une réflexion sur le métier d’écrivain, car écrire est un métier au sens où l’ébénisterie en est un. Qu’est-ce qu’un écrivain peut accepter ? Jusqu’où peut-il aller dans ce qui est la part « non littéraire » de son métier…? Que peut-il moralement accepter ?

Quel portrait feriez-vous de Tristan Talberg, le personnage principal ? En quoi vous ressemble-t-il et en quoi est-il à mille lieux de vous ? Talberg est un double essentiel, à la fois proche et loin de moi. Comme le dirait Flaubert, je suis à la fois partout et nulle part dans ce livre. Talberg n’est certes pas moi. Il est plus âgé et je ne suis pas le misanthrope, a priori incurable, qu’il est au début du livre, heureusement, même si mon regard sur ce monde chaotique est souvent frappé d’un certain désenchantement. Au fond, peut-être est-il la part de moi que je récuse avec force, cette tentation de la désillusion qui guette tout être lucide. Etymologiquement – je joue beaucoup avec l’onomastique – Talberg veut dire « Vallée/Montagne », « monts et vaux » en quelque sorte, et cette sorte d’oscillation, qui est somme toute celle de la vie, lui ressemble, comme elle me ressemble. Prince à un moment, loqueteux la minute suivante. N’est-ce pas un instantané de l’être humain, tout simplement ?

Est-il concrètement possible de fuir une récompense comme le Prix Nobel de littérature ? Comment voyez-vous l’attribution des récompenses dans le monde littéraire ? Ont-elles une quelconque signification pour vous ? Talberg ne fuit pas le Nobel en tant que tel, même s’il trouve cette récompense un rien « naphtalinée ». Il fuit ce qui n’est plus lui depuis la mort de sa femme. Son métabolisme a été durablement transformé par cette mort et rien ne l’intéresse plus désormais que marcher, seul. Alors, le Nobel ou autre chose… Peu d’auteurs ont snobé le Nobel de littérature : Sartre, Beckett… et cela a sans doute encore ajouté à leur renom… Dans le monde marchand que nous connaissons aujourd’hui, refuser le Nobel serait quasi impensable. D’ailleurs, mon éditeur – avec humour – m’a supplié de l’accepter s’il m’était décerné. Il n’y a pas grand risque d’ailleurs. Je dis bien risque… Pour ce qui est des récompenses littéraires en général, je n’ai rien contre a priori – j’ai même eu la chance d’en avoir deux ou trois jolies –, mais je n’imagine pas écrire un livre « calibré » en vue d’un prix important, comme certains le font. Ecrire va mieux en écrivant..., sans tirer de plans sur la comète éditoriale. Ensuite, la réception d’un livre – qui est certes primordiale – nous échappe en grande partie…

Etait-ce délibéré de votre part de combiner émotions et humour dans un récit qui parle aussi bien de la Vie ? Je suis, moi-même, ce mouvement-là : grave à certains moments, léger à d’autres. Comme je le fais dire à mon (anti)héros, « La pesanteur et la grâce », entre ces deux pôles irréconciliables, nos vies s’épuisent en oscillations paniques, fragiles et désemparées. L’humour est l’un des rares antidotes au tragique et je ne puis pas imaginer une vie sans ce recours-là. Le monde crève de l’esprit de sérieux.

Qu’est-ce que la technique du roman semi-épistolaire vous a offert ? D’abord une sorte d’hommage à une forme classique que j’aime, puis une liberté, au moins doublée, de perceptions, de points de vue, comme s’il l’on usait de deux caméras portant un regard différent sur le monde.

J’ai adoré lire et relire ces lettres que Tristan écrit à son épouse aimée. Composent-elles les partitions d’un requiem ? Votre image est belle et je me plais à penser qu’elles composent un ensemble d’une grande cohérence. Vous faites écho, en me disant cela à beaucoup de réactions de lecteurs qui me citent des passages entiers de ces lettres, comme si elles touchaient quelque chose de profond, d’intime, en eux.

Votre écriture est remarquable. Qu’est-ce que vous cherchez avant tout à privilégier au moment d’écrire ? Merci pour cette appréciation. En fait, la leçon de Nabokov, immense écrivain doublé d’un grand professeur de littérature, a porté chez moi : un livre, c’est « structure et style », guère plus que cela, mais rien moins que cela. Il est vrai que je suis très attentif au style, parce bien souvent, je crois qu’il crée le fond, qu’il le sort de l’informe pour lui donner une forme. Dire d’un écrivain qu’il est un styliste pourrait signifier en filigrane qu’il est un « petit maître », mais regardez les grands prosateurs français d’aujourd’hui, ils ont tous du style ou UN style qui les ferait reconnaître entre mille : Pierre Michon, Marcel Moreau, Sylvie Germain, Linda Lê, Pierre Bergounioux, Pierre Jourde, Jean-Loup Trassard etc. 

Que représente le Chemin de Compostelle à vos yeux ? Si vous le parcourriez, dans quel but le feriez-vous ? Je suis encore un jacquet contrarié, manquant de temps pour aller au bout du chemin, mais je connais beaucoup de lieux que je décris pour les avoir fréquentés. Comme Talberg, je suis un assez bon marcheur. Compostelle, c’est une vieille fascination qui remonte à l’enfance, à mon goût pour l’histoire, car c’est près de mille ans d’histoire. Aujourd’hui, c’est avant tout un élan, une soif profonde d’élévation, y compris spirituelle, dans un monde souvent enflé de son propre vide.

Beaucoup d’écrivains ont écrit sur l’art de marcher. Quelles vertus attribuez-vous à la marche ? C’est pour moi – comme pour Giono que je cite dans le livre – une affaire de style. Vous voyez, on y revient. Je n’aime pas les assis, ils m’ennuient. Je n’aime pas ceux qui courent, ils me fatiguent. J’aime ceux qui marchent. Et avant tout, comme Pascal, ceux qui cherchent. Car, ce n’est le tout de marcher, certains le font mécaniquement, sans aspiration, ça revient à s’arrêter. Or, comme le dit je crois un adage zen, « qui s’arrête se trompe ». Mon roman est un éloge du mouvement, donc de la vie.

Pour finir, un mot sur le Nobel de cette année et aussi sur le Goncourt. La bonne nouvelle est que, cette année, ces deux prix majeurs sont allés à deux vrais écrivains, Svetlana Alexievitch et Mathias Enard. La moins bonne, est que ces choix sont un brin frottés de politique… Peut-on séparer littérature et politique ? L’ironie est que j’ai cette double formation. Mais, j’ai une telle foi dans la littérature que je dirais oui. Elle est tellement dans le monde, mais elle le surplombe tellement, aussi, qu’elle dit plus sur lui, en deux lignes, que n’importe quelle idéologie.

Un grand merci à Patrick Tudoret


GREGORY NICOLAS

Ma belle Mathilde puisque te v´là!

Un clin d’œil au grand Jacques mais surtout une salve d’applaudissements pour le nouveau livre de Grégory Nicolas. Mathilde est revenue aux éditions Rue des Promenades. En voilà une belle découverte ! En voilà du coup de cœur pour ce jeune auteur qui s’était déjà fait remarquer avec Là où leurs mains se tiennent. Dans ce deuxième roman comme dans le couple que forment Mathilde et Jérôme en proie à un exil breton, il se passe quelque chose. C’est beau et ça cloche. Histoires d’amour à la modernité indéfinissable avec pour flèche en plein cœur un enfant, Louis. Histoires d’interrogations et autres turbulences dans l’air iodé d’un patelin costarmoricain. Dans son approche narrative, après avoir fait le portrait de famille, Grégory Nicolas donne ensuite voix au chapitre à chacun de ses personnages pour mieux tenter de comprendre l’intérieur de chacun d’Eux. Ils étaient beaux, ils étaient heureux mais pas que… Portée par une écriture singulière et sans fioriture d’un charme désarmant, l’affaire Louis trio révèlera presque toutes ses vérités. A vous de vous en emparer ! L’auteur s’est joyeusement prêté au jeu des 10 questions pour un champion. (chRisA - nov2015)

Comment est né ce nouveau roman? Qu'est-ce qu'il l'a inspiré?

Mathilde est revenue est né du désir que j'avais d'écrire un livre qui se passerait au cœur d'une famille, à notre époque. Je souhaitais une histoire ultra contemporaine, témoigner de notre temps. L'inspiration est avant tout une maturation, quelques mois, avant de se lancer dans le récit, comme un jaillissement.

Le titre est-il un hommage à la chanson de Jacques Brel?

Le titre fait bien entendu référence à Brel. La musique en temps qu'elle touche, qu'elle crée de l'émotion à une place importante dans le livre. Elle permet de mieux comprendre le personnage de Mathilde. C'est aussi un moyen d'annoncer une histoire. Enfin, j'ai trouvé le titre tardivement, après avoir remis le manuscrit à mon éditrice. Elle m'a fait remarquer que j'avais employé ces mots dès la première page ! Je n'y avais pas fait attention.

Le roman est découpé en quatre parties (Eux, Mathilde, Jérôme, Louis), qu'avez-vous cherché à structurer sur le plan de la narration?

Les gens vivent des moments communs mais pour autant, leur ressenti, leurs émotions, leurs souvenirs sont différents, c'est ce décalage qui m'intéressait. On prête beaucoup de pensées aux autres. Tout cela donne de l'incompréhension qui peut créer du comique mais aussi du drame. Pour faire apparaître cela il me semblait nécessaire de travailler sur le point de vue. Je voulais donner la parole aux personnages, les essorer, pour qu'à la fin du roman on ait le sentiment d'avoir vécu avec eux.

Quel personnage avez-vous le plus aimé créer?

J'ai beaucoup de tendresse pour tous mes personnages. J'ai passé plusieurs heures par jour avec eux pendant deux ans. Ils m'obsédaient. C'est peut-être Mathilde qui m'obsédait le plus, je cherchais à la comprendre, à trouver ses failles mais aussi ses forces. Mais le personnage de Jérôme s'est révélé au fur et à mesure de l'avancement du livre de plus en plus complexe. Je suis toujours un peu surpris quand un auteur dit que ses personnages ont pris le pouvoir, j'ai l'impression que c'est surtout une formule d'écrivain pour frimer, cependant j'ai eu le sentiment, à un moment, que Jérôme se révélait à moi.

Auriez-vous pu inverser les rôles? Faire que Jérôme revienne...

Non cela n'était pas possible. Je voulais évoquer la fugue d'une femme mais surtout la fugue d'une mère. Tout l'enjeu d'écrire ce texte était de trouver des raisons assez fortes, au moins du point de vue de Mathilde, pour qu'elle abandonne son amoureux mais surtout son fils.

Comment qualifieriez-vous votre écriture, votre style?

C'est une question difficile de parler de « son style ». Je dirais que je suis un auteur d'aujourd'hui, j'ai conscience du temps dans lequel je vis, de l'histoire de la littérature. Je reste un écrivain débutant au sens où je suis au début de ma carrière et que je la veux longue et belle. Je veux être fier de moi plus tard, je veux que mon fils soit fier de moi plus tard. Chaque ligne est importante. J'essaie d'écrire le plus clairement possible, j'aime lorsque ça roule, la fluidité dans les idées et la sonorité des phrases. J'écris à voix haute.

Qu'est-ce qui évolue dans votre écriture?

Chaque jour j'acquiers de la technique. Elle me permet d'être plus précis. Chaque jour également je perds en pudeur. Ces deux choses réunies font que j'arrive à évoquer des sujets plus graves mais en gardant une part de fantaisie. Je suis aussi de plus en plus ambitieux dans les sujets auxquels je m'attelle et la façon de les traiter.

Qu'est-ce que vous essayez de dévoiler chez l'Homme?

Je ne cherche pas à dévoiler quoi que ce soit chez l'Homme, je cherche à dévoiler à l'Homme. Je veux lui montrer le beau, l'instant, la chance d'être vivant. J'aime bouffer, j'aime boire, j'aime faire l'amour, j'aime créer, j'aime regarder les jolies choses que nous offre le quotidien. J'emmerde les cyniques.

Qu'est-ce qui vous a le plus ému dans votre dernier livre?

C'est lorsque j'ai reçu le livre, nous étions chez mon éditrice, c'est un moment toujours un peu magique. Ensuite je suis allé boire un verre et en revenant chez moi je me suis rendu compte que Mathilde, Jérôme et Louis ne m'appartenaient plus. J'avais un peu le sentiment de les abandonner, j'étais triste.

Quels sont vos trois derniers coups de cœur ? Et quels sont les auteurs qui vous inspirent ?

Les rêves de guerre de François Médéline (Manufacture de livres) François est un ami mais c'est avant tout un écrivain que j'admire. Je crois que l'on ne se rend pas encore compte du génie de ce mec. Rouge ou mort de David Peace (Rivages) je lui tournais autour depuis longtemps, j'ai pris une grande claque. Le cœur du pélican de Cécile Coulon (Viviane Hamy) Cécile et moi on est de la même génération, on a tous les deux écrit sur le sport et ses textes me touchent. En la lisant j'ai l'impression de la voir écrire... Je suis très inspiré par les auteurs des années 50/60 : Antoine Blondin, René Fallet mais aussi Marcel Pagnol. J'aime leurs styles et leurs histoires, la sensibilité derrière la caricature. Mais le plus grand livre que j'ai lu reste L'été meurtrier de Sébastien Japrisot.

Un très grand merci à Grégory Nicolas et aux éditions Rue des Promenades

HAMMERHEAD
Mission: Illogical
Pour tout fan de noise rock américain qui se respecte, HAMMERHEAD est une figure emblématique. Qui n’a jamais perdu la raison sur les premières notes de basse de 'Swallow' ? Qui n’a jamais été ébloui par le jeu de batterie du bucheron en chef Jeff (l’un de mes batteurs préférés depuis vingt ans) ? Elle était l’une des chevilles ouvrières d’AMPHETAMINE REPTILE, l’un des labels les plus créatifs et influents des 90’s. En 1997, elle avait tiré sa révérence. Jeff Mooridian et Paul Erickson avaient alors formé l’excellent VAZ (on ne vous conseillera jamais assez Demonstrations in Micronesia et Dying to Meet You). Et puis en 2010, le cœur de la bête s’est remis à battre. Un premier EP, Memory Hole (plutôt bof), un deuxième, Global Depression (carrément enthousiasmant) suivi d’une belle tournée européenne…et revoilà les trois de Minneapolis à nouveau aux commandes d’un six titres encore meilleur. New Directionz, leur nouveau vaisseau, fait la part belle au passé tout en se projetant dans le futur. Normal, pour un groupe qui n’a jamais eu la tête ailleurs que dans l’espace. ‘Age of the Troll’, ‘Melted Moon’, ‘Zooid’, ‘D1 Highway of Death’, ‘Sector 5’ et ‘STE-001 (Vlad All Over)’ ont été enregistrés en août dernier.  Une noise sidérale et sidérante. Paul Sanders nous donne plus d’explications. (chRisA – sept2015)


En quel animal HAMMERHEAD s’est-il réincarné? Est-ce que c’est bon d’être vivant ?

Paul Sanders (guitare-chant) : Nous sommes toujours des êtres humains. C’est super de se sentir en vie. La mort est inévitable, contrairement à la vie.

A quoi ressemble votre vie de tous les jours ? Considérez-vous la musique comme un hobby ?

Nous avons tous des boulots à côté mais le groupe est plus qu’un hobby. Nous jouons tous de la musique depuis que nous sommes gamins. C’est plus une façon de vivre. C’est même peut-être une religion.

Dans quel état d’excitation étiez-vous à la sortie de New Directionz?

Quand nous avons eu l’album dans les mains, nous sautions dans tous les sens en ricanant et en se frappant dans les mains.

Est-ce que les sentiments que vous avez éprouvés et les réactions que vous avez recueillies tout au long de votre dernière tournée européenne vous ont conforté dans l’idée de sortir cet album ?

Durant la tournée, nous ne pensions pas vraiment faire ce disque. Honnêtement il n’y avait aucun projet. Nous sommes rentrés chez nous avec la conviction que nous jouions aussi bien qu’avant. La réaction des différents publics rencontrés a été géniale mais ce n’est pas ça qui nous a poussés à faire le disque. On a commencé à se retrouver, jouer ensemble, jammer et enregistrer quelques trucs. Nous avons réuni beaucoup de riffs et de beats. Alors l’idée de faire un album a germé.

Quelques anecdotes de tournée à raconter ?

Il y a les sempiternels trajets interminables, des journées difficiles, du travail difficile. Les gens ont été adorables avec nous. Un jour, Jeff s’est retrouvé avec une cymbale cassée et un type lui en a filé une juste avant le concert.  Dans le public, il y avait beaucoup de jeunes, des gens qui étaient trop jeunes pour nous avoir vu dans les 90’s. Le dernier concert de la tournée avec QUI à Prague a été complètement dingue. Un crowdsurfing de malades avec des gens qui tombaient sur scène.  Il y a eu beaucoup de shows de ouf. 

En quoi l’album New Directionz est-il différent du EP Global Depression?

Les chansons sont un petit peu mieux structurées. Nous les avons écrites un peu plus collectivement. Global Depression a été composé à partir de démos sur des structures plus standards. A l’époque de son enregistrement nous vivions tous dans des villes différentes si bien que nous n’avons eu que quelques semaines pour les répéter à Minneapolis. Les chansons de New Directionz ont  bénéficié de plus de temps, nous avons eu aussi la possibilité de les rôder en tournée. 

Etait-ce important de montrer une autre facette de votre créativité?

C’est important pour nous de continuer à faire de nouvelles choses, d’adopter des sons différents. Nos champs musicaux sont très larges. Il y a beaucoup de musiques à base de synthés que nous aimons tous écouter. Nous possédons quelques synthés dont un synthé modulaire sur lequel nous aimons beaucoup jouer. On voulait mettre quelques-uns de ces sons dans ce disque. Nous avons aussi fait l’expérience d’une nouvelle guitare et d’un nouveau matériel de basse. Nous ne faisons pas ça pour prouver quoi que ce soit aux gens mais simplement parce qu’on trouve ça fun !

Comment se fait-il que tous les morceaux soient assez longs ? Dans leur construction, ils semblent tous montrer  des phases différentes…

Parfois c’était tellement malsain que nous ne pouvions nous arrêter. C’était comme explorer une nouvelle planète. Un monde à la fois beau et dangereux.

                              

Continuez-vous à écrire vos chansons comme vous le faisiez au début du groupe ?

Nous essayons d’y mettre plus d’idées maintenant. Personnellement, je n’écris plus de chansons qui sont complètement structurées, j’apporte quelques idées et nous les essayons tous ensemble. On voit à quoi elles aboutissent. Paul fait la même chose. Parfois on compose à partir d’un rythme de Jeff, ce que j’adore entre nous. 

Avez-vous des thèmes qui vous inspirent en particulier ?

Nous avons toujours été de gros fans de films de science-fiction. La vie ne ressemble-t-elle pas à un film de science-fiction, donc j’ai comme l’impression que tout m’inspirer.

Avec un peu de recul, quelles erreurs dans l’écriture des chansons, dans l’enregistrement souhaitez-vous ne plus jamais faire ?

C’est important de travailler avec des gens qui comprennent ta musique et qui sentent son potentiel. Nous avons travaillé avec des gens qui ne comprenaient pas notre univers et qui voulaient juste le ‘réparer’. Ces situations sont les pires. 

Concernant l’écriture et les arrangements, qui a le plus d’influence sur le groupe?

Personne. C’est un effort collectif. Chacun de nous pourrait écrire son propre album mais en aucun cas ça ne ressemblerait à du HAMMERHEAD. Avec VAZ, Paul et Jeff ont prouvé beaucoup de choses. J’ai également joué dans plusieurs groupes et écrit des chansons en dehors de HAMMERHEAD mais HAMMERHEAD ne ressemble à aucun autre groupe. 

Quels changements avez-vous fait sur la guitare ?

Je joue sur une guitare en aluminium Electrical Guitar Company  avec quelques nouvelles pédales. L’une d’elles est un clone de la ‘Harmonic Percolator’ que Steve Albini a rendu célèbre. L’autre, c’est une Electric Mistress Flange qui donne ce vieil effet venu de l’espace. J’utilise un Digital Delay (retard numérique). Quant à l’ampli, pour la tête c’est mon vieux State Acoustic et un Vox AC-30. 

Qui a enregistré New Directionz?

Neil Weir l’a fait au Old Blackberry Way. C’est là où HUSKER DU a enregistré Metal Circus. J’adore ce disque! 

Quel est l’ADN de HAMMERHEAD? Quels sont les ingrédients d’une bonne chanson de HAMMERHEAD?

Notre ADN est en perpétuelle mutation. Nous évoluons ou régressons peut-être. Notre ADN n’est pas fiable. C’est la vie. Il sera absorbé par d’autres animaux. Une bonne chanson de HAMMERHEAD doit alimenter le futur. Elle doit changer pour s’adapter.

C’est quoi Back Wall Records? J’ai l’impression que vous n’avez pas sorti beaucoup de copies de New Directionz, pourquoi?

Le mur du fond d’une salle, d’un club, c’est Dieu ! Il te regarde tout le temps et il n’éprouve aucune émotion durant ta performance. Il reste totalement indifférent. C’est le nom qui nous est venu pour notre label. Nous n’avons pas fait beaucoup de copies car nous les vendons exclusivement sur notre Bandcamp. Aucun de nous trois n’a de temps à consacrer aux distributeurs.

Vous considérez-vous encore comme un groupe underground ? Quel est votre point de vue critique sur le monde de  la musique aujourd’hui?

Nous sommes un groupe underground car nous avons une petite base de fans qui nous est dévoués. Nous faisons quasiment tout par nous-mêmes. Sur beaucoup de points nous avons profité de l’effondrement de l’industrie musicale. Il existe beaucoup de façons de sortir et promouvoir ta musique. Si nous n’avons pas sorti beaucoup de copies du dernier disque, c’est parce que nous ne savons pas vraiment comment il va marcher. Nous vendrons nos disques au concert et sur notre Bandcamp. Le monde de la musique n’est ni meilleur ni pire qu’avant. Il est juste différent maintenant. C’était génial d’avoir un label dans les 90’s (Amphetamine Reptile Records) pour promouvoir nos disques et les installer chez les disquaires mais maintenant nous pouvons les vendre nous-mêmes et ce, dans le monde entier. Cette semaine, nous en avons envoyés en Afrique du Sud, Israël, Canada, en Allemagne et aussi partout dans les USA. C’est incroyable ! Tout le monde peut le faire avec juste un peu d’argent.

Dans les années 90’s, dans une vidéo (‘Double Negative’ sur le DVD Dope Gun’s and Fucking Up Your Video Deck), tu piétinais un drapeau américain. Pourrais-tu le refaire aujourd’hui?

Je le referais certainement et pas uniquement avec un drapeau américain. Généralement, plus une chose est précieuse et moins elle devrait être prise au sérieux.

En regardant votre discographie, de quels albums êtes-vous le plus fiers?

Beaucoup de monde pense que Into the Vortex est un excellent album, chose que nous apprécions bien sûr. Mais chaque nouvel album est pour moi le meilleur. Nous sommes meilleurs qu’avant. Je suis d’autant plus fier de New Directionz car nous avons, à l’exception de l’enregistrement, tout fait tout seul. Jeff sonne mieux que jamais et son artwork pour la pochette est génial. La basse de Jeff sonne incroyablement bien et j’adore le synthé sur ‘Zooid’. Par-dessus tout, j’adore l’étrange sensation qui se dégage du disque. ‘Melted Moon’ est l’une de nos meilleures chansons. Je suis impatient de travailler sur le prochain album et c’est ce qui motive le groupe. Nous avons déjà beaucoup d’idées. 

C’était quoi ta playlist de cet été?

Du VAZ et SEAWHORES sur mon iPhone. Je pense que ces deux groupes sont injustement sous-estimés et je ne dis pas ça parce qu’il y a mes potes dans ces groupes. Je viens de télécharger un nouvel album de VENETIAN SNARES et puis il y a l’excellent dernier album de LE BUTCHERETTES (entre nous, le groupe est encore meilleur live).

THANK YOU HAMMERHEAD


RACHEL GRIMES
La femme aux mains d'argent
1995 – 2015. Vingt ans. Du tout premier album, Handwriting (Quarterstick Records) de RACHEL’S, groupe de musique néo-classique minimaliste à son dernier opus, The Clearing (Temporary Residence), la pianiste RACHEL GRIMES et ses compositions n’ont cessé d’accompagner mes pas. Celle qui savait jouer du piano avant même de savoir marcher est de ces musiciennes rares à avoir réuni, à travers ses nombreux projets, les amoureux de musique de chambre, de classique mais aussi de rock, et de musiques expérimentales. Après avoir sorti en 2009 la perle pure qu’est Book of Leaves (Ruminance), l’américaine revient aujourd’hui avec un deuxième vrai album. Toujours pleines d’ambitions, de rêves et d’émotions, les onze nouvelles compositions proposent un voyage unique. Qu’elles soient courtes ou longues, elles transportent l’auditeur ici et ailleurs. Figures concrètes de nos désirs d’espaces mystérieux, elles matérialisent ce que notre conscient et inconscient sont en droit d’attendre pour partir, pour s’évader, pour rêver. The Clearing est un album à géométrie variable qui allie harmonieusement classicisme et modernité, qui multiplie les courants d’air et les couleurs de la lumière. Le mot ‘clearing’ a autant de significations que l’album n’a d’émotions à partager. Un diamant de plus à sertir dans la merveilleuse couronne discographique d’une artiste que je suis heureux d’avoir à mes côtés chaque jour qui passe. Je ne pensais pas qu’elle répondrait à ma demande électronique. En toute simplicité et avec toute la chaleur qu’on lui connaît au bout des doigts, elle a changé de clavier pour répondre à ces quelques questions. (chRisA – août2015)

Quel était votre état d’esprit lors de l’écriture de l’album The Clearing?

Rachel Grimes : Il n’y a pas eu de vrai point de départ pour l’écriture de cet album. Je commençais à élaborer des ébauches pour ‘Transverse Plane’ tout  en travaillant sur l’enregistrement de Marion County 1938. Je n’avais pas de vrai plan pour l’album. Plusieurs pièces sur lesquelles je travaillais seule au piano ont été mises de côté. Certaines pièces reflètent un état émotionnel personnel ou une forme de contemplation. Par exemple le morceau ‘The Clearing’ est en quelque sorte un voyage difficile et incertain. L’album évoque les défis rencontrés sur le chemin, les moments de clarté – une lumière dans la forêt- ces égarements pour mieux retrouver la piste.

Vous êtes-vous fixée des objectifs pour ce nouvel album ?

Une fois que les pièces les plus importantes ont été enregistrées, je me suis détachée de cet album. J’avais d’autres projets créatifs en cours, il y avait nos travaux dans notre maison et aussi des problèmes familiaux à gérer. Ça a été très utile de faire ce pas en arrière pour mieux considérer la structure globale des pièces et voir ce qui manquait. Je voulais que ce disque soit un véritable album. Qu’il offre beaucoup de fugues, de divergences mais qu’il soit aussi une expérience singulière avec une trame linéaire.

J’imagine que pour chaque artiste, chaque album est unique. Qu’est-ce qui rend The Clearing si particulier à vos yeux ?

Avant tout j’ai tout fait pour que le projet aboutisse. Hourra ! J’ai eu si souvent l’impression qu’il était bloqué et embourbé. J’ai réenregistré deux trois trucs, j’ai enlevé des parties pour en créer d’autres dans le but d’améliorer la fluidité de l’ensemble. Ce qui était aussi important pour moi c’était d’utiliser les textures d’un ensemble de musique de chambre de différentes façons et de fournir beaucoup de perspectives pour l’auditeur.

                                

Combien de temps l’écriture et l’enregistrement ont-ils pris ?

C’est difficile à dire. Je travaillais sur les chansons quand j’en avais le temps. Ces séances étaient entrecoupées par d’autres travaux musicaux et des tournées. Les enregistrements se sont faits en plusieurs sessions sur deux ans. Bien sûr, la vie étant ce qu’elle est, il y a eu de longues coupures durant lesquelles je n’ai rien fait sur The Clearing.

The Clearing a été enregistré dans votre fief, la ville de Louisville, Kentucky mais aussi en session live dans la salle du Green Building et en partie à Anvers (Belgique). Ces ‘délocalisations’ n’ont-elles pas ‘menacé’ l’atmosphère globale de l’album ?

Les différents lieux d’enregistrement et les différents pianos utilisés ont été l’un des défis de cet album. A mes yeux, ce n’était pas utile que chaque chanson sonne de la même façon mais quand il a fallu mixer le tout, Kevin et moi-même avons porté toute notre attention au placement et à la qualité du son pour donner la plus grande cohésion possible.

Quelles furent vos priorités en termes d’enregistrement ?

Chaque chanson avait ses priorités. Parfois il fallait trouver un beau piano, une belle pièce comme à Anvers, parfois il fallait rassembler un groupe de musiciens pour jouer. Le studio La La Land de Kevin Ratterman possède une immense pièce de répétition avec une excellente acoustique. J’ai demandé à mes amis d’Amsterdam de SINFONIETTA avec qui j’avais tournés d’enregistrer les cordes, ça signifiait que, sous forme de fichiers, j’envoyais les parties de piano que j’avais afin qu’ils enregistrent leurs cordes dessus. J’essaye au maximum de capturer la musique en live mais inévitablement il y a du montage à faire…et aussi des compromis.

Comparé à Book of Leaves, The Clearing est moins organique. L’album est plus aérien plus vaporeux… comme des rêves, des poèmes s’évadant de votre esprit. C’est ce que je ressens quand je l’écoute. Quand pensez-vous ?

Oui, quand je le réécoute maintenant, je ressens les mouvements en perspective, les différents stades d’émotions, de conscience. Parfois il y a de la déférence, de l’espièglerie, de la rêverie. Je suis très heureuse qu’un morceau comme ‘The Air’ procure cette sensation d’immensité céleste, ces allusions au mystère de l’espace et du temps.

Dites-moi tout concernant ‘The Herald’, l’une de mes pièces préférées sur The Clearing. Qui est Jacob Duncan, le saxophoniste qui vous accompagne sur ce titre. Lui avez-vous écrit ses partitions ou s’est-il contenté d’improviser ?

‘The Herald’ est volontairement construite comme une chanson pop/jazz (couplet-refrain-couplet-pont-couplet-refrain) pour qu’à chaque interprétation il y ait la place pour l’improvisation et l’état d’esprit du moment. Nous avons travaillé avec cet enregistrement live issu de notre concert à Louisville en 2014 car les solos de Jacob étaient tellement improvisés et passionnants. C’est un artiste si profond, si réfléchi maîtrisant tellement sa technique.  Je suis si heureuse que nous ayons pu capturer cet instant et que les gens aient pu réagir avec un tel enthousiasme.

                                  

Comment choisissez-vous les musiciens avec lesquels vous travaillez ?

Je suppose que je choisis avec le cœur, c’est-à-dire que ce sont des personnes avec qui j’adore jouer,  qui sont vraiment impliquées dans la musique et dans la découverte de la faire.

Est-ce que les noms de certains musiciens vous viennent à l’esprit quand vous composez une pièce ?

Oui, parfois et souvent j’écris les parties de certains instruments avec les personnes en tête, comme pour mon ami Christian Frederickson de RACHEL’S. Je lui ai écrit son solo d’alto sur le lit de cordes dans ‘Transverse Plane Horizontal’ par exemple.

Qu’attendiez-vous de Scott Morgan (LOSCIL) ?

Ça fait des années que j’aime ses albums et les connaissances de son art. Par chance, je me suis retrouvée en possession de son email. J’ai osé lui écrire pour savoir s’il serait intéressé de collaborer. A l’époque j’avais dans l’idée de faire toutes les cordes et toutes les parties de piano pour ensuite travailler avec lui afin qu’il crée une ambiance unique pour celles-ci. On s’est tellement marré avec lui. Je viens juste de rentrer du festival Substrata de Seattle où j’ai fait mon premier concert avec lui. Génial !

Vous avez toujours travaillé avec des musiciens très différents, qu’ils viennent de la musique rock, classique, expérimentale… Votre art ne connaît-il pas de limites ?

Depuis que je suis toute petite,  j’ai toujours écouté et joué toutes sortes de musiques. Les genres ne m’ont jamais intéressée. Tant que la musique me plaît…

Y a-t-il des musiciens avec lesquels vous rêveriez jour ?

Je suis ouverte à toutes sortes de collaborations. Ce serait un rêve d’improviser avec Chopin ou faire des jams à quatre mains avec Nina Simone…

The Clearing est sorti sur le label Temporary Residence. Comment cela s’est-il passé avec le label?

Je suis si heureuse d’avoir travaillé avec Jeremy Devine sur cet album, tellement ravie qu’il ait souhaité nous soutenir. Il sait ce qu’il aime et il est toujours très attentif aux changements constants dans le business de la musique. Je suis très reconnaissante de la flexibilité dont il a fait preuve pour que les choses prennent forme. J’ai adoré travailler avec lui sur la pochette et tous les autres détails de l’album.

En quoi votre ville natale (Louisville, Kentucky) a-t-elle eu une influence sur votre musique et votre carrière ?

Comme répondre objectivement à cette question ? J’ai toujours vécu dans le Kentucky. Ma ville natale, mon état, mon héritage, les grands espaces, les bêtes sauvages ont une influence permanente sur ce que j’entends et ressens. Je suppose que je possède un sens profond des lieux ici.

D’où tirez-vous votre inspiration ? Le ciel, les bois ?

Oui. Ces environnements contribuent  à me donner de l’espace pour penser et pour ressentir ce qui se passe actuellement. Les formes et couleurs du ciel changent en permanence, elles sont si flottantes, subtiles et grandes. La Nature est un excellent enseignant. Elle m’accompagne constamment.

En tant qu’artiste parfaitement accomplie, la musicienne que vous êtes a-t-elle beaucoup changé depuis le temps du premier album de RACHEL’S (1995) lorsque vous jouiez avec Christian et Jason Noble entre autres ?

Bien sûr ! J’ai tellement changé au contact de mes amis de RACHEL’S durant toutes ces années. Nous avons tellement joué et rigolé ensemble. Nos premières chansons ressemblaient plus à des contes marins épiques, à des vignettes d’artistes et d’écrivains que nous admirions. Nos compétences se sont élargies. Systems/Layers fut le point culminant de ce processus. Je travaille toujours à développer mon écriture et mes facultés d’arrangement parce que j’adore être capable d’amener une pièce musicale créée au piano pour qu’elle soit plus riche en texture et en profondeur lorsqu’elle est jouée par un ensemble. C’est ce à quoi je m’attache actuellement.

Question portrait chinois. Si vous étiez un autre instrument que le piano, lequel serait-il ?

J’aime tellement tous les instruments. Je serais un violoncelle, une clarinette, un hautbois, une harpe, une basse, une batterie…

Des projets de concerts en France ?

Pas actuellement. En mars 2014 j’ai joué au Lieu Unique à Nantes avec Astrid et Sylvain Chauveau. J’espère que nous rejouerons tous ensemble un jour. Au cours de plusieurs visites, j’ai enregistré un album avec Astrid et nous cherchons actuellement un album pour le sortir.

Y a-t-il des pays, des lieux où vous aimeriez, où vous rêveriez de jouer ?

Découvrir des cultures à travers mes concerts, j’adore ! En tournée, tout est très bref mais être avec d’autres musiciens, d’autres publics, manger, boire ensemble est un moyen incroyable de capter leurs façons de vivre. Je n’ai jamais voyagé au sud de l’Equateur. Je ne suis jamais allée en Inde, en Chine, dans l’Europe de l’Est…il y a tant à voir.

 THANK YOU RACHEL

 

 

TOTAL VICTORY
Sensitive noise
C’est en surfant régulièrement sur MOWNO que j’ai découvert TOTAL VICTORY. Pour moi comme pour le site, il s’agissait un peu d’une séance de rattrapage. Comment avions-nous pu passer à côté d’une telle pépite ? Elles sont si rares qu’elles rendent fou. Je me suis donc précipité sur tout ce que le groupe avait fait depuis sa création (2007), me suis procuré National Service (leur dernier album en date) et, depuis trois mois, ce groupe squatte littéralement 35% de mon cerveau (ce qui est énorme vous en conviendrez). Il s’est emparé de mon corps et lui donne des frissons, des émotions comme il en éprouve trop rarement. Je ne pouvais pas ne pas me mettre en contact avec ces gars. Dan Brookes a immédiatement répondu favorablement à ma proposition d’interview sur Internet. Le résultat est là et j’espère, qu’après ou pendant la lecture de cet échange, vous aurez la curiosité de vous plonger dans leur rock si sincère, si tendu et si touchant. Les groupes britanniques qui déchirent ne sont pas légion, TOTAL VICTORY remporte la médaille d’or des formations qui, après chaque écoute, http://totalvictory.bandcamp.com/ vous réduisent en pièces. (chRisA – fév2015)

Quelle est l’histoire de TOTAL VICTORY?

Dan (chant) : Je m’étais séparé d’un vieux groupe, j’avais un boulot de merde, je vivais dans une ville peu familière, j’avais besoin d’occuper ma tête et mon temps. En 2007, j’ai mis une petite annonce. Je recherchais des gens jouant du noise-rock à la XBXRX, influencés par des labels comme Skin Graft et Gold Standards Labs. Matt L (basse) et Matt E (guitare) m’ont rejoint ainsi que James (batterie) un soir de festival arrosé. Nous nous sommes vite rendu compte qu’on ne pouvait pas jouer à 200km/h comme ces groupes alors nous avons ralenti le tempo sans forcer notre son. Nous avons aussi commencé à y mettre nos identités régionales et nos vraies personnalités. Notre ami et fan Martin à qui nous avions demandé de jouer de la guitare sur The Pyramid of Privilege a progressivement rejoint notre formation pour l’intégrer à plein temps. Si c’était un film, ce serait l’histoire étrange d’inconnus chez eux vaguement intéressants aux oreilles des gens de l’extérieur. Tout le contraire du film Rasta Rocket.

Est-ce que votre groupe est une réponse aux défaites quotidiennes des gens ?

Non, au pire, on les fait se sentir encore plus mal. What the body wants, the body gets, putain.

Vous considérez-vous comme un groupe de rock prolétaire?

Difficile de répondre à cette question. Les petites gens ont toutes nos sympathies mais au regard de notre éducation, du dur labeur de nos parents, nous avons probablement acquis un statut social qui fait que le mot ‘prolétaire’ ne semble pas approprié. Nous sommes tous fauchés mais de gauche, assurément. Au sein du groupe, nous sommes tous très différents mais je ne peux pas parler des points de vue politiques de chacun.

C’est comment de vivre dans la grande banlieue de Manchester ? Feriez-vous la même musique si vous veniez de la région des lacs (The Lake District) ?

Pour être franc, c’est la question qui nous a le plus mis en difficulté. Tu vois, nous sommes aujourd’hui un groupe en pleine crise existentielle et géographique. Le ‘Grand Manchester’ a été créé suivant la loi dite du Local Government Act de 1972 qui a détourné les villes de leurs comtés historiques pour en faire de nouveaux quartiers, de nouveaux districts. Ce qui a facilité la tâche de l’Etat en termes de gérance. Le ‘Grand Manchester’ s’est alors constitué de Wigan (ma ville natale), de Bolton (d’où viennent Matt E. et Martin), de Salford (Matt L.) et d’autres villes encore, délocalisant en quelque sorte chacun d’entre nous de notre Lancashire originel. D’un côté, le ‘Grand Manchester’ fait sens car c’est une zone urbaine ‘homogène’. Le ‘Grand Manchester’ est, en lui-même, insignifiant avec ces immenses étendues grises post-industrielles entrecoupées par les branches de Betfred. Autour de Trafford et Bury, il y a quand même des coins sympas mais c’est globalement une région qui, d’un point de vue esthétique, ne survit pas à l’importance de son histoire et de la dignité des natifs. C’est juste une zone pratique, fonctionnelle. Cependant, beaucoup au sein du groupe s’identifie fermement aux étendues plus larges du comté du Lancashire. Le Lancashire possède un côté fantastique, une campagne riche et fertile, des forêts domaniales, des collines accidentées, de grandes landes. L’héritage du Lancashire tient dans sa culture linguistique qui nous influence au quotidien. La grande banlieue de Manchester n’est qu’une agglomération de villes qui vise juste à favoriser la politique de développement. La plupart du reste du Lancashire ressemble en moins spectaculaire au Lake District. En bref, je crois qu’un des fils qui agitent le cœur même de ce que nous faisons depuis des années est d’être pris dans ce piège administratif. On nous dit qu’on vient de la grande banlieue de Manchester mais nous nous sentons véritablement attachés au Lancashire. Si nous étions venus de la région des lacs, nous n’aurions jamais rencontré ce dilemme et nous aurions fini comme cinq versions différentes d’Alfred Wainwright (grand randonneur britannique et auteur de guides), le type légèrement méfiant de la musique, arpentant les collines tout en essayant de trouver le chemin le plus court pour Blencathra, soucieux de choper le dernier bus pour Keswick.

D’un bout à l’autre, National Service est un album magnifique. Sans aucune nostalgie, votre musique me fait un peu penser à l’âge d’or des groupes emocore des 90’s (HOOVER, NAVIO FORGE, JULIA, INDIAN SUMMER, MOSS ICON, NATIVE NOD, FABRIC…). Ces groupes constituent-ils une influence ?

Merci pour les compliments. Je n’ai entendu parler que de HOOVER et MOSS ICON mais je ne peux pas dire que je connaisse leur musique (une affiche de concert nous a une fois comparé à MOSS ICON). Il est naturel que tu y trouves quelques traces même si, de notre part, c’est quelque chose d’inconscient. Je pense que dans notre musique, tu peux entendre des réminiscences de groupes du label Ron Johnson Records (label de musique indépendant fondé en 1985 dans la banlieue de Nottingham et disparu en 1988. Label ayant hébergé STUMP, THE SHRUBS, THE EX, NOSEFLUTES, MACKENZIES, GREAT LEAP FORWARD, BOGSHED, JACKDAW WITH A CROWBAR, A WITNESS…), des groupes tels que DOG-FACED HERMANS et BADGEWEARER. C’est dur de mettre aussi de côté THE FALL, COUNTRY TEASERS et THE EX. Le problème dans le groupe c’est que nous n’aimons pas tous la même musique. Le seul groupe autour duquel on se retrouve tous, c’est KONG.

Donne-moi toutes les raisons pour lesquelles National Service est, à ce jour, votre meilleur album.

La période d’apprentissage a été longue. Ça nous a pris du temps de voir là où nos forces étaient, de gagner en expérience pour apprendre à nous enregistrer, pour sonner comme nous le voulions. Ça nous a pris un an pour enregistrer le premier album et on peut entendre que ça manque de force et de cohérence. Même si j’aime toujours ces chansons, je suis d’accord avec toi sur le fait que National Service soit bien meilleur. Certaines chansons de National Service sont issues d’idées que nous n’avions pas su utiliser pendant des années. Par exemple, pour le titre éponyme, la ligne de basse est aussi vieille que le groupe lui-même mais la chanson n’était pas là. La rythmique de ‘Reverse Formation’ appartenait à une autre chanson dont le refrain était vraiment faible. Alors que la fin appartenait à une autre chanson dont le couplet n’était pas terrible. L’intégration de Martin au groupe nous a beaucoup aidés. Il a été le Mark Von Bommel au Sneijder, Robben, Kuyt et Van Persie que nous étions pour utiliser une image footbalistique. En 2010, je suis parti étudier. Durant cette période d’isolement j’ai écrit ‘Churchbuilder’, ‘Holy Cross’, ‘What the body wants the body gets’. Ce fut une période assez sombre et j’ai passé plus de temps sur ces chansons que la normale. Après quelques répétitions et quelques changements pour qu’elles sonnent comme on les connaît aujourd’hui, nous avions l’impression d’avoir suffisamment de chansons, de morceaux variés pour sortir un nouveau disque. Beaucoup de groupes dénigrent ce qu’ils ont fait par le passé prétextant qu’il faut aller de l’avant. Pas moi, je réécoute les vieux morceaux et ils me plaisent. Nous avons une bonne propension à faire de la bonne musique, à cultiver notre amitié, l’exact contraire de notre faculté à gagner de l’argent et être professionnel.

Que pouvons-nous attendre de votre prochain disque à sortir cette année ?

Les chansons sont plus courtes et plus immédiates. Certaines chansons utilisent des accordages différents. Chapel of Rest est le titre provisoire, il peut être amené à changer. Pour le moment l’album contient douze chansons mais il pourrait n’y en avoir que dix.

Dans votre musique, ton chant, tes paroles ressortent immédiatement. Etait-ce intentionnel dès le départ ? De quoi parles-tu dans tes chansons ? Est-ce crucial d’amener l’auditeur à réfléchir ?

Les paroles sont plus le fruit de ce que je ne veux pas parler. Je ne veux pas écrire des chansons à relation car je ne suis pas bon à ça. Aussi je ne veux pas de chansons trop didactiques, trop partisanes sur des sujets politiques ou sociaux car je crois que l’ambiguïté agit plus fort sur les esprits et le cœur des gens. J’ai une préférence pour les paroles ‘directes’, le contraire d’un langage poétique. En tant que ‘porte-parole’ du groupe, je ne veux que mes paroles mettent les membres mal à l’aise. Ce n’est pas vital de faire réfléchir les gens. Beaucoup de nos fans ne parlent pas l’anglais mais ça ne les empêche pas de bien être connectés avec ce que nous faisons. Certaines personnes viennent à nos concerts, se bourrent la gueule, sautent partout et on les aime tout pareil. Personnellement je fais plus attention au son de la voix de quelqu’un qu’à ce qu’il dit. Par exemple, je pense que BLACK FLAG avait des paroles ridicules mais Henry Rollins les chantait avec tellement de force. Pour moi, ça sonne mieux qu’un groupe d’intellos à la THE DECEMBERISTS. Les chansons sont l’assemblage de mots et d’instruments et le son de ma voix n’est qu’un élément dans tout ça. Le fait de mettre mon chant bien en avant n’a jamais été intentionnel.

Dans tes textes, les gens semblent particulièrement t’intéresser…

C’est plutôt bien vu comme remarque…mais je ne suis pas sûr de comprendre les gens. C’est plus par curiosité…comme quand un chien regarde un skateboard.

« We need national service”, “Secession Day”, “King of Discipline”, “It’s war, disarm me and put me in the army”… Y avait-il l’idée d’un concept pour cet album?

Non, ce sont probablement des thèmes inconscients. Tu peux voir des références au corps et aux grandes étendues d’eau dans nos deux albums par exemple.

Votre musique a vraiment de la classe. Peux-tu parler de l’instrumentation car sur l’album il n’y a pas que du chant, des guitares et de la batterie. Avez-vous l’intention d’être encore plus aventureux sur le prochain disque ?

Tout le mérite revient à James, Matt L. et Matt E. L’enregistrement de nos disques ne nous coûte rien. Nous enregistrons dans notre local de répétition quand tous les autres groupes ne font plus de bruit. Avec la patience d’un professionnel, James fait un très bon travail sur le son. Il place les bons micros aux bons endroits. Matt E. s’occupe du mix avec une bonne oreille et le mastering revient à Matt L. qui bosse une semaine entière comme un fou, le cendrier toujours plein à côté de lui. Nous ne faisons jamais plus de trois prises. La plupart de nos chansons sont conçues pour être jouées sur scène, dans un environnement réduit par conséquent nous ne pouvons pas intégrer des trucs trop techniques  ni d’éléments compliqués ou de musiciens supplémentaires. Si nous avions l’argent nécessaire peut-être utiliserions-nous un studio en prenant notre temps mais je crois que ces procédés d’enregistrement nous ont plus aidés que desservis. En s’accordant un temps de décision limité le groupe s’enlève de la pression et élimine pas mal de maux de tête. Essayer de faire plus avec seulement ce qu’on a, ça nous convient bien.

J’ai l’impression que vous êtes plus ‘connus’ en France que dans votre propre pays. Comment expliques-tu ça ? Est-ce qu’en Grande Bretagne il y a une scène underground active et créative ?

Nous en avons pas mal discuté au sein du groupe et c’est vrai que le public français a l’air d’être plus réceptif à notre musique. C’est dur de vendre du vinyle en Grande Bretagne car il y a peu de gens à posséder une platine disque. En France, tout le monde a l’air d’en avoir une. Peut-être qu’avec la distance, c’est-à-dire la largeur de la Manche, le public français est plus sensible au tableau que l’on peint. Le public britannique n’a peut-être pas cette distance suffisante. Les promoteurs français se sont mis en contact avec nous comme peu de promoteurs anglais le font (en France on nous défraye du transport). Il y a vraiment une scène underground dans le Royaume-Uni mais nous n’en faisons pas partie. On ne nous contacte pas, on ne nous met pas à l’affiche des festivals. Globalement, les gens ne savent pas que nous existons. Nous sommes peut-être trop bruyants pour le public rock en général et peut-être trop conventionnels pour un public urbain pointu. On a joué dans des lieux ‘arty’ où des aficionados de musiques improvisées se sont barrés après une ou deux chansons. Inversement, dans d’autres endroits, on était perçus comme des déchireurs de bibles ! Il y a toujours eu de bons groupes à Manchester. Ecoute LOCEAN par exemple.

Quelques mots sur votre tournée française ?

Elle était vraiment très bien. Moins folle que la précédente. Pas une seule emmerde. Tout le monde a tellement été sympa avec nous. Ce fut terrible de rentrer à la maison. Je voulais rester plus longtemps.

Quels sont les avantages et les inconvénients d’avoir autant de labels derrière la sortie d’un label ?

Il n’y a que des avantages. Tous les gens impliqués montrent un tel intérêt à la musique. Individuellement les gens peuvent rendre notre musique disponible là où ils habitent. Nous avions vraiment confiance en tous ces gens. Cela minimise les risques aussi. Bastien de Tandori a pris les choses en main et tout le monde s’est impliqué.

Malgré le fait que votre musique soit sérieuse, vous semblez être dotés d’un sacré sens de l’humour. Peux-tu me donner un exemple ?

https://www.youtube.com/watch?v=rJXrfkivv7o

Donnez-moi cinq de vos résolutions pour 2015.

Enregistrer et sortir un nouvel album. Remettre mon genou en état. Ecouter encore plus LEVEL 42. Jouer sur une île très éloignée. Dégager des bénéfices.

                                                        Cheers Dan, cheers lads, merci MOWNO


CLIMAT
Chrysalide réussie

Face à la déferlante de groupes rock instrumental ces dix dernières années, il est rare de s’extasier encore pour une formation sans voix. Soit parce qu’elle joue trop sur les platebandes de groupes reconnus, soit parce qu’elle n’a rien à proposer d’autre qu’une succession de plans mis bout à bout, soit parce qu’il y manque l’émotion, l’originalité et la spontanéité…les raisons sont nombreuses. Mais en posant la galette blanche de Iccopoc Papillon sur la platine, instantanément, ces lumières se sont mises à briller. Le deuxième album de ce groupe manceau (décidément y a un nid de bons groupes  dans cette belle ville de Sarthe) frappe dans le mille. L’excellent niveau musical couplé à un talent indéniable pour des compositions alambiquées mais surtout efficaces frappent d’emblée. En proposant noise rock, post rock, rock dansant  à la BATTLES ou valsant, interludes jazzy, CLIMAT ne s’enferme jamais dans une formule, un style. Il évite surtout le fourre-tout ridicule grâce à un bon sens de l’écriture qui mêle rigueur, cohérence et subtilités. Séduisant de bout en bout, convaincu écoute après écoute, l’envie d’en savoir plus sur ce groupe se faisait pressante. Dix-sept questions pour mieux découvrir ce groupe au baromètre agité. (chRisA-fév2015) http://climat.bandcamp.com/

Vous êtes dans votre cinquième année d’existence, pouvez-vous nous présenter la formation d’aujourd’hui ? Qu’est-ce que CLIMAT ? Personne ne voulait chanter, c’est pour ça que vous faites du rock instrumental ?

Ben : Cinq ans déjà… Cette année CLIMAT change un peu de visage. Suite au départ de David, nous avons recruté Antoine à la batterie. Pour le reste, cela n’a pas bougé avec Julien et Guillaume aux guitares et moi à la basse. Des potes zicos qui partagent la même sensibilité musicale et le plaisir de jouer ensemble surtout.

Julien: Au commencement nous ne nous étions pas dit que ce serait instrumental. Nous ne connaissions pas de chanteur et ne chantions pas nous-même. Les choses se sont faites comme ça, naturellement. Plus les titres naissaient, plus l’idée de chant s’effaçait.

Dès le départ, quel était ‘l’idéal’ autour duquel vous vous êtes réunis et aussi vers quels objectifs vouliez-vous vous tourner en formant ce projet ?

J: Pas d’idéal ni d’objectif particulier, juste de la spontanéité et l’envie de faire quelque chose de différent des projets metal-hardcore dans lesquelles nous étions auparavant. Le régime du groupe c’est composer, enregistrer, jouer. Conceptuel, non ?

B: On toujours avancé au coup par coup sans se poser de questions, juste faire les choses comme on les sentait venir. C’est un projet humain avant tout et pas un plan de carrière.

L’excellent Iccopoc Papillon  est votre deuxième album. S’inscrit-il dans la continuité de S.Abran ou marque-t-il une rupture ?

J: Comme je te le disais, la spontanéité prime dans la composition. De la même façon, nos humeurs influent sur notre musique. C’est assez personnel, mais S. Abran s’est construit dans l’isolement et la douleur, il s’en dégage un « climat » plus sombre qu’Iccopoc Papillon. Pour ce dernier, je dirais que la maturité et la sérénité des membres au moment de la composition (qui à l’inverse de S.Abran, s’est faite en plusieurs sessions pendant deux ans) ont résolument apporté de la clarté et de la couleur aux titres.

En quoi a-t-il été plus dur et plus facile à faire ?

J: Le processus de travail n’a pas été le même. S. Abran a été composé principalement durant une semaine dans un manoir en Bretagne et par la suite l’enregistrement et le mixage ont été faits intégralement par Guillaume. Ça nous a pris neuf mois mais on en est fiers. Un pur produit DIY.

Guillaume: Avec Iccopoc Papillon, on a abandonné l’idée de tout gérer et de se concentrer juste sur nos instruments. On a contacté Sébastien Langle pour l'enregistrement et le mixage. Nous avions déjà travaillé ensemble par le passé. Cela nous a beaucoup soulagé et ça nous a permis de prendre du recul sur la sonorité finale du disque.

Sous quelles influences cet album a-t-il été placé ?

G: Je pourrais te citer pleins de groupes, mais la liste serais trop longue.

J: Je pourrais te citer plein de drogues, mais la liste serait trop longue... Côté son, on écoute plein de choses assez différentes mais surtout beaucoup de rock "à guitare". 

B: C’est souvent les autres qui nous disent « ça sonne comme… » On n’en a pas conscience en fait. Mais on veut bien admettre que des groupes comme que MOGWAI, REFUSED, BATTLES, SONIC YOUTH pour faire large, nous sont chers. Il y en a d’autres bien sûr.

Quelle est votre façon de faire pour composer ?

B: L’improvisation est une excellente source d'idées. En gros, il y a un riff qui tourne, on l'enregistre, on le retourne dans tous les sens et c’est seulement après réécoute que l’on voit si il y a un truc qui nous fait bander.

J: On bosse tous à côté, et on ne se voit qu’une fois par semaine alors on a pris pour habitude d’enregistrer nos répétitions à l’issue desquelles Ben nous envoie des fichiers audio qui deviennent nos outils de travail entre deux sessions.

G: C'est marrant comment certains morceaux sont rapides à composer quand d'autres peuvent prendre des mois pour atteindre ce qu'on veut.

Iccopoc Papillon est passionnant de bout en bout car, dans ses titres, il propose une belle et bonne narration (oui, comme un livre !) avec beaucoup de changements de couleurs, d’humeurs. Comment arrive-t-on à donner une ligne directrice à un morceau sans être systématiquement dans le collage de plans ?

J: Le collage: on aime beaucoup cette technique de création artistique, ce côté « bricolo », papier, colle, ciseaux, prendre des choses qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et en faire un tout cohérent et néanmoins atypique. C’est tout à fait nous dans l’approche de la composition.

B: Les émotions sont le ciment des titres. On se laisse guider tout simplement d’où l’intérêt des jams car cela traduit des instantanés d’ambiances et d’humeurs du groupe. Cela rend la musique plus humaine malgré le fait qu’il n’y ait pas de chanteur.

G: Le but est de servir le morceau. Si ça ne sert pas le   morceau, faut laisser tomber ! Quand c’est pourri c’est pourri ! Comme quoi, même des super riffs peuvent sonner comme de la merde !

En proposant des morceaux de cinq minutes en moyenne, quels écueils doit-on éviter pour ne pas ennuyer l’auditeur ?

B: En fait, on pense d’abord à nous, si on s’ennuie ou s’il y a des parties que l’on trouve trop longues, on fait des coupes franches et parfois on vire certaines parties qui nous semblent inutiles. Après la durée n’est pas un critère de choix, si un titre finit par faire plus de cinq minutes c’est qu’il devait en être ainsi.

G: Il faut jouer sur la dynamique,  et faire parler les instruments. Il faut se mettre en tête  qu’à l’inverse d’une formation avec du chant, les instruments sont devant.

J: CLIMAT est souvent classé dans le style fourre-tout qu’est devenu le post-rock. En comparaison à un groupe comme MOGWAI, je trouve notre musique beaucoup moins neurasthénique. Si l’auditeur s’ennuie… qu’il change de disque.

‘Cactus 173’ est l’un de mes deux morceaux préférés de l’album. Pouvez-vous me parler de lui ?

J: Deux mois avant d’entrer en studio, nous étions encore en train de plancher dessus. Il s’appelait encore « cactus et modulations ». Un gros tri s’est opéré, on tenait à garder l’énergie de la première partie du morceau et pour la suite on a construit un passage « calme » en plaçant un riff que tu retrouves dans ‘Bird Color Inside’ entre autres, mais dans une interprétation plus reggae/dub. Et pour clôturer, j’avais ce riff baston à la RATM et bam! Le morceau fut rebaptisé ‘Cactus 173’ en référence au tempo du morceau… qui est de 175 bpm. Logique !

B: On voulait un titre bien rock, un peu sale et noisy tout en faisant bouger les fesses. C’est d’ailleurs pour son coté piquant qu’il tient son nom.

G: Cette note répétée inlassablement donnant une sensation de piqure... comme un cactus.

Et quelle est l’histoire derrière ‘Correspondance Anonyme’ ?

G: C'est un de nos premiers morceaux qui nous a donné beaucoup de mal. Il n’était pas près lors de l’enregistrement de la démo, viré lors de l’enregistrement de S.Abran faute de place sur le vinyle.

J: Il nous manquait un titre sur Iccopoc et c’est là que ‘Correspondance Anonyme’ a refait surface. Ce qui est surprenant c’est que beaucoup de gens aiment ce titre. Sébastien, notre ingé son, nous confiait en sortie de studio que ce titre était sont préféré.  Antoine, notre nouveau batteur, a lui aussi exprimé l’envie de le jouer. Du coup, on envisage de l’intégrer au setlist.

B: Pour ce qui est de son petit nom, j’avais songé à l’histoire saugrenue d’une personne se mettant à écrire des lettres à des inconnu(e)s et ce juste pour le plaisir d’entretenir des relations avec des personnes en toute simplicité et sans arrière-pensée. Une correspondance anonyme donc puisque les personnes dans mon histoire ne se rencontrent jamais. Ces échanges sont juste là pour ce qu’ils sont…des échanges et du partage avec ces bons et ces mauvais côtés.

Pourquoi les deux interludes que sont ‘Clmt Seg7’ et’Clmt Seg5’ étaient-ils nécessaires ?

J: On a juste voulu refaire ce que nous avions déjà fait sur l’album précédent à savoir, intégrer des pauses musicales.

B: Et le format vinyle permet une symétrie intéressante dans la tracklist. 

Placé en toute fin d’album, ‘Bird Color Inside’ laisse la place à une instrumentation encore plus riche (trompette, cordes…), est-ce le possible futur de CLIMAT ?

J: On s’est avant tout fait plaisir. Sarah (violon/ alto) et Elodie (trompette) sont des amies avec qui nous voulions travailler et ce titre était une bonne occasion de le faire. De là à dire qu’il s’agit du futur de CLIMAT, je ne pense pas.

L’artwork d’un album dit souvent beaucoup de choses sur la musique d’un groupe. Parlez-nous de vos choix pour cette pochette très botanico-futuriste ?

B: Je me suis occupé du visuel. Au départ, l’idée était d’avoir un artwork plus clair et plus coloré que son prédécesseur. Jouer avec les contrastes, on aime bien. Je voulais surtout un coté montage improbable dans la mise en scène des différents éléments en lien avec la faune et la flore. A l’image de cet album qui est constitué de morceaux choisis, la cohérence de tout cela est arrivée au fur et à mesure. Il n’y avait pas d’intention particulière de base avec un sens profond c’est in fine que cela s’est révélé à nous. Faire les choses avec innocence sans trop savoir où tout cela va aboutir est vraiment existant et  donne toute liberté à la création. Ce n’est qu’après que l’on prend conscience de ce qui s’est produit. Tout comme le titre de l’album, qui a donné naissance à ce syngnathidé hybride qui trouve sa source dans un imaginaire proche de Lewis Carroll, l’enfance, l’innocence, l’absurde. Tout cela aboutit aussi à la mise en image de la quasi-totalité des titres. Le support vinyle gatefold, nous a permis de nous éclater visuellement.

N’est-ce pas trop relou d’avoir souvent des chroniques de vos albums sur le thème de la météo ?

G: Oui et non. Ça dépend de la température !

J: CLIMAT est un groupe qui ne se prend pas trop au sérieux. L’association CLIMAT/météo, est devenue une sorte de blague potache qui se répète, un peu comme Bill Murray en monsieur météo dans Un Jour Sans Fin. Dernièrement, durant un direct sur Radio Alpa, un chroniqueur a débuté son interview avec le morceau ‘It’s raining men. On était morts de rire !

Quelles sont vos relations avec le label Syncope ?

J: Guillaume et moi sommes respectivement Président et Trésorier de l’association Syncope Management et siégeons au Conseil d’Administration aux côtés de Ben et de deux autres personnes. Syncope est une asso fondée il y a 15 ans par Mathieu Marée et participe comme elle peut au développement des musiques actuelles en Sarthe. Syncope se fait notre relais en termes de booking auprès des salles subventionnées et d’autres structures de diffusion.

B: L’association intervient également auprès de CD1D et Believe Digital pour la distribution de nos disques. Les locaux situés à Allonnes sont aussi notre lieu de répétitions et d’enregistrements.

Et avec la scène mancelle ?

B : Le Mans est une ville de taille moyenne donc la plupart des musiciens se connaissent et il y a tout de même pléthore de groupes intéressants qui existent et qui sont actifs. Chacun a sa démarche artistique et des niveaux de développement différents. Ce qui fait que chaque groupe a sa patte, il n’y a pas un groupe qui se ressemble et c’est vraiment cool de faire partie de cette émulsion culturelle. Ce développement de la scène mancelle depuis une dizaine d’années tient aussi du fait des associations activistes, peu ou voire pas du tout aidé des pouvoirs publics. Il y a un vrai fond militant pour la culture au Mans.

Vos projets pour 2015 ?

J: Aujourd’hui nous devons repenser notre musique avec Antoine, et de son côté, il faut qu’il trouve sa place dans le groupe. Il nous faut donc remettre sur pied le set avec Antoine et passer dès que possible à la composition. Et bien évidemment jouer live au maximum de nos possibilités. A suivre…

Antoine: Je suis pressé de m'exprimer en live car c'est là que je suis le mieux. Je suis content de mon intégration dans le groupe car je suis assez libre d'apporter ma touche personnelle malgré les contraintes qu'offre le travail de morceaux déjà écrits.... Le futur de CLIMAT sera également influencé par mon arrivée car je viens d'univers très éloignés du post rock et du metal... mais par conséquent on pourra en tirer un certain avantage pour les prochaines créations.

Un très grand merci à Ben, Julien, Guillaume, Antoine et Lucie

 

 


                          TURBO PANDA

Positive Rock Force

Que dit-on de la patience ? Qu’elle est la vertu des projets les plus accomplis ? TURBO PANDA aura pris son temps. Après deux années d’existence, le trio manceau sort un premier EP aussi épatant sur le fond que sur la forme. En proposant quatre titres d’une énergie et d’une émotion folles, TURBO PANDA affirme surtout un goût prononcé pour des compositions de qualité ; savoir-faire oblige. Dès l'entame, avec un ‘Pure’ emmené par une batterie survoltée, l’auditeur peut capter toute la puissance d’un rock dynamique et positif. En mode punk rock mélodique GTI, ‘I Don’t Trust You Anymore’ assume parfaitement son statut de single accrocheur. A siffler partout et tout le temps. Face B, les notes de basse de ‘Dead Zone’ vous filent d’emblée des frissons. Guitare et chant envoient le morceau vers ces contrées ‘emo’ que les groupes de Washington D.C et d’ailleurs ont eu le secret de nous faire partager il y a quelques années. Le conclusif ‘Kill Me Now’ enfonce magnifiquement le clou en ralentissant certes le tempo mais en appuyant bien sur les zones sensibles. Chose est sûre, la musique des TURBO PANDA peut aisément se targuer d’une générosité instinctive et d’une intelligence humble, honnête et efficace. Dans un esprit DIY qui ne cède rien à l’amateurisme ni aux approximations (la très belle conception graphique signée La Machine Folle > http://www.lamachinefolle.com/ ne nous contredira pas), cet EP de TURBO PANDA est d’une classe réjouissante annonciatrice de bien bonnes choses à venir. Fan depuis le tout début, I AM A LUNGFISH SONG ne pouvait pas ne pas aller à la rencontre des trois membres pour qu’ils nous expliquent le pourquoi du comment.
 (chRisA – déc2014) (Photos : Thomas Brousmiche)
Pour écouter et acquérir ce disque > http://turbopanda.bandcamp.com/


Basse, batterie, guitare et chant d’accord mais qu’est-ce que c’est vraiment TURBO PANDA ?

Dimitri (guitare/chant) : C'est la rencontre de trois « cartes du monde ». En fait, chacun de nous est fait ou est fabriqué par ses influences, ses goûts, et sa manière de percevoir et d'entendre ce que produit l'autre. Cela influence la manière dont on va aborder notre propre instrument. C'est un jeu de réponses assez illimité et assez excitant. Quand on compose, on ne sait pas ce qui va se produire, mais on sait qu'il va se produire quelque chose dans la mesure où on n'attend rien. C'est un peu un jeu de hasard où la surprise du fruit de la rencontre est à chaque fois renouvelé.

Le choix du nom ?

D : Trouvé en 10 secondes dans le studio de répétition. Ça ne signifie rien d'autre que la conjonction de quatre syllabes ! Puissant non ?

Arnaud (batterie) : La marque de ma cymbale ride est Turbo Meteor. Le mot « Turbo » nous plaisait bien et l’association antagoniste avec l’image du panda aussi.

Quel est votre background ? En quoi vos multiples expériences vous ont-elles amenés à monter ce groupe et à produire cette musique-là plutôt qu’une autre ?

D : En fait, Arnaud et Sylvain sont des gars très éclectiques dans leur genre. Arnaud a joué dans des groupes hardcore-punk, en passant par la harsh noise, la free music et la musique improvisée. Sylvain a participé à des projets influencés par le post rock, le garage et le dub. Quant à moi, j'ai en majorité joué dans des formations punk-hardcore, mélodique, indie. Notre musique s'est fabriquée à la croisée de ces différentes trajectoires.

A : La musique est issue de la rencontre. Nous n’avons rien prémédité ni décidé d’un style. C’est simplement ce qui ressort quand nous jouons ensemble.

Quels esprits (ce mot est plus subtil que le mot ‘influences’) traversent votre musique ?

D: Le « Do It Yourself » des années 90, cette idée que ce que tu crées tu ne le dois qu'à ton désir et pas à celui d'un autre. L'idée de produire quelque chose avec le vœu d'en vivre ou d'en retirer un profit financier n'est pas envisagée. En fait, on ne pense pas que la création soit une marchandise. Créer quelque chose dans l'idée qu'il remplisse ton estomac fait que tu ne peux plus être sincère et authentique dans ton propos artistique. Il faut que tu fasses pareil ou mieux que ce que tu as créé...commence alors le processus de production...manufacturée. Il n'y a plus de recherche libre et désintéressée qui laisse libre court au hasard, à l'expérimentation car tu as déjà une idée du produit fini dans ce qu'il doit ou ne pas être.

: Réaliser ce dont on a envie parce que c’est juste pour soi. Créer avec ce que l’on est avec nos moyens disponibles. Prendre du plaisir et donner ce qu’on peut.

Vos compositions évoquent l’indie-rock des années 90 ? Quelle est la part de nostalgie dans votre musique ?

D : Elle dépasse la prise de conscience en fait ! On est fabriqué par les années 90, c'était notre âge d'or ! C'est inscrit dans notre corps, on ne pense pas à faire de la musique en lien avec ces années, elle apparaît bien malgré nous. C'est une digestion qui s'est faite au fil du temps et qui s'entend. Ce sont des réglages d'amplis, des manières de poser les accords, de glisser les notes, de laisser courir des sons, de régler les peaux de batterie, de frapper...de bouger dans l'espace. Nous ne sommes pas formés de manière classique pour jouer de la musique, on la crée dans l'instant du son émis et dans le mouvement. Donc on ne parlera pas de nostalgie mais de manière d’être.

A : Pour ma part, je ne sais pas ce que veut dire « indie-rock ». Ca semble signifier des choses à certains alors pourquoi pas. Ca me gêne peut-être plus de voir l’étiquette « années 90 » qui nous serait accolée. J’ai bien aimé la récente qualification nous concernant de « emo punk » par Mowno. Nous ne sommes ni passéistes ni nostalgiques et nous cataloguer par une décade ne peut que nous enfermer. Oui, nous nous sommes construits dans ces années-là et des groupes, des concerts nous ont particulièrement marqués parce qu’ils étaient bons. Nous continuons à écouter certains de ces groupes parce que leurs disques sont bons. Ca s’arrête à ca.

Sylvain (basse) : Pas de nostalgie, juste ce qui s'impose naturellement. A partir du moment où tu joues du rock à trois avec seulement deux effets sur ta pédale (clair/disto), il est évident que cela peut rappeler de fameuses formations de l'époque ... BON JOVI par exemple non ?

Quels sont les adjectifs que vous utiliseriez pour décrire votre musique ?

D : Emotionnelle, instantanée, brute, puissante, honnête, authentique.

Aux émotions et à l’énergie que dégage votre musique, vous semblez aussi mettre un peu d’humour dans ce que vous faites, en témoigne votre clip pour ‘I Don’t Trust You Anymore’… Y a-t-il cette volonté de ne pas ‘se prendre la tête’ ?

D : Alors peut-être pas « ne pas se prendre la tête », là je pense à Arnaud qui a pris certes beaucoup de plaisir à réaliser le clip. En fait, on aime plus jouer le décalage. C'est la concordance des rythmes qui compte, les images ne montrent qu'un mouvement circulaire qui rappelle le mouvement perpétuel, l'idée du « toujours la même chose », la duplication.

: Oui, mais ça ne nous empêche pas de faire les choses sérieusement. Déjà, si nous jouons ensemble, c’est dans une optique de plaisir et par passion musicale. Au sujet du clip, le décalage nous amuse. Nous ne sommes pas du tout intéressés par les voitures. Or quand tu cliques « Turbo Panda » sur YouTube, tu ne tombes que sur des vidéos de bagnoles. Le clip a été construit à partir de films Super 8 tournés par mon père. Tu remarqueras que le mouvement accéléré dû à la vitesse de prises de vue de la caméra Super 8 génère un côté un peu ridicule et que les accidents sont sans gravité aucune. Ce n’est pas une apologie de la voiture ou de la vitesse. Ca collait juste bien avec le tempo du morceau. Et puis le point final, créé image par image avec des jouets de ma fille, vise à clore la prise de recul par rapport au thème utilisé pour le clip.

                                  

Des tous débuts de TURBO PANDA jusqu’à aujourd’hui quelle évolution avez-vous connue ? Saviez-vous où vous vouliez mener ce groupe ?

: L'évolution est pour nous une progression. On a progressé dans la manière de jouer ensemble, de nous écouter, dans le fait qu'on se connaît mieux. On a encore plus la conviction que ce qui peut advenir de notre rencontre va nous surprendre, comment et quand on n'en sait rien ! C'est cela qui est excitant !

A quel moment précis avez-vous senti que la mayonnaise commençait à prendre ?

D : Assez rapidement, lorsqu'on a rencontré Sylvain au SILO, rien qu'en échangeant quelques mots on savait Arnaud et moi qu'on avait fait LA rencontre ! Le reste n'était que confirmation. La musique c'est vraiment une histoire de rencontres et pas de niveau musical !

A : En 25 ans, TURBO PANDA, si l’on ne se trompe pas dans nos calculs, le 7ème groupe que Dimitri et moi faisons ensemble. Donc a priori on se connaît bien. Quand on compose, ça va assez vite et on se comprend plutôt bien. On avait fait la connaissance de Sylvain lors d’un concert associant une de nos formations et un de ses groupes, ORLOFF, qui était très bon et n’aurait pas dépareillé chez Amphetamine Reptile. Dès qu’on a commencé à jouer avec Sylvain, on a fait « wow ». Comme dit Dimitri, c’est une super rencontre autant humaine que musicale.

S : Pour ma part, j'avais déjà croisé les gars sur d'autres projets et lorsqu'ils m'ont invité à les rejoindre pour une répétition improvisée, j'y suis allé les yeux fermés car je pressentais beaucoup de références communes et un enthousiasme contagieux. La mayonnaise a pris presque instantanément, je ne sais pas ... c'était comme une évidence.

Deux ans après votre formation, cet EP n’est que votre première sortie officielle, le processus de maturation fait-il partie intégrante de votre musique ?

: Bien sûr, on a évolué tant dans notre composition que dans nos attentes en terme de réalisation d'un projet de disque. Pour dire les choses, on voulait enregistrer avec quelqu'un qu'on ne connaissait pas ou peu afin que le projet soit vraiment le produit de rencontres. Et puis nous avons déjà enregistré avec des gens qu'on connaissait et le fait qu'on se connaissait trop ne permettait pas d'envisager la musique de manière plus objective et plus créative. Lorsque Nicolas Bazire nous a enregistrés, on a très vite senti que la distance relationnelle nous plaçait dans un respect mutuel. Quand on se connaît peu on adopte une certaine distance, on prend plus soin de comprendre ce que l'autre veut ou ne veut pas. Nicolas a eu cette intelligence et cette capacité d'écoute qui ont fait de lui, à ce moment, le quatrième membre du groupe.

A: Pour moi, le travail avec Nicolas Bazire a été un peu différent car on se connaît assez bien pour avoir joué ensemble dans HIPPIES OF TODAY. Je sais très bien ses grandes qualités de musicien, sa grosse culture et son expérience musicale pour avoir eu envie de proposer aux gars qu’il nous enregistre au Swan Sound studio dans le Calvados. Et Nicolas a été excellent, tant dans sa manière d’être vis-à-vis de nous que dans les prises de son.

Former un groupe la quarantaine passée, quels sont les écueils importants à éviter, quels sont les objectifs secrètement désirés et les exigences à atteindre?

D : Si on a mis des masques sur les photos ce n'était pas pour rien ! (rires) Pourquoi tu rappelles notre âge ? D'autant que Sylvain est un jeune trentenaire ! Ah ! Ah ! Sérieusement, avec un peu d'expérience on a appris que l'excès de confiance dessert la création et la prestation scénique, que penser sa musique avant de la faire éloigne de la sincérité et de l'authenticité, que l'ambition d’être reconnu à travers la musique est un mirage qui a vu mourir beaucoup de projets. Avoir pour ambition de croire en la rencontre de musiciens, sans rien attendre de plus est déjà un projet bien complet et plus réaliste...et porteur de plaisirs inattendus ! Et puis quant au « succès », à la « reconnaissance », si la composition est bonne, le propos est généreux, ça fonctionne. Ce n'est pas la communication seule qui fait que ta musique plaît mais ce que tu y as mis dedans !

: En fait, jouer dans un groupe est dans la continuité de ce que nous faisons depuis 25 ans. Nous n’avons jamais arrêté de jouer. Nous aimons ça. Ca fait partie de nos vies, de notre équilibre personnel. La question de la quarantaine ne s’est pas à un seul moment posée. Je crois que nous n’évitons pas plus certains écueils, nous sommes toujours naïfs… Nous nous sommes faits bien couillonnés par des « amis qui te font la bise ». Mais nous avons la chance d’avoir reçu des soutiens de la part de gens très chouettes, comme toi, Matthieu de Mowno, Marco Porcher, Nicolas Bazire, Thomas Brousmiche. Pour finir de te répondre, je ne souhaite que continuer à prendre du plaisir à jouer avec les gars, sortir des disques comme notre EP, si possible partager notre musique avec qui le souhaite en concert ou autres.

S : Merde, j'ai dépassé la quarantaine alors ? (rires) Honnêtement, même si quasiment dix années nous séparent, je retrouve un enthousiasme et un amour de la composition intactes chez mes deux compères. De plus, avec l'âge et l'expérience, on apprend à retenir l'essentiel et à améliorer sa technique donc le meilleur est à venir !

Qu’est-ce que chacun d’entre vous apporte respectivement au groupe ?

D : Arnaud apporte une formidable énergie à la batterie, il est très sensitif et sensible, son instrument est un véritable prolongement de lui-même. Sa frappe est accompagnée de tout son corps, les mouvements doivent être naturels pour qu’ils soient justes. Il est plus attentif à ce que son corps lui dit que la somme des sons qu’il produit en frappant les peaux ou les cymbales. Il a une écoute des autres instruments très fine et est sensible à la portée émotionnelle d’une mélodie ou d’un rythme. C’est une vraie personnalité…qui me touche beaucoup. Sylvain est très généreux, il apporte sa modestie qui  lui permet de toujours se dépasser dans ce qu’il propose. Il a une formidable capacité d’écoute et aime la recherche du meilleur de ce qu’il peut apporter. Il fait lui aussi corps avec sa Fender jazz bass, il aime les sons ronds mais aussi incisifs. Il est très précis dans sa spontanéité, il est très présent dans ce qui se joue dans l’ici et maintenant. Et puis quel enthousiasme !

Quant à moi, je pense apporter une teinte émotionnelle tant dans mon jeu de guitare que dans la voix. J’essaye, tout au plus, et puis je suis habité par l’énergie brute, sans fioritures, je n’aime pas le verbiage, les solos emphatiques (je n’en ai techniquement pas les moyens !), les lignes qui n‘en finissent pas,…Je suis plus sensible à l’illustration en fait, mon jeu de guitare est très simple, voire simpliste, mais je pense que l’essentiel est posé. Comme Arnaud et Sylvain, je suis sensible à l’histoire qui se raconte et lorsque je ne sens pas la fluidité du propos c’est qu’on s’éloigne de l’ambiance qui s’est dégagé dès les premiers instants de la composition improvisée. Notre musique s’écrit à trois, en jouant.

A : Wow... Je ne peux rajouter qu’effectivement, chacun de nous participe au processus de création. Chaque morceau comporte les apports de chacun. Parfois un morceau se crée à partir d’un riff de basse, une mélodie de guitare, un plan de batterie. La musique de TURBO PANDA est construite à partir de la rencontre de nous trois, avec beaucoup de réflexions et d’échanges.

S : De par leur longue expérience musicale, les garçons apportent une envie d'aller à l'essentiel tout en cherchant encore à se surprendre. Dim a un jeu plein de feeling agrémenté d'un son extraordinairement incisif. Il n'a pas de codes préétablis et prend un malin plaisir à jouer sur le fil de la dissonance comme les groupes qu'il apprécie.  Arnaud est en perpétuelle réflexion sur son jeu et la manière dont il pourrait s'y prendre pour le faire évoluer. Il ne tombe jamais dans la facilité et cherche en permanence à se provoquer pour tirer le meilleur de ce qu'il peut faire. Leurs exigences combinées m'ont appris à prendre davantage de risques et à les assumer.

Jouer dans un groupe est une expérience collective et humaine très forte. Qu’avez-vous découvert chez l’autre ?

D : Avec Arnaud, cela fait 25 ans qu’on se connaît et qu’on a joué ensemble dans des formations différentes, et il me surprend toujours par ses idées, par sa capacité à faire évoluer son jeu. C’est incroyable d’en découvrir toujours de quelqu’un qu’on pense parfaitement connaître ! Quelle chance j’ai eue de le rencontrer ! Et puis Sylvain, cela fait peu de temps qu’on s’est rencontré et j’ai découvert quelqu’un que je connaissais déjà mais dont je ne connaissais pas le visage ! Un peu comme si il était déjà présent dans mon cœur, sans savoir son identité, une évidence. De plus, je sais qu’il a le goût de la surprise et du hasard dans les relations et dans la musique, il adore découvrir, c’est une promesse d’aventure très excitante ! Cet ami m’a fait rencontrer Sylvain !

: Dans TURBO PANDA, l’écoute et le respect.

S : Je vis actuellement mon expérience de groupe la plus aboutie. Le fait d'être en formation réduite permet à la parole de mieux circuler et à chacun de s'impliquer dans le processus créatif pour faire avancer le projet. Chez nous, chaque décision est prise à l'unanimité et nous sommes très à l'écoute les uns des autres. Cette aventure s'est transformée au fil des mois en une belle histoire d'amitié ce qui rend la chose encore plus forte.

Parlez-nous de l’enregistrement de cet EP ? Comment s’est opérée la sélection des quatre titres ?  En quoi vouliez-vous qu’ils soient représentatifs de TURBO PANDA ?

D : En fait, on a sélectionné ceux qui étaient les plus représentatifs et les plus aboutis de nos dernières compositions. Ceux qui nous semblaient raconter une histoire et qu’on était fiers de défendre. Je pense qu’on a senti dans notre corps ceux qui nous engageaient émotionnellement et qu’on a senti le potentiel de développement à l’enregistrement. On a été unanimes sur le choix de cinq morceaux. Et puis, lors de l’enregistrement il s’est avéré qu’un morceau n’avait pas l’épaisseur des quatre autres, il a été écarté du EP… assez naturellement.

Quels sont les ingrédients indispensables pour qu’un enregistrement se passe bien ?

Dimitri : Du travail en amont, pas mal de répétitions pour faire corps avec les morceaux afin que lors de l’enregistrement on se détache de nos instruments et de la technique pour être présents à l’émotion, à l’essence et à l’énergie de la composition. Cette rigueur de travail nous a permis de nous rapprocher, d’évacuer tous les doutes quant à nos imprécisions. Nous connaissons parfaitement ce que chacun joue et pourquoi il le joue de telle ou telle manière. Nous sommes assez directs les uns avec les autres, il n’y a pas de problème d’égos je pense. Nous sommes au service du collectif, c’est un contrat moral qui n’a pas eu à se dire mais il est toujours présent dans nos échanges et nos débats.

A : il nous faut aussi être en confiance avec la personne qui nous enregistre.

Quel son recherchiez-vous ?

D : Le plus fidèle à celui de nos instruments. La place à l’acoustique a été essentielle, Nicolas l’a très bien compris, il a placé des micros d’ambiance dans la salle de prise et dans la cuisine. Il était sensible aux résonnances naturelles, aux réverbérations, dans toute la maison, de notre son pour les réinjecter dans l’enregistrement. J’ai été très sensible à sa question lors du réglage de mon son de guitare, il m’a demandé : « Est ce que tu reconnais ta guitare ? ». Rien que de me poser cette question montrait qu’il avait tout compris de notre demande, nous ne voulions pas d’effets sur nos instruments, juste le son brut et acoustique. Et il l’a fait.

A: Au départ, on avait demandé à Nicolas un son de batterie similaire à celui de l’album de ARAB ON RADAR enregistré par Bob Weston. Puis on avait l’idée d’un mix proche de celui de l’album The Argument de FUGAZI, dont nous sommes de très très gros fans. Avec Guillaume Doussaud, ils nous ont proposé un mix et un mastering qui correspondaient à ce qu’ils entendaient dans notre musique. Et nous sommes ravis du résultat.

Vous avez apporté beaucoup de soin à l’objet physique qu’est votre disque. Parlez-nous de sa conception ?

D : C’est encore une fois une histoire de rencontre ! A l’origine il faut savoir qu’Arnaud est super fan de l’esthétique et du son vinyle, c’est un très grand plaisir pour lui d’éditer. Il l’a fait précédemment avec son label (Ataxie disques). Il est très sensible au visuel, aux choix des matières. Il a un rapport très tactile avec le disque…et cette passion il la partage avec Sylvain. Et Sylvain, quant à lui, a un pote graphiste, Marco Porcher, qui travaille à la Machine Folle et qui est très créatif et original dans son genre. On s’est rencontré, il nous a parlé de l’esprit de La Machine Folle, on a adhéré direct à l’idée de collaborer ensemble pour faire naître ce disque.

: La Machine Folle est un collectif, disons, pluridisciplinaire. Ils touchent à différents modes de création, dont des livres, le tout fait main, en petite quantité, dans une idée de gestion raisonnée. C’est très proche de ce que je faisais avec Ataxie disques. Leur mode de fonctionnement et leurs intérêts pour des expressions artistiques variées nous ont plu de suite. C’est très enthousiasmant pour nous d’avoir préparé le disque ensemble.

D : Et donc on a laissé carte blanche à Marco pour réaliser le visuel…il nous a scotchés ! Il a compris l’esprit de notre musique, de notre démarche musicale, qui dépasse le produit au profit de l’objet artistique.  Cet objet est bien le fruit d’une vraie rencontre, d’un engagement mutuel qui dépasse les intérêts et profits individuels.

Vous semblez avoir pas mal de difficultés pour vous produire live ? Comment expliquez-vous cette situation ?

D : C’est compliqué, eu égard à nos emplois du temps respectifs, de consacrer le temps nécessaire pour promouvoir et démarcher pour nous produire en concert. Et puis il est de plus en plus difficile de trouver des lieux pour jouer, il faut avoir du réseau. On privilégie le « jumelage » avec d’autres groupes. On les fait jouer au Mans et eux nous proposent un lieu dans leur ville. Ca ne marche pas à chaque fois, la promesse de l’échange n’a pas toujours été respectée par certains groupes ! Et puis je suis convaincu que lorsque ce que tu joues est bon les lieux de concert te proposent des dates… si tu as fait le nécessaire pour communiquer ce que tu fais ! Bien sûr !

A : Alors notre musique ne doit pas être très bonne, hé hé. Je ne sais pas, il y a peut-être une offre de groupes trop importante par rapport aux lieux possibles. Guy Picciotto disait qu’un groupe n’existe qu’à partir du moment où il joue en concert. Et il a bien raison. J’ai été frustré du peu de concerts qu’on a faits en pensant à cela et parce que nous ne souhaitons que partager notre musique. Je crois que je me suis fait une raison. C’est ainsi. Maintenant je me dis que quelques personnes auront vu notre clip, écouté quelques morceaux, c’est déjà chouette.

S : On ne va pas se mentir, le fait d'être un groupe originaire du Mans ne fait pas rêver. Cette ville continue de pâtir de sa proximité avec Angers et Nantes qui ont un solide passé musical et ont vu naître de glorieux projets rock. La cité mancelle ne manque pas de talents ! Hélas, trop de rillette colle encore à leurs Converses pour prendre le risque de les programmer mais ça commence à bouger.

Quels sont vos projets immédiats et à plus long terme ?

D : On va enregistrer au SILO une reprise du groupe UNDONE qui s’intitule « Our Silence Kills » pour une compilation en hommage au label STONEHENGE de Christophe Mora. C’est un projet qui nous tient à cœur car c’est une part importante de notre éthique que nous célébrons ! A plus long terme, on ne sait pas vraiment, on fait confiance au hasard de nos rencontres, tant à ce que nous allons composer qu’aux gens qu’on va rencontrer par l’intermédiaire de cet EP. J’aime l’idée selon laquelle ce que l’on fabrique nous échappe, voyage, fait sa route et nous fabrique en retour !

A : La proposition de Christophe est en soi un très beau projet. Nous nous sommes rencontrés il y a 20 ans et que Christophe nous invite pour célébrer son label est un vrai cadeau. Participer à sa compilation a beaucoup de sens pour nous.

Un immense merci à Arnaud, Dimitri, Sylvain, Marco et Thomas

 

 

THIERRY MURAT
Hemingway of life

Très attendue, l'adaptation du chef-d’œuvre d'Ernest Hemingway Le Vieil homme et la mer (Futuropolis) par THIERRY MURAT est un océan de merveilles qui vous fera larguer les amarres. Contemplatif et poétique à souhait, ce récit est indémodable, intemporel car il résume à lui seul l’Existence humaine. Cinq questions. Un entretien exclusif avec l’auteur pour aller plus loin. (chRisA - oct2014)

Qu’est-ce qui  vous a donné envie d’adapter tout particulièrement cette œuvre de Hemingway plutôt qu’un autre chef-d’œuvre de la littérature américaine ?
Thierry Murat
 : Parce que ce texte, je l'avais lu vers l'âge de 10 ans et je crois qu'il est fondateur pour moi. Pas uniquement d'un point de vue littéraire, mais fondateur au sens large, d'un point de vue existentiel. Ce récit, d'une puissance et d'une beauté bouleversante, est à la fois court et gigantesque. Une espèce de densité cosmique... comme dans ces coins reculés de l'univers que l'on appelle les trous noirs, où une cuillère à café de matière pèse 3 milliards de tonnes. Honnêtement, je ne crois pas que l'on puisse trouver dans la littérature contemporaine, un autre texte capable de porter toute la condition humaine dans toute sa force et sa fragilité et qui tienne comme ça dans le creux de la main, tranquillement, l'air de rien, sous les traits d'une "petite" partie de pêche. A part la Bible et l'Odyssée, franchement, je ne vois pas. Y a peut-être Construire un feu de Jack London.

Quelles étaient vos appréhensions en vous attaquant à ce monument littéraire ?
Elles étaient nombreuses. Bizarrement, après la période d'euphorie qui a succédé à la signature du contrat avec les ayants droits de la famille Hemingway et Futuropolis, il y a eu une sorte de période douloureuse de blocage. Le spectre d'Hemingway me terrorisait et rien ne sortait. Que dire de plus sur cette histoire, comment me l'approprier ? Une espèce de "à quoi bon" qui s'est installé insidieusement, pendant six mois, à peu près. Etrange car c'est quand-même moi qui ai choisi et me suis battu pour faire cette adaptation. Et puis une fois au pied du mur...plus rien. Je ne comprends toujours pas comment tout cela s'est débloqué. Ce qui est sûr c'est que j'ai arrêté de me poser les "mauvaises" questions. J'ai donc réussi à pondre les 30 premières pages d'une traite. Ce livre devait devenir le mien. J'avais peur de faire un "Belle et Sébastien" ou un "Croc-Blanc" version télévisée seventies. Parce que c'est quand même une histoire très simple à la base. Et pour faire émerger la dimension Homérique du récit, il faut envoyer du lourd, quelque chose de plus que ce que l'on fait dans un "classique illustré". Il faut devenir auteur, en fait...et dans l'ombre d'Hemingway, ce n’est pas facile de se dire ça. Passer le cap de la page 30, c'est à dire au moment où le vieux part seul sur sa petite barque dans l'obscurité du matin, eh bien, c'était parti pour moi aussi. Plus aucune question, plus aucun doute. Hemingway ne venait plus me réveiller la nuit pour me prendre la tête ou pour aller boire des mojitos dans je ne sais dans quel rade perdu de la Havane. J'étais seul à bord avec ce monument de la littérature et mes convictions.

Quelles ‘libertés’ avez-vous prises pour une telle aventure ?
Tu mets le mot "libertés" entre guillemets, c'est un peu un oxymore... Non ? Sur la couverture j'ai tenu à mettre "librement adapté" même si là, pour le coup, c'est un pléonasme. Pour moi, une bonne adaptation doit être libre. C'est dans ce sens que j'avais rédigé ma note d'intention pour la famille Hemingway. Afin que les choses soient claires. Je ne sais pas exactement comment ils ont perçu cela, mais ils ont donné leur accord aux éditions Futuropolis et m'ont donc indirectement offert la liberté que je souhaitais. Pour commencer, j'ai voulu trouver une nouvelle voix pour le narrateur. Un nouveau point de vue. Dans le roman original, c'est une narration classique, omnisciente. Pour mon adaptation, j'ai voulu une narration à la première personne. Une voix qui raconte. J'ai opté pour la voix du gamin. Et j'ai poussé le bouchon un peu plus loin : le gamin raconte à Hemingway en personne ce que le vieux lui a dit à son retour. J'aime beaucoup cette notion de transmission orale des histoires, comme dans la tradition du conte populaire. Voilà pour l'allure générale de ma version du récit. C'est une remise en forme assez importante qui m'a obligé à faire une réécriture totale et qui m'a permis par la suite plein d'autres petites libertés scénaristiques. Par exemple, dans le roman, le vieux dort dans un vrai lit, dans sa cabane. Moi j'ai préféré dessiner un hamac d'intérieur, comme dans les cabines des hommes d'équipage, sur les grands navires au long cours. Et puis lors de la première nuit du vieux sur la mer, j'ai voulu rendre la scène plus âpre et j'ai donc infligé une grosse averse au vieil homme (il ne pleut jamais dans le roman...). Ça m'a permis de l'enrouler dans une vieille couverture, j'aime bien l'attitude que ça lui donne, à la fois résigné et volontaire. Je trouve que le contraste entre cette première nuit un peu rude et la seconde, très douce et contemplative, est intéressant visuellement. Je me suis vraiment régaler aussi, à réécrire des dialogues. C'est amusant et touchant de faire parler un vieux, tout seul sur sa barque. Contrairement au roman, aucune pensée du vieux n’est écrite. Tout ce qui lui passe par la tête, il le dit haut et fort. Le texte off (la voix du gamin) ne raconte que les faits, mais pas ce qui se passe dans la tête du vieux. Ça change beaucoup de choses. Mon épilogue est aussi très différent du final du roman, dans la forme. Je me suis offert le luxe de dessiner Hemingway en train d'écrire, pour conclure. C'était très émouvant à faire. J'espère que l'émotion sera aussi au rendez-vous du côté des lecteurs.


En pénétrant à nouveau dans cette histoire qu’avez- vous encore découvert ?

Je ne crois pas avoir fait de nouvelles découvertes à proprement parler dans ce récit que je connaissais par cœur. Mais je pense avoir fait des découvertes sur mon travail et ma manière d'aborder la bande dessinée depuis 2010. Avec cette adaptation, j'ai vraiment pris conscience de toutes les choses que je faisais inconsciemment jusque-là sur les livres précédents, en termes de narration, de rapport texte-image, de silence visuel, de dessin, aussi. Maintenant je peux presque théoriser sur mon travail. C'est peut-être le début de la fin  ;-) Cette histoire, qui se déroule sur trois jours et trois nuits, m'a poussé à raconter au plus juste le temps qui passe. C'est toujours une obsession chez moi. Par exemple, l'utilisation des levers et des couchers de soleil de manière systématique et très schématique m'a fait prendre conscience de plein de choses assez abstraites jusque-là en termes de narration. On le sait, le rythme de lecture du lecteur de bande dessinée n'est pas maîtrisable par l'auteur. En bande dessinée, si on s'amuse à faire trop de pages muettes, très contemplatives, on prend le risque que certains lecteurs tournent les pages à fond la caisse, tout simplement parce qu'il n'y a rien à lire. Avec ce livre, je crois avoir trouvé quelques petites recettes pour pallier à cette problématique. J'ai eu récemment pas mal de retours en ce sens avec des lecteurs qui m'ont avoué avoir lu "mon" Vieil homme et la mer très lentement, malgré eux. Ils ont tenté de m'expliquer ça avec leurs ressentis. C'était très troublant. J'avais l'impression de les avoir hypnotisés, malgré moi. C'est vraiment chouette de se sentir parfois, un peu sorcier   ;-)

Imaginons : quelle(s) question(s) auriez-vous aimé poser à Hemingway concernant son livre ?

J'aurais aimé lui demander si ce livre est aussi important pour lui qu'il l'est pour l'histoire de la littérature. J'aurais aimé savoir s’il tient ce récit d'une personne en particulier, d'une anecdote glanée sur le port de Cojimar ou de La Havane. Il ne m'aurait sûrement pas éclairé sur ce point. Mais j'aurais bien aimé voir sa tête après lui avoir posé cette question. Et surtout, j'aurais bien aimé boire des mojitos avec lui.

Un très grand merci à Thierry Murat et aux Editions Futuropolis.




MARS RED SKY
Join the race

Les groupes heavy ne manquent pas en France. Sauf qu’ils sont plutôt assez rares lorsqu’il s’agit de faire quelque chose d’original. Emmené par l’ex-CALC Julien Pras, le trio bordelais propose depuis 2011 un heavy-rock d’une facture pleine d’esprit et de goût. D’abord les influences ici mettent en perspective une immense culture musicale. D’autre part, comme le démontre leur excellent deuxième album Stranded In Arcadia, nos trois hommes savent intelligemment ouvrir leurs riffs plombés au space rock progressif et psychédélique. Aussi, il ne faudrait surtout pas oublier le versant ‘pop’ de MARS RED SKY qui avec son chant aérien et harmonieux apporte une dimension particulièrement excitante. Bref, MARS RED SKY échappe avec brio aux clichés du genre. A chaque nouvelle production, le groupe assoit son empreinte sonore et gagne logiquement en notoriété. A la veille d’une grande tournée automnale, toutes ces raisons ne pouvaient que nous conduire à en savoir plus sur ce groupe brillant et attachant. (chRisA – sept2014)

J’ai assisté à un très bon concert ce soir au TERRA INCOGNITA et je vous en remercie. Qu’est-ce qu’est pour vous un bon concert ?

Mat (batterie): Ce qui fait la différence c’est quand les gens connaissent et attendent le groupe, là tout de suite, la communication est plus facile. Mais pour le cas de ce concert j'ai trouvé qu'une partie des gens nous connaissait et une autre nous découvrait et j'ai l'impression que la deuxième a été agréablement surprise, à en croire les retours. Mais l’essentiel c’est qu'on soit bien sur scène et que ça marche entre nous et heureusement c'est le cas (presque) à chaque fois.

Jimmy (basse) : De plus jouer vers 22H c’est en général un gage de bon concert sur un festival, pas tout le temps, mais souvent ! ;)

Dans quelles circonstances de live MARS RED SKY joue-t-il le mieux ?

Mat : Je préfère les clubs de taille moyenne (200/300 places). Quand on est en tournée avec une dizaine de dates derrière nous c'est là où ça joue le mieux je pense… Quand tu peux t'occuper que de l'interprétation et que tu peux lever les yeux et regarder les gens. Après il faut savoir s'adapter à toutes les situations et aussi aller chercher les gens quand c'est nécessaire. Parfois quand les conditions techniques sont un peu limites il faut pousser les murs pour agrandir les pièces. C'est pour ça qu'on part toujours avec Pierre notre ingé son qui suit le groupe depuis le début.

Jimmy : L’accueil des gens qui organisent comme du public a aussi une incidence, c’est toujours agréable de sentir que ton groupe est attendu et que les gens ont envie.

Julien (chant, guitare): En effet, quand 'on sent qu'on joue devant des gens qui sont là pour nous, ça crée tout de suite une situation confortable et propice pour plus nous lâcher. Rien que jeter un œil pour jauger l'ambiance et échanger un sourire avec quelqu'un en train de s'éclater, ça donne une bonne impulsion.

Vous avez l’habitude de jouer devant un public souvent hétéroclite. Devant lequel en particulier aimez-vous le plus jouer ? Et pour quelles raisons ?

Mat : Oui c'est sûr et c'est vraiment très agréable de voir des gens différents dans le public. Avec les metalleux, les gars sont toujours branchés musique et matos, ça mate les pédales au premier rang et ça me fait toujours halluciner de voir des gros nounours dans des T-shirts de WATAIN chanter les paroles de Julien avec leur copains et leurs canettes à la main ! Après j'espère pouvoir jouer devant des gens venant de milieux différents, c'est ce qui est fun !

Jimmy : Il peut y avoir de grosses surprises, nous avons été très bien accueillis par exemple sur les dates en support de DETROIT ou bien dans d’autres conditions devant certaines personnes « âgées ». La veille du TERRA INCOGNITA, nous avons joué dans un village dans le Gers et nous avons vendu quelques tee-shirts et un CD à des femmes d’âge mûr, pour ne pas dire des « petites vielles ». Aussi, je me souviens de cette femme de 65 ou 70 ans à Mariehamn sur une petite île entre la Finlande et la Suède qui pleurait pendant le concert à chaudes larmes car « ça lui rappelait sa jeunesse dans les années 70 ». Ca, mon pote, tu t’en souviens ! ;)

Je ne suis pas forcément amateur de vidéo-projections durant les concerts mais j’ai beaucoup aimé les vôtres. Il y avait une belle adéquation entre la musique et l’image. Que cherchez-vous à offrir au public ? En quoi la vidéo-projection est-elle importante pour votre set ?

Jimmy : A la base, nous avons voulu mettre des vidéos pour pallier à certains côtés un peu statiques (on dira plutôt ‘shoegaze’ d’ailleurs) de notre jeu de scène. Nous avons ensuite mis ces vidéos sur YouTube et on s’est rendu compte que ça plaisait beaucoup et qu’elles faisaient partie de l’univers du groupe finalement. Donc on a plaisir à les montrer quand cela est possible, une part de notre musique est relativement ‘contemplative’, cela s’y prête donc bien.

Je trouve qu’il y a un côté cinématographique dans votre musique, qu’elle pourrait être les bandes sons de films anciens, bizarres… Le cinéma a-t-il une quelconque influence sur ce que vous écrivez ? Comment concevez-vous ces films qui vous servent aussi de vidéos officielles ?

Jimmy : L’aspect cinématique de notre musique n’est pas forcément dû à une influence forte du cinéma sur notre musique, cette impression est juste renforcée par les vidéos, les pochettes qui peuvent parfois contenir quelques références. Nous avons déjà fait une ‘création’ mêlant pas mal de choses comme de la musique acousmatique / concrète avec une compositrice amie à nous et de la vidéo à l’occasion de la release party de notre dernier album. Cela s’appelle ‘ Into The Mars Red Sound’ et c’est facilement trouvable sur YouTube. Nous avons trouvé assez vite une petite recette qui permet d’illustrer modestement nos titres, c’est rapide, ça ne coûte rien, nous aimerions bien travailler sur un projet de clip un peu plus ambitieux…

Julien: Je crois qu'on est tous assez cinéphiles, Jimmy est modeste car il a une très bonne culture cinématographique. On est très sensible à la musique, à l'image, principalement les musiques de film, même si je ne pourrais pas citer beaucoup de noms de compositeurs (Danny Elfman, Badallamenti...). Ça doit remonter à l'enfance, Les Cités d'or, Il était une fois l'homme, tous ces trucs destinés aux enfants avec des musiques très fortes pour des gamins. J'avais pris une grosse claque en regardant il Etait Une Fois dans l'Ouest avec la musique de Morricone quand j'avais 8 ou 9 ans. Un film, ou même un pauvre téléfilm peut être complètement inintéressant. Si la musique est bien, le simple mélange de celle-ci avec les images va m'émouvoir. Je crois qu'on est des éponges à ce niveau. Par exemple, quand je travaille pour mes projets perso (ou des ébauches pour le groupe) je sens quand telle ou telle atmosphère m'emmène dans un endroit qu'il me semble connaître, sans pouvoir exactement le définir précisément. On voit des couleurs, de vagues images, du mouvement...

Stranded in Arcadia est un album très réussi ? Dans quel état d’esprit a-t-il été composé ?

Mat : Il a été composé de la manière la plus naturelle qui soit. On s'est retrouvé plusieurs fois pour des répètes en début d'année 2013 dans des locaux à Bordeaux où on fait tourner des riffs, des plans que chacun avait plus ou moins préparés à l'avance et on passe tout ça dans notre moulinette. A peu près comme tous les groupes de la terre je pense. Après, un deuxième album n'est jamais évident, surtout après un premier qui a rencontré un certain succès. En ce qui me concerne, étant un nouveau membre, il y avait une petite pression, mais plutôt positive en fait. On avait envie de sortir de chouettes morceaux, de se faire plaisir et surtout de ne pas répéter le premier album.

Julien: On n'a pas de recette précise, mais on sentait bien quand on tenait une base qui sonnait comme un potentiel bon morceau pour MARS RED SKY. Que ce soit né d'un jam ou d'une base couplet/refrain fait à la maison.

Il me semble que vous savez mieux explorer les espaces et que vous savez mieux tirer profit du potentiel des chansons. Votre avis là-dessus ?

Julien: On a pu avancer sur des structures plus ambitieuses sur ce deuxième album, des atmosphères plus variées du fait de nos expériences passées, de nos autres projets, et bien sûr du fait de l'arrivée de Mat. Auparavant on se limitait consciemment à des choses très simples. Certains titres tournaient autour de deux, trois notes, je n'osais pas trop ajouter de chœurs de peur de trop se rapprocher de CALC (mon groupe principal à l'époque). Idem pour les compositions; un peu moins complexes et arrangées, volontairement réduites à l'essentiel. On se focalisait surtout sur le son lourd, massif, contrastant avec le chant aérien, un jeu très laid-back, très lent, en jouant beaucoup sur les changements de tempo (ce que l'on continue à faire d'ailleurs, ce sont des éléments essentiels de notre musique). Or quand Mat nous a rejoints, on s'était un peu lassés de cette routine (au début on avait même, pour déconner, établi un ‘dogme’...). On a commencé à composer très vite ensemble, et on a pris plaisir à développer, essayer des choses. On a aussi ajouté pas mal de chœurs ce coup-ci. On arrive à se comprendre facilement tous les trois, on peut tenter d'aller dans telle ou telle direction, revenir en arrière, prendre un autre chemin... Jimmy aussi amène des morceaux comme pour ‘Holy Mondays’, bref on essaie un peu tout en général. 

Qu’êtes-vous en mesure de mieux maîtriser maintenant ?

Mat : On bosse maintenant sur le live, sur les enchaînements de morceaux, comment essayer de faire en sorte que les gens ne puissent pas aller pisser ou commander une bière entre les titres, quand on s'accorde… Plus sérieusement on essaie de penser le concert plus dans une globalité qu'une succession de chansons. On va tester des nouveaux trucs début septembre pour la tournée d'automne en Europe…

Comment évaluez-vous votre marche de progression ?

Julien: Musicalement, nos disques sont différents et on a sûrement un peu progressé d'un point de vue technique, mais on a surtout évolué, muté. Je suis très content des deux albums (et du EP Be My Guide), et je suis content de la direction qu'on a prise et de l'évolution qui est déjà en marche pour le prochain album. Je pense qu'on a un sacré potentiel. On ne peut pas savoir comment on va exactement l'exploiter mais c'est cette inconnue qui est excitante et inspirante.

Qu’est-ce que Mat a pu apporter sur ce nouvel album ?

Julien: Ses parties sont consciencieusement écrites et remarquablement jouées, il crée des patterns très mélodiques. J'adore le son et le jeu de batterie sur l'album. Quand Benoît est parti en nous encourageant à continuer, il n'était plus très motivé et surtout il craignait la direction qu'on commençait à prendre. Par exemple il n'était pas très fan de ‘Seen A Ghost’, un morceau plus ambitieux avec pas mal de changements d'atmosphères dans le même morceau, de dynamique, de chœurs... C'était pour moi un de mes préférés, alors quand Mat m'a dit qu'il l'aimait particulièrement, ça m'a tout de suite rassuré. On a très vite eu une bonne entente tous les trois, et la mise en place des morceaux de l'album s'est faite de façon très fluide, tout le monde avait plein d'idées, on s'est fait plaisir. D'ailleurs, il a également amené la base de l'instrumental ‘Arcadia’, le pattern de batterie et le riff de base.

Quelle est votre autocritique sur Stranded in Arcadia ? Points positifs et négatifs compris ?

Mat : Je suis très fier de cet album, il a été fait dans des conditions tellement dingues ! Je m'en souviendrai toute ma vie. Si c'était à refaire je ne changerais absolument rien.

Julien: Vu la façon dont il a été fait, et surtout finalisé (complètement dans le speed, par échange de fichiers Brésil / France, alors que de mon côté j'étais en train d'enregistrer un groupe chez moi!!), c'est en effet hyper satisfaisant. J'en suis très fier aussi. J'ai quelques petits regrets, des détails que j'aurais aimé qu'on corrige, des choses qu'on n’a pas eu le temps de faire, mais finalement c'est toujours le cas. Donc globalement pour moi c'est une réussite.

Qu’est-ce que ‘Arcadia’ désigne ?

Julien: La cité mythique de la Grèce antique, un lieu de félicité, d'harmonie entre les hommes, la nature. Une sorte d'utopie, ou de ‘Neverland’ selon comment on le voit. L'idée d'être ‘échoué’ dans un tel endroit semblait amusante (le goût du contraste, encore). De plus, ça fait écho à cet heureux accident à Rio, le contexte de l'enregistrement de l'album.

Vers quoi les paroles tendent-elles ? Qu’est-ce qui vous inspire pour les textes ?

Julien: Les paroles sont écrites en dernier, après la musique, après avoir défini une ou plusieurs mélodies. Je commence par chanter en yaourt, ainsi quelques mots apparaissent. A partir de là une ou deux phrases vont donner une direction. Si le thème est trop évident je vais cacher ça sous des métaphores ou simplement changer de sujet, brouiller les pistes. Je pioche parfois dans des carnets où je griffonne des idées, ou des phrases que j'ai entendues dans un film ou lues quelque part. J'aime bien jouer avec les mots, les sonorités. Les paroles sont volontairement cryptiques (bien que certaines soient plus évidentes sur cet album), elles doivent surtout suggérer, évoquer des émotions, pas les imposer.

Votre son est vraiment génial. Quels choix avez-vous fait pour l’enregistrement de Stranded in Arcadia ?

Julien: Merci! On a enregistré quasiment toute la musique dans le petit studio de Gabriel Zander, au Brésil, et vu qu'on enregistre live, à savoir tous les trois dans la même pièce, Gabriel a travaillé comme à son habitude; il se concentre d'abord sur la batterie, dispose certains micros de façon peu conventionnelle (dont un micro d'ambiance dans les toilettes qui sonnait d'enfer), et Jimmy et moi en DI, direct dans la console... Puis réampés, repassés dans différents amplis choisis avec Gabriel, en plus des overdubs, de guitare surtout. Les chants ont été enregistrés chez moi dans un mini studio. On était très loin de ce qu'on avait planifié à la base; un studio en Californie avec des pièces partout, tout analogique (et numérique pour le confort), mais suite à un petit problème d'immigration on est restés coincés à Rio. On a eu une chance incroyable de rencontrer Gabriel qui fait des miracles dans son modeste studio. Il a réussi à enregistrer et mixer l'album comme un dieu.

Quelques mots sur le choix de votre matériel ?

Mat : J'ai une Ludwig des 70's avec de grosses dimensions, 24 », 14 », 16 », les peaux sont détendues à  mort, la caisse claire est très profonde et sonne comme un tom presque (en live en tout cas) et les cymbales sont énormes aussi, j'ai un charley de 19 » à ma droite qui fait bien son métier ! L'idée est de jouer le plus au fond du temps possible sans faire caler le moteur et de jouer avec les impulsions entre nous trois. Il faut vraiment qu'on soit à l'écoute les uns des autres… Les tempos font comme des vagues et il n'y a presque pas ‘d'attaque’ dans nos sons.

Julien: En concert, je joue depuis le début sur deux amplis, disposés de chaque côté de la scène. Une vieille tête Marshall MK2 sur un baffle un peu rincé (qui risque de changer...) et un Fender Blues Deluxe. Le même signal sort sur chaque ampli mais ils sonnent très différemment, ils ne réagissent pas exactement pareil à ce que je leur envoie dans la tronche... à savoir: principalement une Big Muff Sovetek, diverses reverbs et delay (dont une Cathedral d'Electro Harmonix), une OD2 pour monter d'un étage, une Cry Baby signature Jerry Cantrell (l'intéret étant le potard de tonalité, et un autre de volume que j'ai fait rajouter), un clone de Big Muff russe peinte aux couleurs de Mars qu'un ami nous a fabriqué (Jimmy en a une lui aussi) pour monter encore d'un étage. Ma guitare est une Cort assez cheap; c'est une guitare de jazz donc elle est plus douce qu'une Mustang ou autre, ce qui est très bien pour notre son.

Votre musique est très psyché. Quelle est votre définition du psychédélisme ?

Mat : Pour moi le psychédélisme d'un point de vue purement musical est une façon de ‘produire’ différents types de musique. Simplement en utilisant de la reverb et du delay. 13Th FLOOR ELEVETOR est un groupe psyché et les PINK FLOYD aussi, sauf qu'on ne peut pas vraiment les classer dans la même catégorie ! Donc tout ça pour dire qu'en ce qui me concerne, je ne considère pas le psyché comme un style, comme le metal ou le reggae peuvent l'être, par contre on peut trouver du Metal Psyché (un peu comme ce qu'on fait) ou du reggae psyché (du dub quoi…) et les trois mélangés ça fait DUB TRIO! Moi avant je disais ‘barré’ maintenant on dit ‘psyché’, pas de souci, je m'adapte.

Julien: On ne s'intéresse pas tant que ça au mouvement psychédélique, mais ce qui en est sorti musicalement et graphiquement dans les années 60/70 est prodigieux. J'imagine que l'idéal hippie de ces années-là est revenu à la mode, d'où le revival actuel. Mais en effet les productions de l'époque sont superbes. L'utilisation à outrance de la réverberation, des panoramiques (voire des idées géniales d'arrangements et d'effets particuliers dans le cas des mixages mono, comme chez SPECTOR ou les BEATLES), les jeux de contraste, les sons évocateurs d'images ou de sensations, tout ça est passionnant!  

Quelles sont depuis toujours vos influences en termes de musiques psychédéliques ?

Mat : PINK FLOYD, Frank Zappa, 13th FLOOR ELEVATOR, P FUNK, THE CRAMPS, CAPTAIN BEEFHEART, Jimi Hendrix, SWEET SMOKE, MOTT THE HOOPLE (plus glam mais psyché tout de même), Steely Dan (première période), SCORPIONS (3 premiers albums), DEEP PURPLE (2 premiers albums), Miles Davis (période Bitches Brew)… Peut- être que certains d'entre eux ne sont pas homologués psyché… je ne sais pas, il faut voir avec le comité.

Julien: J’y ajouterai des trucs plus progressifs comme GENESIS, KING CRIMSON etc... eh tiens, les BEATLES, on les avait oubliés!

En termes de musique heavy, est-ce que BLACK SABBATH est pour vous la référence ultime ?

Mat : J'adore BLACK SABBATH, je pense qu'on peut les mettre à la racine de l'arbre généalogique du heavy. Mais bien sûr en 2014 il y a des choses plus Heahy, plus extrêmes, plus modernes, donc je réécoute BLACK SABBATH avec parcimonie. Par contre je les ai vus pour la première fois au Hellfest, et je pense que l’auto-tune d’Ozzy était en panne. Et je reste poli.

Julien: Oui, c'est une des bases principales, avec tous leurs descendants comme ST-VITUS, SLEEP etc...

J’aimerais demander à chacun d’entre vous de me citer des musiciens qui vous ont influencés.

Mat : Bruce Springsteen, Dave Grohl, Jay Robbins, Jon Congleton, John Bonham, Matt Cameron, Kurt Cobain, Captain Beefheart, Frank Zappa, Mac McNelly, John Lennon, John Auer, Steve Earl, Wizz (MEGA CITY FOUR), Ginger (WILDHEARTS), Hank III… La liste est encore longue... Et surtout à peu près tous les musiciens avec qui j'ai joués.

Julien: Jay Mascis, Robert Pollard, Judee Sill, Nick Drake, Neil Young, David Lespès, Gram Parson, Jimmy Hendrix, Paul McCartney, Robert Wyatt, l'inventeur du 4-pistes à cassette (qui devait être musicien), David Bowie et ses arrangeurs, JS Bach, Broadcast, John Fahey, Toumani Diabaté, Moondog, Robert Fripp, Kevin Shields... la liste est sans fin.

Quelques mots sur votre identité graphique et le travail de Carlos Pop. En quoi pensez-vous qu’il a capté l’essence de MARS RED SKY ?

Julien: On a commencé à bosser ensemble sur les visuels dès le premier 45t, et il a développé un style particulier pour nous. C'est surtout Jimmy qui est en contact avec lui pour les visuels; il lui donne une trame, une idée qu'il nous propose, puis Carlos s'y colle (c'est le cas de le dire, il y a un côté collage dans son travail que j'aime beaucoup). C'est chouette qu'il y ait une continuité en plus d'une identité particulière au niveau des pochettes et autres visuels.

Comment vous sentez-vous sur le label Listenable Records ? En quoi sert-il bien les intérêts du groupe et de votre musique ?

Julien: On est ravis, on a une super relation. C'est un label qui rayonne sur l'international, qui fait un gros boulot de distribution et de promotion entre autres. On a de la chance d'être chez eux.

Si demain chacun d’entre vous montait un tout nouveau projet musical ou non ? A quoi ressemblerait-il ?

Mat : Je suis déjà dans d'autres formations. Et j'ai besoin d'être dans des groupes différents des uns des autres au même moment pour ne pas devenir maboul. Un peu comme dans une journée, je vais avoir besoin d'écouter du death metal ou de la pop psyché… Et n'écouter que BEHEMOTH me rendrait dingue tout comme n'écouter que Simon & Garfunkel. Je suis dans un groupe qui s'appelle EPIQ, un trio basse batterie balafon avec mon vieux pote Laurent avec qui on jouait dans HEADCASES. J'accompagne le REVEREND JAMES LEG à la batterie, et je viens tout juste de rejoindre DARIA, un groupe d'Angers des années 2000 qui envoie de l'indie rock entre WEEZER et JAWBOW. Et dans les activités extra musicales, je viens de publier un bouquin qui s'appelle T'arrives ou tu repars ? Soixante jours sur la route avec James Leg et MARS RED SKY. Tout est dans le sous-titre, ce sont des notes mises en forme que je prends pendant que je suis sur la route avec mes groupes et ça se présente dans un bouquin format A5, 170 pages et ça vient de sortir chez Kicking Books. Plus d'infos sur mon site : www.matgaz.com

Julien: C'est pareil pour moi, j'ai toujours joué dans différents groupe. CALC était mon projet principal, on a sorti six albums. On est tous très amis (Jimmy en fait partie, il est le ‘manager for life’ du groupe!) et j'aimerais beaucoup qu'on rejoue ensemble un jour. J'aimerais aussi réactiver VICTOTY HALL, un truc entre GUIDED BY VOICES, ERIC’STRIP, DINOSAUR Jr. C'était un faux groupe au tout début, j'enregistrais des dizaines de morceaux très rapidement sur un quatre pistes et je fabriquais des pochettes à base de collages, je gravais une dizaine de CDs et passais à autre chose. Puis des potes m'ont rejoint pour jouer live et on a sorti un beau 33t avec des nouveaux titres. Entre 2010 à 2012, j'ai accompagné Emily Jane White sur quelques tournées, et on a toujours un projet commun en suspens. Sinon j'ai pas mal de  nouveaux morceaux à enregistrer pour un prochain album solo. Les deux premiers sont sortis sur Vicious Circle, j'espère en faire un autre dès que j'aurai trouvé la bonne méthode. C'est plus arrangé, une sorte de folk baroque, psyché, avec des 12-cordes et des (faux) melotrons. Et plein de chœurs. J'accompagne mon amie dans son projet QUEEN OF THE MEADOW également. Je me suis remis à faire des collages aussi... Bref plein de projets en cours.

                              

Quels sont jusqu’ici vos meilleurs souvenirs avec MARS RED SKY?

Mat : Il y en a déjà tellement ! A chaque fois qu'on monte dans le camion, on est tous heureux de se retrouver et de rigoler ensemble. L'année 2014 est déjà bien chargée en souvenirs, la p'tite tournée en Grèce, le Hellfest, notre release party chez nous à Bordeaux au théâtre Barbey… Et 2013, c’était complètement dingue aussi avec le Duna Jam, l'enregistrement au Brésil, une date à Buenos Aires…

Un immense merci à Jimmy, Mat et Julien




ROOM 204
Maquis pénétrable

Depuis quelques mois Maximum Végétation, le quatrième album des ROOM 204, s’est très aisément imposé dans la playlist de IAALS. Placées sous le signe d’un rock instrumental frais et aventureux, les onze nouvelles compositions aiguisent autant notre désir de danser, de siffler que de headbanger. En toute simplicité, du genre ‘mine de rien’, Mric Chaslerie (PAPAYE), Pierre-Antoine Parois (PAPIER TIGRE, SEILMAN BELLINSKY…) et le p’tit nouveau Nicolas Cueille (SEAL OF QUALITY) s’amusent à se faire plaisir dans cette recette qui ne tient qu’à une batterie, deux guitares, une imagination florissante et un humour de cartographes en herbe. Un album à rendre vert tous les mathématiciens du rock. Dix questions pour une interview ‘Ça vous fait quoi de…’ aussi sérieuse et courte qu’une chanson du trio. (chRisA – juillet2014)

Ça vous fait quoi de partager maintenant votre lit conjugal avec un gars qui mange des piles au petit-déjeuner?

Mric Chaslerie (guitare) : Ça fait qu'on a un peu moins de place dans le lit mais qu'on se marre bien au petit dej’.

Ça  vous fait quoi de jouer maintenant avec deux guitares?

Ça fait plus de guitares donc plus de choses à dire.

Ça vous fait quoi d'être le plus vieux groupe du label Kythibong?

Ça fait réaliser qu'on commence à être vieux.

Ça vous fait quoi d'avoir eu autant d'oiseaux en guest-stars sur Maximum Végétation?

Ça fait plaisir et ça berce les oreilles.

Ça vous fait quoi de faire croire aux gens (en lisant les titres des chansons du dernier album) que vous êtes écolos?

Ça fait qu'on aime surtout la cartographie.

Ça vous fait quoi d'avoir aussi bien exprimé votre point de vue métal et de ne pas être pressenti comme la tête d'affiche du prochain Hellfest?

Ça fait que ça ne va pas le faire si on n'est pas programmé l'année prochaine.

Ça vous fait quoi de voir la couverture de votre dernier album élue 'Pochette La Plus Naze' dans le magazine Noise?

Ça fait marrer… surtout quand on regarde la "pochette la plus cool".

Ça vous fait quoi de vous obstiner à ne pas mettre de chant dans votre chambre?

Ça fait qu'on ne se pose pas ces questions et qu'on n’a rien à raconter de toutes manières.

Ça  vous fait quoi de jouer votre prochain concert le...25 octobre?

Ça fait chier parce qu'il faut attendre.

Ça vous fait quoi de retrouver les PNEU pour partager votre futur split 7"?

Ça ferait un bon truc de copains mais rien n'est fait.

                                       

Un grand merci à Mric et à la chambrée.


HOAI HUONG NGUYEN
Au fil de l'eau
Son nom signifie ‘Se souvenir du pays’, référence au déracinement de sa famille. Après deux recueils de poésie, HOAI HUONG NGUYEN sort L’Ombre douce, son premier roman (aux éditions Viviane Hamy) en 2013. Il raconte, en pleine guerre d’Indochine, la relation amoureuse entre un jeune soldat français et une infirmière vietnamienne; deux âmes fragiles dans l’ombre de leurs désirs. Ce texte à la prose lumineuse, délicate et si poétique a fait de cette histoire apparemment banale un livre particulièrement touchant et hautement recommandable. Présente au Festival du Premier Roman à Laval en avril, l’auteure a pu nous faire merveilleusement partager la chaleur de son univers et la beauté de son écriture. Une conversation suivie de cet entretien électronique qui s’offre désormais à vous. (chRisA - juin2014)

Comment le sujet de votre roman s’est-il imposé à vous ?

Ma famille est d’origine vietnamienne. Mes parents sont venus en France en 1975 après la guerre du Vietnam. Durant mon enfance, j’ai entendu beaucoup de récits concernant cette période : sur ces bouleversements tragiques, mais aussi sur les relations très fortes qu’il a pu y avoir entre la France et le Vietnam malgré tous les conflits. J’imagine que cette histoire a nourri mon écriture. Dans le roman, j’ai voulu explorer la dualité ou l’ambivalence des relations entre ces deux pays, notamment à travers les échanges féconds qu’il y a entre leurs cultures, par exemple dans l’art et la littérature (On peut penser à Marguerite Duras côté français, ou à Pham Duy Khiêm côté vietnamien). A travers les personnages de Yann et Mai, j’ai voulu explorer l’intériorité de deux êtres singuliers, mais aussi la rencontre désirée et impossible entre deux mondes à ce moment de l’histoire.

L’histoire de Mai et Yann fait nécessairement penser à celle de Tristan et Iseult. Quelles différences importantes voyez-vous entre ces deux couples ?

Ce qui me semble être différent est la relation d’Iseult à son époux le roi Marc qui est aussi l’oncle de Tristan (différences qui soulèvent la question de l’interdit familial ou de la piété filiale, ainsi que le problème de la fidélité au souverain). Une autre différence est dans le rôle conféré par le mythe à la sorcellerie (par exemple à travers le caractère fulgurant et temporaire de l’effet du philtre d’amour, ou les pouvoirs de guérisseuse d’Iseult).

J’aime beaucoup l’image de l’amour comme un territoire neutre et apatride. Quels contours vouliez-vous donner à cette idylle entre Mai et Yann ?

Yann et Mai partagent en effet un espace amoureux où les différences sociales, culturelles, religieuses, n’ont plus d’importance. J’ai essayé de faire en sorte que cette idylle soit déprise des circonstances, et que le livre raconte simplement la rencontre en deux jeunes gens innocents, qui pourraient être de n’importe quelle origine et avoir lieu à n’importe quelle époque.      

Pensez-vous que les histoires d’amour les plus intenses sont aussi les plus sombres ?

Pas nécessairement… Il me semble que l’intensité de la passion amoureuse se nourrit d’ambivalence, d’ombre et de lumière. Par exemple, on peut penser à la relation de Louis Aragon à Elsa ou encore, dans l’œuvre de Claudel, à l’amour de Mesa et Ysé dans le Partage de Midi ou celui de Rodrigue et Prouhèze dans Le Soulier de Satin

Dans votre roman, l’eau y est partout présente. Peut-on considérer que cet élément est le troisième personnage du livre ?  Quels pouvoirs symboliques lui conférez-vous ?

L’eau est pour moi un élément poétique extraordinaire, car elle est protéiforme et insaisissable. Elle peut représenter la vie comme la mort, le mouvement et l’immobilité, la présence et l’absence. L’eau s’inscrit dans de multiples images : les rivières, la mer, les nuages, la neige… Elle appartient au paysage d’une façon universelle. Mélangée à d’autres éléments, elle ouvre à l’image du sang, du vin, de l’encre, de la peinture, de la voix… Elle est ainsi intimement  liée à l’homme dans la mesure où elle peut exprimer la soif, l’ivresse, le désir. La richesse de son symbolisme a un caractère intemporel. Elle est importante pour moi, car elle est aussi inscrite dans des motifs littéraires qui me fascinent : le fleuve d’Orphée, le ruisseau d’Ophélie, l’Oise de Rimbaud, la glace de Mallarmé, ou encore la pluie de mousson de Claudel et le Mékong de Duras. Dans L’Ombre douce, l’eau tient une place importante car elle ouvre et clôt le récit. Elle est aussi présente à travers l’image de l’océan à Belle-Île, le lac de l’épée et le fleuve rouge à Hanoï, la ténébreuse Nam Youn qui coule à Dien Bien Phu, qui constituent les divers paysages du roman. Oui, pourquoi pas l’idée qu’elle soit le troisième personnage central de l’histoire.    

Beaucoup d’ombres planent sur votre roman ; celle de Louis Aragon, de Paul Claudel, celle du Vietnam, de Dien Bien Phu et de Belle-Île en Bretagne, laquelle choisiriez-vous pour mieux nous éclairer sur votre écriture ?

Toutes ces ombres ont en effet nourri le texte. Il me semble qu’aucune ne peut être privilégiée par rapport à une autre, dans la mesure où c’est l’entremêlement de leurs questions qui participent à essayer de produire du sens. 

L’Ombre douce est très poétique. Le récit est souvent entrecoupé de poèmes. Quels rôles jouent-ils dans la narration ?

J’ai essayé de faire que la poésie apparaisse comme une sorte de fil ou de mélodie intérieure qui relie les personnages (par exemple par l’intermédiaire du poème de Verlaine « La Lune blanche ») et les différents épisodes du récit. Dans le livre, les petits poèmes constituent comme une respiration dans le cours de la narration. Ils entrent en correspondance avec la forme du haïku qui, dans la tradition japonaise, vise notamment à dire l’éphémère de l’instant dans une image et des vers. La poésie utilise d’autres moyens que la prose : le haïku est bref, stylisé. Dans le blanc de la page, le caractère idéogrammatique, comme la lettre latine, peuvent donner à voir un rapport entre le signe écrit et la chose qu’il représente. La poésie essaie de susciter le rêve ou la méditation sur l’instant ténu qu’elle essaie de saisir et les mots à travers lesquels elle s’exprime.         

A vos yeux, la poésie est-il l’un des arts les plus libres qui soient ?

Oui, la poésie me semble être l’un des arts les plus libres, notamment par son rapport à la forme, au thème, à la graphie, à la mise en forme… Mallarmé écrivait dans Le mystère dans les lettres :

« Quel pivot, j’entends, dans ces contrastes, à l’intelligibilité ? Il faut une garantie – la Syntaxe – »  Grâce à la rigueur de syntaxe qui « garantit » le rapport entre les mots et donne le sens, la poésie a beaucoup de liberté.

Pourriez-vous vous consacrer un jour uniquement à la poésie ?

Oui, j’aimerais beaucoup… A la poésie et au roman.

Ce roman est le fruit d’un travail de quatre années. D’une première version qui s’appelait Vertes épines, L’Ombre douce est né. En quoi pensez-vous que votre écriture s’est-elle étoffée et affinée ?

Dès le début de l’écriture du roman, j’avais l’idée d’insérer des petits poèmes dans le fil du texte. Au moment de Vertes épines, je n’avais pas encore osé le faire, faute peut-être d’en avoir trouvé le moyen ou le sens. C’est avec la deuxième version, L’Ombre douce, que j’ai introduit les haïkus. J’ai affiné le texte, élaguant des passages trop lourds ou redondants…

En quoi ce roman vous ressemble le plus ?

Dans la recherche d’une forme et d’une écriture…

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

La lecture de la poésie (française et étrangère), mais aussi du roman (j’admire beaucoup Balzac dont je voudrais approfondir la lecture), ou le théâtre (en particulier celui de Shakespeare ou encore le théâtre antique). Mais aussi les promenades, les beaux paysages…

Un très grand merci à HOAI HUONG NGUYEN et à Gilberte Aimé.


SHANNON WRIGHT
Secret Blood

Une chose est sûre, SHANNON WRIGHT n’est pas une artiste très bavarde. Qu’elle soit sur scène, face aux journalistes ou devant son clavier d’ordinateur, les échanges sont toujours brefs. I AM A LUNGFISH SONG aurait voulu s’entretenir directement avec elle lors de sa venue au 6par4 de Laval en novembre dernier ou à la Péniche Excelsior à Allonnes début février mais l’interview qui suit n’a pu se faire que par écrans interposés. En tout cas, la songwriter américaine signée chez Vicious Circle nous aura gratifié de deux performances (la première en trio, la deuxième en solo) exceptionnelles durant lesquelles elle nous a rappelé que ce qui fait la grandeur d’une rencontre tient avant tout à la qualité et à la sincérité du propos. Over The Sun, Let In The Light, Secret Blood et In Film Sounds entre autres sont  des albums magiques, les clés de voûte d’un univers musical intime des plus touchants. Treize mini-réponses pour effleurer le cœur solitaire d’une femme aussi réservée qu’intense. (chRisA – avril 2014)

Même si la France n’est pas culturellement un pays ‘rock’, il me semble que vous appréciez jouer ici.

Shannon Wright : En effet, il y a beaucoup d’endroits ici où j’adore jouer.

Le public français est-il différent des autres ?

Il est légèrement différent, en effet. Je crois que la plupart des spectateurs français qui viennent me voir veulent se joindre à moi pour partager une expérience et pas seulement un instant ‘rock’. Il y a comme un esprit communautaire dans la salle avec lequel je me sens totalement à l’aise.

Jouer, tourner, sont-ce des besoins vitaux ? Qu’est-ce que vous adorez et détestez le plus en tournée ?

Jouer live est mon plus grand plaisir. C’est un moment où je peux entièrement m’exprimer. Je peux aussi interférer avec le public, et ce bien au-delà de la parole.

A l’image de l’artwork, In Film Sounds sonne vraiment brut, encore plus brut que sur l’album Secret Blood. Des raisons particulières qui expliqueraient cette évolution ?

Je n’ai aucune raison de changer quoi que ce soit. J’écris juste ce qui sort. Je n’ai aucun plan et je n’essaye pas d’en avoir, de jouer tel ou tel style. Et c’est bien pourquoi mes albums sont tous différents les uns des autres. Ils sont à l’image de ce qu’est la vie.

Comment définiriez-vous votre colère ?

Comme celle de chacun.

La colère n’est pas le seul carburant de vos compositions.  Que voulez-vous leur apporter, qu’avez-vous besoin de leur donner?

En termes d’émotions, je ne pense pas qu’il y en ait de plus fortes que d’autres. Elles vivent toutes entre elles.

Quelques mots sur vos compagnons de route, Kyle Crabtree (batterie) et Todd Cook (basse)?

Ce sont des êtres magnifiques.

Dans la mesure où vous êtes seule à composer, ont-ils parfois leur mot à dire?

Non, je suis la personne qui compose et ils respectent ça. Ils m’aident et soutiennent la vision que j’ai de mener les chansons vers leur potentiel. Je respecte leur art de musicien. Nous sommes comme une famille.

Dans votre discographie, y a-t-il un album ‘pierre angulaire’ ?

Les albums sont ce qu’ils sont. Certains parlent à des gens, certains parlent à d’autres. Je ne les dissocie pas de ma discographie. J’écris avec mon cœur et c’est vraiment tout ce que je sais faire.

En tant qu’artiste accomplie, qui vous a le plus influencé durant toutes ces années ?

Probablement ma grand-mère qui m’a poussée à faire de la musique. Je n’ai commencé à en jouer qu’après son décès mais elle m’a murmuré à l’oreille que c’est quelque chose qu’elle pensait que je pouvais faire.

Entre l’enragée qui gratte les cordes de sa guitare et la douce assise devant son piano, laquelle des deux ‘Shannon Wright’ vous effraie le plus?

Aucune d’elles.

Quelle facette de votre personnalité que vous ne pouvez exprimer actuellement aimeriez-vous faire ressortir à l’avenir ?

Me libérer de toute l’agitation.

Savez-vous à quoi votre prochain album ressemblera? Avez-vous déjà écrit de nouvelles chansons? Aimeriez-vous collaborer avec d’autres artistes ?

Je n’ai pour le moment aucune idée de ce à quoi le prochain album ressemblera ou s’il y aura des collaborations. Si quelque chose sort c’est que cela s’imposera à moi.

Un immense merci à Shannon Wright, à Guillaume Le Collen et l’équipe du label bordelais Vicious Circle.

 

BINIDU
Ya
BINIDU. Kesako ? Ce sont deux PNEU (Jey + JB) et Mister MY NAME IS NOBODY (Vincent). C’est Yes (non, pas le groupe !) mais un album sept titres sorti l’été dernier sur Kythibong. Une musique rafraîchissante qui fait l’étoile dans l’eau tout en se gorgeant de soleil. Une aventure rock qui exècre le ‘NO’. Bref, un trio à la formule invitant tous les possibles que j’ai vu à l’Université du Mans en septembre dernier. A cette occasion, une heure avant le concert, nous nous étions retrouvés pour une longue entrevue souvent ponctuées par les blagues de JB. Sauf que mon dictaphone n’a pas été en forme ce soir-là… Qu’à cela ne tienne, par écrans interposés, quelques mois plus tard, Vincent s’est à nouveau prêté au jeu de mes questions. L’interview est enfin là. Pour la lecture de celle-ci, inutile de vous conseiller une autre bande-son que celle de ce Yes étincelant. (chRisA - avril2014)

Est-ce qu’il vous a été dur de jouer un style de musique qui n’est pas celui qu’on vous connaît avec vos autres projets ?

Jey (guitare) : Ce n’est pas forcément hyper différent de ce qu’on peut faire et écouter. Le but c’était de chercher dans des consonances et des intensités auxquelles on est moins habitués.

Vous vous êtes tout de suite entendu sur la formule deux guitares + batterie ou il y avait l’intention d’ajouter d’autres instruments ?

J : Nous ne nous sommes pas posé la question.

Vincent (guitare, chant) : On a rajouté des claviers parce qu’on trouvait ça drôle. Avec FORDAMAGE, j’étais dans un carcan noise un peu méchant dans lequel je mets PNEU. Avec MY NAME IS NOBODY, je fais un truc super calme et un peu tristoune. Pour BINIDU, on voulait faire une musique positive même si c’est un peu con à dire, un truc fun en fait et je pense que ça se ressent pas mal.

En voyant votre pochette, j’ai tout de suite pensé à un projet un peu déconnant…

C’est de la déconne (rires)

Pas tant que ça quand on écoute les ambiances et quand on prête attention aux textes…

V : Pour les textes, j’ai dit aux gars que j’allais écrire que des paroles sur les sujets qui me révoltent le plus dans le monde (les caméras dans les villes, le fait que l'on soit surveillés en permanence, le fait que je ne comprenne rien au monde économique alors que j’ai fait une école d’éco, les gens qui se croient tout permis parce qu’ils sont des hommes politiques très forts…). J’ai voulu changer ma façon d’écrire. Il y a du 'fond' dans BINIDU, c’est vrai.

Le choix du nom ?

J : En breton, ça veut dire Biniou noir. C’est aussi le surnom de Vincent…parce que c’est un peu son groupe en même temps… On est le petit personnel mais on a imposé nos conditions dès le départ (rires).

V : J’ai envoyé les premiers morceaux sous ce nom. C’est une déclinaison de mes surnoms et de mon nom de famille. DU pour Dupas et BINI, pour Vincent. Après les gens nous ont dit que ce nom était indien, breton…c’est drôle.

Baaam !!! Problème technique avec mon dictaphone. L’interview se poursuit quelques mois après avec Vincent derrière son clavier d’ordinateur.

Dans quel cadre Yes est-il né ?

Vincent : Notre album est marqué par l'endroit où nous avons écrit la majorité des morceaux en juillet 2012, dans un pavillon de chasse gracieusement prêté par la mairie de Lépin-le-Lac en Savoie, nous étions à 10 mètres du Lac d'Aiguebelette. Nos deux activités principales étaient donc de faire de la musique et d'aller nager, l'eau clair et chaude du lac nous a permis de mieux avancer sur des moments où nous avions les idées embrumées ou les corps fatigués par les décibels. ‘Underwater’ et ‘Very Nice Swim’ pourraient en être les illustrations. La première dit "I'd like to see you today, underwater, where everything is clear", la seconde dit "Three lost souls together make one getting stronger (…) we'll go swim in the ocean". Ce sont les dernières paroles que j'ai écrites pour le disque, donc mon inconscient a sûrement fait ressortir tout ça.

En quoi vous êtes-vous surpris lors du processus de composition et d’enregistrement de cet album ?

Nous avons écrit le disque en 3 sessions de répé, sur une dizaine de jours… donc la surprise est d'avoir tout fait en si peu de temps. J'avais envoyé 3 esquisses de morceaux à Jey et JB, que nous avons travaillés et remaniés en octobre 2011. Nous étions dans leur studio à Tours et nous étions convaincus de la démo enregistrée. On se prévoit une deuxième session, celle en montagne où nous avons creusé ces morceaux puis écrit trois autres ensemble. Nous avons produit le dernier morceau pendant l'enregistrement du disque, nous n’avons enregistré que la voix et des guitares avec Miguel, les gars l'ont arrangé pendant le mixage.

Quel regard Miguel Constantino a-t-il porté sur votre OVNI ?

Miguel est un preneur de son incroyable, et si nous avions décidé de produire le disque nous-mêmes, nous voulions que ce soit lui qui enregistre la batterie, les guitares et les voix. Je n'ai pas de souvenirs précis de conseils sur cette session. J'ai souvent travaillé avec lui et son calme est toujours un atout. Nous étions dans un tube pendant deux jours car faire sept morceaux en si peu de temps c'est compliqué, donc lui était là pour définir les meilleures prises, ou si il valait mieux garder le début de l'une et la fin d'une autre...

Considérez-vous ce projet comme ‘expérimental’ ? En quoi est-il singulier à vos yeux ?

Nous ne considérons pas ce projet comme expérimental dans le sens premier du terme, il l'est sûrement pour nous trois car il nous permet d'explorer des musiques que nous n'avions pas jouées, et de là, nous en tirons peut-être sa singularité. Je voulais explorer des terrains pop et psyché… Pour JB et Jey, c'est la première fois qu'ils créent un groupe avec un chanteur.

Quels sont les plaisirs à jouer du et avec BINIDU sur scène ?

Nous n'avons pas créé BINIDU pour faire des tournées interminables comme nous le faisons avec nos autres groupes mais pour faire de la musique tous les trois… C'est assez rare pour que l'on ne se mette aucune pression et le plaisir est là pour cette simple raison, et comme je disais précédemment, d'explorer sans complexe des terrains sur lesquels nous n'allons pas avec nos autres musiques.

Recherchez-vous parfois un effet de ‘transe’ (sur des titres comme ‘Very Nice Swim’ et ‘Kings’) ?

On parle plutôt de morceaux hypnotiques. Alors que ‘Kings’ prend un départ lent, un air de guitare quasi traditionnel, et des textures de sons par les claviers de JB et la guitare de Jey, nous partons subitement dans une frénésie en sol qui lorgne à la fois vers le krautrock et le psyché. Est-ce que nous avons cherché la transe à ce moment-là? Je ne saurais te dire, mais sur le moment, nous avions envie de travailler la répétition et le développement d'un même thème. C'est ainsi que nous avons écrit ‘Very Nice Swim’, la mélodie de voix qui s'accompagne d'une note qui se désaccorde d'un demi ton et qui se répète… Je crois qu'à ce moment-là, JB lisait un bouquin de Pierre Schaeffer sur la musique concrète et avait exploré ce schéma sur une pièce qu'il avait écrite. J'écoute de plus en plus d'ambient, et Jey se passionne à trouver des nouvelles textures sons avec sa guitare et ses pédales d'effets.

N’est-il pas frustrant, au vu de vos calendriers respectifs surchargés, de ne pas pouvoir plus défendre cet album sur scène ?

Pas vraiment, comme nous disions auparavant nous avons créé ce groupe pour nous faire plaisir et pas pour nous mettre une pression supplémentaire. Nous avons déjà fait une grosse trentaine de dates , Kythibong a pressé 300 ex en LP, et aux dernières nouvelles c'est bien parti.... donc c'est ultra satisfaisant. Nous allons en Espagne et en France au début du mois d'avril avec BETUNIZER et refaisons une petite session fin mai avec FUNKEN, donc l'occasion de se refaire plaisir.

Si ce projet musical avait la prétention d’être ‘philosophique’, qu’est-ce que tu voudrais qu’il dégage et qu’il fasse partager ?

Haha, tout simplement, l'apologie du YES qui en devient un concept philosophique, une sorte de volontarisme à toute épreuve. Nous ne faisons pas partie d'une génération très engagée, politiquement notamment, ça nous déprime même pas mal, donc c'est en faisant 10000 choses que l'on garde l'énergie. En tournée avec ENABLERS, Pete Simonelli nous rejoignait sur le dernier morceau et conjuguait le verbe Yes "I Yes, you Yes, she Yes…" il trouvait que nous utilisions ce mot comme un verbe et il ressentait cette énergie.

Je t’assure que ça restera entre nous. Dis-moi Vincent ce que tu aimes chez JB et Jey. Qu’est-ce que tu attendais de chacun d’eux pour ce projet ?

Voir PNEU est une expérience incroyable à chaque fois : rapidité, force sonique, dextérité, et humour. Et nous sommes bons amis. C'est bien de faire de la musique avec des amis ultra doués. Je suis moi-même un peu dépassé par ce qu'ils font, mais c'est bien, ça fait sortir de ses limites.

                                  

A ton avis, qu’est-ce qui a fait que les deux lascars ont bien voulu te suivre dans cette aventure ?

Nous parlions déjà de jouer ensemble avec Jey à l'été 2010 lorsqu'il nous avait accompagné sur des dates de FORDAMAGE et jouait 3 morceaux sur scène avec nous. Il est très branché sur les guitares africaines, c'est même l'origine de BINIDU. Une fois les démos envoyées et la recherche d'un batteur JB s'est proposé… une attitude bien ‘Yes’.

Est-ce qu’au final, ce sept titres exprime ce que vous aviez en tête ?

Ah, il faudrait que je réécoute l'album car ça fait un bout de temps, mais oui, je le vois assez ouvert et varié même si les guitares africaines se sont un peu perdues, la pop et l'expérimentation ont pris le dessus, mais le résultat est ultra satisfaisant.

Est-ce qu’il connaîtra une suite ? Si oui, vers quoi pourriez-vous davantage mener ce projet ?

On pense à une suite, mais pas une note d'écrite pour le moment, il y aura sûrement un nouveau morceau pour la prochaine tournée et je ne sais vers quoi il nous mènera…

Vincent, depuis que tu fais de la musique, à ton avis, qu’est-ce qui a changé dans ta façon d’appréhender ton instrument et dans ta façon de composer ?

Ma façon d'écrire change principalement grâce aux gens avec qui je joue et aux nouvelles musiques que je découvre. Je compose quasiment tout à la guitare que je joue depuis 20 ans sans en être un expert comme Jey donc jouer avec lui me pousse à tenter de nouvelles choses, écrire sur une nouvelle gamme, et sortir d'un schéma d'écriture. BINIDU m'a ouvert à l'écriture sans guitare et de façon instinctive… Pour MY NAME IS NOBODY, c'est très différent, je m'attache souvent à une guitare, j'ai une vieille Gibson de 1947 sur laquelle j'ai écrit mes deux précédents albums, et en ce moment, je suis avec une Baritone de Danelectro… Je développe avec un jeu plus dans la sonorité avec peu d'accords que dans une optique de technicité.

Personnellement, comment vois-tu la fin de FORDAMAGE ?

C'était une belle fin, la tournée d'au revoir était parfaite, nous avons joué avec quasiment tous les groupes qui ont compté pour nous dans nos dix ans de tournée. Beaucoup de gens sont venus nous voir, nous avons liquidé des kilos de confettis… et les deux dernières à Tours puis Nantes se sont finies en interminables dancefloor. Nous avions atteint les limites du groupe, dans la composition, l'énergie à mettre dans la musique, et plutôt que de foncer droit dans le mur, nous avons préféré fêter la fin.

Quels sont tes projets pour 2014 ?

Je suis actuellement en tournée avec mes amis américains PILLARS AND TONGUES, je les accompagne sur quelques morceaux à la basse et leur permet de voyager sans encombre ! J'étais chez eux à Chicago en juillet dernier et nous avons fait des concerts et enregistré un album de MY NAME IS NOBODY qui va sortir cet automne, et du coup, je travaille à les faire revenir cet automne pour que nous puissions jouer ce disque ensemble sur scène et aussi pour leur permettre de rejouer leur musique. Ils viennent de sortir un superbe album sur Murailles Music , End Dances. Les tournées de BINIDU, puis en mai, je pars avec LE FEU, nouveau groupe de Jonathan Seilman, ex-THIS MELODRAMATIC SAUNA et actuel SEILMAN BELLINSKY. J'y joue de la basse. Je joue aussi pour un spectacle jeune public, Volleyeurs. Nous avons sillonné la France en janvier février et nous repartons fin mars et fin mai… Et aussi, prendre des vacances, aller nager au Portugal, passer du temps à Chicago en juillet, passer du temps dans la maison de famille en Bretagne, commencer un nouvel album de BINIDU et de MY NAME IS NOBODY…

 Un grand merci à Vincent, Jey et JB !

Du 8 au 26 avril, BINIDU sera en tournée en Espagne et en France avec BETUNIZER

Du 27 au 31 mai, BINIDU sera en tournée en France avec FUNKEN

Toutes les dates et lieux sur > http://www.kythibong.org/


BIG UPS
Twenty-eight minutes of pleasure

Brendan Finn, Joe Galarraga, Amar Lal et Carlos Salguero sont jeunes et fougueux. Ils viennent de New York (Brooklyn plus précisément) et jouent une musique qui puise sa force dans la culture punk emo noise hardcore des eighties et nineties. Eighteen Hours of Static est leur premier album et celui-ci est ce que j’ai écouté de mieux au premier trimestre 2014. Ces quelques raisons étaient largement suffisantes pour rentrer en contact avec son chanteur leader. Interview exclusive d’une formation forte d’un sacré potentiel. (chRisA - mars2014)

Vous avez commencé cette nouvelle tournée par le Black Cat à Washington DC. Est-ce que le punk-hardcore made in DC a eu une grande influence sur votre musique et votre ‘engagement’ politique ?

Joe Galarraga (chant) : En réalité nous avons fait un arrêt aux bureaux de Dischord lors de notre passage à Washington D.C. Dischords Records, c’est la maison où j’y ai quelques-uns de mes groupes préférés autant pour leur musique que pour leur politique. Oui, D.C. a vraiment été une grosse influence!

Comment tout a commencé pour BIG UPS?

Durant l’été 2010 j’ai écrit une poignée de chansons. J’ai voulu monter un groupe pour les jouer sur scène et les BIG UPS sont nés. Depuis, le groupe a beaucoup évolué et nous écrivons les chansons d’une façon bien plus collective. J’ai été dans pas mal de groupes différents avant mais avec les BIG UPS je voulais être un peu plus dans une sphère rock.

Est-ce que Eighteen Hours of Static a été facile à faire? A quoi le titre fait-il référence ?

Ce disque n’a pas été facile à faire. Nous avons à peu près tout enregistré en trois jours et cela nous a pris environ cinq mois pour le mixer. Nous sommes très méticuleux. Le titre fait référence aux dernières phrases du film de Carl Sagan Contact. C’est un moment du film où l’incertitude devient quelque chose d’évident.  (D’après Joe, si vous êtes un grand fan de film de science-fiction, Contact est un super film de 1997). Notre disque porte souvent sur des questions.

                                

En quoi vous êtes-vous surpris sur cet album ?

Je crois qu’au final il sonne beaucoup plus fort que nous l’imaginions. C’est vraiment un disque de rock.

Pour chaque interview j’aime connaître l’histoire d’une chanson en particulier. Que peux-tu nous raconter sur ‘Wool’ qui est l’un des titres phares de votre album ?

La chanson ‘Wool’ fait référence à plusieurs personnes. Elle traite de leur souffrance, de leur dépression sans que nous puissions les aider. Comment essayer de ne pas penser à la dépression de tes amis dans le but de te protéger de la douleur. ‘Wool’ a été écrite d’un trait. Tout est parti du riff de basse. Nous avons construit toute la chanson autour de cette petite idée.

J’ai toujours aimé les chanteurs qui, comme toi, alternent paroles chantées et parlées. Pourquoi as-tu choisi de t’exprimer de cette façon ?

Ça n’a jamais été une décision consciente. Je crois qu’au moment où les chansons ont pris forme c’est venu tout naturellement. Ca a pris un côté ‘spoken word’.

Avec le recul, quelles sont les qualités et les défauts de Eighteen Hours of Static?

Je suis très content du disque. Il faut le prendre comme notre tout premier album donc je n’ai pas à me plaindre de grand-chose. J’aurais peut-être aimé que nous prenions un peu plus de temps pour les phases de composition et d’enregistrement. Nous nous sommes mis la pression pour boucler ce disque.

Pour toi, c’est quoi une ‘bonne chanson’ ?

Je crois qu’une chanson peut être considérée comme ‘bonne’ pour différentes raisons. Cela peut venir d’un détail, d’une mélodie très ‘catchy’ comme elle peut aussi t’interpeller sur l’institution qu’est la musique. Certaines de mes chansons préférées n’ont en surface rien de spécial mais elles ont une structure qui leur donne un caractère unique ou cette phrase qui va vraiment résonner en moi.

Voix, guitare, basse, batterie sont les uniques ustensiles de vos grandes recettes. Un retour aux fondamentaux en quelque sorte dans une époque bourrée d’électronique et de synthés tendance. Avez-vous intentionnellement rejeté l’ajout d’autres instruments, d’autres sons ?

Non je ne pense pas que ce fut intentionnel. Si un synthé colle parfaitement à une chanson je ne verrais aucune objection à l’incorporer, mais pour le moment guitares et batterie nous suffisent.

J’aime la peinture qui figure sur la pochette de votre disque. En quoi est-elle représentative de l’esprit de l’album ?

Elle fait directement référence au titre du disque qui lui est une référence au film Contact. L’artwork est une représentation abstraite de l’une des scènes du film.

Quelques mots sur Tough Love Records, le label britannique qui a sorti Eighteen Hours of Static? Est-ce que d’autres labels étaient également intéressés pour le sortir?

Plusieurs labels étaient en effet intéressés. Depuis notre toute première rencontre, Stephen de Tough Love nous a énormément aidés. Je lui suis très reconnaissant de nous avoir donné cette chance. Pour le marché américain entre autres, c’est Dead Labour qui a sorti l’album.

Jouer au SXSW d’Austin, Texas fut une bonne expérience? Avons-nous une chance de vous voir en France, en Europe ?

Nous avions déjà joué pour le SXSW et c’est toujours une bonne et mauvaise expérience. Ce festival est véritablement éreintant mais ce que j’aime dans le SXSW c’est que ça finit toujours par des mini-réunions où tu traînes avec des amis d’autres villes dont on n’a pas la chance de croiser souvent. Nous serons de retour en Europe en mai, soyez vigilants !

C’est quoi le programme des prochains mois? Avez-vous d’autres projets ?

Rien et j’espère qu’il en sera ainsi. On fait quand même une p’tite tournée durant les week-ends avec nos amis de LVL UP.

 Thanks Joe


SEILMAN BELLINSKY
Slow Motion

Toujours aussi excitante, la scène nantaise nous fait découvrir aujourd’hui le premier album de SEILMAN BELLINSKY (http://seilmanbellinsky.bandcamp.com/). Coproduit par six labels (Aïnu, Poussin, Label Brasseuse, Black Basset, Les Loubards Pédés et Strandflat) ce double vinyle classieux est le fruit d’une assez longue gestation. Enregistré il y a un peu plus d’un an chez Miguel Constantino, il nous tardait de nous plonger corps et âme dans ces six instrumentaux qui font l’éloge de la lenteur, de la puissance et de la beauté. Une pièce à la fois lumineuse et sombre qui surprend d’autant plus qu’elle émane de quatre musiciens qui ne nous avaient pas habitué à ces peintures sonores. Jonathan Seilman (LE FEU), Rémy Bellin (ex-GOUDRON, BELA VAUDOU), Pierre-Antoine Parois (PAPIER TIGRE, ROOM 204) et Anthony Fleury (ex-FORDAMAGE) déroulent en 49 minutes leur rock atmosphérique à l’esthétique envoûtante. Un défi au temps aux portes d'une torpeur magique! (chRisA – mars2014)

A quels fantasmes musicaux SEILMAN BELLINSKY répond-t-il ?

Pierre-Antoine Parois (batterie) : Je  ne sais pas vraiment quels sont les fantasmes musicaux de SEILMAN BELLINSKY  mis à part l'envie de jouer une musique lente, relativement sombre voire transcendantale. En ce qui me concerne, quand Rémy et Jo m'ont proposé de rejoindre le projet, ce qui m'a surtout motivé était l'aspect humain. Jo et moi sommes proches depuis longtemps et avons toujours pris plaisir à faire de la musique ensemble. Je suis fan de GOUDRON, l'ancien projet de Rémy, et je devais certainement fantasmer secrètement de concrétiser un projet avec lui.

D’une naissance à deux au passage à quatre musiciens (avec ton arrivée et celle d’Anthony), comment le projet a-t-il évolué ?

Alors oui, Rémy et Jo ont commencé le projet à 2 à l'été 2011, je crois qu'ils n'avaient rien de mieux à faire à ce moment-là et tant mieux. Ensuite je les ai rejoints début 2012, on a commencé par ajouter de la batterie à leurs compositions, ce qui nous a amené à faire une sélection parmi elles car toutes ne paraissaient pas pertinentes jouées à 3. Certaines ont aussi vu leurs structures modifiées dans ce processus. Après cela, on a succinctement commencé un travail de composition à 3 sur 'Occidents' et plus poussé sur 'Aversion Of The Decay Of Impermanence'. Tout début 2013, nous avons enregistré le disque et c'est plus ou moins à ce moment qu'on s'est rendu compte que le projet manquait cruellement de basse, nous en avons donc ajouté sur l'enregistrement. C'est avant de partir en tournée au printemps qu'Anthony est arrivé bien motivé à l'idée de combler ce vide. Depuis nous avons surtout retravaillé les morceaux du disque à 4 pour rendre l'ensemble plus cohérent et aussi commencer à composer en groupe en partant de travaux de Rémy et Jo en amont.

Venant tous d’horizons musicaux assez différents, quels ont été les éléments fédérateurs pour que chacun s’investisse dans le projet ?

L'aspect humain encore une fois je pense. Quand Rémy et Jo se sont rencontrés, ils ont très rapidement joué ensemble malgré le fait que Rémy soit celui dont le background est le plus 'extrême' et Jo le plus 'pop'. Cela dit, il est clair que nous avons tous des goûts en communs et partageons un attrait pour certaines esthétiques musicales, au départ ça tournait pas mal autour de EXTRA LIFE et OM, il me semble.  J'ai aussi rencontré Rémy plus ou moins à la même période et Anthony et moi avons tous les deux eu des projets avec Jo par le passé.

Comment définiriez-vous l’esthétique et les fibres essentielles de votre toile musicale?

C'est toujours une question à laquelle il est compliqué de répondre quand tu joues effectivement dans le groupe... Je dirais que la lenteur des tempos est vraiment la base, ensuite la notion d'espace dans laquelle s'inscrivent les morceaux, ce qui me plaît ce sont son étendu et son obscurité. La formation finale donne plus de corps et de puissance au projet, au moins en concert pour le moment. C'est un aspect important qu'on a aussi envie de développer dans les morceaux à venir.

Quelle vision en aviez-vous durant la phase de composition ? Pensez-vous l’avoir mise en œuvre et par hasard êtes-vous allés au-delà de ce que vous pensiez faire ?

Ce n'est pas évident à dire car la phase de composition s'est faite en plusieurs temps comme je l'explique plus haut. Rémy et Jo ont d'abord écrient des morceaux autour d'une certaine esthétique qui leur parlait / correspondait à ce moment-là. Quand je suis arrivé, on a juste ajouté des percussions et un peu retravaillé quelques mises en place mais l'esthétique donnée à la 1ère étape n'a jamais été remise en cause. Le but était vraiment de garder la ligne directrice de base en étoffant le propos.

SEILMAN BELLINSKY = musique cérébrale ou organique ?

Musique organique qui transcende le cerveau !

Dans quel état physique et mental la musique de SEILMAN BELLINSKY vous met-elle ?

Personnellement, en étant bien concentré sur l'ensemble, jouer cette musique me plonge autant par moment dans un état semi-somnolant de bien être que de grosse tension du fait que la lenteur doive être respectée mais la rythmique très appuyée.
L’un de mes morceaux préférés est ‘Mahakali’, pouvez-vous tout me raconter sur ce titre en particulier ?

Jo s'est chargé de chercher et donner des titres aux morceaux. « Mahakali » est la déesse hindoue du temps et de la mort. C'est l’un des premiers morceaux que lui et Rémy ont composé. Nous aimons tous particulièrement le jouer. En live, il ouvre quasiment toujours le set. Son nom de code est « Black One »,  je crois que cela fait sens avec son titre définitif et la place qu'il a pour nous.

La dimension cinématographique de la musique de SEILMAN BELLINSKY est indéniable, d’ailleurs vous préférez citer des noms de séries (Twin Peaks, Les Revenants, Top of the Lake) comme références à votre univers. Quelles sont les images que votre musique déclenche en vous ?

Il est vrai qu'on nous fait souvent la réflexion après les concerts sur l'aspect 'musique de film'. En ce qui concerne les références de séries, c'est notre biographe, Damien Leberre, qui en a fait le choix. Personnellement, je n'ai vu que Twin Peaks mais pourquoi pas. J'associe souvent la musique d'un groupe à l'esthétique visuelle qu'il a donnée à la pochette de son disque mais ça ne va pas plus loin. La musique, pour parler plus globalement, n'a quasiment jamais chez moi déclenché de visions d'images, je suis plus sensible au ressenti du corps ou de l'esprit ou des deux vis-à-vis des sons et de certaines fréquences.

Quel regard portez-vous sur le travail de MOGWAI pour la série Les Revenants ?

Je suis justement en train d'en écouter des extraits sur le Web mais je dois avouer ne pas avoir regardé la série ni m'être intéressé au travail du groupe là-dessus auparavant. Cela dit, je pense qu'un groupe comme MOGWAI a totalement le profil pour habiller une série en musique, surtout une série un peu noire comme celle-ci paraît l'être. J'ai l'impression que les groupes 'post-rock' se font la part belle dans la musique de série après EXPLOSIONS IN THE SKY avec Friday Night Lights.

Qu’est-ce qui vous impressionne le plus dans le travail d’un compositeur comme Angelo Badalamenti ?

Pour le coup, c'est un nom dont la musique est associé à de l'image, particulièrement celles de Lynch je crois. J'avais pas mal écouté la BO de Twin Peaks justement il y a quelques années mais je ne connais malheureusement pas la globalité de son œuvre. J'ai souvenir d'avoir beaucoup apprécié son travail sur la BO de The Straight Story (Une Histoire Vraie) aussi. Je crois qu'il a un réel don pour recréer en musique une atmosphère commune à celle de l'image, après c'est vraiment subjectif comme point de vue...

Redoutez-vous qu’on vous classe trop rapidement dans cette catégorie fourre-tout de post-rock ?

OUI !

Quels termes n’aimeriez-vous pas vous voir attribués ?

Ceux de POST-ROCK !

Trois choses précieuses que Miguel Constantino vous a prodiguées lors de l’enregistrement et qui font que l’album sonne comme il se devait ?

Une sélection de matériel bien choisie, un savoir-faire certain dans le placement de micros et dans la prise de son. Après j'estime qu'il y a pas mal d'erreurs sur cet enregistrement qui auraient pu être évitées mais ce n'est certainement pas de sa faute.

Un dernier mot sur l’artwork du disque ? Et puis bien sûr vos prochains projets ?

Notre ami Mathieu Michel Yves Lautredoux (lui c'est <https://www.facebook.com/bruutstudio > et fait partie de <http://lesconcasseurs.org>) s'en est chargé avec brio, ça nous plaît ! Pour les projets, on va continuer à suivre le processus classique, concerts, nouveaux morceaux, nouveaux disques que ce soit avec SEILMAN BELLINSKY ou nos autres groupes. Et en espérant jouer au Hellfest un de ces quatre !

Un grand merci à Pierre-Antoine et ses compères.

 


TRISTAN SAVIN - LONG COURS

Ecrivain, journaliste, reporter, chroniqueur littéraire… TRISTAN SAVIN est, depuis 2012, le rédacteur en chef d’une revue unique et exceptionnelle qu’on adore ici, LONG COURS. Reportages tout-terrain, textes d’hier et d’aujourd’hui, enquêtes sans frontières, récits de voyages originaux, nouvelles inédites d’auteurs français et étrangers, portfolios de l’ailleurs, extraits de romans graphiques à paraître, tous les trimestres, LONG COURS  http://revue-longcours.fr/blog/ est un passeport de deux cents pages qui ouvre une quantité infinie de portes pour mieux raconter, regarder et comprendre nos sociétés. Tout l’esprit du voyage, du temps et des mots sous la plume de témoins inspirés pour ces fenêtres ouvertes sur la réflexion et l’imagination. A deux mois de sortir le numéro 7, TRISTAN SAVIN a pris le temps de nous faire encore mieux connaître cette revue dont il avait toujours rêvée. (Photos: F.Courtès) (chRisA - jan2014)

Au sens propre comme figuré, quel type d’aventurier êtes-vous ?

Tristan Savin : Je ne me considère pas comme un aventurier, au sens strict du terme.  J’ai cependant beaucoup voyagé, donc connu de belles aventures, mais pour moi un voyage s’organise. Il faut anticiper pour éviter les aventures désagréables. La vie est en soi aventureuse. Et LONG COURS est une belle aventure.

Dans l’idée du ‘portrait chinois’, s’il y avait un pays qui vous définirait le mieux, lequel serait-il ? Probablement l’Indonésie, un pays méconnu, mystérieux, très varié, qui réserve des surprises. On y mange très bien, les gens sont souriants et accueillants. Je ne dis pas que je suis comme ça mais cela me ressemble. Je m’y sens chez moi.

De quel écrivain seriez-vous le ‘fils’ ou le ‘cousin spirituel’ ?

Je me sens très proche de Jules Verne : ouvert sur le monde, curieux de tout, encyclopédiste. Et j’ai une affection particulière pour Boris Vian, un touche à tout, passionné par les mots, la musique, mais je n’ai pas son talent.

Retour en arrière, quand et comment est né le projet LONG COURS ? Comment vous êtes-vous retrouvé rédacteur en chef de cette revue ? LONG COURS est né, il y a plus de trois ans, de la volonté du groupe L’Express de créer une revue offrant de la place, et du temps, pour expliquer le monde actuel. On m’a proposé de m’en occuper car je travaillais déjà pour le groupe (en tant que chroniqueur littéraire au magazine Lire et responsable des hors-série), que j’étais reporter (entre autres à Géo) et que j’avais un carnet d’adresses d’écrivains…

Dans quelle veine journalistique et littéraire la situez-vous ?

L’influence journalistique, du moins la mienne, est celle de Rolling Stone, de Granta, du New Yorker, mais aussi de feu Actuel. Des magazines qui misent sur le reportage, l’investigation et la qualité d’écriture.

Quels étaient les objectifs initiaux de la revue ? Ont-ils changé depuis sa création ?

L’objectif initial était de raconter le monde actuel avec des reportages, des nouvelles et des récits, mais aussi des photos et des illustrations. Il n’a pas changé pour l’instant.

En quoi pensez-vous que LONG COURS marque un nouveau territoire dans le monde du reportage ?

Nous renouons avec une vieille tradition de la presse, un peu oubliée, de proposer des reportages à des écrivains. Nous n’avons rien inventé : France Soir le faisait à sa grande époque en envoyant Saint-Exupéry, Kessel ou Cendrars sur le terrain. Nous faisons appel à la crème de la littérature « voyageuse » contemporaine : Sylvain Tesson, Jean-Christophe Rufin, Olivier Weber, Hubert Prolongeau. Et toute une nouvelle génération d’auteurs talentueux : Caryl Férey, Julien Blanc-Gras, David  Fauquemberg, Fabrice Humbert, Olivier Truc, Sabri Louatah, Clément Reychman… Sans oublier des photoreporters comme Gérard Rondeau, Luca Locatelli ou Massimo Berruti et des dessinateurs comme Loustal, Marcellino Truong, Christian Cailleaux et bien d’autres (désolé pour tous ceux que j’oublie).

Quelle est la substantifique moelle d’un article figurant au sommaire de LONG COURS ? Que doit-il nécessairement contenir, dégager pour qu’il soit publié ?

Le premier critère est l’originalité du sujet, de préférence inédit. Entrent ensuite en ligne de compte la pertinence du regard, le talent de conteur… Un bon reportage nous explique les problématiques d’un pays, et les resitue dans un contexte mondial, mais de manière fluide, sans un ton professoral.

Dans ce monde saturé d’images, d’informations et de reportages, LONG COURS semble offrir trois concepts extrêmement rares : le temps, l’espace et la réflexion. Quels autres concepts tentez-vous passionnément d’offrir à vos lecteurs ?

Offrir le temps, l’espace et la réflexion, c’est déjà énorme car les médias traditionnels – surtout ceux de l’audiovisuel - n’en offrent pas autant. Nous offrons peut-être en plus, grâce à nos auteurs les plus doués, un supplément d’âme, du moins je l’espère.

LONG COURS est né sous l’aile du magazine L’Express. La revue a-t-elle une ligne politique ou, au contraire, se refuse-t-elle d’en suivre une ?

Nous n’avons aucune ligne politique. Nous publions des journalistes travaillant aussi bien pour la presse de droite ou celle de gauche, mais, à mon sens, ces clivages sont dépassés depuis longtemps. Nous avons cependant publié quelques textes engagés qui concernaient la préservation des peuples autochtones (les articles de Caryl Férey et de Luis Sepulveda sur les indiens Mapuche) et la défense de l’environnement (notamment en Amazonie) et la lutte contre les mafias (la formidable enquête de Roberto Saviano dans notre numéro 2), des sujets internationaux toujours d’actualité.

A l’exception de la quatrième de couverture, il n’y a aucune publicité. Chose extrêmement appréciable puisque, pour une fois, le lecteur n’a pas l’impression que les articles qu’il lit sont un ‘prétexte’ pour lui vendre quelque chose. Cette absence de publicité, était-elle un critère de base ? Comment faites-vous financièrement ?

Ce serait bizarre, pour une revue vendue en librairie, d’être transformée en catalogue publicitaire. Notre prix de vente assez élevé doit compenser ce manque à gagner. Nous avons cependant accepté la proposition d’une grande marque (Hermès, pour ne pas la nommer), qui souhaitait être notre seul annonceur, car son univers correspondait bien au notre : une exigence de qualité, une image d’évasion… La revue coûte très cher à produire et cette forme de mécénat permet de financer plusieurs reportages par numéro sans dépendre des offices de tourisme et altérer l’objectivité des textes…

Comment se portent les ventes de la revue ? Quels sont les retours que vous avez ?

Les ventes dépendent de nombreux facteurs (concurrence, promotion, diffusion, actualité, conjoncture de la presse et de la librairie) et sont différentes d’un numéro à l’autre. Les deux premiers numéros se sont plutôt bien vendus, le quatrième aussi. Les résultats sont contradictoires entre l’excellent accueil des libraires, des professionnels de l’édition, des médias (globalement dithyrambiques) et les résultats réels, moins importants qu’escomptés. Il faudrait vendre deux mille exemplaires de plus pour parvenir à l’équilibre. C’est difficile dans un contexte de crise et de baisse générale des lecteurs de presse due à l’Internet. Il nous reste à faire des efforts de promotion et de distribution pour y arriver. Nous restons confiants et nous essayons de donner le meilleur de nous-mêmes.

Comment réussissez-vous à convaincre de grands auteurs à participer (récits de voyage, nouvelles...) à LONG COURS ? Est-ce que la grosseur de votre carnet d’adresses est un avantage ? Le fait que je travaille à Lire depuis maintenant dix ans, donc que je connaisse des auteurs, la plupart devenus des amis, a effectivement aidé. La qualité de la revue, sa maquette, également. Les auteurs sont surtout enthousiastes à l’idée d’avoir de la place pour s’exprimer, et du temps, car nous leur laissons plusieurs mois pour écrire. Et je leur laisse carte blanche, je ne dénature pas leurs textes, nous travaillons en toute confiance. La plupart d’entre eux attendaient une revue de ce type depuis longtemps.

Qui rêveriez-vous d’inviter pour les prochains numéros ?

J’ai déjà contacté presque tous ceux que je rêve d’accueillir, très peu ont refusé, et ceux qui ont décliné ont répondu que c’était par manque de temps. Jim Harrison ne m’a répondu car il a des problèmes de santé. Et je ne désespère pas d’avoir peut-être un jour un texte inédit de Murakami, que j’apprécie énormément. 

Dans l’histoire ‘qui de l’œuf ou de la poule…’, à votre avis, l’écriture naît-elle du voyage ou est-ce plutôt l’inverse ?

Le voyage, dans le sens noble du terme (c’est à dire non touristique), incite à l’écriture. Surtout quand on a le temps. Il suffit d’avoir une heure ou deux devant soi, un paysage sous les yeux, de se retrouver dans un temple bouddhiste ou dans un bar de Patagonie, pour avoir envie de s’emparer d’un stylo pour noter ses impressions, d’avoir le désir irrépressible d’immortaliser un instant.

Qui vous a appris à voyager ? Et à écrire ?

Ceux qui m’ont appris à voyager sont nombreux (Jules Verne, Stevenson, Melville, Miller, Conrad, Loti, Cendrars, Michaux, Kerouac, Segalen, Bouvier… ). Ceux qui m’ont appris à écrire sont quasiment les mêmes. Mais celui qui m’a donné envie de voyager, le premier, indéniablement, est Hergé. J’ai appris à lire avec Tintin au Congo, Le Lotus Bleu, L’Oreille Cassée et Vol 714 pour Sydney. Je viens de les relire pour un Hors-Serie de L’Express auquel je participe et j’ai réalisé à quel point ces histoires avaient influencé le cours de mon existence, déclenché des envies de voyages et ma vocation de reporter.


Depuis le lancement de LONG COURS, quels sont les rêves que vous avez déjà réalisés ? Qu’est-ce qui vous a le plus étonné et ému  depuis le tout début de cette aventure? Quelles sont aussi vos frustrations ? LONG COURS est la revue dont je rêvais depuis longtemps. J’ai réalisé le rêve de publier la plupart des auteurs que j’admirais, comme Mark Twain, SylvainTesson, Jean-Christophe Rufin, William Boyd, Douglas Kennedy, Philippe Djian, Gilles Lapouge, Jérôme Charyn, Paul Bowles, Pierre Pelot, Alain Dugrand, Alaa El Aswany, Luis Sepulveda, Erri de Luca ou Leonardo Padura… Découvrir leurs textes inédits, c’est cela qui m’a le plus ému. Mais aussi les réactions des lecteurs, surtout celle de ce prisonnier qui nous a écrit que LONG COURS était une véritable libération pour lui, une fenêtre d’évasion vers des ailleurs. Cela m’a rappelé l’utilité première de l’écriture, de la lecture, donc de la littérature. L’évasion.

La formule d’une revue peut toujours être améliorée, enrichie. Parce que les lois de l’Aventure imposent le changement, l’adaptation, que voudriez-vous apporter de plus aux prochains numéros ? Avez-vous des idées de nouvelles rubriques ?

Vous avez raison, il ne faut pas hésiter à apporter du neuf. Nous avons essayé, même si cela ne se voit pas tout de suite, d’améliorer la revue au fur et à mesure des numéros. Et nous continuerons à le faire. Nous avons quantité d’idées. Il faut toujours se remettre en question. Mais il faut conserver une certaine cohérence globale.

Votre parcours professionnel prouve que vous êtes une personne toujours en mouvement, toujours sur le qui-vive. Que n’avez-vous pas encore fait et que vous voudriez réaliser ?  

A titre personnel, j’ai plusieurs romans en gestation – dont un sur mon ancêtre Champollion -, mis de côté depuis que je m’occupe de LONG COURS. Je projette également un grand voyage en Amérique du Sud et à l’Île de Pâques, pour un essai assez spécial consacré aux mystères des monolithes. J’ai toujours eu de nombreux projets en chantiers. Seul le temps me manque, la vie passe trop vite quand on est  passionné.

Pour terminer. La littérature est au centre de votre vie, pouvez-vous nous révéler votre TOP 5 des meilleurs livres de 2013 ?

Immortelle Randonnée de Jean-Christophe Rufin, Géographie de l’Instant de Sylvain Tesson, Paradis Avant Liquidation de Julien Blanc-Gras, Le Corps Humain de Paolo Giordano, Les Nuits de Sibérie de Joseph Kessel  (une réédition d’un texte oublié) et Autorisation de Pratiquer La Course à Pied de Franck Courtès.

Et quel est le pays qui vous a le plus inspiré l’année dernière ?

Je me suis rendu l’été dernier en Nouvelle-Calédonie, que je ne connaissais pas. J’ai découvert un archipel passionnant, riche en traditions, une population accueillante. Le nickel, principale richesse du pays, qui révolutionne la vie dans les tribus, m’a inspiré un reportage à paraître dans le prochain numéro de LONG COURS.

Mille mercis à Tristan Savin.



FRUSTATION
Born good

Si le verbe frustrer veut d’abord dire ‘priver quelqu’un’, il signifie aussi ‘décevoir, tromper’. Bref, tout le contraire de ce que la bande de Montrouge montre et donne à son public toujours plus grandissant depuis plus de dix ans. Entendons-nous bien, sans aucun masochisme mais avec conviction, FRUSTRATION est synonyme de plaisirs car la musique post-punk cold-wave du groupe est une véritable machine à chanter et à bouger. Elle libère une danse intelligente, de celle qui fait vibrer tout le corps tout en sollicitant la tête. Forts d’un deuxième album (Uncivilized) aussi généreux que le précédent (Relax –tous les deux bénis par l’excellent label Born Bad Records), les banlieusards livrent ce soir au 6par4 une performance dont ils ont le secret : directe, énergique et sincère. A l’image de ce qu’ils sont dans la vie et dans leur loge pour cette interview de fin de soirée. I had so many questions… (chRisA – déc2013) (NSOphoto > http://www.nsophoto.com/)

Comment s’est passé le concert ?

Pat : Grâce au public de Laval, c’était super !

Depuis quand as-tu pris la basse ?

P : Depuis deux mois. J’ai rejoint le groupe depuis cet été mais j’ai commencé les concerts depuis octobre.

Qu’est-ce que vous avez fait de Manu ?

Pat : On l’a tué (rires).

Nikus (guitare) : On l’a vendu en pièces détachées (rires). Manu n’avait plus trop le temps de se consacrer à la musique. Il nous a annoncé qu’il voulait arrêter il y a quelques mois tout en nous disant qu’il souhaitait que le groupe continue. On partait pourtant de l’idée que FRUSTRATION, c’était nous cinq… mais on avait envie de continuer. Manu est resté avec nous le temps qu’on trouve son remplaçant …et puis après il y a eu le passage de flambeau.

FRUSTRATION existe depuis plus dix ans et vous n’avez sorti que deux albums dirais-je… Comment expliquez-vous ce très faible ratio ?

N : C’est une question de rythme et de possibilités surtout. On n’a que peu de temps à consacrer au groupe car on bosse tous à côté. On répète trois heures par semaine comme tous les petits groupes et puis voilà… Quand on a assez de morceaux qui nous plaisent pour faire un disque, on va en studio, on enregistre.

Est-ce que vous tenez beaucoup au fait que le groupe ne soit pas votre ‘métier’ ?

N : Oui

Fred (synthé) : L’important, c’est de pouvoir faire comme on veut et quand on veut. Si FRUSTRATION était notre ‘métier’, on serait obligés de faire des choses qu’on n’a pas envie de faire. On serait dans un rythme imposé parce qu’il faut bouffer. Le rythme du système serait : un album, une tournée, un album… et il y aurait forcément une fatigue.

N : FRUSTRATION, c’est avant tout du plaisir. Si nous avions des contraintes par rapport à cette passion, personnellement je perdrais très vite l’envie de faire de la musique.

Est-ce que le groupe joue aujourd’hui la même fonction qu’à ses débuts ?

N : Pour nous, ça reste une vraie passion. C’est notre hobby et c’est du bonheur.

A la base, sur quelles fondations avez-vous construit FRUSTRATION ?

N : Ah ça, il faut demander ça à Fab.

Fabrice (chant) : Oh mon dieu… Depuis que j’ai seize ans, j’ai toujours voulu faire un groupe de cold-wave post-punk un peu virulent et positivement violent. Il fallait que ça se fasse… Je ne me pose pas tant de questions que ça. Ça correspond en tout cas à mes attentes.

Est-ce qu’en laissant plus de place au synthé, vous avez fait davantage de ‘compromis’ sur Uncivilized ?

Fab : Non, il n’y a pas eu de compromis.

Fred : Attends, je parle en tant que synthé. Tu voudrais dire qu’à un moment donné, ils auraient laissé leur égo de côté pour me laisser un peu plus de place ? (rires) Non, pas du tout.

Vous aviez dit que chaque membre du groupe avait une personnalité assez forte (cf  interview NOISE # 14) alors je me demandais…

Fab : On ne revendique pas du tout le côté ‘personnalités fortes’. Je revendique qu’on ne dit pas vert à des gens et jaune à d’autres. Ça me plaît de faire cette musique avec ces gars. Chaque personne a ses défauts, ses qualités. Dans le groupe, il n’y a pas de personnes fake, tordues. On est exactement ce qu’on est. Musicalement, il n’y a pas de compromis sur les albums, sur les créations du groupe

P : Ce serait triste s’il y en avait d’ailleurs…

Avec les pochettes de Baldo, vous avez créé une ‘imagerie’ qui est aujourd’hui propre au groupe. Est-ce que vous revendiquez un post-punk prolétaire ?

Fred : On ne le revendique pas mais en revanche, c’est vrai que c’est ce qu’on exprime.

P : On ne prône rien. Avec cette volonté de mettre des travailleurs en avant, on véhicule des valeurs très simples auxquelles nous sommes attachées.

Est-ce que vous vous sentez attachés à une scène particulière ?

Fred : Non, nous sommes attachés à une bande de copains et à un truc qui tient à la sincérité. C’est vrai qu’on a plus d’affinités avec des gens comme INTELLIGENCE. Ce soir, par exemple, ça a été un plaisir de voir jouer BLACKMAIL. Ce sont d’abord des amis. On aime la musique qu’ils font. Nous sommes dans l’échange. Ils ont mixé deux albums pour nous.

Est-ce qu’il y a une scène parisienne qui vous parle ? Si oui, parleriez-vous d’un renouveau depuis quelques années ?

Marc (batterie) : Il y a toujours eu plein de groupes à Paris mais pour parler de scène… Il n’y a pas beaucoup de groupes parisiens, il y a surtout des jeunes qui viennent de province et qui sont motivés pour faire des groupes. En tout cas, depuis quelques années, il y a plein de bons groupes et pas qu’à Paris. Dans la scène garage-punk par exemple, le niveau est beaucoup plus élevé. Aujourd’hui, il y a une tonne de groupes alors qu’il n’y en avait qu’une poignée il y a quinze, vingt ans. Il y a une effervescence rock’n’roll, je ne sais pas si c’est la mode, en tout cas, il y a une bonne scène rock’n roll ou garage en France. Je tiens une boutique de disques et je suis super content de voir autant de bons groupes. Il y a beaucoup de concerts à droite et à gauche, des 45 tours de groupes inconnus qui sortent. C’est très stimulant. Ça n’affecte pas du tout FRUSTRATION dans son émulation ou dans sa façon de composer.

Uncivilized marque de nouvelles aspérités, vers quoi voudriez-vous que votre musique tende pour le troisième album ?

Fred : On ne réfléchit pas comme ça. Les différences de sons et de jeu sont dues au fait qu’on commence à maîtriser un peu plus nos instruments. Je sais maintenant à quoi certains boutons servent sur mon synthé (rires).

Est-ce qu’un morceau comme ‘One Of Them’ te donne envie d’aller plus loin ?

Fred : Lorsque je fais un morceau comme celui-là, je fais une déclaration d’amour à John Carpenter (il me confiera, à la fin de l’entretien, que ce titre a été très influencé par un morceau de THE HUMAN LEAGUE). J’ai de la chance car avec les machines programmables que j’ai, je peux faire des trucs tout seul chez moi. Je peux me faire plaisir et ‘One of Them’, c’était un peu ça. J’adore l’univers de Carpenter. Je ne crois pas qu’on veuille aller quelque part, ce sont des évolutions qui se font naturellement en fait.

Fabrice, qu’est-ce qui te guide dans tes paroles ?

Fab : Il y a une dichotomie énorme entre le fait que je suis super bavard et que je n’ai pas dix mille choses à dire sur scène. Dans ma vie privée, quand j’ai besoin de dire quelque chose à quelqu’un, je lui dis. Ce qui me guide dans mes paroles, c’est que je suis obligé d’en faire car je suis entré dans un groupe mais aussi bizarre que cela puisse paraître je préfère les notes aux mots. Comme j’analyse beaucoup, j’ai souvent un avis sur tout. Je suis souvent bloqué par rapport à mon niveau d’anglais mais je fais corriger mes paroles par des potes anglophones. Il se trouve que je préfère chanter en anglais plutôt qu’en français.

Ça pourrait t’arriver de chanter en français ?

Fab : Je l’ai fait notamment sur un morceau de FRUSTRATION qui s’appelle ‘Vieillir Ensemble’. J’ai fait un groupe entre 1986 et 1991 (ZURUCK PLACENTA) où toutes les paroles étaient en français. Je suis très à l’aise avec le français. Je peux te pondre trois morceaux par jour. Je n’ai pas particulièrement une belle écriture mais j’arrive facilement à écrire des trucs. Quand on compose, je chante en yaourt. Je cherche à faire d’abord passer les vocaux (il fait une petite démonstration). Parfois, j’écris des paroles parce que c’est un thème qui me tient à cœur que je gardais au fond de moi. Des fois, ce serait artistique de dire que je suis dans l’écriture automatique. Parfois, je me base uniquement sur des mots. Plein de gens me demandent pourquoi il n’y a pas les paroles sur les albums…mais je ne suis pas porteur d’étendard ni d’oriflamme. Il y a un morceau de SONIC YOUTH qui s’intitule ‘Kill Your Idols’… Je sais que j’ai un peu de présence sur scène mais je n’ai pas vocation à être un porteur de flambeau à la U2. J’ai vraiment été marqué en voyant Bono agiter des drapeaux en 1984 ou les COCKNEY REJECTS faire du mauvais hard-rock.  Je veux avant tout bien chanter. J’essaye de faire passer mes sensations plus par ma voix que par mes textes. Ma voix m’intéresse plus que mes textes.

‘We Miss You’ sur Uncivilized est sans doute l’un des titres les plus émouvants que vous ayez faits. Peux-tu me raconter son histoire ?

Fred : On avait envie de faire un morceau à riff avec Nikus et Marc. On l’a trouvé avec cette note au synthé qui reste constamment. Fabrice a été très touché par le riff de guitare mais je le laisse t’expliquer…

Fab : Je vais en parler pour la première fois. Il y a trois ans, en un mois et demi, on a perdu trois personnes très proches. Une copine décédée de maladie à 29 ans, un copain mort à 47 ans et un autre à 44 ans. Le texte traite de l’absence. Je voudrais que les gens puissent ‘s’accaparer’ ces paroles. Tout le monde a vécu au moins une fois ce sentiment d’absence, ce manque vécu comme un trou que personne ne peut combler.

On sent qu’il y a beaucoup d’anxiété et de questionnement dans vos paroles et, en même temps, je trouve qu’il y a énormément de fun dans ce que vous faites.

M : Ce qu’on fait avec cette bande de potes, on le fait pour le fun et ce depuis le début. Après…ce n’est pas une musique fun mais ce que nous partageons, on le fait dans le fun. On est un groupe de rock’n’roll à la base avec toutes les blagues de potaches dans le van qui vont avec.

Fred : Rien n’est calculé dans FRUSTRATION. Il n’y a pas de show, de lights, de décor. Jouer dans la prison du Bois d’Arcy a été l’une de nos expériences les plus fortes. Les taulards n’écoutent pas forcément notre musique, tu vois. On est arrivés avec nos tripes et, en fait, le courant est vraiment bien passé parce qu’ils ont senti qu’on était sincères.

                                  

Qu’est-ce qui pourrait faire que FRUSTRATION s’arrête un jour ?

Fred : Si on ne s’amusait plus entre nous alors ça pourrait s’arrêter. Avec Manu, notre ancien bassiste, il y a eu de la fatigue. Tant qu’on aura des trucs à dire FRUSTRATION existera. S’il y avait cette usure de notre côté, il se passerait la même chose du côté du public.

M : Tant qu’on s’éclatera on continuera. Ça nous motive aussi de voir qu’il y a plus de gens à nos concerts, qu’on vend plus d’albums. On trouve ça cool mais ça ne nous change pas. On fait ce qu’on peut faire par rapport à nos capacités et nos modes de vie. Certains membres ont des enfants, on a plus ou moins la quarantaine donc on ne peut pas faire plus. On le fait par passion, par amateurisme. Il s’avère qu’on pourrait faire FRUSTRATION de façon ‘pro’ sauf qu’on n’en a pas envie et qu’on n’y croit pas. Si on avait 20-30 ans, peut-être…et encore…

Comment voyez-vous votre relation avec votre label, Born Bad Records ?

M : Le fondateur du label est un pote. FRUSTRATION est la toute première référence du label. Moi, je m’occupe de la boutique de disques qui s’appelle Born Bad. Il y a quelques années, Jean-Baptiste est venu me demander pour utiliser le nom et il en a fait un label génial. Il est hyper bon dans ce qu’il fait. A l’époque de la sortie du premier disque, on ne se rendait pas bien compte du travail qu’il allait faire.

Fred : JB nous a permis de croire en ce qu’on faisait. De sortir aussi du milieu du gothique. On jouait à l’époque dans des bars, devant des copains et lui, il y a vu autre chose, une autre dimension.

Si le groupe avait porté le nom d’un autre sentiment, pour lequel auriez-vous opté ?

M : Par rapport à ce qu’on ressent dans le groupe, il n’y a aucune frustration. Le nom du groupe ne correspond pas à ce que l’on vit de l’intérieur.

Fred : Dans la musique, on exprime une certaine frustration qu’on peut ressentir dans la vie de tous les jours.

M : Dans FRUSTRATION, il y a parfois une explosion qui fait du bien.

Est-ce que vous assumez le fait que FRUSTRATION soit une « machine à danser » ?

Fred et Marc : Totalement. On est très contents de faire danser les gens.

Fred : Encore une fois de plus, le côté ‘dansant’ n’est pas réfléchi. On fait avant tout ce qu’on a envie d’écouter.

M : En composant, on ne se dit pas ‘on va faire un tube’ même si, en toute modestie, on est conscients d’avoir fait des ‘tubes’. Ce sont des morceaux qui donnent envie de danser. En tout cas, on n’en fait pas exprès, cela tient peut-être de l’alchimie entre les musiciens, de la communion musicale qui existe entre nous et ce, même si on n’écoute pas tous la même chose.

                              

Un mot sur les deux clips (‘Assassination’ et ‘Dying City’) sortis dernièrement…

Fred : On n’a rien à voir là-dedans. On n’a absolument rien demandé.

M : C’est un fan qui nous a proposé de les faire. Il a fait un boulot de malade. On hallucine car on les trouve super chouettes. Il nous a demandé les paroles pour s’imprégner des morceaux et ensuite il a fait ces clips, gra-tui-te-ment. On a été vraiment bluffés. Peut-être qu’il fait sa publicité comme ça, c’est un échange. Il a très bien ressenti ce qu’on dégageait.

Fred : Ca m’a beaucoup touché. Et FRUSTRATION, ça a toujours été comme ça. Les gens viennent vers nous. Tu vois par exemple la photo de l’affiche de ce soir, c’est le travail d’un fan, Nico, qui a un talent monstrueux. Un jour, il est venu nous voir et il nous a demandé à faire une séance de photos avec nous. Ça a pris une demi-journée. Il avait une idée en tête de l’environnement, nos positions et ses photos sont géniales.

Vous inspirez les gens alors ?

Fred : Ca, ça n’engage que toi mais si c’est la réalité, ça fait très plaisir.

Tous mes remerciements aux cinq membres du groupe, à Nico (photos) ainsi qu’au 6par4 et à TRANZISTOR.

 

 

DISAPPEARS
Ere de jeux
Depuis l’annonce de leur tournée européenne au printemps dernier (et par conséquent leur passage au 6PAR4 à Laval), j’en salivais. DISAPPEARS fait partie de ces groupes rares sur l’échiquier du modern rock à tendance post-punk / kraut contemporain. Révélé en 2012 avec l’album Pre Language sur lequel figurait un certain Steve Shelley, le gang de Chicago n’a pas chômé pour sortir dans la foulée un étrange Ep et surtout un excellent quatrième album cet été, le bien nommé Era (Kranky). Ce soir, en fin de repas, je retrouve Brian, Damon et Jonathan (Noah manquant à l’appel) pour qu’ils puissent me parler de leurs dernières créations saluées comme il se doit par une presse unanime. Dans le cliquetis des couteaux et fourchettes, nous commençons par évoquer notre amour commun pour LUNGFISH. Je fais face à un groupe détendu, souriant, simple, fort sympathique ayant envie de communiquer. Enorme plaisir! Le courant passe tout de suite comme en atteste l’échange de trente minutes qui suit. Une heure et demie plus tard, le groupe fournira une prestation impeccable avec une classe et un savoir-faire savoureux.  Sans oublier un son énorme…  (chRisA – nov2013)


On dit qu’un album est souvent la photographie d’un instant. Concernant Era, pouvez-vous nous raconter ce moment particulier dans vos vies ?

Brian Case (chant, guitare) : C’était l’hiver à Chicago. Il faisait donc très froid. Le temps était glacial et sombre tous les jours. Notre studio étant très petit, nous nous sommes vite retrouvés dans notre monde. Nous avions quelques chansons et nous savions ce que nous voulions faire. Mais nous avons beaucoup expérimenté. C’est sans doute l’album sur lequel nous nous sommes le plus lâchés.

Considérez-vous le très expérimental Ep Kone (sorti entre Pre Language et Era) comme un jalon très marquant dans votre carrière ?

B : J’adore cet Ep. C’est définitivement mon enregistrement préféré. J’aimerais que nous le jouions plus mais ces chansons nécessitent un cadre particulier (‘Kone’, le titre sur la face A dure en effet 16 minutes). Nous n’aurions jamais pu les mettre sur un vrai album. Nous avons enregistré ces titres au moment où Noah Leger (batterie) nous a rejoints. Nous voulions essayer quelque chose de différent. Nous avons réservé le studio pour deux jours seulement. C’était une super occasion pour nous de faire véritablement connaissance avec lui sur le plan musical. On ne s’est pas mis de pression. Ces deux jours nous ont permis de nous rapprocher pour mieux communiquer entre nous. J’adore vraiment Kone.

Vous allez jouer ‘Kontact’ ce soir ?

B : Oui, on le joue tous les soirs (le morceau clôturera à merveille une setlist sans faille). Pour ‘Kone’, le titre éponyme…c’est différent, il nécessite beaucoup de patience (rires). Tu ne peux pas l’inclure comme ça dans un set.

Je sais que vous aimez travailler rapidement. Quels sont les avantages et les inconvénients d’une telle démarche créative ?

: Je crois que pour nous cette méthode fonctionne bien. Nous aimons nous soumettre nos idées. Les idées nous viennent assez rapidement. Durant cette période de création nous aimons peaufiner chaque détail pour qu’il sonne parfaitement.

Damon Carruesco (basse) : En réalisant un album rapidement tu te donnes la chance de parfois faire les choses par accident. Et ces ‘accidents’ peuvent vraiment être supers. L’inconvénient de cette méthode, c’est que tu te demandes jusqu’où ton processus créatif peut te mener. Se donner beaucoup de temps, changer telle ou telle chose, réessayer, c’est aussi, à mes yeux, un inconvénient. Nous aimons travailler avec une date butoir en tête.

Jonathan Van Herik (guitare) : Il faut juste éviter d’aller trop vite car si un mois après l’enregistrement tu te rends compte que tu aurais pu ajouter telle ou telle chose….

Comment composez-vous vos albums ? Y a-t-il une personne en particulier qui apporte le squelette des chansons ?

B : On écrit toujours avant d’enregistrer. J’ai l’habitude d’apporter une ou deux idées pour guider un peu l’ensemble mais une fois dans le studio chacun apporte ce qu’il veut apporter.

A l’écoute de Era, je me suis souvent fait la réflexion que chaque morceau était différent des autres, qu’il y avait une unité entre toutes les chansons mais qu’elles avaient chacune leur propre espace.

B : Je suis tout à fait d’accord avec toi.

D : J’adore cette idée d’espace propre car j’aime traiter les chansons de manière différente pour leur donner à chacune un caractère, un archétype particulier.

: Era est sans aucun doute notre album le plus sombre mais c’est aussi le plus puissant en termes de palette sonore. Il a quelque chose de monochromatique tout en apportant beaucoup de nuances. Nous avons attaché beaucoup d’importance au fait que nous puissions tout faire ressortir en live. Sur l’établi de nos expérimentations, nous avons dû abandonner pas mal d’idées.

: Ce que tu dis est très encourageant car je ne pense pas que nous ayons consciemment créé ce que tu décris. C’est peut-être une sorte de testament qui prouve qu’on fonctionne très bien ensemble.

Peut-on considérer votre musique que de ‘l’art-rock’ ?

B : J’aime bien cette idée.

Je vois vos chansons comme un mélange de lignes et de cercles. Les lignes de la pochette sont peut-être là pour appuyer cette idée mais il y a aussi ce sens de la répétition, cette sensation de transe qui me fait utiliser le mot de ‘cercles’. Comment arrivez-vous à créer ces formes ?

B : C’est un point essentiel pour le groupe. Tu ne peux obtenir ces formes qu’en jouant les morceaux encore et encore comme nous l’avons appris. Parfois on essaye mais ça ne marche pas. Je crois que tout ça résulte de la façon dont nous communiquons mentalement. Musicalement, nous nous aidons mutuellement tout en restant chacun dans notre coin. DISAPPEARS pourrait ressembler à un organisme qui respire. Cela doit rester quelque chose de simple auquel pourtant nous portons constamment notre attention.

D : Nous partageons la même idée des motifs recherchés : une esthétique géométrique très simple. Nous voyons les cercles comme des métaphores de choses qui sont plus grandes que nous. De grandes métaphores avec beaucoup de simplicité…c’est peut-être ça DISAPPEARS…

Est-ce que le groupe est influencé par l’art contemporain, l’art moderne ?

: Oui, tout à fait. Même si nous avons du mal à le reconnaître, je crois que nous sommes tous très intéressés par le fait d’avancer au lieu de nous endormir sur des formules préétablies. Qu’est-ce que nous pouvons faire de nouveau ? Voilà, ce qu’on se dit dans le groupe.

Qu’est-ce que Noah a apporté après le départ de Steve Shelley ?

B : (réfléchit longuement) J’ai du mal à trouver mes mots mais le terme ‘apporter’ est intéressant…

J : Pour moi, avec Noah, il y a quelque chose de plus mécanique dans son jeu. Lui et Steve ont tellement d’endurance. Ils peuvent jouer lourd et fort sans flancher sur la durée. Ils jouent aussi avec beaucoup de feeling mais Noah est comme une machine qui fonctionne à merveille avec ce qu’on fait actuellement.

D : C’est un musicien professionnel. Il joue de la batterie tous les jours. C’est son métier. Son jeu a ouvert certaines portes de mon écriture et de mon imagination. Il suffit que tu lui demandes de faire quelque chose et il le fait immédiatement. Qu’il s’agisse de cogner sur une boucle pendant cinq minutes ou d’utiliser des contretemps.

B : Jouer avec Steve fut vraiment génial…tout simplement parce que c’est Steve. Tu as grandi en écoutant son jeu de batterie et il t’a donné envie de faire de la musique. C’était génial mais c’est aussi super de jouer avec quelqu’un qui ne traîne pas toute cette ‘aura’ avec lui. Quand tu joues avec Steve, les gens se disent ‘wow j’aime son jeu, j’aime SONIC YOUTH’ et par conséquent ça te ramène à une certaine image qui te cloue un peu au sol. Aujourd’hui, personne n’a d’a priori ou d’idées préconçues. Ça laisse plus d’espace pour la découverte. Nous nous sommes libérés de ces ‘stigmates’ qui étaient liées à notre musique. C’est clair que jouer avec Steve a attiré les regards sur nous et nous avons beaucoup appris à ses côtés mais jouer à nouveau avec quelqu’un de notre niveau qui a plus ou moins le même vécu que nous aide à aller vers autre chose dans notre musique.

D : Le fait que, comme nous, Noah habite Chicago, cela renforce les liens, ça créé un peu une mentalité de gang (rires).

Parlons un peu de John Congleton. Diriez-vous de lui qu’il est le cinquième membre du groupe ?

B : Oh oui oui oui (rires collectifs tellement Brian s’est empressé d’acquiescer). Il y a deux personnes qui partagent le siège de cinquième membre. Il y a notre ami Matt qui s’occupe de notre son en tournée. Il est génial. Et puis il y a John avec qui nous enregistrons. J’adore John. Je le connais depuis toujours. Je n’ai aucune envie de faire des disques sans lui. Il comprend ce qu’on essaye de faire. Il aime et respecte ce qu’on fait. Il bosse avec des groupes qui sont bien plus populaires que nous et qui peuvent lui offrir davantage mais travailler avec nous lui rappelle d’où il vient et ce qui est important pour lui dans la musique. On lui dit souvent ‘on va jouer et tu feras ce que tu en veux’ et neuf fois sur dix on est super contents de ce qu’il en fait.

Dans ma discothèque, c’est vrai que tous les albums sur lesquels il a travaillés sont excellents…

B : C’est un tel professionnel. Peu importe le matériel des groupes et leurs styles musicaux auxquels il a affaire. Il s’en fiche. A chaque fois, il sait exactement quoi faire.

D : Il nous donne beaucoup la possibilité d’expérimenter. Il prend des décisions créatives et nous lui faisons entièrement confiance.

B : C’est important d’avoir un gars comme lui car quand tu es confiné dans ton studio parfois tu as du mal à voir où tu en es. Il est toujours là pour nous dire ‘ce serait bien que vous fassiez ça, tentiez ça.’ Et parce que tu lui fais confiance il n’y a pratiquement aucun questionnement.  Je ne me souviens pas d’une seule fois où il a eu tort. C’est important de faire de la musique avec des personnes de confiance que ce soit lui ou les gens de notre label (Kranky Records)

Vous avez appelé votre dernier album Era. De quelle ère voulez-vous parler ?

B : C’est la première chanson que nous avons écrite pour l’album qui a particulièrement changé entre le début et la fin. Nous avons vu cet album comme un commencement. Le titre ne va pas plus loin que cette idée du commencement, d’un nouveau départ, d’une nouvelle ère. Le mot ‘ère’ est souvent relié au passé mais Era dégage ce sentiment d’aller de l’avant.

D : Era est un peu notre ‘Autobahn’ (en référence à l’album de Kraftwerk sorti en 1974). Le groupe a toujours considéré ce disque comme leur premier vrai album. Era se rapproche donc de Autobahn mais juste dans l’esprit, tu vois ?

J : Nous parlions tout à l’heure d’art contemporain. Dans le groupe nous parlons aussi beaucoup de politique. Je ne pense pas que les paroles de Brian aient un message particulier à faire passer mais je vois Era comme un regard sur nos conditions modernes.

Quelle est la chanson la plus représentative de cette ’nouvelle ère’ ?

B : Je crois que c’est ‘Ultra’. Celle-là, nous l’avons écrite en studio. Ça nous a pris une heure et demie, je crois. C’était fou. Nous jouions ‘Elite Typical’ qui n’était pas encore finie, elle semblait aller nulle part alors nous avons arrêté. Précisément sur une boucle de basse trouvée par Damon. A son tour John a rapidement trouvé une autre boucle sur celle de Damon et le morceau est né comme ça. Nous n’avons pas joué la chanson deux fois. L’enregistrement est exactement ce qui est sorti ce jour-là. John a ensuite ajouté pas mal de trucs dessus mais à la base, le morceau s’est fait en une prise. Pour moi, ce titre représente l’essence même de cet album, de notre travail et de notre façon de communiquer. Comme toi, pas mal de personnes pensent que cette chanson est la clé de voûte de l’album.

                               

Pourquoi avoir choisi ‘Girl’ comme morceau d’introduction ?

D : Je ne sais pas mais nous nous sommes dit que s’il s’agissait de commenter l’époque que le monde traverse actuellement, il était bon de gifler la face de la Terre et ses habitants en leur disant ‘wake the fuck up !’ (rires)

B : Cette chanson ne pouvait pas trouver une autre place que celle-ci.

Est-ce qu’il vous est difficile de trouver l’ordre idéal des chansons sur un album.

B : Généralement, les chansons se présentent d’une telle façon que tu sais où elles doivent se placer. Nous y prêtons bien sûr beaucoup d’importance. C’est à la fois quelque chose d’amusant mais aussi d’assez stressant.

Vous utilisez beaucoup de réverbération, la notion de répétition et l’effet d’écho. Quelles vertus trouvez-vous à toutes ces techniques ?

B : J’ai toujours gravité autour de ces sons. Ce sont nos choix esthétiques. Ils sont durs à expliquer. C’est un peu comme quand tu te présentes quelque part le matin, tu fais des choix concernant ta coiffure, tes vêtements… Pourquoi je préfère porter des vêtements sombres plutôt que colorés ? Tu fais des choix sur la façon dont tu veux être perçu, tu vois ce que je veux dire ? J’ai toujours été attiré par ces sons. Ils font partie de ma sensibilité, je crois. En tout cas, ces sons sont cohérents avec mon type de jeu. Je veux que ma guitare ait ce son sombre, caverneux, distant, froid, gothy…c’est un peu à quoi ressemble Chicago en hiver.

Concernant tes paroles (qu’on pourrait cataloguer de minimalistes), passes-tu beaucoup de temps à choisir précisément les mots ?

B : Oui, car il n’y en a pas beaucoup. Chaque chanson commence avec une phrase qui s’incruste dans ma tête. Pour le reste, ça vient quand ça doit venir. Ensuite tu épures. Tous les jours j’essaye d’écrire quelque chose, comme une forme d’entraînement. C’est intéressant ensuite de prendre du recul face aux mots que tu as écrits. Je ne suis pas du genre à m’assoir à une table en me disant ‘bon, maintenant il faut que j’écrive les paroles !’ (rires)

Es-tu le seul à écrire ?

B : Oui même si chacun écrit pour lui-même.

Pensez-vous donner une suite rapide à Era ?

B : On a quelques idées sur lesquelles nous allons travailler après cette tournée en Europe. Depuis la sortie de l’album cet été, nous avons passé pas mal de temps sur la route. Peut-être qu’on sortira quelque chose l’année prochaine mais c’est dur à dire. En tout cas, nous aimons être productifs.

Est-ce que vous aimez tourner en Europe ?

B : Oooh oui, nous adorons tourner en Europe. C’est tellement plus excitant de jouer ici. C’est là où tout musicien veut aller parce qu’il est apprécié, bien accueilli comme ici au 6par4. C’est génial. Aux Etats-Unis, au contraire, tout le monde se contente de te rendre un service.

D : C’est marrant car les Américains veulent venir jouer en Europe alors que les Européens veulent partir jouer aux Etats-Unis. Ces derniers sont sans doute fascinés par ce mythe du rock américain…mais nous, on préfère être mieux traités. (rires collectifs)

: Parce que tu vois tellement de cultures différentes, c’est vraiment plus fun ici. L’attention du public y est aussi tellement plus importante. Il y a des villes aux Etats-Unis où nous aimons jouer mais…si je dois être dans un véhicule pendant deux semaines, je préfère être ici en Europe.

J : Les gens dansent ici et c’est super.

Tous mes remerciements aux Disappears, à Elsa Gicquiaud, au 6PAR4, à Sébastien Kervella sans oublier Lauren Barley





ELECTRIC ELECTRIC
Déplacement de particules
Il y a un an, alors que le groupe s’apprêtait à faire la couverture du magazine NOISE pour la sortie de Discipline, vous auriez pu lire cette interview. Mais les événements en ont voulu autrement. Pas grave. Au fil des mois, en prenant des allures d’Arlésienne, cet entretien virtuel allait tester nos capacités respectives à la discipline…ne jamais rien lâcher. Pourquoi ? Parce qu’en élisant Discipline meilleur album en 2012, I AM A LUNGFISH SONG était bel et bien décidé à mieux connaître ces trois strasbourgeois qui se sont vite imposés comme l’une des formations les plus percutantes de l’hexagone. Douze mois après sa sortie, ce disque reste une montagne qu’il vous faut gravir sous peine d’ignorer à jamais l’ivresse de l’altitude. Retour sur des mois de sueur, de joies multiples et de doutes pour ce trio forcément branché sur 220. (chRisA – nov2013) 
electric electric

Vous devez être totalement laminés après ces interminables tournées… Comment se sont-elles déroulées ? Comment avez-vous pu trouver l’énergie d’assurer toutes ces dates? 

Eric Bentz (guitare, chant) : C’est vrai que cette année a été infernale! Nous sommes partis en tournée en septembre 2012, un mois avant la sortie de Discipline, ensuite nous n’avons eu que très peu de temps off jusqu’à ces gros festivals d’été. Pourtant je ne dirais pas que je suis laminé. Je ne te cache pas qu’il y a eu des moments de fatigue intense, de doutes, de frustrations mais je considère que c’est une chance d’avoir la vie que j’ai. Je n’ai pas l'impression d’avoir un travail et pourtant j’en vis aujourd’hui. J’étais “laminé” lorsque je rentrais d'un taf qui m’avait tué physiquement et qu’en plus j’avais l’impression de passer à côté de ma vie. Pour moi, le plus éprouvant sur cette tournée a été de ne pas pouvoir être à côté de mes proches lorsqu’ils n’allaient pas bien. La distance devenait étouffante, il n’y a rien à faire. Par ailleurs, il est difficile, voire impossible pour moi de créer en tournée, car cela nécessite une certaine forme de solitude introuvable sur la route. C’est lourd d’être tenu à distance d’un processus que j’affectionne tant. Alors il y a des soirs où je me bats pour croire à ces morceaux parfois vieux de plusieurs années. Dans ces moments de doutes c’est d’abord mes 2 Vincent (Vincent Robert - synthés et Vincent Redel - batterie) qui me donnent l’énergie, ensuite la salle. Tout peut toujours basculer, c’est ce qu’il y a de génial en tournée.

Discipline a été mon album de l’année 2012. Il est d’une modernité et d’une richesse folle. Comment le vois-tu aujourd’hui après l’avoir tant joué ces derniers mois?

Oh, merci. Je n’ai pas écouté Discipline depuis sa sortie, je n’ai que la vision “live” de certains morceaux qu’on joue. Mais pour être franc je ne me pose plus beaucoup de questions sur Discipline en version disque, il ne nous appartient plus, une fois que le travail est achevé c’est du passé et je suis tendu vers l'avenir. Dans quelques années, j’aurai suffisamment de recul pour avoir un sentiment neuf. A ce moment-là, je te dirai.

Dans quel état d’esprit l’avez-vous abordé?

L'idée était de faire un album plus cohérent que le premier qui était une sorte de compilation des premiers morceaux composés dans une période allant de 2004 à 2008. La période de composition pour Discipline était beaucoup plus resserrée. La direction du disque devait être claire. Je souhaitais entendre une musique intense qui se nourrisse autant des musiques contemporaines, expérimentales que des productions mainstream du r’n’b par exemple. Je le fantasmais comme un album très différent du premier, il aurait pu être un album totalement ambiant aussi mais les choses ont dérapé !

Quelle est votre façon de composer ces pièces assez longues?

J’amène toujours l’idée principale à partir de boucles de guitares, de voix et de parties de batterie. Je joue de la batterie depuis mon enfance et ELECTRIC ELECTRIC est l'occasion de travailler avec cet instrument que j’affectionne tant. Certains morceaux découlent de plans rythmiques avant tout. Ensuite, on passe du temps à décortiquer ces idées avec Vince, le batteur du groupe. Sur ce disque il y a eu trois manières de faire: soit j’arrivais avec le morceau totalement achevé dans sa forme avec des idées précises pour chacun des instruments (‘Material Boy’ par exemple), soit nous avancions ensemble en répète (‘Neutra Tantra’), soit les morceaux étaient montés en studio (‘La Centrale’).

Qu’est-ce qui vous a donné le plus de problèmes?

Pour ma part, ça a été de créer la musique en studio. C’était la première fois que je faisais cela et il y avait quelque chose d’inconfortable. Le travail d’édition est intéressant, mais il m’était difficile d’être dans la tension que je recherche lorsque je compose chez moi par exemple.

Quelle est l’importance de la voix ? Quelle propriété spécifique voulez-vous lui donner ?

Jusqu’à présent dans le cadre de ce groupe, je considérais que la voix était un instrument comme un autre. J’en suis attaché de par l’affect qu’elle amène mais je ne souhaitais pas que l’auditeur visualise un chanteur. La place de la voix crée un espace, un écho venu d’ailleurs, une présence fantomatique en décalage avec la densité de la musique. Je travaille actuellement sur des nouveaux morceaux et je ne sais pas quelle sera sa place. Beaucoup de ces nouvelles ébauches sont beaucoup plus chantées et délaissent le côté architecturé de notre musique. Je ne sais pas encore quoi en faire. Perdu dans les multiples pistes d’évolution du groupe j’ai aujourd’hui l’impression que la présence de la voix peut définir le son du groupe à l’avenir.

De par le fossé qui existe entre Sad Cities Handclappers et Discipline, avez-vous eu l’impression de vous ‘réinventer’ ?

Sad Cities Handclappers était composé de morceaux taillés pour les concerts, avec un feeling très brut, très punk dans l’esprit. Discipline a été pensé avec des idées de production plus précises, des envies de densité, il est plus cérébral là où Sad Cities était très instinctif. J’aurais aimé que le fossé soit encore plus grand pour sortir de ces référentiels au math rock, etc qui sont très réducteurs à mes yeux. Donc je dirais que nous avons avancé (c’est la moindre des choses) mais que nous ne nous sommes pas encore réinventés. Nous en sommes capables et n’avons aucune envie de refaire ce que nous avons déjà fait.

Qu’est-ce que vous ne vouliez surtout pas refaire sur ce nouvel album?

Reproduire une recette, enfermer le groupe dans une esthétique.

Es-tu plus à l’aise sur scène ou en studio ? Comment as-tu vécu la période d’enregistrement?

La scène et le studio sont deux entités différentes. Nous considérons le studio comme un instrument d'expérimentation. Sur scène, normalement nous savons où nous allons, c’est une course qui ne laisse ni la place à l'hésitation ni à la remise en question, il s'agit de foncer tête baissée. En studio, tout est constamment remis en question, le processus prend sens sur la longueur. J’adore et déteste les deux.

Le titre de l’album est surprenant. Peux-tu l’expliquer?

Je voulais un titre d’album qui draine des images sérieuses, un peu dures. “Discipline” était parfait. Il m’est apparu lorsque je relisais Surveiller et Punir de Michel Foucault. Je suis sensible à cette idée que nous sommes pris, via notre éducation, notre culture et les différentes institutions dans lesquelles on s’inscrit, dans un dispositif normatif, des pouvoirs disciplinaires qui nous gouvernent et finalement nous individualisent malgré nous. C’est la question de l’apparition du sujet via des espaces d'autonomie qui est présente. Travailler sur ce disque, investir le groupe plus que jamais, en faire un choix de vie était pour moi une occasion de me créer un espace d’autonomie.

Pourquoi avoir mis tellement de temps à sortir la suite de Sad Cities Handclappers?

Nous avons beaucoup tourné après la sortie de Sad Cities, en France, à l’étranger. Ensuite, il nous a fallu du temps pour consolider le trio, définir la place des instruments, préciser un champ sonore, tenter des trucs merdiques, les jeter, définir ce qu’on n’avait pas envie de faire, une nouvelle musique était à créer. Quatre ans pour tout ça n’est pas si énorme finalement.

T’arrive-t-il de composer en tournée, de trouver des idées en concerts?

En tournée, je fonctionne en prenant des notes dans un carnet, loin des instruments. J’aime imaginer la musique en termes de formes, de formats, de concepts, de projections abstraites avant d'être face à des notes. Le concert n’est pas un lieu où il m’est possible de composer, une ligne directrice est  à tenir.

Est-ce que tout est réglé comme du papier à musique ou existe-t-il une part d’improvisation en concert?

Il n’y a pas réellement de moment d’improvisation en concert mais certaines phases du set nous laisse la possibilité d’ouvrir les formes, d’appuyer plus ou moins les choses. C’est agréable d’aller et venir entre ces deux pôles.

La musique d’ELECTRIC ELECTRIC peut parler à beaucoup de publics différents. En face duquel aimez-vous le plus jouer? Pour toi, quels sont les éléments de votre musique qui sont les plus fédérateurs?

On nous pose souvent cette question. J’ai l’impression qu’elle sous-tend une division des publics qui n’existe pas vraiment pour moi. Les gens qui viennent nous voir s'attendent à entendre un groupe au-delà des frontières je crois. En tout cas, il n’est pas question de dissocier le public des musiques électroniques et le public rock par exemple. J’ai l’impression que tous ces gens que nous croisons, globalement entre 20 et 45 ans, écoutent les mêmes choses à quelques légères sensibilités près bien évidement. De manière générale, nous sommes tous pris dans les mêmes manières d'appréhender la musique. Rares sont les personnes qui me donnent l’impression d’avoir une sensibilité venue d’ailleurs. Le conditionnement via nos modes d’information est très présent je trouve. Tout le monde bouffe son lot de mainstream, d’expé, de violence, de beauté, appelle ça comme tu veux… Ensuite l’investissement, le ressenti des gens aux concerts dépend de tellement de paramètres. Chacun arrive à un moment précis de sa vie, la musique résonne dans ce cadre subjectif. Ça me fait penser à un concert où était présent un groupe de sourds muets. C’était fou de voir comment ils étaient investis. J’imagine que notre musique jouée à un volume très élevé était ressentie comme des vagues, une masse étrange. Cela me fascine. Je dirais que les éléments fédérateurs de notre musique sont le beat, les mélodies, les textures et de manière plus générale un mouvement d’attraction/répulsion qu’on peut mettre en place. Le sentiment d’écouter une musique complexe et facile à la fois.

Qu’est-ce que ça te fait d’avoir fait la couverture de Noise et d’avoir eu plein de chroniques élogieuses ici et là comme dans Magic…?

Evidement ça me fait plaisir, je suis toujours curieux de voir comment la presse va recevoir le disque. Ensuite, je n’y porte pas tant d'intérêt. J’essaie de rester éloigner de tout ça.

Plus de notoriété, plus de gens aux concerts, plus de sollicitations, comment vis-tu tout ça?

Je t’avoue que je n’arrive pas exactement à considérer les choses de cette manière. Dès les premiers concerts du groupe, je sentais une réelle excitation. Il y a toujours eu beaucoup de sollicitations. J’avais eu plusieurs groupes avant ELECTRIC ELECTRIC mais là, c’était très différent. J’ai des souvenirs d’une intensité incroyable. Très vite nous sommes partis en tournée via des contacts qu’on avait, tellement vite que le groupe est devenu mon activité principale, mon souffle. Les choses ont suivi leurs cours, on a travaillé sur nos disques en étant à 200%, on a commencé à bosser avec des tourneurs en étant de plus en plus disponibles, passé de plus en plus de temps sur la route. Tu sais beaucoup de bons groupes n’investissent pas autant de temps dans leur projet, forcément on en parle moins. Ensuite ça me parait normal que des médias plus gros s'intéressent à un groupe qui veut bien jouer le jeu. Honnêtement je ne suis pas surpris par ce qui nous arrive. Cette année, nous avons atteint nos records d’affluence depuis l'existence du groupe : 6 entrées payantes en Suisse, et autour des 7000 au festival de Dour.

Depuis le début, vous êtes très attachés à la scène underground, à la ‘culture DIY’, à vos amis fidèles, c’est dans ce milieu que vous vous sentez le mieux?

Être proche de nos amis est très important pour nous, c'est une chose, mais j'ai trop de respect pour le DIY pour dire qu'on est encore exclusivement dans cette démarche. Nous sommes intermittents du spectacle, jouons souvent dans un réseau officiel,  avons joué dans des gros festivals d'été. Le DIY n'a rien à voir avec ça. Alors oui, en France, nous sommes dans un équilibre entre lieux underground et salles de musique actuelle. En Allemagne par exemple, nous ne jouons que dans un réseau de squats. Il est important pour nous de soutenir des démarches totalement indépendantes, politiques, le groupe est né dans cette énergie. Depuis qu'on évolue aussi dans un réseau officiel nous sommes vigilants à ne pas faire trop de compromis, nous refusons les partenariats publicitaires par exemple.

Entre les tournées d’ELECTRIC ELECTRIC, vous avez souvent rejoint LA COLONIE DE VACANCES. Qu’est-ce que ces concerts vous apportent-ils ?

LA COLONIE DE VACANCES, groupe quadriphonique avec PNEU, MARVIN et PAPIER TIGRE, est un projet entre amis, une réunion entre treize personnes qui se sont croisées de plus en plus. C’est un projet qu’on affine très lentement lors de résidences. Nous aimerions créer un vrai groupe où les entités de chaque groupe soient moins présentes. Nous avons des pistes. C’est une réelle bouffée d’air frais de jouer tous ensemble. J'adore tout ce petit monde.

A quoi va ressembler votre fin d’année ? Avez-vous de nouveaux morceaux ou des ‘chutes’ de studio qui verront prochainement le jour?

A l’heure où je réponds à cette interview on s'apprête à partir deux semaines à la Réunion avec LA COLONIE DE VACANCES. Ensuite, nous avons pas mal de dates avec EE, en France, à l’étranger. Il n’y a pas de chutes de studio mais nous aimerions sortir un disque bientôt.

Vous ne semblez pas raffoler des interviews. Une raison?

Haha! Oui, nous sommes vraiment désolés de ne pas avoir répondu à tes questions il y a un an. Nous étions débordés par la sortie de l’album et les nombreuses dates. Mais en effet, c’est un exercice qui est étrange. J’ai sûrement un problème de légitimité à raconter ma vie. J’ai envie de dire aux gens “arrêtez de lire mes petites histoires et prenez un bouquin! ” Mais je crois que c’est tout ce cirque autour de la pop en général dont je me méfie. Tout le monde a un groupe, tout le monde sort un disque et j’ai l’impression de toujours lire les mêmes réponses interchangeables ! Au fond, je suis mal à l’aise avec le fait de participer à cela. A terme, nous pourrions totalement disparaître, refuser les interviews ou en donner une seule par album, une interview fleuve où nous parlerions vraiment des choses qui nous  paraissent importantes.

 Un immense merci à Eric, aux EE et bien sûr à Julien !

 


FESTIVAL SECONDE ZONE - Johan

Il est des rendez-vous annuels qu'on attend avec la même excitation parce qu'ils sont atypiques et d'une richesse cinématographique hors du commun. Depuis quatre éditions, chaque année, aux vacances de la Toussaint, au Mans, on se sent revivre en épluchant le beau livret de la programmation du FESTIVAL SECONDE ZONE. Avec ses films d'une autre dimension, on plonge dans une bulle pleine d'oxygène et de mystères. Les salles noires retrouvent enfin de leurs couleurs. On doit ce festival à des passionnés et surtout à Johan qui en est le fondateur et l'organisateur. Activiste volubile comme pas deux, ce dernier nous explique en long et en large à quoi ressemble son drôle de bébé. Pour cette nouvelle édition, le lancement des festivités aura lieu le vendredi 18 octobre avec en projection exclusive La Danza de la Realidad, le biopic d'Alejandro Jodorowsky. Pour la suite des plats, consultez la liste, la présentation et les horaires sur le site >http://lasecondezone.fr/

La Danza de la Realidad

Quoi, qui, où, quand, depuis quand? Johan, peux-tu nous présenter le Festival Seconde Zone dans ses grandes et petites lignes? Comment t'est venue l'idée de créer un tel joli monstre?

Le festival est né en 2010, plusieurs raisons à cela : marre de se déplacer à Paris pour assister aux nuits excentriques et aux différentes éditions de L’Étrange Festival dont on revendique la paternité. L'envie de faire revivre les salles du Ciné Poche (dans le Vieux-Mans) après sa fermeture en 2007 pour cause de redressement judiciaire de la MJC Prévert. J'ai eu la chance d'y travailler, en tant que projectionniste, pendant 6 ans, une grande nostalgie: cadre idyllique, deux salles à taille humaine, un confort spartiate, une salle équipée en mono (juste une enceinte derrière l'écran, la classe !), sortir d'une séance en n’ayant rien compris aux intentions du réalisateur mais dont les images me hantaient encore deux jours après, le bar de L’Inventaire à proximité pour boire un petit verre après le film et assister à des discussions improbables.... Un vrai cinéma de quartier que je fréquentais bien avant d'y exercer une fonction. Peut-être l'envie de faire quelque chose, et de le partager tout simplement aussi... Alex m'a donné l'envie. Pour avoir été bénévole à l'association Tendresse et Passion pendant 5-6ans, j'ai pris conscience qu'il était possible d'organiser des événements sans aucune aide financière, avec certes, des compétences, mais surtout, une grande motivation. Bref, après avoir testé quelques Absurdes Séances au Ciné Poche et m’être bien vautré financièrement sur la dernière avec le double programme Baby Cart, L'Enfance du Massacre et La Planète des Monstres aka Le Fils de Godzilla, une réflexion s'imposait ... Je précise que je n'avais aucun fonds pour ces soirées, le but du jeu était de rentabiliser le coût de la location des copies (500€), l'adhésion à l'Association Absurde Séance basée à Nantes (60€) et l'achat des bandes annonces (80€) par la vente des tickets au coût de 5€. Pas de calcul nécessaire, ne cherche pas, l'équilibre financier n’était pas réalisable avec le public manceau et, surtout, le choix des films, que j'assume entièrement. Bah ouais, j’essuyais les critiques de l’organisateur de ces Absurdes Séances qui me reprochait d'aller trop vite et de ne pas assez fidéliser le public avec des films faciles, je veux dire un petit peu plus accessibles, plus proches d'une ambiance étudiante, avec un chauffeur de salle, avec lancer de friandises et films à tendance gore entrecoupés de rire du public, proches de ceux du sitcom... Bon, je m’égare… Lors de la dernière Absurde Séance, je perds 400€ de ma poche... Ce n’est pas dramatique, mais je ne peux pas continuer avec ce système de séance unique. Le contexte: Le Ciné Poche, un lieu abandonné où deux salles équipées de deux vieux projecteurs 35mm s'ennuient... Situation idéale pour réaliser un peu tout et n'importe quoi. Seul bémol, le risque financier ???? Pas vraiment, la création du festival me permettait d'exploiter les films sur plusieurs séances espacées sur l'intégralité des vacances de la Toussaint, et de proposer une diversité plus grande de métrages susceptibles d'intéresser un plus grand nombre de personnes. Je viens de me rendre compte que j'écris à la première personne depuis le début de cette interview, ce qui ne reflète pas du tout la réalité. J’étais très bien entouré, et nombreux amis m'ont aidé, encouragé et contribué à la promotion de ces soirées jusqu’à l'aboutissement, la création du Festival.

Depuis sa toute première édition, comment fais-tu évoluer le Festival? Vers quoi essayes-tu de le faire tendre?

Nos motivations: faire découvrir les cinéastes de demain, réhabiliter des metteurs en scène, des acteurs, des actrices injustement marginalisés par l’Histoire officielle du cinéma, ouvrir les portes de la différence pour que d’autres valeurs, d’autres points de vue puissent avoir une tribune. Cette démarche nous impose une largesse d’esprit qu’on ne peut retrouver dans les salles commerciales ou dites d’Art et Essais, en proposant de traiter tous les genres cinématographiques (films d’auteur, de série B ou Z, films classés X…). Il nous est tout aussi important de respecter le format de ces œuvres, à l’heure du tout numérique, essentiellement pour des raisons financières et instauré par les grands studios américains pour réduire leurs coûts de production, nous tenons à présenter le plus de films possibles dans leur support original, en 35mm et non des contrefaçons numériques étalonnées à la va-vite et proposées à un tarif, curieusement, sans cesse en augmentation. En total désaccord avec de telles pratiques, nous nous efforçons de pratiquer des tarifs accessibles et ce, malgré la politique contraignante pratiquée par les distributeurs qui nous imposent un Minimum Garanti sur la plupart des films 35mm. Après toutes ces considérations théoriques, voici la dure réalité... Après la réalisation de la première édition du festival et l'équilibre financier plus ou moins réussi, il nous était possible d'envisager une prochaine session. Voilà, pour résumer Seconde Zone,  c'est du coup par coup...Je le mentionne pour la dernière fois, promis, mais pour un événement sans aucune aide financière (et on n'en veut pas pour rester totalement libre), il est difficile de concevoir quelque avenir. De plus, le fait de concevoir un festival axé sur le support 35mm, induit fatalement une durée de vie éphémère. Et pour être totalement franc, la quatrième édition du festival atteint ses limites: la quête des copies 35mm est de plus en plus difficile, les distributeurs abandonnant à tour de bras leurs droits sur les copies 35mm pour la simple raison que très peu de salles les diffusent aujourd'hui: peu d'exploitants ont gardé leur projecteur argentique. Ce qui se traduit par une grande frustration dans nos choix de programmation et annonce la fin du festival. Alors pour en revenir à la question initiale, bien sûr, on a essayé de rendre ce festival un petit peu moins foutraque, et ce, grâce à de gentils bénévoles qui se sont investis dans le projet, en proposant des thématiques, en donnant de leur temps pour tenir le bar de l'Inventaire et la caisse du cinéma, en présentant les films, avec des collectionneurs qui nous ont fait confiance en nous prêtant des copies extrêmement rares, à des intervenants dénués de tout sens mercantile, à un public ouvert et curieux. (Une façon de remercier tous les acteurs du festival.) Derrière tout ça, il y avait un but ultime, certes utopique, la création et la pérennisation d'un vrai cinéma associatif... géré et exécuté par des bénévoles capables de proposer une programmation en continu. Ce que nous avions amorcé en augmentant la fréquence des rendez-vous au Ciné Poche par le biais des rétrospectives pendant les vacances scolaires.

Peux-tu nous présenter cette nouvelle édition? Quelles sont les perles que tu conseilles absolument?

Comme d'habitude, il s'agit d'un pot-pourri ou plutôt, des coups de cœur des membres du collectif et de nos partenaires : le ciné-club Les Visiteurs du Soir avec le documentaire maudit d’Eisenstein : Que Viva Mexico. Une thématique un petit peu plus dense qu'à l'accoutumée sur les Femmes Fatales. Après Tod Browning, José Benazeraf et Kaneto Shindo, un nouvel hommage, tout aussi précieux à Nagisa Oshima, présenté par Vincent, notre spécialiste du cinéma asiatique. Une carte blanche à l'association étudiante Les Abobinables: soirée double programme Turkish Star Wars / Star Wars Hollyday Special ... Pour ceux qui n'auraient pas le courage de se déplacer, je vous invite à potasser le nouveau site: http://lasecondezone.fr/. S’il n’y en avait qu’un seul à voir ? Sans hésitation, Femina Ridens. Je ne donnerai pas plus de précisions, l'idéal étant d'en savoir le moins possible sur ce film. Pour la petite histoire, j'ai découvert ce film tout à fait par hasard, à l’époque où je rodais dans ces petits magasins où l'on pouvait acheter par paquets de vingt des quantités de films au prix de trente centimes la VHS... Une VHS rincée, issue d'un obscur vidéoclub des années 80: un titre putassier Le Duo de la Mort, une qualité d'image médiocre, un niveau sonore encore plus détestable, une version française catastrophique et pourtant : la claque !

                                 

J'aime beaucoup ton idée de proposer de grands 'classiques' (Belle de Jour, L'Empire des Sens, La Grande Bouffe...) sous leur format originel. Jamais je n'oublierai avoir vu par exemple La Planète des Singes et Soilent Green au Festival Seconde Zone. Cherches-tu à rendre hommage à ces œuvres? A mettre en valeur un certain 'patrimoine'?

Oui, l'idée de patrimoine est importante. Le désir est d'assumer un rôle proche d'une cinémathèque, inexistante au Mans, pourtant qualifiée de "Terre de Tournages". C'est un peu la dernière chance de visionner ces films sur grand écran et dans leur format originel. Et c'est le cas de chaque bobine 35mm, ok, ça peut paraître proche d'une forme de fétichisme, mais pas que... L'année dernière, j'ai eu l'occasion d’assister à la projection de Django de Sergio Corbucci et le résultat était très décevant: le distributeur responsable de la ressortie de ce classique s'est empressé de le numériser pour profiter du succès du film éponyme de Tarantino.... Un travail bâclé, des couleurs fades, un grain inexistant et des contrastes pauvres.  J'ai eu l'idée de revisionner ma VHS couplée à mon bon vieil écran à tube cathodique: un résultat esthétique beaucoup plus proche de la pellicule 35mm et donc plus respectueux des intentions du directeur de la photographie et de son réalisateur. Proposer des classiques est aussi une volonté d’établir une mixité du public. J'ai toujours cette naïveté de croire qu'une personne, venant dans la majorité des cas, revoir ce classique, sera tenté par un autre film plus obscur de la sélection ... et inversement ... bref l'idée qu'un "bisseux" puisse s’asseoir à côté d'une personne côtoyant les salles d'art et essais me ravissait. Ou encore, la possibilité qu'un public avec des sensibilités diamétralement opposées puisse échanger !

Sans vouloir nécessairement opposer deux mondes, à ton avis, qu'est-ce que le cinéma d'aujourd'hui ne dit pas, n'exprime plus contrairement à celui d'hier?
T'es dur là ! Proche d'un journaliste de Positif ... Désolé,  je vais forcement te décevoir, car je vais lâchement détourner ta question, par peur de déblatérer un nombre incalculable d’âneries et d'accumuler des propos de plus en plus réactionnaires... Le syndrome de "C'était mieux avant! " Je dois avouer tout de même, que j'ai une forte tendance à dénigrer le cinéma récent, je suis le premier à déserter les salles de cinéma, malgré ma situation privilégiée, à savoir exonéré du ticket d'entrée. Un truc tout simple, si je devais faire un bilan des films que j'ai aimé l'année dernière, ou tout simplement dont je me souviens, et, bien sûr, en dehors des rééditions, eh bah cela s’avère être un exercice extrêmement difficile et embarrassant. Hors Satan....et hors sujet aussi, car, après vérification, il s'agit d'un film de 2011, Only God Forgives (ah tiens, c'est 2013) ...Mais qu'est ce qui s'est passé en 2012 ??? C'est grave, mais ce sont les deux seuls qui me viennent à l'esprit, je pense que c'est suffisamment révélateur. Par contre, si je devais évoquer les films que j'ai découverts à travers d'autres supports, la liste serait trop longue à énumérer et tous les titres appartiendraient au registre patrimoine.  Allez, le dernier en date, acheté à Noz pour 5€, un double Dvd de Teruo Ishii contenant l'hallucinant Les Huit Vertus Bafouées.

En tant que spectateur (pas organisateur), qu'est-ce que, toi, sur le fond (on laisse de côté la forme) tu adores dans ce cinéma 'décalé'?

En ce qui concerne la série B, le genre que j'affectionne le plus ...,  pour sa liberté d'expression quelques fois pour le meilleur mais souvent pour le pire, la naïveté des soit disant nanards, l'engagement politique, même les plus douteux de certaines œuvres, la manipulation et la perversité des Mondo films, l’émerveillement que me procurent les vieux films de Science-Fiction, l'insouciance des pornos des années 70, la nostalgie des vieux péplums filmés en technicolor... Plein de petites choses qu'on ne retrouve que rarement sur les écrans aujourd'hui.

Y a-t-il des réalisateurs actuels que tu suis, apprécies qui s'inscrivent dans le cinéma que tu tiens à défendre?

Bien qu'une grande partie de ma culture cinématographique soit due au vidéoclub, ce sont les œuvres et les réalisateurs que j'ai découverts sur grand écran qui m'ont le plus marqué. Des réalisateurs donc contemporains dont j'ai pu apprécier leurs films dans une vraie salle de cinéma et être témoin de leur évolution ou plutôt de leur régression. Les noms ?? Cronenberg, Verhoeven et Carpenter. Réalisateurs dont j'attendais avec impatience et enthousiasme chacune de leurs nouvelles sorties... Une tragédie d'ailleurs: Carpenter ne tourne plus ou alors ses films ne bénéficient même plus d'une sortie en salle, le dernier de Verhoeven date de 2006 et Cronenberg est mort en 1999. Du coup, il ne me reste plus que Bruno Dumont.....pour combien de temps encore ???

Durant tout le festival, c'est à dire pendant plus de deux semaines, tu vas être sur le pont en permanence. Comment fais-tu pour tenir le coup?  A quoi marches-tu? Qu'est-ce qui peut te donner des sueurs froides? Un maximum de plaisirs? La haine? De l'espoir?

Une permanence de 13h30 à minuit pendant seize jours, officiellement... après il y a  le Off à l'Inventaire jusqu'à 2 ou 3h du matin! Beaucoup de fatigue en perspective, mais aussi un réel plaisir. Et puis je vais enfin pouvoir voir sur grand écran et en 35mm Le Masque Du Démon, Commissaire X, Halte au LSD et revoir Femina Ridens et "le film Surprise" ... c'est extrêmement égoïste mais rien que pour ça, je suis pressé d'y être ! Quant aux peurs : petits extraits du rapport de fonctionnement du festival 2012 : 16/10/2012  Problème avec la copie d’Europe 51. La copie est absente lors de la livraison des Transports Dubois. Appel pour stock : la copie est bloquée: état trop mauvais pour être projetée. Appel au distributeur  TAMASA: malgré l’accord de location du film Europe 51, le distributeur ne nous permet pas d’exploiter le film d’où l’obligation de trouver un film de rechange: Allemagne, Année 0 chez FSF 19/10/2012  Le projecteur de la salle 2 est en panne: symptôme : moteur hors service. 19/10/2012  Dépôt de bilan de l’entreprise de Transports DUBOIS : majorité des copies bloquées aux stocks d’où l’obligation de trouver une solution pour éviter des frais excessifs avec France Express 20/10/2012  Pas de chauffage dans les salles de cinéma. Demande auprès de la Mairie. 22/10/2012  Contact avec CINEMECANICCA pour un moteur de rechange sur Victoria 8, modèle extrêmement rare, ils n’ont pas de pièce de rechange. Recherche au siège en Italie. 29/10/2012  Pathé nous refuse la location de la copie Le Samouraï  malgré les engagements conclus trois semaines plus tôt. Le film a fait l’objet d’une remasterisation numérique et Pathé ne désire plus exploiter le 35 mm malgré la présence de trois copies en bon état. 29/10/2012 mardi, jour de livraison de CINE-TRANSPORT: 6 copies bloquées par SD Distribution (Stock) qui n’était pas informé du changement de transporteur… Et il s'agit vraiment d'un petit extrait. Tu comprendras que maintenant quoi qu'il arrive, ce ne pourra pas être pire ! De la haine ? Je ne m'attarderai pas dessus, j'en ai trop à revendre. De l'espoir ? Oui, quand même !

Dans l'idée du portrait chinois: si tu étais UN film, lequel serait-ce?
Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Videodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Videodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Videodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Videodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Vidéodrome, Videodrome…

Un immense merci et toutes mes félicitations à l'incroyable travail de Johan et ses acoylites

(chRisA - oct2013)

 
                    PATRICK PRUGNE

On attendait impatiemment la suite de Frenchman. Depuis quelques semaines, elle est là ! Elle est forcément superbe. Toujours aux éditions Daniel Maghen, elle s’intitule Pawnee. On y retrouve les deux principaux protagonistes : Alban, le paysan idéaliste recherché pour meurtre et Louis, le nouvel Indien. Après deux ans de travail et soixante-seize pages en couleurs directes magnifiques, le dessinateur-aquarelliste et scénariste PATRICK PRUGNE fixe leurs destins dans une nouvelle belle Aventure version grand format. De passage au Mans pour rencontrer son public, l’occasion était trop tentante pour ne pas aller poser quelques questions à cet artiste au talent immédiatement reconnaissable et venir aussi admirer ses nombreuses planches. (chRisA – sept2013)

Avant de commencer, je voulais savoir ce que ça vous fait d’être aujourd’hui dans les nouveaux murs de la Librairie Bulle ici au Mans ?

Patrick Prugne: C’est un lieu forcément plus que spécial. Vu l’importance de la librairie et ce que Samuel (Chauveau) en a fait, ça ne va pas tarder à être une librairie mythique. Telle qu’elle est partie… C’est impressionnant. Je n’ai jamais vu une librairie avec un tel espace aussi bien exploité. C’est magnifique pour les auteurs de bd. On s’y sent bien et on s’y sent déjà chez soi.

A quelques heures d’une dédicace durant laquelle vous allez être très sollicité, comment abordez-vous cette rencontre avec vos lecteurs et admirateurs ?

Plus que des admirateurs, ce sont avant tout des lecteurs. Je n’aime pas beaucoup le mot ‘admirateur’. J’attends qu’il y ait un échange. Dans la mesure où le nouvel album est sorti il y a une quinzaine de jours, je vais peut-être avoir les vrais premiers échos de celui-ci. Une dédicace, c’est un partage aussi court soit-il.

Au regard de la qualité de votre dessin et de votre talent d’aquarelliste, vous avez forcément des admirateurs…

Ce n’est pas moi qui peux le dire. Ça n’engage que vous. Merci, c’est très gentil. Disons que j’utilise l’aquarelle pour rendre des ambiances. J’ai mis beaucoup de temps à élaborer une technique pour que, dans un travail de longue haleine, je puisse me lancer dans des albums de bandes dessinées. Après si le lecteur suit…tant mieux. On ne fait pas un album que pour soi. En tout cas, moi je me fais plaisir alors quand les deux sont réunis, c’est fantastique.

Après deux albums dans la même veine (Canoë Bay et Frenchman), comment avez-vous abordé Pawnee ?

En fait, j’essaye toujours de travailler en histoire complète. Sur Canoë Bay, j’avais travaillé avec Tiburce Oger qui avait fait le scénario. Ensuite Tiburce est parti travailler sur d’autres univers, moi, je me suis dit que j’avais envie de continuer à exploiter cet univers. Cela tient du fait que depuis tout petit, je lis énormément de trucs sur le Nouveau Monde et sur la culture amérindienne. J’avais donc très envie de raconter encore des choses. J’ai donc écrit Frenchman qui est sorti en 2011 et j’ai eu le même problème après. Je me suis dit que j’avais mes personnages, que j’y étais attaché, que je les aimais beaucoup, qu’il y avait encore plusieurs contextes historiques formidables dans lesquels je pouvais les faire évoluer. Entre ça et faire une suite, il n’y avait qu’un pas.

Voyez-vous ces trois albums un peu comme une ‘trilogie’ ?

Absolument pas même si, c’est vrai que c’est le même univers. Canoë Bay est un album à part. Dans cet album on est pendant la Guerre de Sept Ans, entre 1758 et 1763. Dans Frenchman, on est en 1803, une cinquantaine d’années plus tard. Dans Pawnee, on est sept ans après Frenchman. Frenchman et Pawnee se suivent dans la mesure où ce sont les mêmes personnages confrontés à leurs destins. Les personnages de Canoë Bay, eux, sont très différents.

Qu’avez-vous essayé d’apporter dans Pawnee que vous n’aviez pas réussi à faire dans les deux albums précédents ?

J’aime écrire un récit où on s’attache énormément aux personnages. J’aime aussi le souci du côté historique sans être didactique. Il ne s’agit pas de donner un cours d’histoire. Ce n’est pas du tout le but. Je veux que les lecteurs croient en ce que j’écris. Dans Frenchman, on était peut-être dans quelque chose d’un peu plus lent parce qu’il fallait imaginer, dans les années 1800, un jeune soldat napoléonien face à ces grandes plaines du Mississippi. Il fallait laisser une place au côté bucolique et découvertes. Dans Pawnee, nous sommes déjà dans ce contexte-là. On se trouve donc tout de suite dans cette chasse à l’homme. Par conséquent, cet album est peut-être un peu plus intense.

D’où vous vient cette fascination pour le Nouveau Monde ?

C’est vraiment une histoire de gamin. Quand j’étais petit, je me suis pris une grosse claque en lisant Oumpah-Pah Le Peau-Rouge. Tout est parti de là. C’est ce choc des cultures. J’ai été fasciné par ce chevalier anglais Hubert de la Pâte Feuilletée qui tombe sur la tribu des Oglalas. Après, Blek Le Roc a suivi etc… Mais il n’y a pas que de la bd. Depuis, j’ai énormément lu de biographies, de récits d’aventuriers, de trappeurs, les journaux de Lewis et Clarke en passant par un tas d’illustrateurs américains et de romans. Je me suis gavé et saturé de lectures, de recherches de documents.

Comment organisez-vous vos recherches ?

J’ai amassé tellement de documentation…  Je crois que j’ai fait le cheminement inverse de ce qu’on peut faire. Des fois, un scénariste propose un sujet à un dessinateur qui lui-même se met en quête de documentation. Moi, étant donné que j’avais déjà beaucoup lu, beaucoup réuni de choses là-dessus je n’attendais qu’une seule chose : faire ces albums. Se documenter est un travail sans fin. J’ai déjà fait un gros travail mais je crois que je peux encore aller un peu plus loin.

Quand on regarde les couvertures de Frenchman et Pawnee, elles mettent en avant la virginité de ce monde.

C’est ce qui me plaît énormément. Il faut imaginer que ces espaces étaient totalement vierges, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. On est ici dans quelque chose qui était immense. J’ai vraiment envie de magnifier ces idées sur les couvertures. Peut-être que le personnage principal dans ces albums, c’est la Nature. Et bien sûr, les Indiens qui faisaient partie intégrante de la nature. Je reviens sur l’idée de choc des cultures avec cette intrusion, cette violation de terres par des hordes de colons blancs qu’ils soient anglais, français ou américains. Ce n’était pas forcément une terre de paix puisque les tribus indiennes se faisaient la guerre entre elles. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais dans mes albums, il y a beaucoup d’animaux parce que c’est aussi leur nature.

Ce côté ‘grands espaces’ est-il à rapprocher avec vos origines auvergnates ?

Peut-être. J’aime énormément me promener dans les forêts pour y trouver des lumières. J’ai vécu à la campagne. Aujourd’hui j’habite Clermont-Ferrand. C’est vrai, je n’aurais peut-être pas écrit ce genre d’histoire si j’avais vécu dans le 15ème arrondissement à Paris.

Pawnee 1Qu’avez-vous personnellement appris pour Pawnee ?

Ce serait peut-être trop long à raconter mais je vais sans doute vous faire rire… J’ai appris à comprendre que dessiner un cheval était très dur. Quand vous dessinez un cheval avec un cavalier, il faut que tout se tienne, qu’on y croie. J’y ai passé beaucoup de temps. La façon qu’ont les Indiens de monter à cheval est totalement différente de celle d’un jockey au Prix de Deauville. Ce ne sont pas les mêmes chevaux et ainsi de suite… Je ne m’attendais pas à rencontrer de telles difficultés.

Comment vos histoires se construisent-elles ?

C’est difficile à expliquer. Un jour on a un début d’histoire, un thème. Avant d’écrire, on réfléchit énormément. Ensuite on prend des notes. Pour la petite histoire, dans Pawnee, j’ai passé énormément de temps à essayer de caser Davy Crockett parce qu’il faisait partie des milices du Tennessee à l’époque. J’ai eu un blocage. Ca semblait impossible de l’intégrer. Il m’embêtait au niveau de la dramaturgie de l’histoire donc je m’en suis débarrassé. Ce ne sont que des choses comme celle-ci. Sans cesse on monte des choses et on défait. Il faut donner l’impression aux lecteurs que la chose va de soi…et c’est loin d’être facile.

Après avoir partagé beaucoup d’albums avec Tiburce Oger, est-ce que ça a été un vrai challenge que de vous attaquer aux scénarios ?

Ce fut en effet un challenge de mener des histoires qui me tenaient à cœur. J’avais déjà fait deux scénarios jeunesse pour Vents d’Ouest, ça s’appelait Fol mais c’était totalement différent car on était dans l’imaginaire alors que là, coller à des faits historiques, c’est loin d’être évident.

Vers quoi pensez-vous avoir mené votre art depuis ces huit dernières années ?

Je ne sais pas. J’essaye toujours d’avoir une qualité supérieure d’un album à l’autre parce que, d’une part, pour moi, c’est un challenge et d’autre part, je ne veux pas décevoir les lecteurs. Mais il m’est impossible de parler de mon art. Est-ce que ce que je fais est de l’art ? N’y voyez pas de fausse modestie. Je peux en effet vous parler de mes techniques mais bon, je ne suis pas en extase devant mes planches où alors je me regarde le nombril toute la journée.

Deux ans de travail sur un album comme Pawnee. Quelle est la partie la plus fastidieuse et à contrario celle qui est la plus gratifiante ?

Pour celle qui est gratifiante, c’est celle où on avance dans la création de ses personnages. On fait le storyboard. Après vient la partie finalité de l’album. Là, on commence à travailler sur l’original et là il faut que tout se tienne. Il ne faut pas avoir peur de gommer, de refaire, de retoucher. Après vient la couleur. Tout ça, même si c’est agréable à faire, c’est beaucoup plus à la sueur parce que c’est ce qui apparaîtra au final. J’aime beaucoup travailler sur les personnages. Je parlais des chevaux tout à l’heure, je me suis pris au jeu de faire des croquis de chevaux d’après nature, d’après des revues…à force j’aimais bien car on comprend des choses mais ça, c’est un travail que personne ne verra.


Pawnee 2

Est-ce que dans la mise en scène certains cinéastes peuvent vous influencer ?

Evidemment…  On est influencés par des tonnes de cinéastes. Je ne peux pas rentrer dans la liste. Que ce soit au niveau peinture, film, littérature, les auteurs de bd sont des éponges. On prend partout. Même si je vais voir une expo sur Picasso, sur le cubisme par exemple, je suis sûr qu’inconsciemment j’y piocherai quelque chose que ce soit dans une association de couleurs ou un impact visuel. Je vais peut-être plus piocher dans Delacroix que Picasso mais c’est pour dire…et dans les films, c’est pareil surtout au niveau des cadrages. Ce qui nous manque en bd c’est la musique et c’est peut-être pour une des raisons que je fais de l’aquarelle. Ca amène le tempo de l’histoire.

Est-ce que le Patrick Prugne de Nelson et Trafalgar (bande dessinée humour-aventure avec Jacky Goupil chez Vents d’Ouest) est ‘mort’ ?

Ça fait peur de dire ça (rires). Mais non, c’est une continuité. Je ne renie pas des choses de jeunesse. Il fallait que je passe par là. Bien sûr quand je regarde les dessins, je me dis que ce n’était pas terrible mais…tout le monde a sa croix…

Outre celui du Nouveau Monde, y a-t-il un autre registre que vous aimeriez explorer ?

Oui. Là, actuellement j’ai un projet. Je ne peux pas en dire plus mais on sera dans le Montmartre de 1905-1910 avec Poulbot, la Goulue sur le retour. On est avec des gamins des rues. C’est en train de se mettre en place.

Mes chaleureux remerciements à Patrick Prugne, Samuel Chauveau, Dyane Hertogs, aux frères Brizzi et à Mathieu.

 

 

PETE FROMM

Traduit en français cette année et édité chez Gallmeister  http://www.gallmeister.fr/accueil dans la collection Nature Writing, Comment Tout A Commencé (How All This Started) est bel et bien le tout premier roman écrit en 2000 par Pete Fromm. Rompu aux nouvelles, l’écrivain du Montana ici s’aventure brillamment à suivre et à démêler les liens complexes qui unissent et écorchent une famille échouée dans l’immensité désertique du Texas.  Abilene, l’aînée, ne vit et ne respire que pour le base-ball. Atteinte de graves troubles bipolaires, elle voit ses espoirs de briller dans ce sport s’éteindre. Dans sa passion et sa folie, elle entraîne Austin, son jeune frère qui trouve en elle son pygmalion. En malmenant le cordon ombilical qui les lie à des parents perdus dans leurs souvenirs, les deux vont faire l’expérience d’une trop longue et éprouvante chrysalide afin d’essayer de développer leurs ailes sans dégâts. Sous la chaleur d’un soleil de plus en plus pesant et dans les nuages de poussière agressifs levés par des vents tumultueux, Pete Fromm ausculte les rapports amour/haine d’une bulle familiale au bord de l’implosion. Un roman sous tension, poignant, profond, fort, loin de toute mièvrerie sentimentale. De sa maison à Great Falls, l’auteur américain nous fait l’immense honneur de nous en dire un peu plus… Home Sour Home… (chRisA – août2013)


Comment ‘Comment Tout A Commencé’, votre premier roman, a-t-il vraiment commencé?

C’était au départ une nouvelle basée sur une drôle d’expérience que j’avais eue. Sur la rivière du Rio Grande au Texas, je travaillais sur les espèces servant de proies aux faucons pèlerins. Je passais mon temps sur l’eau à abattre les oiseaux que les faucons mangeaient afin que la viande puisse être analysée. On craignait que celle-ci (atteinte de DDT : dichlorodiphényltrichloéthane – produit chimique aux propriétés insecticides) soit la cause directe des problèmes de nidification des faucons. Dix ans plus tard, ayant besoin de deux gosses faisant des choses stupides avec des armes, Austin et sa sauvageonne de sœur Abilene sont nés.

Pourquoi avez-vous choisi de contextualiser l’histoire au Texas plutôt que dans un autre endroit des Etats-Unis ?

Je voulais que l’histoire ait cet aspect claustrophobe sur cette famille. Que celle-ci, face à la maladie et ses effets, n’ait aucune aide, pas même des paysages aux alentours. L’ouest du Texas est l’endroit le plus éloigné, le plus aride et le plus dur que je connaisse. Il fournissait la toile de fond idéale pour isoler cette famille.

Pourquoi le base-ball est-il au coeur de cette histoire? En quoi ce sport pouvait-il nourrir la narration ? Pourquoi devait-il être le ‘cinquième’ membre de la famille ?

La nouvelle (tirée de la collection Night Swimming) commençait directement avec les armes. Pour le roman, il me paraissait important de remonter en amont pour voir comment Abilene et Austin en étaient arrivés là. J’avais besoin de quelque chose de moins dangereux en soi pour les obsessions d’Abilene, de quelque chose qui puisse servir de lien très fort entre eux. Le base-ball qui est un sport que je connais bien est vu ici presque comme une relique de cette période innocente. Sous ses aspects rassurants et idylliques, ce sport m’a surtout permis d’y infiltrer de la folie.

Y a-t-il des éléments autobiographiques dans ce livre ?

Je n’ai jamais eu aucune expérience avec les troubles bipolaires (ou troubles maniaco-dépressifs). Si le livre donne l’impression que je maîtrise assez bien le sujet, ça vient d’abord du fait de mes recherches fouillées sur ce thème. C’est aussi le fruit de ces nombreuses années passées à vivre seul à imaginer les vies de personnages inventés. Ma femme me dit souvent que je ‘joue avec mes amis imaginaires’. Ça peut devenir perturbant dans la mesure où je m’attache beaucoup aux personnages de mes histoires. Par exemple, quand je voyais ce qui pouvait arriver à Abilene dans certaines situations, je pensais ‘oh non, s’il te plaît ne fais pas ça…’ mais je devais la suivre partout, dans tout et espérer.


Quel type d’adolescent étiez-vous? A quel personnage du livre pourriez-vous vous identifier ?

J’ai été élevé dans une famille stable de classe moyenne. J’ai cinq frères et sœurs et aucun d’eux ne ressemble à Abilene. J’ai de bons parents, un peu plus responsables que ceux d’Abilene. Je m’identifierais à ses parents non pas par expérience personnelle mais parce que je peux imaginer combien il est difficile de reconnaître que son enfant n’est pas simplement exubérant, déterminé, ‘sauvage’ mais véritablement malade, très malade. En réécrivant certaines parties du livre, je me suis vraiment attaché à étoffer ces deux personnages pour mieux les intégrer au tableau.

A partir de cette histoire minimaliste et très touchante comment avez-vous réussi à construire cette puissante tension ?

Quand il est utilisé à bon escient, je crois que le minimalisme peut réellement être un des outils les plus puissants pour installer une incroyable tension et développer beaucoup d’émotions. Il ne fallait pas détourner l’attention du lecteur de la vie d’Austin. Rien ne devait atténuer cet état de tension.

Que ce soit dans votre livre ou dans la société d’aujourd’hui, les enfants et leurs parents semblent ne pas se comprendre. D’où vient cet échec ? Que faudrait-il pour combler ce fossé qui ne cesse de s’élargir ?

Parler. Comprendre. De la patience. Ou au moins essayer dans ces trois voies. Il me semble important de laisser les choses suffisamment ouvertes pour que vos enfants viennent à vous lors des repas, au cours d'activités. Les appareils électroniques ailleurs, éteints sinon je ne crois pas que la patience et la compréhension aient la moindre chance.

En tant que père de plusieurs garçons, est-ce que ce livre vous a fait prendre conscience combien il était difficile d’être un bon père ?

J’ai deux fils. L’aîné est né alors que je commençais l’écriture de ce livre. Je crois que grandir avec eux est la source de tout enseignement. Je dois reconnaître que le père d’Austin est resté dans un coin de ma tête pendant tout le processus d’écriture. J’ai écrit beaucoup d’histoires sur les relations père/ fils, père/fille et peut-être ce que j’ai le plus retenu et qui ressort beaucoup dans le livre c’est cette grande coupure qu’il existe entre des parents qui se voient comme ils sont et des enfants qui, en grandissant, ont une image tronquée d’eux et qui les imaginent sans passé.

Pensez-vous qu’avoir une famille, fonder un foyer, c’est la chose la plus difficile à faire pour un être humain ?

La plus difficile ? Peut-être. La plus belle? Bien sûr. Absolument. Qu’y a-t-il de plus vital que nous puissions faire? Ecrire un autre livre? Allons…

Comment se fait-il que, aux Etats-Unis, dans les années 80, le lithium ait été considéré comme le remède ‘miracle’ pour ces états dépressifs alors qu’il n’a pratiquement pas été utilisé en Europe ?

Mes recherches sur le sujet ne m’ont amené que sur ce qui a été fait aux Etats-Unis. Par conséquent, je ne saurais répondre à cette question.

Ecrire ce livre vous a-t-il aidé à mieux comprendre le concept de l’identité ?

Cette question nous ramène à ma prise de conscience sur ‘comment être un bon père ?’ Nous savons tellement peu de choses concernant ceux et celles que nous connaissons le mieux ou que nous pensons connaître. Nos identités se perpétuent à l’infini. Elles sont tellement repliées sur elles-mêmes.

Imaginez que vous vous fassiez faire un tatouage. A quoi ressemblerait-il et sur quelle partie du corps aimeriez-vous vous le faire faire ?

Je n’ai jamais eu aucune envie de me faire faire un tatouage. Mais si c’était le cas, je crois que je me ferais faire cette balle de base-ball en feu, au nom d’Abilene. Mais je ne crois pas que j’aurais son courage. Je ne me le ferais pas faire sur le torse. Sur le biceps, éventuellement.

Qu’est-ce que ce tout premier roman représente encore pour vous?

Pour la tournée promotionnelle de ce livre en France au printemps dernier, je l’ai relu. Pour la première fois en douze ans. J’avais un peu peur d’être déçu, que cela m’attriste. D’y trouver toutes ces erreurs de jeunesse. D’avoir envie de le réécrire complètement. Mais j’ai été satisfait en réalité, soulagé de me replonger dans la vie de mes personnages. Bien sûr, il y a des phrases que j’écrirais différemment, des trucs que je bricolerais ici et là mais je suis globalement heureux de ce livre. Quand je lis quelque chose qui a été écrit il y a plus ou moins longtemps et que je me dis ‘Comment tout ça a-t-il commencé ? D’où cela vient-il ? Comment tout ça a-t-il pu prendre cette forme?’ et que tout ça me paraît improbable, invraisemblable alors j’ai la conviction que ça a marché.



Est-il plus difficile d’écrire des nouvelles que des romans? Qu’aimez-vous dans chacun de ces formats ?

J’ai un petit problème avec les écrivains qui rabâchent combien il est difficile d’écrire. C’est vrai que ce n’est pas bien compliqué de travailler à la mine, d’être bûcheron . Mais bien écrire n’est pas si facile, je dois l’avouer. En tout cas, pour moi, c’est vraiment beaucoup de fun….même si ‘fun’ n’est pas exactement le mot qui convient. En tout cas, écrire c’est ce que je recherche en permanence. C’est toujours un défi mais qui vaut la peine quand les personnages commencent à prendre vie. Quand ils me donnent envie de prendre soin d’eux, d’espérer et de craindre pour eux. J’aime écrire des nouvelles parce que je peux plonger dedans et en ressortir, découvrir ce qui avait besoin de resurgir et continuer. C’est plus flippant de commencer un roman en sachant le temps, les années que vous passerez avec les personnages, en sachant aussi que ça pourra ne pas marcher mais une fois que je me lance dedans, l’écriture est, pour moi, assez similaire. J’essaye de m’y accrocher tandis que ma famille, elle, poursuit sa vie.

J’adore courir. Je cours souvent. Je considère que cette activité a quelque chose de ‘philosophique’. Dans votre livre, pensez-vous qu’Austin et Abilene voient aussi quelque chose de philosophique dans le base-ball ?

Oui, je sais qu’ils y voient quelque chose de cet ordre. Pendant longtemps, c’est ce qui les a relié entre eux et au monde aussi. Presque chaque jour après avoir écrit, je nage ou rame et si ce n’est peut-être pas un acte philosophique, c’est en tout cas un super moyen de revenir à la terre, de sortir du monde dans lequel j’ai vécu toute la matinée. En faisant travailler mes muscles et en laissant mon cerveau au repos, ces activités apportent beaucoup de solutions à mes problèmes insolubles du jour.

Give me five to Mr. Pete Fromm

 

CEDRIC RASSAT & RAPHAËL GAUTHEY

L’été commence à brûler les peaux blanches en manque de vitamines D. Partout, les insectes s’excitent et se font entendre. La verdure s’apprête à agoniser. L’envie d’aller piquer une tête vous démange le maillot de bain. Les gouttelettes ne peuvent s’empêcher de faire la course le long de vos boissons fraîches… La chaleur est là. Devant et derrière vos lunettes de soleil. Le timing ne pouvait pas être plus parfait pour vous pencher sur les deux tomes passionnants de On Dirait Le Sud. Pour lire l’interview de Cédric Rassat et Raphaël Gauthey, les auteurs talentueux qui pendant trois ans, dans le four de l’été 1976, nous ont tenu en haleine avec leur chronique sociale déroutante. Chaud devant… (chRisA – juillet2013)


On Dirait Le Sud 1

Vous connaissiez-vous avant de vous lancer dans l’Aventure 76 ? Qu’attendiez-vous l’un de l’autre ?

Cédric : Non, c'est Emre Orhun, un ami commun (avec qui j'ai aussi fait Erzsebet et La Malédiction du Titanic chez Glénat), qui nous a mis en contact. A l'époque, en 2003, Raphaël commençait à envisager de se mettre à la BD et moi je cherchais à développer de nouveaux projets avec d'autres dessinateurs… Je crois qu'à ce stade, je recherchais surtout une autre forme de collaboration. Je voulais m'éloigner autant que possible de William Panama et de La Frontière, mes deux premières séries qui n'avaient pas bien fonctionné. Avec Raphaël, on a tout de suite eu un vrai échange et des discussions sérieuses et constructives. Les bases de ce qui allait devenir On dirait le Sud sont venues très vite.

Cédric, quel(s) adjectif(s) et quelle(s) métaphore(s) emploierais-tu pour dresser le profil de ton compère Raphaël ?

Cédric : Pas de métaphore, mais disons que Raphaël a une vraie exigence par rapport à son travail. Il est très appliqué et méticuleux, et il se remet beaucoup en question. Pour moi, c'est aussi une source de motivation, même si je suis aussi exigeant et assez critique avec mon propre boulot. En plus, je pense que son sens de la mise en scène et son regard très "cinématographique" m'aident aussi beaucoup du point de vue de l'écriture.

Raphaël, si tu devais dessiner le portrait de Cédric, comment t-y prendrais-tu ? Et quelles couleurs utiliserais-tu ?

Raphaël : Une couleur ? Disons une couleur chaude... Après, ce qui caractérise Cédric, c'est le dialogue et l'ouverture. Nous discutions beaucoup sur les différentes scènes et il a toujours pris mon avis en considération. Sinon, pour l'anecdote, on peut dire que j'ai déjà dessiné Cédric, puisque je retrouve beaucoup de sa personnalité dans le personnage de Claude.

Il faut sacrément bien s’entendre pour travailler sur un projet de quatre (?) ans. Quelles qualités et quels défauts ce projet a-t-il révélé chez l’un comme chez l’autre ?

Cédric : La genèse de ce projet s'est étalée sur une période beaucoup plus longue, puisqu'on a commencé à en discuter et que j'ai écrit les premières scènes dès 2003. Ensuite, le projet a été présenté à Delcourt en 2006. Le tome 1 est paru en 2010 et le 2 en 2013… Pour en revenir à la question, je dirais que le travail de Raphaël (mais le mien aussi, d'ailleurs) s'est beaucoup affiné entre les deux albums. La base est évidemment la même, mais sa mise en scène s'est épurée et son travail sur la lumière et les couleurs est devenu encore plus précis.

Qui a eu l’idée de On Dirait Le Sud ? Quel a été le déclencheur ? Pourquoi avoir choisi cette époque et ce contexte ?

Cédric : L'idée de base est venue de notre première discussion. Raphaël avait en tête un projet de chronique familiale. C'était encore assez vague, mais il savait déjà qu'il voulait impliquer plusieurs générations de personnages (un grand-père et une petite-fille, notamment) et situer le récit dans le milieu ouvrier d'une petite ville du centre de la France qui, dans son esprit, ressemblait un peu au Creusot. L'idée des années 70 est venue d'une réflexion sur les personnages : on savait que le grand-père devait avoir vécu la Seconde Guerre mondiale et que les parents devaient avoir une trentaine d'années. En pensant à la fin des années 70, j'ai très vite fait le lien avec la canicule de 1976. Il me semblait intéressant d'utiliser l'idée de cette chaleur accablante pour faire naître une tension de plus en plus pesante entre les personnages. Et puis, comme il s'agissait d'un milieu ouvrier, j'ai pensé qu'il pourrait être intéressant de centrer le récit sur un personnage de syndicaliste qui, par essence, se situe forcément entre le camp des patrons et celui des ouvriers. Enfin, l'été 1976 nous permettait d'évoquer l'affaire Ranucci et la question de la peine de mort. Et comme cette question rejoignait aussi, via Badinter et l'abolition de 1981, celle de l'élection de Mitterrand, ça nous a permis d'affiner la réflexion sur les idéaux des personnages (le récit se situe peu de temps après l'échec de Mitterrand à la présidentielle de 1974 et cinq ans avant son succès de 1981 ; on est donc dans une sorte de "temps mort").

Comment vous êtes-vous imprégnés de la France de cette époque ? Avez-vous fait un gros travail de documentation ?

Cédric : Je pense qu'on avait grosso modo les mêmes références, un mélange de souvenirs personnels (assez vagues, tout de même), d'histoires familiales (photos, etc) et d'images issues de films de cette époque. Raphaël a beaucoup puisé dans les films de Claude Sautet, notamment… 

Raphaël, comment voyais-tu, graphiquement parlant, cette époque ?

Raphaël : J'ai d'abord eu des sortes de flashs. Des images de types, avec cheveux longs et moustaches, qui couraient sur un terrain de football avec un maillot vert, mais aussi des voitures, des objets, des couleurs, des visages, bref, plein d'éléments en vrac qui sortaient de mon inconscient et qui m'ont servi de point d'ancrage. Ensuite, comme le disait Cédric, j'ai puisé dans des photos de famille et me suis référencé aux films de l'époque.

Si je vois On Dirait Le Sud comme un roman-photo social et une chronique humaine en pleine chrysalide, vous approuvez ou contestez ?

Cédric : Chacun sa lecture… En ce qui me concerne, j'évoquerais plutôt une chronique familiale sur fond de crise sociale et idéologique. Et je pense que le récit se focalise aussi beaucoup sur la canicule, et l'idée que chacun peut se faire de l'été, au sens large.

Le scénario, a-t-il beaucoup changé dans les trois années qui ont séparé les deux tomes ?

Cédric : Le scénario du second tome ? Non, il a très peu changé. Je crois qu'il n'y a qu'une scène qui a bougé un peu dans la séquence de l'orage. Quelques dialogues ont aussi été modifiés ou ajoutés, ici ou là. Mais on parle vraiment de retouches… En fait, dès le départ nous avons pensé cette histoire comme un tout. Nous avions même l'intention de réaliser un one-shot… Beaucoup de scènes du tome 2, et notamment la toute fin de l'album, étaient déjà plus ou moins prêtes lorsque j'ai commencé à écrire le tome 1 en 2003. Le scénario du tome 2 a été achevé en novembre ou décembre 2009 et Raphaël avait déjà entamé les crayonnés de "La Fin des Coccinelles" lorsque nous avons sorti le premier album. Après, tout ce que je peux dire c'est que le scénario du second tome ressemble très précisément à ce que nous recherchions depuis le début. Raphaël a travaillé sur les planches pendant trois ans et nous avons vraiment eu le temps de relire ce récit et de l'envisager sous toutes les coutures. Donc, si nous n'y avons rien changé, c'est parce qu'il nous convenait très bien.

Cédric, comment t’est venue cette incroyable galerie de personnages ? Lequel d’entre eux a été le plus simple et le plus difficile à concevoir sans tomber dans la caricature ?

Cédric : Les personnages sont tous venus un peu différemment. Max Plume s'est construit sur un jeu de mots que je voulais faire sur son nom ("Désolé, mais vous ne faîtes pas le poids, Monsieur Plume.")… Celui du chef des gendarmes, avec son délire sur les enfants disparus, est venu en quelques secondes, lorsque je travaillais sur la scène de l'étang. Celui de Claude était plus difficile, car c'est un taiseux. Il se construit dans son rapport aux autres et notamment avec la petite fille. Evidemment, Luce était aussi très importante… Les deux sœurs se sont construites en opposition l'une à l'autre. Sylvia est très seule (un peu plus que les autres, en toute cas), mais elle a une vraie réflexion intérieure, alors que Marie semble plus superficielle, mais aussi plus sociable… Il n'y pas de règle, en fait. Je crois qu'il y a des moments où certains détails émergent et permettent de fixer, de "reconnaître" un personnage. Ensuite, il faut travailler pour développer cette idée et lui donner, disons, "du corps".   


On Dirait Le Sud 2

Si vous deviez-vous faire l’avocat du diable d’un des personnages ? Lequel serait-ce ?

Cédric : Probablement Max Plume… Même si je n'ai pas forcément envie de le défendre. En tout cas, ce que j'aime bien avec ce personnage c'est qu'il n'est pas à sa place. Il est faible et sans conviction, alors que sa fonction exigerait plutôt l'inverse. C'est un imposteur, mais personne ne s'en est encore rendu compte… Et ce sont ses renoncements et ses lâchetés qui scandalisent le lecteur et lui donnent, a priori, envie de réagir.

Raphaël, d’où te vient ton style graphique magnifique au demeurant ? Comment travailles-tu ? Peux-tu lâcher UN secret de ton savoir-faire ?

Raphaël : En fait, il n'y a pas de secret. J'ai une technique très simple. Je travaille mes crayonnés sur papier, que je scanne et que je mets en couleur sur informatique, uniquement avec une brosse et des calques, comme j'aurais pu le faire à la peinture. J'utilise uniquement un effet de flou sur Photoshop pour donner l'impression de vitesse dans certaines scènes.

L’art d’Edward Hopper semble avoir été une grosse influence pour ce projet, non ?

Raphaël : Pas directement. Même si j'adore ce peintre, je pense qu'il m'a nourri comme beaucoup d'autres artistes. La spécificité de On dirait le Sud était que le lecteur devait ressentir une sensation de chaleur étouffante. C'est pourquoi j'ai travaillé comme je le faisais en illustration, avec une attention particulière sur les modelés, les couleurs et les lumières. Ensuite, il fallait que les images restent lisibles, j'ai donc simplifié les formes à la manière des cubistes, en tendant les lignes comme peuvent le faire Albert Gleizes ou Jean Metzinger.

J’adore le rythme palpitant et cette tension progressive dans la narration. Quelles autres sensations vouliez-vous que le lecteur éprouve ?

Cédric : C'est une histoire sur le sentiment de communauté, donc il était important de croiser un certain nombre de trajectoires individuelles afin de donner une dimension plus "collective" au récit. En plus, j'aime assez l'idée de jouer avec la tension ou les contrastes qui peuvent naître du croisement de ces différentes histoires. Cela peut amener des effets comiques, comme dans la scène du bar du premier album où une discussion sur une pomme et Joe Dassin croise un échange sur les licenciements à venir dans l'usine locale, mais cela peut aussi créer une certaine distance et permettre de relativiser certains événements de la vie des personnages. Et puis, je pense aussi que cela correspond à une description réaliste du quotidien, où les destins individuels se croisent et s'entrechoquent en permanence. Enfin, là j'enfonce une porte ouverte… 

Au regard de la multitude des pistes narratives de ce diptyque, on sent que vous auriez pu en faire une trilogie. Pourquoi avoir choisi de tout dire en deux tomes ?

Cédric : Oui, c'est vrai que la matière narrative est riche et qu'elle aurait pu être développée sur trois tomes… En fait, pendant longtemps, nous avons pensé pouvoir réaliser un one-shot de 80-90 pages. Et puis, en écrivant le scénario du tome 1 j'ai compris que le récit allait sûrement devoir s'étaler sur plus de cent pages. Donc, comme nous pouvions difficilement présenter un one-shot de 100 pages couleurs (à l'époque, en 2006, c'était moins en vogue), nous avons opté pour le diptyque. Dramatiquement, cette construction en deux parties me convient très bien, puisqu'elle me permet de jouer sur des effets miroirs (certaines se répondent, d'un album à l'autre) et d'accentuer certaines ambiances (le tome 2 est plus sombre que le premier, ce qui était sous-jacent ou inconscient, finit par éclater au grand jour, etc). En trois tomes, la construction aurait sans doute été moins tendue et moins dramatique…

Cette France d'il y a presque 40 ans sous microscope, la chanson de Nino Ferrer en bande-son, à quel niveau pensez-vous que la nostalgie joue un rôle dans ce diptyque ? 

Cédric : Si, par nostalgie, vous entendez l'idéalisation d'une époque révolue ou l'ambition un peu folle de revivre le passé, je dirais qu'il n'y en a pas dans cette histoire. En tout cas, pas pour nous… Bien sûr, On dirait le Sud s'inscrit dans une époque lointaine et décrite avec une certaine précision, mais je crois que ce n'est pas l'aspect le plus important de ce récit. J'aurais même tendance à penser que cette histoire est beaucoup plus intemporelle qu'on l'imagine, a priori. Par exemple, l'idée du temps qui dure "plus longtemps" lorsque l'on est enfant est très répandue, finalement, et tout le monde peut s'y retrouver. Mais elle n'est pas spécifique aux années 70. La façon dont on aborde le passage du temps est toujours différente selon que l'on est enfant ou adulte. C'était vrai dans les années 70, ça l'était probablement déjà dans les années 20 et ça l'est, de toute façon, encore aujourd'hui. Donc je dirais plutôt que notre réflexion porte plus sur la vie en général que sur cette période en particulier. C'est pour ça que je pense qu'il n'y a pas vraiment de nostalgie… Mais rien n'empêche nos lecteurs de regarder cette époque avec leur propre sentiment nostalgique.

Pensez-vous que la France 2013 est si différente de celle de 1976 ? Personnellement, je serais tenté de répondre par la négative...

Cédric : Dans les rapports humains, non, évidemment. Mais à l'intérieur de l'entreprise ou dans la réflexion politique globale, oui, je pense. Déjà, il me semble que le simple fait que des gens comme Le Pen ou Sarkozy aient pu trouver une audience attentive chez les ouvriers est vraiment le signe d'un effondrement de la pensée et de l'engagement politique dans ce milieu. Comment un ouvrier peut-il imaginer que Sarkozy ou Le Pen aient réellement l'ambition ou le projet de servir ses intérêts ? Ça me dépasse complètement… En tout cas, je pense que ce renoncement politique et cet effondrement de la pensée ont considérablement déséquilibré les rapports de force à l'intérieur de l'entreprise. Certains patrons y ont gagné un pouvoir encore plus fort. Et beaucoup d'entre eux utilisent ce pouvoir accru pour mettre encore plus de violence dans les rapports qu'ils entretiennent avec le reste des forces vives de leur entreprise. La situation est très malsaine et ne donnera rien de bon.

Croyez-vous que le syndicalisme commence à prendre un virage particulier sous la France de Giscard ?

Cédric : Ouh là, je ne suis pas historien du syndicalisme, loin de là… Je ne sais pas si c'est vraiment lié au giscardisme. C'est Mitterrand qui a atomisé le PC, non ? Et puis, la société a beaucoup changé… Je pense que les changements de mentalité sont nés dans les années 80 et qu'ensuite ils ont accompagné l'ascension du FN et de Sarkozy dans le paysage politique français…

A quoi aurait ressemblé la France si Michel Sardou, au lieu d’être en chanteur extrêmement populaire, avait été Président de la République ?

Cédric : Sardou président ? Ça aurait été la guerre civile, non ? Voire la guerre tout court si l'on pense à des chansons comme "Les Ricains" ou au fameux "Temps des colonies"… Bien sûr, dans notre album, l'allusion à Sardou est avant tout une blague, mais il est vrai qu'il y a aussi un fond idéologique. Déjà parce que Sardou est quand même l'un des représentants de cette droite populiste et réactionnaire qui fait toute la fierté de la connerie française, et ensuite parce que "Je suis pour" est vraiment l'une des chansons les plus épouvantables que je connaisse. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment des radios ont pu accepter de diffuser un tel plaidoyer pour la peine de mort et un disque dans lequel sont prononcées des phrases comme  "J'aurai ta mort !" ou "J'aurai ta tête en haut d'un mât". Vous imaginez le tollé si un rappeur, quel qu'il soit, avait chanté des trucs pareils ?

Nino Ferrer, c’est l’exact opposé de Michel Sardou ?

Cédric : L'opposé, peut-être pas totalement, mais c'est très bien, en tout cas ! Non, en fait, je crois que Ferrer et Sardou sont surtout là pour ancrer le récit dans une forme de culture populaire française qui est, certes, liée aux années 70, mais qui a aussi une valeur intemporelle. C'est vrai pour "Le Sud", bien sûr, car c'est une chanson magnifique, magique, et qui traverse le temps avec une majesté incroyable, mais ça l'est aussi pour certaines chansons de Sardou qui, quoiqu'on en pense, sont quand même gravées dans l'inconscient collectif. Après, pour en revenir au "Sud" et donc au titre de l'album, je dirais aussi que, pour nous, il s'agit d'une allusion à la chaleur, bien sûr, mais aussi aux illusions que les personnages ont en tête. Le gendarme croit qu'il peut retrouver ici, dans le centre de la France, les victimes d'un tueur qui sévit dans le sud, et la population vit avec l'angoisse que font naître toutes ces disparitions ("La France a peur", comme disait Roger Gicquel). Et puis, il y a cette idée de la perception du temps ("Le temps dure longtemps…")  qui, selon moi, évoque aussi bien l'été (les journées plus longues, etc) que l'enfance. 

Qu’est-ce qu’évoque pour vous l’Affaire Christian Ranucci qui tient ici une place importante dans le scénario ?

Cédric : Disons qu'au-delà de l'injustice flagrante, puisque Ranucci n'était visiblement pas coupable dans l'affaire du "pull-over rouge", cette histoire nous permet surtout d'évoquer la question de la peine de mort et, donc, de son abolition. Or comme celle-ci est aussi associée au mitterrandisme et à l'arrivée de la Gauche au pouvoir, je trouvais que ça cadrait bien avec notre propos. Pour moi, l'abolition de la peine de mort correspond vraiment au passage d'un monde ancien et barbare à, disons, une forme de civilisation. Il n'est, d'ailleurs, pas étonnant que Sarkozy ait envisagé, dans certains discours, la possibilité de revenir sur cette abolition et de réinstaurer la peine de mort "dans certains cas". On voit bien que l'éveil des consciences n'est pas son souci principal… 

A l’image d’autres destinées dans le livre, laisse-t-elle supposer que les boucs-émissaires font de bons salauds mais que les vraies pourritures s’en tirent toujours ?

Cédric : J'espère que non. Mais, sinon, oui, je pense que la vie est globalement injuste. Et donc qu'une bonne injustice permet de rendre plus crédible, ou plus réaliste, le récit. En fait, l'injustice sonne "juste". Hum…

Qu’est-ce que les coccinelles incarnent ici quand on sait qu’elles sont magnifiques, qu’on les appelle les bêtes à bon Dieu et qu’elles sont capables de se goinfrer de pucerons…

Cédric : L'évocation des coccinelles est venue de quelques témoignages de personnes qui se souvenaient d'en avoir vues beaucoup pendant l'été 1976. Il paraît qu'elles accompagnent souvent les grandes vagues de chaleur… En ce qui me concerne, je les utilise surtout comme une métaphore de l'idéologie communiste, ou de l'engagement à gauche. Mais c'est très personnel… 

Comment ressort-on d’une telle aventure lorsqu’elle occupe un tel pan de votre vie ?

Cédric : Ben, pour nous, c'est presque une aventure de dix ans. Donc, oui, forcément, ça laisse des traces… Après, je crois qu'on ne peut pas encore se détacher de cette histoire, car on a beaucoup de choses à voir avec l'éditeur. L'indisponibilité du tome 1 est un vrai souci. Là, on revient d'une longue tournée de dédicaces et personne ne comprend… Les libraires, les lecteurs, les auteurs, tout le monde s'interroge.


Quels sont vos futurs projets ? Avez-vous d’autres projets en commun ?

Cédric : On travaille actuellement sur un projet de polar qui se situe dans les années 60. On en discute depuis un moment et je pense qu'on devrait le présenter d'ici quelques mois. On veut que cette histoire se limite à un seul tome de 80 ou 90 pages. Et elle ne paraîtra pas chez Delcourt.

La première année très pluvieuse du quinquennat de François Hollande, pourrait-elle vous inspirer… ?

Cédric : Non, je pense qu'on n'y voit pas assez clair. On est encore dans l'après-Sarkozy. Le changement n'est pas pour tout de suite, visiblement…


Un chaleureux et radieux MERCI à Raphaël Gauthey (ici à gauche), à Cédric Rassat (ici à droite) ainsi qu'à l'incontournable Simon.

 


PAPAYE

Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes ! PAPAYE n’est pas un groupe de math-rock. Sus aux rythmes trigonométriques et autres équations à trois inconnues. Si les lunettes leur vont bien – Franck, va falloir t’y mettre – pas la blouse blanche ! Mais alors PAPAYE, c’est quoi ? Qui a dit de la samba nantaise à quatre temps ? En tout cas, Mric, JB et Franck se foutent de toutes les étiquettes comme de leurs premières chemises hawaïennes. Leur seul but étant de réunir dans leur shaker toutes leurs influences musicales (et plus si affinités), tout leur humour d’adulescents et leur énergie sportive. Après La Chaleur, le gros fruit tropical nous livre un Tennis encore plus juteux, plus savoureux, plus riche en vitamines et le tout, sans choper le melon. Au rayon frais et à consommer sans modération ! (chRisA – juin2013)

Un problème de ventes de La Chaleur sur Africantape Records ? Julien vous a virés ? Pourquoi ce changement inattendu de label pour votre deuxième fruit ?

Mric (guitare): Tout d'abord, on n'a pas vraiment changé de label vu que Kythibong avait sorti le premier en vinyle. Africantape s'était chargé du CD. Mais effectivement, il n'est pas de la partie sur celui-là. Le problème était financier il me semble, il avait pas mal de disques en cours et on était très pressés sur la sortie en vue de la tournée européenne qui pointait le bout de son nez. C'est en tout cas la version officielle qui nous a été remise. En tout cas, Kythibong pouvait gérer les deux formats et agir vite, du coup on est parti là-dessus.

Jb (batterie): Il me semble qu'Africantape a dépensé tout son argent en pizzas avec des tickets restaurants, et que comme pour le coup Kythibong avait fait un max de blé avec le premier disque, comme quoi que ils auraient voulu le pactole encore une fois.

Combien de temps l’album a-t-il pris pour parfaitement mûrir?

M: Quelques saisons, tranquillement.

Jb: A peine presque. 

Qu’est-ce que vous avez évité de refaire sur cette nouvelle galette ? Qu’avez-vous unanimement décidé d’abandonner sur celle-ci ?

M: Je dirai le manque de respiration et l'homogénéité des sons. La différence c'est que le premier était très brut, on n'avait pas fait un seul concert avant de l'enregistrer. Frais et jeune. Pour celui-là le groupe était un peu plus rodé et on a réfléchi un peu plus.

Jb: Je dirai les respirations et le manque d'homogénéité des sons. Le point commun c'est que le deuxième est moins brut, on avait fait pas mal de concerts avant de l'enregistrer, rincés et vieillis. Pour le premier le groupe était un peu moins rodé et on a réfléchi un peu moins.

Lequel d’entre vous apporte le plus d’idées ? Qui est le plus inventif, créatif de vous trois ? (Laissez gonfler vos egos sans montrer vos ergots )

M: Moi.

Jb: Moi

Franck (guitare): moi 

Vous incorporez beaucoup de styles musicaux dans vos morceaux. Lequel n’arrivez-vous pas encore à injecter dans vos recettes ?

M: On y bosse. Je pense que le prochain album sonnera un peu plus comme JUSTICE

Jb: Le rap, mais on bosse pas mal sur le scat ces derniers temps. (Le scat est une forme de jazz vocal où des onomatopées sont utilisées plutôt que des paroles)

F: Le style musette. Même si je porte des marcels depuis peu.

Franchement, comment arrivez-vous à rendre votre rock instrumental si efficace et si fun ?

M: En souriant.

Jb: En disant beaucoup de mal dans le dos des gens, et en détestant pas mal de monde.

F: Franchement, je pense que c'est le signe d'un talent incontestable.

Tout le monde se plaint de la longueur de l’album. Moi, je la trouve parfaite. Etait-ce délibéré de votre part ou bien êtes-vous tout simplement de gros feignants ?

M: C'était délibéré. Je pense qu'on est assez adepte de formats courts, surtout pour ce genre de musique où il y a déjà beaucoup d'infos dans un temps restreint. Personnellement, je préfère être en redemande plutôt qu'être lassé.

Jb: Mais du coup si toi tu te plains pas de la longueur de cet album, ça veut dire que tout le monde ne s'en plaint pas ?  Je comprends plus la question maintenant...

F: La frustration est un moteur. Un moteur est une pièce mécanique d'un véhicule. Donc la frustration est un véhicule qui te permet d'avancer, tu vois...

Vous changez de plans à peu près toutes les vingt secondes en moyenne. Êtes-vous du genre à détester toute forme de routine ?

M: Pas spécialement et ça dépend des domaines. On veut surtout s'amuser mais je pense que ça peut passer aussi par des trucs répétitifs comme la fin de "Je suis caché sous ton pull". Il n'y a pas de règle, on n'a pas envie de s'enfermer dans un schéma et c'est ce qui est plaisant.

Jb: La routine c'est quand on s'emmerde ? Si c'est ça, je crois qu'on n'aime pas la routine.

F: Mais peut être qu'à force de vouloir l'éviter cette routine, on s'enferme dans une autre ? Donc on pourrait revenir à la routine initiale et créer le mouvement perpétuel ?

Comment s’est passé l’enregistrement (Studio 13 à Quimper)? Pouvez-vous lâcher deux ou trois bonnes anecdotes au cours de celui-ci ?

M: C'était super chouette, on a eu du temps pour essayer des choses. Franck est allé chez le coiffeur, on a trouvé un chat qui ruinait le studio, on a mangé des galettes à la Krampouzerie, fait des photos débiles, joué avec des chiens, des trucs comme ça.

Jb: Y'a un moment on croyait que le deuxième ampli de Chacha, l'ampli noir, un peu plus gros que l'autre, était débranché, puis Miguel (Constantino) disait que non, il est branché, puis en fait on lui redit que non, il doit pas être branché, mais il soutenait que si, il était branché cet ampli, puis un moment on a regardé, et il n’était pas allumé.


Rentrons un peu plus dans l’album. Une de vos compositions s’intitule « La Maturité ». En quoi ce nouvel album pourrait-il l’incarner ?

M: On a pris deux ans depuis le précédent.

Jb: Je pense clairement que oui, c'est évident.

F: C'est toujours le troisième album, celui de la maturité. Notre prochain disque sera le quatrième.

« Grapes » est mortel. Ne vous donne-t-il pas envie de pousser un peu plus la chansonnette ?

M: Si. On en parlait justement.

Jb: Le scat.

Comment se décide l’ordre des titres pour un album aussi haut en couleurs ? Est-ce d’une importance cruciale ?

M: Ca n'a pas vraiment d'importance non. C'est souvent lié à ce qui nous entoure, un instant présent, une blague. C'est surtout utile pour la setlist du live.

Jb: Je crois qu'il parle de la tracklist du disque Cha. Mais c'est très vrai ce que tu dis quand même. 

M: Ooops euulà, effectivement j'avais mal lu. Eh bien je dirai que l'ordre des titres est souvent lié à ce qui nous entoure, un instant présent, une blague.

Qui sont les fameux ‘Sparrows’ et ‘Pigeons’ ? la vidéo ici > http://vimeo.com/61298752

M: Tu connais Jean-Jacques Goldman ?

Jb: Ma maman elle aime plutôt bien Goldman.

Peut-on dire qu’il y a un côté ‘cartoonesque’ dans votre rock ? Si oui, le prenez-vous comme un compliment ?

M: Je le prends comme un compliment oui, je trouve qu'il y a de ça effectivement, le côté Tex Avery, un peu rapide, un peu excessif.

Jb: Et le côté adventure time ou Francky lève les bras.

F: Le prochain disque sera un concept album autour du coyote qui court après son bip bip.

« Non mais vraiment j’t’aime j’t’le jure » est l’un de mes titres préférés. A qui (ou à quoi) avez-vous pensé en composant ce titre ?

M: Aux filles.

Jb: Aux filles et à ELECTRIC ELECTRIC.

F: Aux filles, à ELECTRIC ELECTRIC et à CAPTAIN BEEFHEART.

Sans vouloir mettre JB de côté (vous savez combien nous adorons tous son jeu de ouf) les guitares jouent un rôle essentiel. Quels sont les guitaristes qui vous influencent/vous ont influencé ?

M: La liste serait trop longue. Le premier qui me vient en tête c'est Lolo des Bérus.

Jb: Putain ouais !

F : Agassi, Courier, Federer, Djokovic.

« Europapaye », c’est une proposition pour l’Eurovision ? Une déclaration d’amour pour notre continent, pour notre monnaie unique ? Ou alors, est-ce tout simplement votre plan imparable pour conquérir tous les pays de la zone ? (un lecteur danois de I AM A LUNGFISH SONG m’a écrit pour me dire combien il vous aimait, alors le Danemark, chiche ?)

M: Je ne sais pas trop mais si je devais choisir je prendrais la 3, tout ce qui est conquête du monde. Le Danemark avec plaisir, ça fait plusieurs fois qu'on n'en est pas si loin. Il peut nous accueillir ce lecteur ? On est propres.

Jb: Ouais on y va à fond ! Mais je crois que c'est Juju Maya (un ami qui rigole beaucoup) qui a trouvé ce nom de morceau, il lui faisait penser a Europoparck, fun à mort.

Rassurez-moi, vous n’avez martyrisé aucun chien sur « Super,  Marcher » ?

M: Oulalah non. Au contraire, on jouait avec lui. On l'a préparé sagement à chanter dans le micro. Il était bien dedans.

Jb: Il a mangé de la chantilly ce chien.

F: Oscar a été super pro. Il a juste demandé qu'on pitch un peu son ouaf.  

« Monica Seles » et pourquoi pas Martina, Stefi ou Gabriella, hein ?

M: Parce qu'elle fait tout à deux mains et qu'elle a du coffre.

Jb: Je sais jamais comment ça s'écrit Seles.

En définitif, quel est LE morceau dont vous êtes le plus fier sur Tennis ?

M: Je pense que c'est un tout mais j'ai une affection particulière pour "La Cheminée" et "Je Suis Caché Sous Ton Pull".

Jb: J'aime bien le morceau où il est vraiment bien le moment cool et tout.

F: « La Cheminée »

J’ai évité de vous poser des questions relatives à votre pochette et au titre de votre album? En avez-vous marre qu’on vous pose des questions sur le thème du tennis ? Saviez-vous qu’en choisissant cet angle communicationnel, tout le monde allait accrocher à l’hameçon ? Si c’était voulu, quel sera le prochain thème ?

M: Rien de prémédité. On a beau vouloir la conquête du monde, on n'a pas de plan de stratégie marketing échelonné sur 6 ans non plus. Mais vu ce que ça donne, oui, il va falloir qu'on pense à un truc plus compliqué pour les journalistes la prochaine fois. Et comme tu parles d'hameçon...

Jb: Il va s'appeler "froide et solide pêche" il me semble. Ou un autre nom si ça se trouve.

F : Le disque est sorti un mois avant Roland Garros, le temps que tous les scribouillards se mettent dans le bain...

Bon, allez, j’en fais une (eh on est en deuxième semaine de Roland Garros tout de même…) A quelle joueuse ou quel joueur du circuit international aimeriez-vous offrir votre disque ? Et pour quelles raisons ?

M: Mansour Bahrami ! En voilà un mec qui sait se marrer !

Jb: Je sais pas, j'ai vu un mec sur un terrain qui avait un gros gâteau d'anniversaire avec des raquettes et des balles de tennis en pâte d'amande dessus, je veux bien lui en filer un, il doit être un peu sympa lui.

F: Ana Ivanovic parce que elle est belle la dame.

Un grand merci à Mric, JB, Franck et Kythibong Records


 

 

ISABELLE BLONDET-HAMON

« Tu es déjà là. Je distingue au loin ta silhouette, postée, immobile, sous un panneau indicateur, à tes pieds, le contour, informe d’un petit sac. Prends un sac léger, m’avais-tu dit, juste pour quelques jours, la destination, c’est une surprise. »  Ce court extrait qui figure sur la quatrième de couverture de Le Ciel de Birkenau, le premier roman d’Isabelle Blondet-Hamon (aux Editions Diabase) est la porte d’entrée pour suivre l’étonnant parcours de trois femmes dans ce qui leur est le plus cher et chair. Une invitation à franchir le seuil de leurs nouvelles vies, de la mort. Entre tendresse et âpreté. La surprise de découvrir une histoire puissante aux thèmes subtilement reliés. Mais, ce beau livre, c’est aussi une écriture, forte et exigeante qui résonne autant dans les tunnels de l’amour que dans les camps d’Auschwitz. Un livre coup de poing et coup de cœur d’une auteure audacieuse et talentueuse qu’il me tardait de vous faire connaître. (chRisA - juin2013)

Quelles sont les raisons derrière un premier roman? Qu'est-ce qui fait, qu'un jour, on se sent urgemment poussé à écrire?

Mon désir d'écriture n'est pas né avec ce roman. Ce n'est pas très original mais j'ai toujours eu envie d'écrire, dès que j'ai su tracer des phrases. Le plus juste serait de dire que j'ai toujours eu le désir de raconter des histoires moi aussi, parce que j'ai toujours été une lectrice boulimique. Avant ce roman, j'avais écrit des nouvelles.

Quels sont les auteur(e)s qui vous ont donnée envie d'écrire? Et quel(le)s sont celles et ceux qui vous influencent?

Il y en a tellement! Camus, Giono, Colette,  Maupassant, Proust que je relis régulièrement.  J'ai découvert plus tard la littérature japonaise qui m'a fasciné avec Kawabata et Mishima. Dans les contemporains, l'écriture très "musicale" de Laurent Mauvignier, avec ses très longues phrases de monologues intérieurs, m'a sans doute influencé. J'ai été aussi passionnée par le style heurté, saccadé, aux phrases courtes, sèches, qui claquent, de l'auteure de nouvelles Annie Saumont, sa façon particulière de raconter des histoires parfois très dures avec une tendresse malgré tout pour ses personnages. Et puis j'ai lu et je lis beaucoup de poésie, c'est pour moi un idéal d'écriture.

Comment avez-vous abordé l'écriture de ce premier roman?

Je voulais transmettre quelque chose. D'abord le témoignage de la rescapée d'Auschwitz à qui est dédié mon livre, que j'ai rencontrée et qui m'a raconté son histoire. Ensuite je voulais témoigner de la difficulté pour les générations suivantes, la deuxième notamment, de se construire avec le fardeau d'un héritage aussi lourd que celui de la Shoah. J'avais rencontré plusieurs enfants et petits-enfants de survivants et leurs souffrances communes m'avaient frappé. Et lorsque je réfléchissais à construire cette façon de transmettre pour moi, s'est aussitôt imposé la fiction, le roman. La fiction a une puissance incroyable pour aborder les thèmes les plus divers. Et puis toutes les histoires ont déjà été plus ou moins écrites! Seule importe la manière qu'a l'auteur de la raconter...

Quels sont les écueils que vous vouliez éviter?

Le pathos, les lieux communs, tout ce dans quoi il est si facile de verser lorsqu'on évoque la Shoah, le cancer et l'homosexualité! J'ai gardé en ligne de mire une phrase de Marie Darrieusecq: "La fiction peut et doit tout prendre en charge. Aucun sujet n'est interdit. Il fallait donner de la hauteur à la souffrance. Seule la médiocrité est insupportable."

Quelles limites vous étiez-vous fixées? Aussi, jusqu'où vouliez-vous aller? Vous êtes-vous surprise au fil de l'écriture?

Ce qui m'a surprise, c'est d'être allée au bout de mon entreprise. Je me pensais jusque-là incapable d'écrire un roman. Un vieux rêve d'enfant...

Je ne vois pas uniquement Le Ciel de Birkenau comme un roman d'amour ni comme seulement un roman sur la mémoire. Peut-être est-ce un roman sur le don? Comment le considérez-vous?

En réalité, je pense maintenant que ce sont les lecteurs qui me renvoient, sous des myriades de prismes, tout ce qu'ils y voient, reçoivent, tout ce qui résonne en chacun d'entre eux et que je ne soupçonnais pas avoir mis. Amours, mémoire et transmission, don de soi, sans doute, chacun y trouve ce qu'il veut bien laisser vibrer en lui.

Certains auteurs pensent qu'une fois l'œuvre achevée, elle ne leur appartient plus? Est-ce aussi le cas pour vous alors que la 'charge' autobiographique est prépondérante ici?

 Je ne pense pas que mon roman ne m'appartienne plus, je pense qu'il s'est enfin détaché de moi, comme un enfant qui grandit et a de moins en moins besoin de ses parents. Au contraire de l'image négative du texte qui "n'appartient plus à l'auteur", je préfèrerai employer l'image plus positive du texte qui se déploie, rayonne, et prend avec le temps et les lecteurs plus nombreux, une ampleur et un éclat insoupçonnés. Et ceci ne dépend pas de la charge autobiographique, mais du labeur minutieux sur la construction et le style. Ce sont mes éditeurs, Cypris Kophidès et Yves Bescond, qui m'ont aidé à accomplir ce travail, par le regard à la fois exigeant et bienveillant qu'ils ont eu sur celui-ci.

Le rapprochement, la mise en parallèle des deux cancers qui rongent Mimi est totalement réussie. Comment vous est venue cette 'évidence'?

Ce rapprochement était la plus grande difficulté de l'entreprise. Je voulais mettre en parallèle l'expérience concentrationnaire et celle du cancer en les mettant sans cesse en convergence. C'était une gageure narrative. J'en suis venue à bout grâce à une astuce de narration (la cassette vidéo) que j'ai mis un moment à trouver. Quant à la vraisemblance psychologique de ce parallèle, je suis allée voir du côté de l'ethnopsychiatrie et de la socio psychologie. J'ai notamment découvert le témoignage d'un homme qui était passé exactement par le même cancer, les mêmes stades, et qui l'analysait de la même manière! Le cancer comme expérience concentrationnaire, pour être digne de son existence, digne de son grand-père, c'était incroyable! Dès lors je n'ai plus douté de ce parallèle. La romancière Catherine Mavrikakis dans son livre Le Ciel de Bay City, utilise aussi à un moment le même, je l'ai découvert après.

Êtes-vous, vous aussi venue à bout d'un 'cancer' que vous ignoriez en écrivant ce livre?

J'ai  enfin réalisé un très vieux rêve d'enfant: écrire, publier un livre dont je suis fière.

Le Ciel de Birkenau, La Vie d'Adèle (récemment primé à Cannes), deux histoires pour un même combat? Comment avez-vous vécu ces nombreuses manifestations contre le mariage pour tous, contre l'adoption par les couples de même sexe?

Je n'ai pas vu La Vie d'Adèle ni lu la BD dont le film est tiré. En aucun cas je n'ai voulu que Le Ciel de Birkenau soit le manifeste d'un combat. Le roman parle de l'amour entre mère et fille, et de l'amour entre deux femmes. Mais tout lecteur peut s'y reconnaitre, les protagonistes auraient tout aussi bien pu être deux hommes ou... un homme et une femme! L'amour ne peut être réduit à la sexualité!

En quoi votre livre peut-il faire changer le regard de celles et ceux qui s'y sont obstinément opposés?

Peut-être justement parce que toute identification est possible, grâce, j'espère, à cet amour dont il est question.


(Isabelle Blondet-Hamon entourée ici de son éditeur et de la comédienne Caroline Forestier lors d'une présentation du livre.)

Pouvez-vous nous parler de Diabase, votre éditeur tourangeau?

Diabase a été créé il y a une quinzaine d'années par Cypris Kophidès et Yves Bescond. La maison possède un beau catalogue de plusieurs collections, littérature, entretiens, récits. Charles Julliet, Yvon Le Men et Hervé Jaouen en font partie. Mais ce qui fait leur spécificité, en tant que petite maison d'édition, c'est le soin avec lequel ils sélectionnent leurs coups de cœur. Ils croulent sous les manuscrits et font, comme beaucoup de petites maisons, un véritable travail de découverte et d'accompagnement de nouveaux auteurs. Ce sont deux passionnés, très professionnels, que j'estime avoir eu la très grande chance de rencontrer. Je dis souvent que ce sont mes parents d'écriture. Ils  m'ont beaucoup aidé à la réalisation finale du Ciel de Birkenau, par leur regard pointu, leur volonté que j'aille jusqu'au bout. Je les ai croisés au moment où je ne croyais plus vraiment en mon texte. Grâce à eux, j'ai appris le "métier" d'auteur, le travail de l'écriture.

Quels sont vos projets d'écriture?

Un second roman tout d'abord, qui s'avère être plus difficile à écrire que le premier. J'ai l'impression d'avoir écrit le premier en toute inconscience, d'une certaine manière.

Quels sont les prochains thèmes que vous aimeriez explorer? Quels sont vos prochains défis?

L'enfance, l'enfant intérieur que chacun porte en soi. L'écriture à elle seule est un défi dans le monde où nous vivons. Elle demande retrait du bruit, de l'hypersollicitation, éloignement, solitude, temps,  pour atteindre à une disponibilité intérieure qui permet de libérer les limons déposés en soi. Toutes choses à l'opposé de la société dans laquelle nous sommes.

Pour finir, si vous deviez résumer Le Ciel de Birkenau en UN mot, lequel serait-il?

Un seul mot me parait réducteur, j'en suis incapable, je charge mes lecteurs de le trouver. Une phrase peut-être? « L'indéfectible bonheur de se sentir en vie chaque jour », cela me plait assez...

Un grand et chaleureux remerciement à Isabelle Blondet-Hamon et Gilberte

LE CIEL DE BIRKENAU d'Isabelle Blondet-Hamon (Diabase - 2011/188p) http://www.diabase.fr/


 

 

EMMANUEL LEPAGE

« Car le beau n’est rien que ce commencement du Terrible que nous supportons encore, et si nous l’admirons, c’est qu’il dédaigne, indifférent, de nous détruire. Tout ange est terrifiant. » En citant Rainer Maria Rilke en ouverture de Un Printemps A Tchernobyl (Futuropolis), Emmanuel Lepage sait qu’il a côtoyé là-bas le terrifiant et le beau. En 165 pages, il raconte sa bouleversante expérience en Ukraine dans une bande dessinée documentaire exceptionnelle. Au lendemain du vingt-septième anniversaire de la plus grande catastrophe nucléaire, rencontre avec l’un des artistes les plus doués de sa génération. (chRisA - mai2013)


Un Printemps A Tchernobyl 1

Aux lecteurs qui ne vous connaissent pas ou peu, pouvez-vous présenter l'artiste que vous êtes? Ce vers quoi il tend? Pouvez-vous aussi parler de l'homme que vous êtes?

Je suis auteur de bande dessinée depuis maintenant plus de vingt-cinq ans. J'ai longtemps travaillé en collaboration avec des scénaristes avant de passer voici un peu plus d'une dizaine d'années maintenant à la création de mes propres histoires. J’ai toujours été plus attiré par des fictions contemporaines, la vie intérieure de mes personnages était le plus souvent le moteur de l’histoire. Très inspiré par la littérature sud-américaine et par ce que l’on appelle le Réalisme Magique, j’aime raconter des histoires qui ont une dimension fantastique ou poétique que ce soit dans le propos ou le dessin. J'aime raconter la complexité de l'être, hésitant entre ce qu’il est et celui qu’il voudrait être. L'humain est au cœur de mes préoccupations tout autant dans les fictions que dans mes bandes dessinées dites plus 'documentaires'.

Depuis Voyage aux îles de la Désolation, vous semblez prendre un énorme plaisir à vous 'spécialiser' dans la bande dessinée documentaire. Pourquoi cette nouvelle orientation dans votre parcours artistique? Quel espace ce format vous offre-t-il?

Je suis venu à cette forme un peu par hasard. Je n’imaginais pas que je puisse m’orienter dans cette voie. Quand on m’a proposé de participer à l’élaboration d’un projet pour monter à bord du navire ravitailleur des terres australes et antarctiques françaises, je vous avoue que je n’y croyais pas. Je pensais à l’origine faire un carnet de voyage à l’issue de ce périple, mais mon éditeur, Claude Gendrot, avec qui je travaille depuis plus de quinze ans m'a suggéré plutôt d’en faire une bande dessinée. J'avais besoin d’une promesse de publication pour embarquer. J'ai dit oui, plus par désir de partir que par désir de faire une bande dessinée documentaire! C’est à la suite de mon voyage face à cette somme de croquis de voyage réalisés à bord, puis d'illustrations faites à mon retour avant tout pour le plaisir de ‘fixer des visions’, que je me suis interrogé sur la façon d'organiser tout cela. Je m’y suis mis sans bien savoir ce que je faisais. J’avais le sentiment d'inventer une nouvelle forme narrative, réunissant, dans un même livre, tout ce que j'aime faire : croquis de voyage, bande dessinée, illustrations. Il y eut une très grande part d'improvisation et le livre se construisait au fur et à mesure. A l’inverse de mes autres livres, les images ont précédé le texte, ce sont elles qui ont organisé le récit. J’ai fait ce livre, dans un état de grâce, très vite, avec un énorme plaisir. Chaque jour, j’essayais de rendre cohérent ce chaos invraisemblable. 

Comment vous situez-vous par rapport aux travaux d'autres auteurs comme Joe Sacco, Guy Delisle et Philippe Squarzoni par exemple?

J’apprécie beaucoup les travaux des uns et des autres, je me retrouve parfois dans leur façon de se mettre en scène. Ceci dit, je crois que nos approches du récit en bande dessinée sont très différentes les unes des autres et que le seul point commun est de s'inspirer du réel et d'expériences vécues pour construire nos histoires. Je crois que la différence notable entre ces travaux que vous citez et le mien est la place que je donne au dessin et à son pouvoir évocateur. Je revendique fortement la part magique que peut avoir le dessin dans un récit et je pense voir le monde par ce biais.

Pour vous, le documentaire sous-entend-t-il nécessairement une forme d'engagement? Si oui, comment définiriez-vous votre engagement?

Je ne sais pas si je peux à proprement parler d'engagement. Disons plutôt que j'essaie de dire les choses le plus honnêtement possible en précisant clairement d'où je parle (quelle est mon histoire, le milieu d’où je viens, mes envies, mes rêves, mon engagement...) Que le lecteur comprenne que je ne détiens aucune vérité et que le point de vue est tout à fait personnel. Que ce soit dans la fiction ou dans un récit inspiré du réel, je crois que les thèmes développés sont souvent les mêmes, car c'est à cela que je suis attentif. Comme je le disais plus haut, j’aime dire la complexité des êtres et du monde, car c’est là que, pour moi, se situe l'humanité. La question du ‘point de vue d’où l’on parle’ est essentielle pour moi. Par ‘qui’ est vu l’histoire.

Cinq ans, jour pour jour, après votre séjour à Tchernobyl, que ressentez-vous encore aujourd'hui? Le lecteur peut ressentir combien cette expérience vous a marqué. Quels sont les sentiments qui se sont estompés et ceux qui sont encore très vivaces?

Je suis bien sûr toujours très sensible à ce qu’il s’est passé pendant ces quelques semaines en Ukraine au pied de la centrale de Tchernobyl. De revenir sur ces événements quatre ans après les avoir vécus, m’a demandé de renouer des fils un peu épars...mais, petit à petit, la mémoire m'est revenu. Les dessins y ont beaucoup contribué, ainsi que les notes nombreuses prises à l’époque. Je reste toujours sensible à la beauté de ces gens rencontrés dans ce village, la convivialité de notre maison lorsque nous dessinions tous ensemble dans cette belle lumière blanche du printemps. Je garde le souvenir aussi du silence de Pripiat, de l'angoisse à dessiner au pied de la centrale. Le bruit omniprésent du compteur. 

Avez-vous encore des contacts avec les personnes que vous avez rencontrées là-bas?

Je n'ai plus de contact avec les habitants de Volodarka, mais ils ont vu le premier ouvrage, Les Fleurs de Tchernobyl , que nous avions publié à l’issue de ce voyage et qui était l’objectif de l'association au sein de laquelle nous sommes partis. Par contre, j’ai renoué contact avec Pascal et Morgan, ainsi qu’avec Ania, notre guide, au cours de la réalisation de l’album. Quand à Gildas, il reste un ami précieux que j'ai découvert au cours de ce séjour. Nous nous voyons régulièrement puisque nous sommes voisins.


Un Printemps A Tchernobyl 2

Vous écrivez page 112 "Mon dessin ne dit rien du réel". Est-ce que ce constat vous a beaucoup perturbé dans votre fonction et votre regard d'artiste?

J’ai cherché des 'signes’ tout au long de mon séjour. Quelque chose qui me dise l’horreur de cette réalité, un signe tangible. J’ai interrogé les personnes rencontrées, visité les cimetières, cherché ces ‘monstres’... Je n'ai compris que petit à petit que le terrible se cachait dans l’implicite, le silence des sens. C’est, je crois, cet abîme entre ce que je sais et ce que je vois, qui m’a convaincu de prolonger ce voyage et ce premier carnet de croquis dans une bande dessinée.

Quelles convictions politiques, philosophiques et artistiques cette expérience a renforcé et a aussi transformé en vous?

Partir à Tchernobyl n'est pas anodin. Je suis allé là-bas dans une démarche militante, puisqu’il s'agissait de ramener un carnet qui serait vendu au profit des enfants contaminés. Dominique, le président des Dessinacteurs, cette association dont je faisais partie et qui nous a proposé ce voyage, est lui très clairement engagé dans le combat contre le nucléaire et réalise régulièrement des dessins dans ce sens. Je voulais mettre mon dessin au service d'une cause que je croyais juste. Ce carnet devait être distribué et vendu par les membres de l'association et par le réseau Sortir Du Nucléaire. Il s’est avéré que la confrontation au réel a changé la donne et il ne fut pas simple de ‘justifier’ les dessins que nous ramenions, ni le refus de faire du carnet de croquis un livre qui allait dans le sens présumé de ce qu’attendaient les souscripteurs de ce projet. Nous avons été tiraillés entre ce pour quoi nous avions été ‘mandatés’, et ce qui nous semblait être d'une démarche intime et artistique. Nous avons d’abord cherché à être ‘juste’. Le débat sur le nucléaire est passionnel et il est très difficile d’avoir une réflexion adulte et raisonnée. Dire que le nucléaire est sans danger et que ceux qui sont contre prônent un ‘retour à la bougie’ est idiot et contreproductif. Dire que les pro-nucléaires sont inconscients ou vendu à Areva, n’est pas toujours juste non plus. J’aimerais une réflexion adulte sur ce sujet essentiel pour notre avenir, plutôt que cette infantilisation. On cherche le plus souvent plutôt à rassurer qu’à informer. Comme à des enfants. Il faut entendre les discours autour de la catastrophe de Fukushima qui étaient identiques à ceux entendus vingt-cinq ans avant. On ne semble rien apprendre du passé. Sortir du nucléaire impliquerait de revoir de fond en comble notre façon de vivre, une vraie réflexion sociétale, une forte responsabilisation. Quelle société voulons-nous, quels choix sommes-nous prêts à faire ? Il y aurait là un chantier passionnant à mener...mais je crains que nous en soyons loin. Le déni reste de règle et les lobbies très puissants.

Vous avez beaucoup recours aux portraits. Pourquoi sont-ils à vos yeux si importants?

Faire un portrait est un moment privilégié, voire magique. Il y a une intimité qui se créée d’emblée entre le dessinateur et le portraituré. C’est un moment où des choses se disent et qui influent sur le dessin. C’est surtout ma façon de dire que tout est humain.

Sur chaque lieu, vous avez toujours votre matériel sur vous. Dans le feu de l'action, comment faites-vous pour dessiner, croquer, esquisser aussi vite et aussi justement?

L’intérêt du croquis de voyage est d’être fait sur place, sur les lieux mêmes, face au sujet représenté. Je dois dire que tous les dessins ne sont pas finis sur place, car pris dans l’urgence ou dépendant d'un groupe, je n'ai pas toujours le temps d'achever le dessin au moment même. J'en fais parfois juste le bâti et l'achève le soir au calme, ou pendant le temps du voyage, me basant le plus souvent sur le souvenir, l’émotion. Dans notre maison, à Volodarka, Gildas et moi terminions des dessins entamés sur le terrain. Par contre, je suis incapable de terminer un dessin une fois rentré chez moi et pris dans d'autres choses plus quotidiennes. Bien sûr, il est difficile de tous les terminer au cours du voyage et nombres restent à l’état d’ébauche. Les portraits eux, sans exception, sont tous terminés dans l’instant et signés par la personne ‘croquée’ comme pour imprimatur! 

Vous utilisez beaucoup de techniques différentes. En fonction des circonstances et de votre inspiration, comment décidez-vous d'utiliser une technique plutôt qu'une autre?

C’est toujours dans l’instant que ça se décide, en fonction du temps et du matériel que j'ai à ce moment-là. J’essaie le plus souvent possible d'avoir le plus d'outils et de matériel pour me laisser cette amplitude. Ce n’est pas toujours le cas. Le plus souvent le matériel réduit à un carnet, un pinceau, un crayon et une toute petite boîte d’aquarelle, de manière à ce que tout tienne dans la poche.

Votre œil est souvent celui du photographe. En quoi, pour vous, le dessin et la peinture sont-ils très différents de la photographie?

Le dessin de voyage a ceci de particulier qu’il n’est pas la représentation d'un instant T comme la photographie, mais de la synthèse de plusieurs moments dans un même dessin. Le dessin de voyage demande du temps que l’on n’a pas toujours. Le temps limité implique que l’on aille à l’essentiel, que l'on recompose parfois ce que l’on voit. Tout ça de manière à être le plus proche de la réflexion ou de l'émotion que suscite le sujet représenté. Dessiner, c’est penser. 

Les couleurs sont primordiales dans votre travail. Que vouliez-vous leur faire dire dans cet album? En termes de couleurs, quels artistes, quels peintres vous ont / et continuent à beaucoup vous influencer?

J'ai voulu faire venir la couleur progressivement dans l’histoire de façon narrative. Je voulais qu'elle traduise cette vie qui, petit à petit, va s'imposer à moi alors que je m'attendais à trouver des terres sinistres, noires, des terres où rode la mort. J’ai été, je crois, beaucoup intéressé par des peintres ou dessinateurs de la nuit tels Le Caravage ou Georges De la Tour, des peintres romantiques du XIXe aussi pour leur représentation des éléments tels que Turner, Hugo, Caspar David Friedrich, Ivan Aïvasovsky, Delacroix ... Des aquarellistes comme David Roberts, Sargent, Laarson... Mais dire cela, c'est en oublier pleins d'autres qui, tout autant, m’ont influencé et nourri. J'aime regarder des images, j'aime comprendre les démarches des autres parce que je sais que ça me nourrit, me fait avancer et m'aide à garder les yeux ouverts.

Personne n'avait jamais donné autant de couleurs à Tchernobyl. Comment expliquez-vous cela?

Parce que peut être on se fait une idée ‘a priori’ de ce qu’on va y trouver et que l'on colle cette image sur les représentations… La mort ne peut se représenter qu’en noir et blanc? Telle est en tout cas l’idée que je m'en faisais, puisque j'avais essentiellement amené des outils ‘sombres’ tels que encre noire, fusains, crayons noirs... 

En quoi votre travail se démarque-t-il de toutes les autres œuvres qui ont abordé le sujet de Tchernobyl?

Chaque livre est le reflet de celui qui l'écrit. Le mien me correspond et j'essaie de faire partager au lecteur mon point de vue sans jamais, du moins je l'espère, en dissimuler toute la subjectivité.

Vous êtes allé à Tchernobyl en avril 2008 et votre livre est sorti en novembre 2012, pouvez-vous nous parler de ces quatre longues années d'accouchement?

Une fois le carnet de croquis pour lequel nous avions été envoyés là-bas publié, je savais que je n’en resterai pas là quant à ce voyage. Plus de la moitié des dessins réalisés sur place n'avaient pas été publiés, et ce qui avait précédé et suivi ce séjour n’était pas évoqué. J’avais d'abord pensé à une fiction mais la forme m’a été donnée par mon précédent livre aux Îles Kerguelen. Sans celui-ci, Un Printemps à Tchernobyl n'aurait pas existé.


Un Printemps A Tchernobyl 3

Quelles relations entretenez-vous avec votre éditeur (Futuropolis)? En quoi vous aide-t-il pour de tels projets?

J’entretiens d’excellentes relations tant amicales que professionnelles avec mon éditeur Claude Gendrot. Il est mon éditeur depuis La Terre Sans Mal chez Dupuis et je l'ai suivi quand il a été licencié de Dupuis par le groupe Média en 2006, en même temps que d'autres auteurs de Aire Libre, tels Lax, Jean-Pierre Gibrat, Étienne Davodeau, Frank Legall, Emmanuel Moynot, car nous soutenions son rapport au livre, à la création, son idée de l’édition. C’est un complice attentif et précieux qui me donne la confiance que je n'ai pas. C’est lui qui m’a poussé à écrire mes histoires, c’est lui aussi qui m’a suggéré de faire de mon voyage austral une bande dessinée. 

Sur quel projet vous concentrez-vous aujourd'hui? Pouvez-vous nous en dire plus sur votre dernier long voyage en Antarctique?

Je suis parti près de deux mois cet hiver en Antarctique suivre une mission polaire, en compagnie de mon frère, François, photographe. Nous avons comme projet d’en faire une bande dessinée qui associerait dessin et photos. Nous en sommes encore à préciser ce que ce sera, car au long de cette mission, rien ne se sera passé comme prévu. C’est à la demande de l’Institut Polaire et de son directeur, Yves Frénot, que nous sommes partis là-bas. L’idée étant de témoigner des missions polaires. 

Est-ce que votre art contribue chaque jour à faire de vous un être différent?

Pour moi, dessiner, raconter des histoires, c’est avant tout apprendre sur le monde, apprendre sur soi-même. Dessiner, c’est ma façon d'être au monde. Je grandis par mes livres et plus qu'être un bon dessinateur, dessiner c'est, pour moi, tâcher de devenir un être humain meilleur, c’est à dire plus juste. 

Un immense et chaleureux merci à Emmanuel Lepage.

 


THE HEALTHY BOY and The Badass Motherfuckers

Benjamin NerotJusqu’en janvier dernier, j’avais soigneusement évité le chemin discographique de Benjamin Nerot. A vrai dire, je n’aurais jamais  imaginé rencontrer L’Homme en Forme tellement son premier disque, Jusqu’à ce que nous soyons repus,  m’avait rebuté. Et puis, Carne Farce Camisole, s’est invité à ma table… Alors, j’ai décidé de taquiner à nouveau la bête du bout de la fourchette. Et puis, je me suis resservi. Encore et encore. Incrédule, j’ai dégusté sans jamais me gaver car cette galette sortie sur Kythibong Records, c’est un disque de gourmets. Beau, touchant, émouvant, raffiné, savoureux,  il m’a accompagné toute cette fin d’hiver et illuminera sans aucun doute mes prochaines soirées printanières et estivales. Ce soir, sur la Péniche Excelsior à Allonnes, THE HEALTHY BOY AND THE BAD MOTHERFUCKERS ouvrent pour le duo parisien ARLT. Je me délecte de ce concert qui confirme l’excellence gravée dans les sillons des mois auparavant. Accompagné de quatre musiciens, dont trois font partie de la non moins excellente formation lyonnaise ZËRO, THE HEALTHY BOY donne la pleine mesure de son talent de songwriter envoûtant. Sur disque comme sur scène, le groupe alterne morceaux folk, blues et rock dans la plus grande simplicité mais avec une classe rare. Je retrouve les gars backstage pour une interview à la bonne franquette. (chRisA - avril2013)

Es-tu d’accord avec l’adage ‘quand la musique va, tout va’ ?

Benjamin Nerot : Quand la musique est bonne surtout… mais non, je ne suis pas d’accord avec cette phrase.

Je sais que tu as choisi ton patronyme à une période où tu ne tenais pas la grande forme.

Ça m’a peut-être porté préjudice par la suite… Prendre ce nom était plus un gag. C’était à une époque où j’écoutais des trucs comme PALACE BROTHERS. Des groupes aux noms un peu loufoques. J’étais peut-être un peu hypocondriaque à cette période. Une période où tu ne sais pas pourquoi certaines choses te font flipper. C’est vrai qu’il n’y a pas si longtemps, il m’est arrivé une couille dans la vie qui m’a tenu un peu éloigné de la musique…et je me suis dit que j’aurais peut-être dû choisir le nom de ‘Sick Boy’. Pour revenir à ta phrase…il n’y a pas que la musique dans la vie. C’est important mais il n’y a pas que ça.

Qu’est-ce qui est aussi très important pour toi ?

La vie, tout simplement. Faire à manger, les copains. Les choses simples. Rencontrer des gens.

C’est important de faire de la musique uniquement avec des copains ?

Oui, j’ai du mal à imaginer faire de la musique avec des gens avec qui je n’ai aucune autre affinité que des goûts musicaux.

Tu es très attaché à la scène nantaise ?

Je ne suis pas nantais. Je suis un faux nantais. Être à Nantes m’a ouvert des portes. Je viens de Blois à l’origine, d’une ville où la scène musicale est inexistante. Il y a bien sûr eu la période du Chato’Do. Si ce n’étaient pas les BURNING HEADS, c’étaient les PORTOBELLO BONES ou un groupe de reggae qui y jouaient tous les quinze jours. Pour nous là-bas, à l’âge de 14-15 ans, nous n’avions pas d’aide particulière. Et puis en arrivant à Nantes, j’ai rencontré des gens. J’ai joué dans des groupes un peu bizarres qui n’avaient rien à voir avec mes goûts personnels. C’étaient des expériences. Il y a eu ensuite BELONE QUARTET, mon premier vrai groupe. Une très bonne collaboration avec Antoine Bellanger (GRATUIT). Nous avons fait un très beau chemin. A côté, on a commencé à monter nos projets solo. Je ne suis pas quelqu’un qui écoute du folk. J’ai très peu de disques de folk chez moi et franchement je ne sais pas pourquoi je fais ce type de musique. Pourquoi ça a cette forme-là, je n’en sais rien. J’écoute beaucoup plus du rock, des musiques noise, du jazz et du blues mais le folk, ça m’ennuie profondément. Il n’y a pas d’explication ni de théorie pour comprendre ce à quoi THE HEALTHY BOY ressemble. Ce projet, à la base, n’était pas un projet principal, il est né en parallèle de BELONE QUARTET.

Et cette rencontre avec les gars de ZËRO ?

J’avais brièvement rencontré Eric (Aldéa) peu avant de gagner ce concours truqué qui m’a permis de faire leur première partie à Paris en 2006, au Divan du Monde.  J’ai fait deux reprises de BÄSTARD en acoustique et puis les gars m’ont dit de venir le lendemain à Rennes, au Jardin Moderne, pour un autre concert. Ensuite on a ouvert le calepin. On a pris rendez-vous…

Sept ans après, ça fait quoi de jouer avec les gars de ZËRO en backing-band ?

C’est nul (rires). En fait, je crois que je ne voulais surtout pas jouer avec les gars de Nantes. Dans cette ville, il y a ce côté très consanguin. Tu vois, j’ai joué dans MY NAME IS NOBODY… On retrouve souvent toujours les mêmes musiciens. Je ne voulais pas de ça pour mon projet. Soit je restais tout seul, soit il se passait quelque chose. Les gars sont venus vers moi et m’ont fait cette proposition… Et sept ans après…c’est de mieux en mieux !

D’où vient cette alchimie ?

Je crois que je me rapproche de choses que je peux écouter, donc pas du folk, et eux aussi.

Ivan Chiossonne: Moi, Franckie et Eric aimons bien le folk. On écoute NEIL YOUNG, les classiques. Donc, pour nous, c’est vraiment agréable de faire cette musique. Nous trouvions que ses chansons étaient très belles. C’est le plaisir de jouer des trucs simples, presqu’intuitifs. Les morceaux se sont fait très naturellement.

Qui donne l’impulsion ?

Ben : J’amène les squelettes. Plus ça va et plus je compose de manière ultra-minimale. Il faut que je laisse de la place. Je ramène les textes et une base de mélodie. Eux trouvent ou ne trouvent pas ce qui va coller aux morceaux. L’alchimie est là mais tout ne marche pas. Il y a aussi beaucoup de déchets.

C’est très difficile d’apporter les arrangements idéals, non ?

Jean-Paul Brély : Je trouve que c’est moins difficile que de faire le squelette.

Eric Aldéa: Dans le groupe, il n’y a que trois membres de ZËRO + Jean-Paul qui est un guitariste qui vient de Lyon comme nous. Il amène des guitares un peu plus pop, un peu plus rock.

Jean-Paul : C’est peut-être un peu grâce à moi que ça ne sonne pas comme du ZËRO derrière.


Est-ce que vous composez rapidement ? Ce soir, nous avons entendu deux nouveaux morceaux (‘Down Below’ et ‘Out Of My Way Guilt’)

Ben : J’ai passé beaucoup de temps sans écrire de morceaux. Quand le disque est sorti, il y a un truc qui s’est réveillé. J’avais des textes et j’ai recommencé à composer. Je n’écris pas de morceaux si je n’ai pas les textes. Si je n’arrive pas à traduire les textes en mélodie, ça ne marche pas. J’ai envoyé aux gars six ou sept morceaux. Ils ont commencé à bosser dessus. On a répété quatre fois ensuite…et voilà, on les joue. C’est bien de faire comme ça. Un morceau, ça se rôde sur scène. Un concert, ça vaut dix répètes. Les deux morceaux là sont en train de prendre leur allure définitive.

J’ai adoré ‘Out Of My Way, Guilt’.

Ben: Dans l’ambiance, dans le style, c’est un morceau qu’on n’avait pas dans notre registre.

Ivan : Oui et non, il y a un côté blues qui est pourtant bien présent dans d’autres chansons mais c’est vrai qu’il y a ce côté champ de coton… Il y a une couleur gospel.

Est-ce que votre collaboration a évolué depuis le Ep Tonnerre Vendanges ?

Ben : Oui dans le sens où moi je réfléchis quand j’écris les bases. Je ne pense plus en termes de chanson. Je réfléchis en termes de place pour ce qu’il peut y avoir. Le texte va beaucoup influer sur la mise en forme. Il y a maintenant des trucs un peu plus relevés, un peu plus rock’n’roll. Avant, j’avais tendance à mettre des brouettes de notes parce que tu es tout seul. Maintenant j’aime bien cogiter sur ce qu’ils vont faire derrière si je laisse toute cette place. Je pense groupe maintenant.

Tu as une entière confiance en eux ?

Ben : Attends, je ne m’entoure pas de n’importe qui. Il ne s’agirait pas de perdre du temps.

Je trouve que sur Carne Face Camisole, chaque morceau a une tonalité différente mais que l’album garde une très grande cohérence.

Ben : Oui, c’est vrai. Le dernier morceau (‘Hey Man ! Hey Gal’) est un morceau de studio. On ne le jouera jamais en live. Après il y a des morceaux que j’ai faits seul. Malheureusement, pour des questions de distances, d’argent, d’agendas, on ne peut pas toujours jouer ensemble…du coup, j’ai des morceaux solo qui font que je peux faire des concerts solo et proposer un set qui est très épuré. Mais certains morceaux, si je les joue sans le groupe, c’est d’un ennui terrible pour moi en plus d’être très difficile.

Y avait-il un fil conducteur pour Carne Face Camisole ?

Ben : Non, pas du tout. L’écriture a changé au niveau du contenu des textes. La vie fait que tu ne parles pas des mêmes choses. La vie évolue. Une envie de raconter d’autres trucs. Un jour tu es plutôt fleur bleue et puis le lendemain tu te sens tout fiévreux, tu serres les dents…  Je ne suis pas le type de personne qui fait sa propre psychanalyse tous les jours.

Une explication pour le titre de cet album ?

Ben : Ouais, c’est comme d’hab, c’est n’importe quoi. Carne, c’est la viande, c’est ce qui nous réunit tous. La farce parce que la musique c’est sérieux sans l’être. C’est du théâtre. C’est du fun. La camisole parce qu’il y a eu ce passage, ce moment de vie étrange…et je ne savais pas ce qu’il pouvait y avoir derrière… J’aime les assemblages de mots. C’est comme un plat pour lequel tu bidouilles un truc.


Qu’est-ce qui t’inspire ?

Ben : Les problèmes de la petite enfance, la misère dans le monde…(rires)…ou tout le contraire.  Rien ne m’inspire si ce n’est peut-être ma petite personne.  Je n’aime pas les p’tits folkeux qui se pointent avec leurs petits problèmes… Franchement, qu’est-ce qu’on s’en fout. Se pointer devant les gens pour raconter sa vie… pfff.  Que ce soit tragique ou ultra-comique, il faut que ça puisse appartenir à tout le monde. Il est hors de question de venir se plaindre. Ce n’est pas permis de se faire payer pour se plaindre sur scène.

Est-ce qu’il y a des auteurs qui t’inspirent ?

Ben : Non ! Je lis plein de trucs, je ne regarde plus beaucoup de films et je ne peux pas dire que la musique que j’écoute m’inspire au niveau des textes. Il y a plein de gens que j’adore dans tous les styles…ou alors peut-être que tout est influence…

Ton avant-dernier Ep s’intitulait Tonnerre Vendanges et il y a un titre sur le dernier qui s’appelle ‘Grapes’. Quelle est la relation entre votre musique et le vin ?

Ben : Elle est totale (rires).  C’est une autre passion. Je ne sais pas comment l’expliquer. Certains ont peut-être la passion des chaussettes mais, c’est vrai, le pinard, ça me plaît. Ce n’est pas que le jus bien sûr. Ça remonte à la vigne. Les viticulteurs sont des gens qui m’impressionnent.

Les ZËRO venant de Lyon, ça tombe bien pour le vin...

Ben : Ah oui, ils aiment ça aussi. Il faut dire que nous mangeons très très bien. On aime se retrouver autour d’une bonne et belle table et discuter de tout sauf de musique. C’est autour de la bouffe qu’on a commencé à tisser des liens.

A quoi va ressembler votre tournée pour défendre ce nouvel huit titres ?

Ben : Pas facile car géographiquement on est loin. Ça coûte des sous et tant qu’il n’y aura pas de gens qui veulent porter et s’investir dans ce projet … Nous, on va trouver nos plans, nos petits concerts. On va continuer avec les petites assos qui nous font jouer à chaque fois qu’on essaye de faire une tournée. Elles sont super. Elles nous font confiance. Elles se décarcassent pour nous, à nous trouver du matos, des sonos, des lieux. C’est grâce à elles qu’on peut encore jouer. J’aimerais qu’on ait des moyens pour jouer davantage. D’un autre côté, ZËRO reste le projet principal d’une partie du groupe. Déjà comme ça, c’est bien. Si un jour on peut plus parce qu’on nous offre plus, je crois qu’on sera tous contents. Pour le moment, on reste dans notre petit réseau qui marche super bien.

Qu’allez-vous faire de ces deux nouveaux titres ?

Ben : On espère les sortir bien sûr. On essaiera de mettre moins de temps qu’entre Tonnerre Vendanges et Carne Farce Camisole. En même temps, il n’y a pas besoin de sortir un disque tous les ans non plus. Il y a plein de groupes qui flippent à l’idée de ne pas sortir un disque tous les ans au risque d’être portés disparus. Mais je ne pense pas que ce soit une bonne façon de voir les choses. Je pense qu’on peut prendre trois ans pour faire un disque. Ce n’est pas le temps qui compte. Il faut sortir un disque au moment où tout le monde est content de le faire. Ça ne sert à rien de se presser.

La réussite de Carne Farce Camisole vous motive-t-elle davantage ?

Ben : Nous, on a envie de s’amuser.

Jean-Paul : Il y a beaucoup de bonnes chroniques de l’album, ce n’est pas désagréable mais c’est de l’eau tiède. Ça ne sert à rien. On ne tournera pas plus.

Quelle est la raison d’avoir choisir ce curieux patronyme THE BADASS MOTHERFUCKERS ?

Jean-Paul : On trouvait tous que ça collait bien à cette image de gros durs avec la musique super douce qu’on pouvait faire à la base, deux trois petits arpèges…

Ben : Des loubards qui font de la musique de tapettes quoi… Hier, on a joué dans une espèce de café de bord de route à La Roche Sur Yon  et c’était super. On a joué devant un public qui n’avait jamais entendu parler de nous, qui n’aurait jamais entendu parler de nous si nous ne nous étions pas présentés à eux. On a mangé comme des rois. Les gens étaient ultra-sympas. Finalement, on a vendu plein de disques. On a dormi chez un gars qui nous a préparés un petit-déjeuner du feu de dieu. C’est bien d’aller jouer sur les grosses scènes et se montrer parce que tu touches un autre public mais c’est sombre, c’est noir. Ce n’est pas humain. Nous, on aime bien les gens et puis, si on ne doit pas aller plus haut en termes de notoriété, ça ne nous posera pas de soucis. Ici aussi c’est super. C’est l’âge d’or.

Jean-Paul : Je ne pense pas que ce sera mieux que ça. La notoriété ? Bah non. Pour quoi faire ?

Est-ce que le fait de réunir les ¾ du groupe ZËRO t’ouvre davantage de portes ?

Ben : Absolument pas. ZËRO est aussi un groupe qui reste dans la confidentialité.

Eric : Non, malheureusement, ça ne nous ouvre pas plus de portes.

ZËRO en est où pour le prochain album ?

Eric : On est dessus. On a suffisamment de matière pour sortir un Ep, je pense. Pour l’instant, il reste des voix à finir. Ivan doit finir les mixes. C’est en chantier. On a peut-être l’intention de faire un clip sur l’un des nouveaux morceaux. ‘Fast Car’ avait donné une autre portée à l’album donc on va réitérer la chose. On prépare quelques dates pour le début du mois de mai.

D’autres projets pour toi Benjamin ?

Ben : Non, ah si Vini Circus, festival des vins nature dans quinze jours (rires). Je vais aller manger la saucisse de Chavassieux, une saucisse qui fait un mètre de long. Dedans, tu as du chou, de la carotte, de l’échalote. Elle fait un mètre, elle est roulée comme dans une boîte à camembert et puis tu la mets sur le barbecue. Tu manges ça avec tes copains (rires).  Non, sinon pas beaucoup de dates. On n’est pas un groupe de festival. Pourtant, tu vois, on aime bien les barbecues. On peut jouer en tongs (rires).  Ce qui nous manque clairement maintenant, c’est un tourneur. Il nous faut une personne qui s’investisse dans le projet et qui arrive à dépasser le petit réseau que nous avons et qu’il est important de conserver car ce sont des gens incroyables. Mais si on veut plus jouer, il faut que quelqu’un s’occupe de nous mais pour l’instant, la personne ne s’est pas encore présentée. J’ai essayé de démarcher mais mon réseau est réduit et je ne sais pas comment faire plus. Mais bon, on peut faire des concerts. On a déjà cette chance.

Un grand merci à Kythibong Records, Aymeric, Benjamin, Jean-Paul, Ivan, Eric et à la Péniche Excelsior

 

THIERRY MURAT

"Je regardais le monde défiler à grande vitesse. Ce monde que je n'avais vu qu'en mode pause à travers une fenêtre flanquée de trois barreaux." Rascal et Thierry Murat suivent la trajectoire d'Abel Mérian, un ex-tolard, en route pour un point toujours au-delà de l'horizon. Ligne droite vers un livre d'une beauté graphique et narrative boulversantes. Son dessinateur au making-of.

(chRisA - avril2013)

En quels termes présenteriez-vous Rascal, votre partenaire sur ce projet ?

Rascal est avant tout auteur. Il a publié plus de 80 ouvrages, chez Pastel - L’École des Loisirs, notamment. Il a certainement écrit quelques-uns des plus beaux textes de la littérature jeunesse contemporaine. Il s’est toujours nourri d’images autant que de lectures. Rascal est belge et en Belgique la culture picturale fait partie du paysage, elle est écrite dans l’histoire du pays et dans les petites histoires de chacun… Rascal est un ami depuis une petite dizaine d’années, maintenant. Rascal écrit comme il parle et parle comme il écrit. À la première personne le plus souvent possible, avec le cœur systématiquement et toujours avec retenue et grande élégance.

À présent, prenez un miroir et, en tant qu'artiste, présentez-vous.

Je suis un « touche à tout ». Je l’ai toujours été. Musique, dessin, photo, écriture… Je suis venu à la bande dessinée assez tardivement. Même si c’était un rêve de gosse, j’ai pris mon temps. Je prends toujours mon temps pour quoi que ce soit, d’ailleurs. J’ai commencé par publier au début des années 2000 des livres jeunesse aux éditions du Rouergue. Mon premier album en bande dessinée adulte Elle ne pleure pas elle chante est sorti en 2004 chez Delcourt. En 2011, c’est avec Les larmes de l’assassin, chez Futuropolis, que je prends conscience que je commence à avoir un vrai public. Et face à ce miroir que vous me tendez dans votre question j’y vois un mec qui ne sait pas parler de lui. C’est vrai… Je préfère parler de mes livres (ou de ceux des autres).

Comment est né Au Vent Mauvais?

C’est une histoire d’amitié avec Rascal avant tout. C’est l’envie de faire un roman graphique qui nous ressemble à tous les deux. Et, cerise sur le gâteau, de le faire chez Futuropolis. On est tous les deux des anciens ados, biberonnés aux vieux Futuropolis de la fin des années 70. De mon côté, j’avais déjà mis un pied chez Futuro avec Les larmes de l’assassin et pour Rascal, faire un bouquin avec le logo Futuropolis en bas à droite de la couverture, c’était le Graal… (Rires !) Alors, naturellement on a tout de suite pensé à un road-movie. Rascal a déjà pas mal écrit sur ce registre en littérature jeunesse. C’est un vagabond dans l’âme. Amoureux de Rimbaud et des Clash. La route, c’est un truc qui l’inspire depuis toujours. De mon côté, j’avoue que c’est une esthétique qui me faisait terriblement envie depuis longtemps aussi… Donc, Rascal m’a écrit une sorte de nouvelle. Une forme courte. Un texte d’une trentaine de feuillets, à la première personne. Et puis je me suis chargé de la mise en scène, du découpage et du dessin, bien sûr.

Qu'est-ce qui, Rascal et vous, vous différencie et vous rapproche ?

Alors… Ce qui nous rapproche, d’abord : préférer la singularité du regard à la virtuosité ou la technique. On partage, je crois, la même lucidité sur le monde et sur les relations humaines, aussi. On ne se fait pas d’illusions… Mais on sait en rire. On est papa de nombreux enfants : 5 pour lui et 3 pour moi. Ça rapproche, mine de rien… Ce qui nous différencie, c’est notre patrimoine culturel. Je suis un gascon du sud-ouest de la France et lui est belge. Ça n’a rien à voir. On a presque dix ans d’écart aussi…  Moi, j’aime Andy Warhol et Edward Hopper, lui préfère Van Gogh et Francis Bacon… Lui, c’est les Clash ! Moi, c’est Neil Young…

Quels sont les secrets d'une bonne collaboration ?

L’amitié, le respect et l’écoute. Pas l’admiration… Avec l’amitié, le respect et l’écoute, on peut tout se dire. Même les choses qui fâchent, mais ça ne dure pas.

Je vois ce dernier album comme un road-movie avec une ambiance de polar. Dans l'histoire de la bd et du cinéma, quels sont à vos yeux les road-movies les plus réussis ?
Pierrot le fou de Godard, Easy Rider de Dennis Hopper, bien sûr ! Et puis le beau Paris Texas de Wim Wenders… Toute l’œuvre de Jim Jarmusch qui est un road-movie à elle seule. Sinon, plus récemment Papa de Maurice Barthélemy (ex-Robin des bois) avec Alain Chabat dans le rôle titre : magistralement drôle et émouvant ! En bd, je ne vois pas… À part Au vent mauvais, bien sûr… (Rires !)

En quoi vouliez-vous vous démarquer des autres road-movies ?

Ho, il n’y a pas eu de calcul de la sorte. Ça ne se calcule pas ce genre de chose. Enfin… Ça peut se calculer, mais on risque de faire des trucs moins sincères. Je reviens à la question précédente, une chose qui nous rapproche aussi, avec Rascal, c’est de ne pas être bardé de références culturelles. On sait, lui et moi, que c’est un frein à la créativité. On fonctionne donc à l’instinct. Ça passe ou ça casse. On fait le livre pour nous d’abord. Pour notre éditeur aussi, bien sûr… On essaye de ne pas le décevoir, vu qu’il nous fait confiance, c’est la moindre des choses. Mais on ne fait pas de concessions. Lorsque le livre est fini, le public est là ou pas. De toute façon, malgré tous les meilleurs calculs du monde, c’est toujours comme ça que ça se passe. Donc pas de volonté spéciale de se démarquer. Juste l’envie de tenter l’expérience « road-movie » à notre manière, honnêtement, et le plus sincèrement du monde…

Comment se sont passé les repérages ? Qu'était-il important de capter ?

Pendant toute la période de travail sur ce livre, j’avais toujours dans ma poche un appareil photo ou à défaut, mon téléphone portable, en voiture, dans le train, dans l’avion… Et je me suis constitué une collection de paysages urbains, de friches industrielles, de routes, d’autoroutes…. Je l’ai toujours fait, j’adore ça. Mais là, j’en ai profité pour étoffer ma collection (voir ci-dessous), pour le plaisir surtout, pas uniquement pour le livre en cours. J’ai même fait un voyage express en voiture jusqu’à Rimini sur la côte Adriatique italienne, le point de chute du récit. Histoire de voir. Encore et toujours le regard… Avec la force de son inévitable subjectivité… D’ailleurs l’utilisation formelle que je fais de la photo dans mon dessin est finalement assez réduite. Capter des images avec un appareil, c’est surtout exercer son œil et forcer son regard  à un instant donné, très bref,  sur quelque chose de banal pour le sublimer. C’est ça qui est intéressant avec la photo. Ce n’est pas juste aller chercher de la documentation visuelle (la simple doc, on peut la trouver sur Google)… À l’étape du dessin, c’est toute cette démarche de captation du réel qui ressurgit. Et on arrive alors à fantasmer des images que l’on n’a même pas prises en photo. C’est une drôle de machine à rêver, le cerveau. Pour répondre plus précisément à votre question, j’essaye de capter avec mon appareil des choses qui ne se voient pas sur la photo elle-même… C’est difficile à expliquer tout ça, je sais… Mais la réponse est peut-être dans la capacité du dessin (et de la littérature aussi) à suggérer plus qu’à montrer.


croquis thierry murat

Comment définiriez-vous le style que vous avez trouvé depuis Les larmes de l'assassin ?

C’est difficile pour moi de définir mon travail… Ce que je peux dire, c’est que c’est une écriture graphique qui me ressemble totalement. J’ai longtemps essayé des tas de choses très différentes dans tous mes livres, depuis 10 ans. Et récemment, pour Les larmes de l’assassin,  je me suis souvenu de ce que je faisais adolescent. Des dessins à l’encre avec des grands aplats noirs, Hugo Pratt et Comès étaient mes auteurs de chevet à l’époque de mes années lycée. Mes dessins étaient maladroits, bien sûr, on n’est pas sérieux quand on a 17 ans et on se contente de peu… Mais je crois que l’adolescence, c’est le moment où l’on construit l’être humain qu’on va être « pour toujours ». C’est idiot de vouloir faire semblant d’oublier ça. Voilà. Aujourd’hui je dessine avec les mêmes intuitions (enfin retrouvées) que j’avais lorsque j’étais ado. C’est à peu près tout ce que je peux dire. Les lecteurs sont mieux placés que moi pour définir mon style (je n’aime pas ce mot).


au vent mauvais

Comment abordez-vous la technique du cadrage et celle du découpage ?

C’est la narration visuelle qui décide pour moi. Je fonctionne à l’instinct. Je me raconte l’histoire à ma manière avec tout le détachement nécessaire par rapport au texte original et la taille des cases, le nombre de cases par planche, etc… s’installe presque malgré moi. Voilà pour la base de travail. Après, bien sûr, j’ai mes petites manies comme tout le monde. J’abuse de ce que j’appelle « les images refrain ». Comme dans une chanson, vous voyez ? D’ailleurs pour répondre clairement à la question je crois que c’est ça, en fait : j’aborde le découpage d’une manière musicale. Pourquoi pas… Les chansons de Bob Dylan sont de sacrées histoires à chaque fois. De longs couplets lancinants et soudain : Paf ! Le refrain qui revient, encore et toujours le même gros plan sur ce même visage ou ce même objet banal. Une autre obsession dans ma manière de découper la narration, c’est la globalité de la double page. Je suis incapable d’appréhender une page seule, sans prêter attention à sa sœur d’en face. C’est maladif…

Qu'essayez-vous de privilégier dans chaque case ?

La lisibilité ! Pour que l’image soit frontale à chaque fois. Un uppercut. Vlan ! Pas de fioritures… Ça ne sert à rien. On le sait, pourtant y’en a encore qui continuent à faire de la bd comme on faisait de la peinture au 18ème siècle. Ça m’énerve… On n’arrive pas lire, à rentrer dans l’histoire tellement y’a de détails qui polluent le regard. Même plus la place pour le lecteur de se faire sa place… C’est un comble ! De toute façon, c’est comme dans la vraie vie. Y’a les bavards, ceux qui s’écoutent parler, qui prennent toute la place. Et puis, y’a les autres, souvent plus touchants et plus profonds dans leur discrétion... Ce n’est pas une théorie absolue. C’est ce que je pense. C’est tout.

Sans suivre la plume de Rascal, rien qu'en regardant vos dessins, nous pourrions comprendre l'histoire. Comment travaillez-vous graphiquement la charge narrative ?

Encore une fois, pas de calcul… J’essaye tout simplement de décrire au mieux ce qui se passe et où l’on est. Ou bien je fais complètement l’inverse ! Si le texte est très descriptif, alors je pars ailleurs, je montre du ciel ou une tasse à café sur un comptoir… Et bizarrement, lorsque je deviens plus métaphorique, je me rends compte que la narration y gagne. C’est assez mystérieux le rapport texte-image… Ce n’est pas une science exacte et je n’ai pas d’explications, pas de recettes non plus. Mais j’essaye de provoquer de l’inattendu, du décalage, le plus souvent possible, parce que je me rends bien compte que ça marche. On me l’a dit… Je ne suis pas un dessinateur d’action, ça se saurait (Rires !). Alors je cultive mes faiblesses comme disait Cocteau.

Qu'est-ce que la signalétique, très présente, apporte ici ? Quelle est sa rhétorique ?

Dans l’environnement de ce récit, les marques, les enseignes, la typographie, la signalétique apportent ce supplément d’âme ou de « non-âme », qui caractérise bien notre époque et son décor quotidien. La signalétique, c’est un peu la carte ADN de nos paysages urbains ou ruraux. Ça peut avoir quelque chose de terriblement déprimant (lorsque je montre une zone commerciale surchargée de marques) ou de très touchant (lorsque je montre une enseigne un peu usée, de vieille superette ou de vieux bistrot). Je crois que toute cette signalétique fait parler les décors et leur offre un vrai statut de personnage et donc un vrai rôle à jouer.

Quelles couleurs vouliez-vous privilégier ? Quelles sont celles que vous vous êtes interdites ?

J’adopte depuis pas mal de temps, dans mes images, une palette de couleurs sourdes. Ça me permet de faire éclore des petits éclats de couleurs qui d’un point de vue narratif, m’aident à accompagner le lecteur dans ses émotions. Dans ce livre, on est dans une gamme un peu « blafarde » et, de temps en temps, on aperçoit un feu rouge à l’arrière d’une voiture, le smiley jaune sur la casquette de l’ado… Je ne sais absolument pas pourquoi je m’interdis le vert. Il faut croire que je n’aime pas cette couleur… Mais je m’en passe très bien !

Qu'est-ce qui vous a donné le plus de fil à retordre sur ce projet ?

L’exigence de Rascal ! (Rires). Non, mais c’est aussi ce qui m’a apporté le plus de satisfaction au final… Rascal dessine aussi, dans ses albums jeunesse… Il sait de quoi il parle (et moi aussi…). Donc, nous avions des vrais débats sur l’image. C’était passionnant.

Les histoires sombres, tristes sont-elles plus faciles à dessiner ? Vous inspirent-elles plus ? Si oui, pourquoi ?

Plus facile, je ne le crois pas… Ce n’est pas facile, d’obliger les gens à regarder leurs propres peines en face… C’est risqué. En revanche faire rigoler, c’est plus rassurant. « Hé ! Venez chez moi, on va rigoler un bon coup ! » Tout le monde rapplique, c’est sûr… Mais si vous dites : « Passe à la maison, un de ces quatre, pour qu’on discute un peu de ce qui nous chagrine en ce moment… » Alors là, vous prenez le risque de passer la soirée tout seul (Rires !). Non, non ce n’est pas de la facilité dont il s’agit. C’est juste que pour moi, si le ciel est bleu et que tout le monde est heureux, bin… Y’a plus rien à raconter. Non ? Tout va bien. Circulez y’a rien à voir !

Si vous étiez un lieu ou un personnage de Au Vent Mauvais, lequel seriez-vous ? Et aussi, lequel ne seriez-vous surtout pas ?

Je serais sans hésiter, un lieu : La plage de Rimini, désolée, hors saison. La côte Adriatique italienne à un pouvoir de séduction assez paradoxal… Je ne voudrais surtout pas être la caissière de la superette de village…

Combien de temps un projet comme cet album prend-t-il ?

Un an ! C’est long et c’est court en fait… C’est un peu comme un morceau de vie.

Quelques mots sur le nouveau roman graphique que vous préparez. J'ai appris que vous adaptiez Le Vieil Homme et La Mer d'Ernest Hemingway. Quelle « pression » ressentez-vous face à un tel défi ?

Pour l’instant, je me prépare. Je suis dans les starting-blocks. Donc, grosse pression ! Le contrat est signé avec Futuropolis. Les ayant droits de la famille Hemingway ont donné leur accord. Tout est calé. Y’a plus qu’à… C’est donc un moment très particulier. Rempli de doutes, de questions. Mais je sais par expérience que tout ça va s’effacer immédiatement lorsque je serais la tête dans le guidon. Heureusement, sinon ce serait invivable. Mais cette période préliminaire, assez peu confortable, est nécessaire. C’est ainsi. Ça va être une belle aventure. En solo cette fois. Puisque mes échanges avec le vieil Ernest Hemingway seront davantage de l’ordre du spiritisme. Je pense qu’il va venir souvent m’emmerder dans mes rêves. Bon… On verra bien comment se passe la rencontre. On boira des mojitos sur la plage de La Havane… C’est un rêve de gosse, cette adaptation. J’attendais d’avoir suffisamment de cartouches dans ma besace pour attaquer un tel défit. Ce sera mon 5ème roman graphique. C’est bien, c’est le bon moment, je crois. Un beau récit sur « la victoire dans la défaite » ou inversement… Rien que de l’eau avec beaucoup de ciel au-dessus, sur 120 pages !

Je ne terminerai pas avec une question mais avec mes sincères remerciements pour avoir passé un tel grand moment avec la lecture de Au Vent Mauvais. Merci à vous et à Rascal !

Merci à vous pour ces questions qui sortent des sentiers battus… C’était un plaisir !


 

Un grand merci à Thierry Murat et à Simon.


GRATUIT

Dans la série des concerts intimistes proposés par le 6PAR4, GRATUIT joue à 16 heures, après PUZZLE (post-rock made in Laval) et avant PETER VON POEL. Les lieux des concerts sont surprises ! Les veinards ont dû réserver. Les concerts de poche sont complets. Audience restreinte pour une ambiance chaleureuse. GRATUIT livre son set dans les locaux de l’asso, près des cuisines où les cuistots s’affairent pour la grosse soirée avec RUBIN STEINER. Ca sent les légumes à la vapeur. Bizarre mais pourquoi pas. J’avais fantasmé sur un concert dans les bois, avec des loups comme dans le clip de ‘Feu’ mais c’est assis, sur le carrelage d’une pièce rikiki, qu’Antoine Bellanger envoie sa sauce new-wave mélancolique et si touchante. Il pioche aussi bien dans Rien, son premier album que dans Délivrance, son dernier.  Un bon équilibre entre des morceaux ‘right in yer face’ et des titres plus poétiques. Les beats trouvent leur chemin tout comme les mélodies entêtantes.  Malgré un petit problème de pédale, Antoine reste concentré et se donne pour un set sincère. Ça se passe comme ça au 6PAR4 ! Antoine est venu comme il est.  Après le concert, je le retrouve pour une interview durant laquelle GRATUIT parle cash. (chRisA - mars2013)

6PAR4 GRATUIT

Bravo pour ton concert. Ça ne doit pas être facile de se mettre à nu comme ça.

Antoine Bellanger : Autant y aller. C’est un peu le saut en haut de la falaise. Tu la regardes un peu et puis après il faut sauter… avec ou sans parachute. Mais c’est plutôt agréable. C’est l’exutoire aussi.

Le but, c’est de prendre des risques ?

Non, pas du tout… je serais cascadeur autrement.

GRATUIT pour un concert gratuit à l’occasion des cinq ans du 6PAR4, c’est raccord. GRATUIT, pourquoi le choix de ce nom ?

Je ne sais pas du tout. Je me suis dit que ce nom était cool. J’aime bien la notion d’accès libre. Un 'acte gratuit' implique aussi qu’il n’y a pas de fin apparente. Cet autre sens de l’adjectif me plaît également. Je me suis demandé si, chez les disquaires, le mot gratuit pouvait donner la possibilité aux gens de prendre l’album sans payer… mais non (rires). Ça aurait pu être chouette que le disque soit invendable du fait qu’il y ait marqué ‘gratuit’ dessus.

La composition de Délivrance se serait faite dans une cabane de chasse. Vrai ou faux ?

Non, c’est vrai. Ma belle-famille possède cette cabane de chasse dans le pays basque.  Y a pas d’électricité, y a rien. J’ai écrit l’album et avec un petit magnétophone, j’ai enregistré tous les sons qu’il y a sur le disque.

C’était délibéré de se retirer comme ça ?

J’y allais un peu aussi pour les vacances. J’aime bien travailler dans des lieux différents. J’aime avoir un lieu et un temps précis pour raconter une histoire.  Je prends un album un peu comme un film. J’aime travailler le tout. Ce n’est pas simplement qu’un empilement. Un album, c’est un peu une pièce de théâtre avec plusieurs actes.

Est-ce que cet environnement t’a beaucoup influencé dans l’écriture.

En partant, j’avais déjà un fil rouge. Une après-midi, je cherchais un endroit où je n’entendais pas la présence de l’homme…et même perdu, seul dans la montagne, je ne cessais d’entendre des bruits de voiture, d’avion. Je parle un peu de ça dans l’album. On ne peut pas être ‘autre part’…on est toujours ensemble, on s’entend toujours.

Son titre Délivrance sous-entend-t-il qu’il t’a permis de te ‘délivrer’, de te libérer ?

Je ne pense pas (rires). La délivrance, c’est plus de l’ordre du fantasme. Je ne pense pas qu’on puisse tous être délivrés mais il faut toujours tenter d’aller mieux. L’album parle aussi de ça.

Le deuxième album donne l’impression d’être plus calme que Rien, le premier. Te serais-tu assagi ?

Il n’y a pas moins de colère. Ce n’est pas parce qu’on est plus calme qu’on est moins colérique. Je suis né avec la colère et je l’aurai toujours. Cette impression s’explique peut-être du fait que j’avais fait pas mal de concerts avant d’enregistrer le premier album…et, musicalement, les morceaux se sont vite énervés alors que pour Délivrance je suis d’abord passé par le studio avant de les jouer. J’aime bien les concerts énervés mais j’aime aussi écouter de la musique calme chez moi. Physiquement, ç'aurait été dur aussi de faire un deuxième Rien. Peut-être que le troisième sera très énervé qui sait… J’aime bien des groupes comme YO LA TENGO qui font un album calme, un album nerveux. C’est toujours une réponse à l’autre d’avant. Quand on mange beaucoup de légumes…on a peut-être envie de manger de la viande…je ne sais pas si c’est un bon exemple mais on a toujours envie de l’inverse.


6PAR4 GRATUIT 2

Que penses-tu du revival new wave, des sons des années 80 ?

Je suis très étonné. Quand j’ai commencé ça dans mon coin, je ne connaissais pas du tout les autres groupes. Le truc années 80, je ne le fais pas exprès, ce n’est pas du tout voulu. Je fais ça aux synthés parce que j’aime ces instruments mais je pourrais aussi bien faire ça à la guitare. La couleur de GRATUIT est liée au fait que j’avais envie d’écouter cette musique chez moi. Faire un disque que je n’avais pas. GRATUIT est motivé par l’envie d’écouter des synthés et une boîte à rythmes. Je fais ça sans aucune nostalgie.

Comment tu expliques cette dichotomie entre ton son qui est plutôt tourné vers le passé et tes paroles qui sont une sorte de regard sociétal très contemporain ?

J’aime bien danser sur la musique électronique et techno mais à côté de ça j’aime bien des mecs comme Arnaud Michniak (DIABOLOGUM, PROGRAMME), la belle écriture de Jacques Brel. J’ai essayé de combiner les deux. Quand je joue tard en concert, y a des gens un peu éméchés qui commencent à danser et puis, au bout d’un moment, ils commencent à comprendre les paroles ; du coup ils prennent une claque. J’ai toujours voulu faire de la musique pour les jambes mais pour la tête aussi. Ce n’est pas incompatible. On n’est pas obligé d’avoir une guitare sèche et de pleurer ou d’écouter de la techno avec des paroles de merde.

C’est totalement assumé le côté textes lapidaires ?

Je ne voyais pas l’intérêt de chanter en anglais mais ce n’est pas si évident que ça de chanter en français. Les rappeurs réussissent bien, je trouve. Je me suis inspiré de ça au début même si maintenant je chante un peu plus. Le fait de crier et de couper les phrases de façon un peu mathématique, y en a pas beaucoup à faire ça. Sur le premier album, y a des morceaux sur lesquels je répète une phrase pendant deux minutes, c’était délibérément pour faire sonner ça comme un sample. Mais au bout d’un moment je commence à fatiguer et ma voix se met à trembler. Répète une phrase ou un mot et tu verras que ce dernier perd son sens premier. Si tu dis patatepatatepatatepatate…la matière du mot change.

Vois-tu tes textes comme des textes noirs ?

Ce n’est pas forcément la fête, c’est sûr… (rires). Sur Délivrance, ils ne sont pas si noirs que ça en fait. Il y a plutôt de l’espoir…après c’est peut-être ma façon d’écrire qui donne cette impression. Ils ne font pas du tout déprimer les gens. Sur ‘L’Odeur de la Chair’, je raconte qu’on vit à cinq mètres les uns des autres et qu’il serait temps qu’on se fasse un bisou en fait. Regardons-nous et aimons-nous. Je n’aime pas forcément donner un vrai sens à mes textes. Je préfère être flou et poétique. Moi j’ai une histoire dans ma tête. En aquarelle, on met de l’eau, on pose une goutte de peinture et ça part dans tous les sens…mes textes, c’est un peu ça. Je suis plutôt content de croiser des gens qui n’interprètent pas du tout mes textes de la même manière.

Te considères-tu comme un romantique ?

Non.

Un idéaliste ?

Non plus.

Utopiste ?

Non, je ne me considère comme rien en fait. J’aime rester gratuit dans ce que j’écris. J’ai une culture littéraire de merde. J’écris juste ce que je veux lire. Poser le crayon sur le papier me procure un grand plaisir. Mes textes partent souvent d’une phrase sur un petit cahier. Je la retravaille, je la réécris encore et encore  pour que chaque mot soit à sa place. Pour que ce soit le plus sec possible et le plus court aussi.

Qu’est-ce que tu attendais des personnes (Julia Lanoë (MANSFIELD TYA), Françoiz Breut…) que tu as invitées sur Délivrance ?

Qu’elles chantent bien. Avec Julia que je connais depuis longtemps, on a vraiment composé ‘Territoire’ ensemble.

T’aimerais travailler avec d’autres personnes ?

Je pense mais je ne sais pas qui. J’y pense vraiment quand je travaille sur l’ensemble. J’aime travailler sur la notion des couleurs…et là, je trouvais ça bien d’apporter des voix féminines.

Composes-tu rapidement ou cela te demande-t-il du temps ?

Il n’y a pas de logique. Dernièrement, j’ai fait un nouveau morceau en une demi-heure et à côté de ça, il y en a un autre que j’ai commencé voilà trois semaines et je n’arrive pas à l’enfanter.

Qu’est-ce qui t’inspire le plus ?

Rien… (rires). Non, vraiment. J’ai des grosses phases boulimiques. J’écoute plein de trucs, je vois plein de films, d’expos et après j’ai une phase de nettoyage de cerveau. Je mange, je digère et je fais à manger après.

Les bois, la forêt ont l’air de sacrément t’inspirer…

Ce sont des endroits que j’aime bien. La forêt sur la pochette de Délivrance, c’est celle qu’il y avait à côté de la cabane. Le but, ce serait peut-être de retourner dans la forêt, tout nu avec un couteau si on veut aller à l’extrême.

Et tu as une fascination pour les loups (présents dans le clip de ‘Feu’), d’ailleurs t’en as un sur ton tee-shirt aujourd’hui.

C’est le tee-shirt que je porte toujours en concert. Il m’a été offert par un ami et je ne peux plus l’enlever.  Pour le clip, comme Guillaume sait que j’aime les loups, il m’a dit qu’il avait réussi à avoir un pack avec des loups alors on a foncé.


http://www.youtube.com/watch?v=h4p4dOTaPFU

C’était une vraie volonté de faire de GRATUIT un projet solo.

Ouais, un truc très léger. J’ai eu des groupes avant et j’en avais marre de porter des amplis. Je me suis restreint. Je voulais que ce soit le plus simple possible. Je hais les plateaux où il y a des instruments partout. Quand ça sert à quelque chose pourquoi pas… mais quand c’est simple, c’est bien aussi. Un groupe comme LOW n’a presque rien mais c’est canon. Je trouve qu’on y gagne à être plus simple. La techno, c’est une musique simple. L’amour du quatre pistes…

Parle-moi un peu de ton matériel ? Quel est ton rapport à celui-ci ?

J’ai un Korg de 1973. Il commence un peu à boiter. C’est un synthé que j’ai depuis longtemps et je suis très à l’aise dessus. Il est petit. C’est un monophonique c’est  à dire que je ne peux faire qu’une note à la fois. Je suis donc obligé de bosser en termes de mélodies, de plaquer de gros accords pour que tout soit bien enchevêtrer. Le sampler et la pédale, rien de particulier. Je suis très nul en matos.

Quels sont tes projets à venir ?

J’ai fait la musique pour l’expo Low Life de Marc Picavez en mai à Saint-Nazaire. Je suis en train de finir le deuxième album de MEIN SOHN WILLIAM, et j’ai un nouveau groupe secret qui arrive.

T’es vraiment du genre boulimique…

Je crois que je n’arrive pas à dire non… (rires). Je ne bosse qu’avec des copains.

On finit avec LA question que je n’ai pas posée et à laquelle tu voudrais pourtant répondre.

Qu’est-ce que tu ferais si tu avais à nouveau 15 ans ?

Je ferais tout pour devenir footballeur professionnel…c’est bien ça, non ? (rires)

Retrouvez toutes les prochaines dates de GRATUIT ici >
http://www.kythibong.org/

                  Un grand merci à Antoine, à Elsa et aux 6PAR4

 

LA TERRE TREMBLE!!!

A l'Université du Maine, la rentrée n'avait pas lieu que dans les amphis de l'UFR des Sciences. C'était aussi celle de l'Uto'pitre, un collectif auto-géré sévissant dans toutes les formes d'art depuis quelque temps. Affiche alléchante en ce jeudi soir avec, en séance d'échauffement le duo GUNS'N'GÄNSEBLÜMCHEN et surtout MARVIN et LA TERRE TREMBLE!!! Forts d'un nouvel album tout beau tout chaud et hyper-déconcertant, le trio rennais m'offrait une occasion immanquable d'en savoir plus sur Salvage Blues. Cinquante minutes d'un entretien très convivial et, plus tard, j'avais le bonheur de juger sur pièces ce que ce nouveau disque avait dans les tripes. Très bon concert. Bonnes secousses. Voyage au coeur de l'épicentre!

'Elements' est en téléchargement libre ici > http://soundcloud.com/murailles-music/elements-1

                                             salvage blues

Qu’est-ce que ça vous fait d’entamer ce soir cette tournée d’une vingtaine de dates ?

(rires collectifs)

Benoît Lauby (guitare) : Bah, ça nous fait ça.

Julien Chevalier (guitare) : C’est super excitant. On a pris pas loin d’un an pour faire notre dernier album en comptant la composition, l’enregistrement, le mastering. Ca a été un boulot très long, lourd mais passionnant. Ca nous a pas mal bloqués par rapport au live. On repart maintenant sur une nouvelle dynamique et on a hâte de refaire de la scène.

Avec, en plus, un album très ambitieux.

(Acquiescement général)

B : En studio, on a pris notre temps de travailler avec des gens qu’on connaît. On a pris le parti-pris de ne pas hésiter sur les arrangements. On ne le voit pas comme forcément ambitieux. On a fait ce qui nous grattait depuis un bout de temps parce que sur Travail, notre précédent album, nous n’avions pas forcément atteint ce qu’on voulait. Les conditions étaient complètement différentes. Il y avait un temps imparti. On était avec Miguel Constantino qu’on avait rencontré quasiment au début de l’enregistrement. Sur  Salvage Blues, on s’est permis de suivre des voies en tâtonnant, en évinçant des choses, en grattant. Il y a beaucoup de matériaux. On a essayé de bâtir avec ça quelque chose qui nous plaisait. Comparé à Travail, ça n’a pas du tout été les mêmes approches.

J : Avant on faisait beaucoup de cuts- up. On passait de la folk à un passage afro-beat. Ca nous faisait marrer de faire de grands écarts mais au bout d’un moment tu t’interroges sur ce que ta musique raconte. Sur Salvage Blues, au moment même où on a commencé à capter les couleurs, on a voulu les garder et les faire grossir afin de créer un univers plutôt que de s’éparpiller. En effet, les premiers retours nous parlent d’ambitions ou carrément de trop plein.

Paul Loiseau (batterie, percussions) : En même temps, j’ai l’impression que, dans notre esprit, l’album a quelque chose de plus simple comparé à ce qu’on pouvait faire avant. Sur Travail et Trompe L’Œil il y avait quelque chose de lunatique dans notre façon de composer. Notre manière kaléidoscopique de faire était peut-être devenue une forme de recette. On a envisagé Salvage Blues comme quelque chose de plus rentre-dedans, plus simple mais après… on ne se refait pas. Il y a toujours ce côté très ouvert et qui peut partir dans plein de choses. Ca fait peut-être des structures alambiquées mais on avait envie de faire un truc plus simple. J’espère que ça s’entend.

Comment faites-vous pour canaliser toutes vos envies et cette énergie ?

J : On ne serait pas capables de faire quelque chose de minimal. On vient de musiques assez riches et fournies.

Comment composez-vous ?

B : On peut jammer mais quelqu’un peut aussi amener une ligne, on peut construire autour de cette ligne. On confronte nos idées. Ca marche ou pas. Sur Salvage Blues, on a essayé de laisser de la place au chant de Paul. Ca nous a aidés à construire des narrations. Il y a plus de fluidité et nous avons eu plus à l’esprit la notion de ‘chanson’. On a des méthodes un peu bâtardes pour composer. C’est aussi important de ne pas trop réfléchir à ça sinon ça nous paralyserait presque. Là, on voulait vraiment avoir un foyer, faire notre petite cuisine et laisser faire les choses sans forcément se brider. Oser aussi refuser mais globalement la composition reste un processus très mystérieux.

J : On a fait pas mal d’heures d’enregistrement qui n’ont pas été gardées mais qui étaient très drôles. Il y a eu beaucoup de recherches.

Avez-vous aussi trouvé des inconvénients à cette longue période de création ?

J : Forcément à un moment tu te dis ‘quand est-ce que je vais finir ?’

Il n’y avait pas cette envie d’offrir rapidement cette création sur scène ?

P : Quand on enregistre, on ne se demande pas si ça va sonner sur scène. Il faut presque s’enlever cette question de la tête. Les moments où l’on se pose cette question, ça nous ferait presque faire de la merde. Il faut éviter les automatismes. Pour nous, le studio  c’est vraiment un laboratoire.

Vous êtes à l’aise en studio ?

P : On adore ça…en même temps on ne peut pas dire que ce n’est que du plaisir. C’est du stress, ce sont des maux de tête…

B : Parfois on se perd aussi. Ce n’est pas un exercice pour nous. C’est aussi là où l’on a envie d’être. Même si ça ne marche pas, même si l’on n’est pas d’accord, même si on tâtonne, même si ça coince on garde quand même une espèce de ligne directrice où l’on a envie d’aller. On est hyper contents du résultat. Sur Travail, à la fin de l’enregistrement, on regrettait déjà des choses mais là, on est très satisfaits. C’est ce qu’on voulait. Et on voulait que ça sonne comme ça. On a eu de grandes périodes de recherches et de doutes.

 

                          LA TERRE TREMBLE!!!

 

Est-ce que vous pensez avoir franchi un cap ?

B : Ouais. Après Brouillon, Trompe L’œil et Travail, on avait peut-être envie de clore un cycle pour passer à autre chose. Revenir à des influences qu’on avait évacuées.

J : Tous les albums sont faits dans des contextes différents. Pour le premier, on ne se considérait même pas comme musiciens. On faisait ça pour nous. Parce qu’on avait une colocation ensemble, on avait juste envie de faire de la musique. Nous n’avions aucune idée d’un nom de groupe. Ca a commencé à se dénouer avec Trompe L’Œil. Travail, c’était le cran au-dessus avec l’idée de faire des concerts. Salvage Blues nous a poussés à reconsidérer la notion d’enregistrement et à être à nouveau intéressant.

Vous aviez choisi des titres en français jusqu’ici. Là, vous choisissez l’anglais et en plus, vous utilisez le mot ‘blues’, un mot délicat. Quelle est votre définition du ‘blues’ ?

P : C’est dur de le définir et puis c’est presque pour ça qu’on l’a choisi. Il peut évoquer des tas de choses. On peut être client de blues classique mais je ne crois pas que c’était ça qu’on voulait dire. On aime l’idée de tradition orale derrière le mot. Le blues, c’était cette manière que les mecs disaient la même chose tout le temps. De génération en génération,  ils se transmettaient un truc mais il y avait cette espèce de truc qui débordait du cadre imposé par la tradition. Ce débordement est quelque chose d’indescriptible, qui est fantomatique. C’est cette sorte de magie noire qui nous touche. Dans nos paroles,  on n’exprime pas quelque chose qui vient de nous. Ce n’est pas ce truc romantique du culte de soi. Les choses qu’on dit ont été dites avant nous. On se laisse juste traverser par cette vapeur. J’ai lu dernièrement que le mot ‘blues’ viendrait de la contraction de ‘blue’ et de ‘smoke’ (= fumée bleue)

Comme un clin d’œil à la pochette alors ?

P : Ouais, voilà (rires). C’est quelque chose de fantomatique qu’on ne maîtrise pas.

B : Entre l’Europe et l’Amérique, il y a toujours eu ce va-et-vient dans les formes d’aborder le blues. Le blues anglais des années 60 ne nous touche pas par exemple. Il traitait peut-être une forme mais pas l’âme, celle-là même qui sent la corne des doigts, qui sonne comme le pied qui tape avec des cris en plus. On peut aussi trouver des choses blues chez Syd Barrett. Le blues, ce n’est pas simplement de la musique de champs de coton à laquelle on ne peut pas se permettre de toucher mais on retrouve cette chose indéfinissable.

Quels sont les thèmes que vous avez abordés dans cet album ?

P : C’est assez dur à dire et intimidant d’être clair à ce sujet.  Disons que…ça parle de choses invisibles. C’est s’adresser un peu à quelque chose de plus grand que soi, un truc que tu ne maîtrises pas. Tu pourrais penser que c’est religieux. Ce serait prétentieux de dire ça mais il y a un peu de ça. Tu sais, je viens juste de comprendre de quoi parlent les chansons de Travail. J’ai mis trois ans à piger qu’il y avait vraiment un côté ‘quête’ derrière les chansons. Dans trois ans, je pourrai répondre à ta question (rires).

Est-ce que ce sera un album assez dur à jouer en live ?

B : Tu verras ce soir (rires). Oui forcément, on n’a pas les artifices du studio. Les chansons ne peuvent pas sonner comme sur l’album mais on a fait tout de même pas mal de prises live. La matière de base est là. Soir après soir, il faudra affiner les détails.

Est-ce qu’il y a eu des livres, des films, des œuvres qui vous ont inspirés pour l’écriture de cet album ?

J : Bien sûr, mais ce serait dur de donner une liste fermée parce qu’on se connaît depuis longtemps et qu’on a eu une éducation musicale commune. C’est un travail continu. On continue à découvrir des choses ensemble.

P : C’est assez juste que tu parles de films. Je n’aime pas du tout le terme cinématographique, ça fait ‘cliché’  mais notre manière de composer peut se rapprocher de la façon dont certains réalisateurs ont construit leurs films. Je suis hyper-sensible au montage dans un film et du coup, ça, ça peut vraiment m’influencer. Je pourrais te citer Godard même si je n’aime pas tout mais il peut y avoir de ça. Ou Terrence Malick.

B : Malick ose mettre des choses plus grandes que lui dans ses équations de film et d’ailleurs, il se fait pourrir pour ça. C’est une idée délicate mais qui nous touche vraiment. On aime les œuvres fleuve et fortes.

J’ai entendu que  To The Wonder, son dernier film, s’était fait siffler à la dernière Mostra de Venise ? Comment peut-on siffler Malick ?

P : La critique sur le catholicisme pour moi n’est pas très fondée. C’est juste un mec qui pose des questions sur qu’il y aurait de plus gros que nous. Je ne sais pas s’il a touché une corde sensible mais en tout cas ça n’a pas l’air de plaire aux gens.

Pouvez-vous me parler de la magnifique pochette de Salvage Blues ?

J : C’est un travail assez drôle qui ne s’est pas passé comme prévu mais pour cet album il y a tellement de choses qui ne se sont pas passées comme on les imaginait. Nous nous étions mis d’accord sur des idées. Paul avait même fait une maquette. A la base, on était parti sur un portrait avec, encore une fois,  une idée d’abstraction par rapport à quelque chose d’assez réaliste. Quelque chose d’abstrait qui vienne déranger. On n’y arrivait pas alors on a fait appel à un graphiste et musicien rennais qui s’appelle Simon Poligné. On lui a présenté l’album, ce qu’on voulait dire mais on voulait que ça reste tout de même dans l’idée de la maquette qu’on avait faite. On l’a laissé se dépatouiller avec ça. Il est revenu vers nous en disant « écoutez les gars votre album, c’est pas du tout du blues mais par contre il y a énormément de choses qui m’ont touché. Désolé, votre idée, elle ne colle pas. Pour moi, ce n’est pas ça. » Il a eu une image directe, très précise en écoutant l’album. Il nous a fait cette proposition qu’est devenue LA pochette. On était complètement déroutés, mis face à un truc très puissant. On a été dépassés par un truc génial complètement différent de ce qu’on voulait.

P : En même temps, ça colle bien à la musique sombre et acide. Avec des couleurs très violentes. Il y a cet aspect très chargé avec aussi une légère pointe de mauvais goût qui pourrait aussi passer par là… (rires).  On vient de recevoir les vinyles qui sont magnifiques.

Est-ce que votre expérience avec THE PATRIOTIC SUNDAY (le projet d’Eric Pasquereau –PAPIER TIGRE) vous a apportés quelque chose pour cet album ?

J : Je pense que ce sont deux choses complètement différentes. Avec Eric, c’était un travail d’arrangements de ses chansons. C’est son univers, ses paroles, ce qu’il avait envie de raconter. On a amené notre patte sur ses chansons.

P : Ce projet est bien tombé. Eric est venu nous voir à un moment où on était en plein flou. On ne savait plus où il fallait aller. Arranger ses chansons nous a apportés beaucoup d’air. Ca a beau avoir été un travail de composition à quatre, nous sommes restés son backing-band quelque part. On était à son service, au service de ses chansons. On est sorti de cette expérience avec une sorte de frustration saine qui, du coup, nous a relancés dans la composition de Salvage Blues. Indirectement cette expérience nous a aidés.

Aimeriez-vous retravailler avec Eric ou être le backing-band d’une autre personne ?

J : Avec Paul, on va accompagner un musicien rennais dont le projet s’appelle THE ENCHANTED WOOD. Encore un univers très différent. Après, ce n’est pas le but de s’éparpiller dans des collaborations diverses. On a ici un album qu’on aime et qu’on a envie de défendre.

Vous faites la première partie d’OXBOW dans quelques jours. Qu’est-ce que vous allez dire à Eugene Robinson en lui donnant votre album ?

(rires collectifs)

J : Le truc marrant avec OXBOW c’est qu’on ne connaît pas le groupe depuis très longtemps. La première fois qu’on les a vus, c’était en concert où on ouvrait pour eux à Metz. Et ça a été une claque comme on n’en avait pas pris depuis des années. A se retrouver devant des thèmes qu’on chérissait depuis des années, des trucs qu’on n’avait pas ressentis en live depuis des années. Justement, on a trouvé des mecs qui ont pris cette tradition ‘blues’ avec une violence et une sensibilité incroyables. Pour Salvage Blues, ça a été un truc déclencheur. Ca va être super intéressant de se retrouver avec eux.

B : OXBOW nous a marqués comme avant DAVID GRUBBS l’a fait. Ces influences sont tombées au bon moment. OXBOW ne fait pas de la violence pour de la violence ou de la démonstration. Le groupe cherche à faire passer quelque chose de sensuel, de violent avec un frontman ultra-impressionnant et puis derrière ça joue… On va lui filer l’album en lui disant ‘baah écoute.’ (rires)

P : On va lui mettre une branlée (rires).

Dans les prochains mois, votre album va faire l’objet de critiques. Qu’est-ce que vous n’aimeriez pas lire ou entendre sur Salvage Blues ?

P : Je crois que je suis prêt à tout entendre. Le disque, quelque part, ne nous appartient plus. Il y a forcément des choses que je n’aime pas lire mais je peux accepter car chacun a ses références. Je n’aime pas quand on nous parle de ‘math-rock’ parce que c’est un terme que je ne trouve pas sexy, pas bandant du tout.

J : Dans une chronique pour Travail, le gars nous considérait comme le meilleur groupe de math-rock français. Du coup, c’est devenu une blague avec nos amis nantais qui eux ont peut-être moins de problème avec ce terme là. Rien ne me gênera parce qu’on s’est permis de faire ce qu’on voulait et qu’on est fiers de cet album. Que ça plaise ou pas…

B : A part de lire qu’on aurait fait les feignants sur ce disque…. (rires)

C’est étonnant que vous disiez que cet album ne vous appartient plus. Vous allez le défendre tous les soirs pourtant…

J : Le live, c’est différent parce qu’en termes d’énergie, il ne se passe pas du tout la même chose. La musique sur le disque, maintenant, elle est partie et elle fait son chemin.

B : Les critiques sont nécessaires quelque part. Mais je me rends compte que j’aime aujourd’hui des albums sur lesquels je n’avais pas accrochés lors des premières écoutes. Le temps fait son effet. (chRisA – sept2012)

 

Un grand merci aux Uto’pitres, à LA TERRE TREMBLE !!! et à Xavier.

 

 

 

 

MOSS ICON

 

C'était quasiment de la littérature (façon spoken words) en musique. De celle engagée avec une puissance émotionnelle rare. Quand je découvre MOSS ICON il y a plus de quinze ans, Jon Vance (chant), Tonie Joy (guitare), Monica DiGialleonardo (basse) et Mark Laurance (batterie) se sont séparés. J'ai entre les mains la compilation sortie par le label Vermin Scum et à chaque écoute, cet album fait l'effet d'une bombe. Je comprends en quoi ce groupe si singulier a marqué de sa sueur et de sa sincérité l'histoire du punk hardcore tendance 'emo'. Le jeu de guitare de Tonie Joy, la voix touchante et les textes de Jonathan Vance ont, encore aujourd'hui, une résonance particulière qui n'a rien à voir avec une forme de nostalgie. Le mois dernier, le très bon label Temporary Residence a eu l'excellente idée de sortir la discographie complète des américains du Maryland. L'objet contient tous les titres remasterisés, des morceaux (ou versions) très rares, un livret...et, en plus, le groupe s'est fendu d'un concert exceptionnel au Texas il y a une quinzaine de jours. Que de bonnes raisons pour mettre en avant et parler de ce combo atypique. Vous vous imaginez combien j'aurais aimé être devant la scène pour ce concert événement (http://www.youtube.com/watch?v=8YaqvBOwfco&feature=related) et m'entretenir avec Tonie Joy mais le Texas, ce n'est pas la porte à côté... Alors je me suis permis de traduire l'interview réalisée par BBG pour l'excellent site Brooklyn Vegan.

THEY'RE BACK...ROCKING OR SOMETHING...

              Moss Icon 1

Quelle a été l’étincelle à l’origine de cette reformation? Elle est née de la sortie de votre discographie ?

Tonie Joy : Nous ne la voyons pas comme une reformation. La plupart des membres de MOSS ICON travaillent occasionnellement sur des chansons depuis 2007 ou 2008. Avant ça, nous avons fait quelques concerts. Même durant la période très active du groupe entre 1987 et 1991, nous nous sommes séparés et remis ensemble cinq ou six fois. Est-ce qu’un groupe ‘obscur’ peut vraiment se reformer ? Les reformations, c’est bon pour les pop stars. Le catalyseur ? Timmy nous a demandés de jouer cette année au Festival Chaos In Tejas. Nous avons accepté en grande partie parce que personne ne s’y attendait. La sortie de notre discographie était déjà planifiée. Parlons donc d’un concours de circonstance entre la sortie du disque et notre concert.

Beaucoup citent MOSS ICON, RITES OF SPRING et quelques rares autres groupes comme les parrains du hardcore émotionnel. D’où venait votre inspiration en dehors de l’univers punk rock/hardcore ?

Elle venait de la vie et plus particulièrement, des aspects existentiels les plus foireux. Survivre, rester sain d’esprit et humain dans un monde dingue et injuste. Si le punk-rock/hardcore nous a inspirés, c’est essentiellement dans la façon DIY de faire les choses. La logistique du truc mais pas le son. Nous pensions juste que nous étions un groupe de ‘rock’.

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Qu’ont fait les membres du groupe ces dernières années ?

Ils se contentent de vivre. Certains ont des enfants. Ils essayent de régler les factures et de garder la tête hors de l’eau. Tulip Has A Room, le premier livre de Jonathan Vance est sorti. Il travaille sur un autre livre en espérant être publié. Zach est prof de batterie. Sa vie est centrée sur la batterie.

Vous avez annoncé qu’une série de concerts très sélectifs était dans les tuyaux. En dehors du Festival Chaos in Tejas, avez-vous l’intention de jouer dans certaines villes américaines comme Baltimore, New York ?

Nous n’avons jamais annoncé ça, quelqu’un d’autre l’a fait…mais oui, nous aimerions bien. Alex et Zach ont des enfants en bas âge alors c’est difficile pour eux de se libérer. Il se pourrait que nous jouions à New York ou autre part. Espérons que cela se fasse prochainement mais le l’avenir nous le dira.

On dit que vous avez un album entier de nouvelles chansons qui n’attendent qu’à être enregistrées. Qu’en est-il de cette matière nouvelle et qu’avez- vous l’intention d’en faire ?

Si les bonnes personnes se réunissent et peuvent faire en sorte de rendre possible cet enregistrement alors nous aimerions sortir un nouvel album. Encore une fois, le temps fera son oeuvre. Nous sommes à la merci des force$$$ qui sont au-delà de notre contrôle et de nos moyens.

Tu t’es aussi impliqué dans la reformation de UNIVERSAL ORDER OF ARMAGEDDON? Quelles sont les dernières infos du groupe ? Y a-t-il de nouvelles choses dans les tuyaux ?

Depuis 1998, je me concentre sur mon groupe principal THE CONVOCATION. Depuis peu nous sommes sortis d’un hiatus et envisageons avec un bassiste à part entière de tourner et d’enregistrer cette année. Il y a une bonne moitié des gars de UOA qui sont actuellement très occupés, je n’ai donc aucune idée de ce qui peut attendre UOA.

Nous organisons un jeu autour du vinyle de MOSS ICON. Côté disque, quelle est ta meilleure acquisition de tous les temps et pourquoi ?

Un jour, j’ai trouvé une copie de MTUME UMOJA ENSEMBLE : Alkebu-Lan – Land of the Blacks sur le label Strata East. C’est complètement étonnant. C’est une musique barrée à la conscience lourde. J’imagine que certains appelleraient ça  du ‘free jazz’. Les gens devraient jeter une oreille là-dessus et ils comprendraient de quoi je parle…. En plus le disque ne m’a coûté que cinquante cents.

Interview réalisée par BBG pour http://brooklynvegan.com/ + photo (ci-dessous) par Tim Griffin

                               Moss Icon 3

 

BRUCE MACHART

Difficile de ne pas faire de belles et riches rencontres au Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo.  L’année dernière, j’avais eu l’immense plaisir de partager un moment fort avec l’écrivain américain David Vann. Il y a quinze jours, Oliver Gallmeister et son équipe m’ont donné la possibilité de m’entretenir avec Bruce Machart. Son nom n’est pas encore connu et pourtant, nul doute qu’avec un tel talent, il le deviendra. Sorti en début d’année, Le Sillage de l’Oubli (The Wake Of Forgiveness) n’en finit plus d’être couvert d’éloges. En signant un premier livre dans la veine des meilleurs auteurs américains (William Faulkner, Cormac McCarthy, Annie Proulx…), Bruce Machart m’a impressionné au point qu’il était impensable que je ne profite pas d’un petit quart d'heure en tête à tête pour lui poser quelques questions. Alors que je ne l’imaginais pas comme ça, le texan s’est montré tout sourire et rempli d’un enthousiasme contagieux. D’une extrême gentillesse et d’une simplicité étonnante, l’auteur a pris le temps de se dévoiler un peu et surtout de revenir sur son petit bijou de livre. (chRisA -juin2012)

                                         

Ca vous fait quoi d’être présent à ce festival ?

C’est fantastique. C’est un vrai privilège. J’ai participé à beaucoup de festivals aux Etats-Unis mais en termes de dynamisme ça n’a rien à voir comparés à celui-ci. De plus c’est un festival international. Jusqu’ici j’ai pu rencontrer et discuter pour la première fois avec des auteurs africains et aussi de toute l’Europe. C’est bizarre aussi d’être ici en France et de rencontrer des auteurs américains (rires). C’est merveilleux. Il y a tellement d’écrivains et de lecteurs intelligents et généreux.

Comment avez-vous perçu l’accueil très positif de la presse spécialisée française pour Le Sillage de l’Oubli ?

C’est génial. C’est un honneur. Quand on publie un livre aux Etats-Unis, on est loin de s’imaginer comment il va être reçu. Ca fait deux semaines que je voyage un peu partout en France et je constate qu’ici aussi il y a de grands espaces. J’y trouve une forme de résonance. Je trouve qu’il y a des points communs entre la France et le Texas ; comme la superficie, comme toutes ces régions qui se ressemblent mais qui sont si différentes culturellement parlant. Bon, c’est sûr que le Texas est un état très conservateur alors qu’ici, je vois, à mon grand plaisir, beaucoup plus d’idées progressistes.

Le Sillage de l’Oubli est votre tout premier roman ?

C’est mon premier roman publié. Il a été suivi d’un recueil de nouvelles (Men In The Making) uniquement sorti aux Etats-Unis pour le moment.

Combien de temps ce roman vous a-t-il demandé ?

Difficile de vous répondre. Avant qu’il ne devienne un roman, c’était une nouvelle. Quand je me suis rendu compte que ce roman allait être un long projet, j’ai marqué des pauses dans l’écriture pour continuer à écrire des nouvelles. De la scène introductive jusqu’au moment de la parution du livre, je crois que ça a pris sept ans. Mais il s’est passé plein de choses entretemps. J’ai eu un enfant, je me suis marié puis j’ai divorcé. Aussi j’ai déménagé, me suis retrouvé sans-emploi. Sur ces sept années, je crois que le processus d’écriture m’a demandé quatre ans. Au cours de cette longue période il y a eu des moments où je n’avais pas la tête à me plonger dans ce livre.

Pourquoi souhaitiez-vous que l’histoire de ce livre se passe au Texas ?

A l’époque, c’était l’unique endroit que je connaissais bien. Je suis originaire de cet état.

Mais le Texas est vraiment un état à part, non ?

Oui. Si vous demandez à des texans du sud s’il s’agit d’un état du Sud, ils vous répondront que non. Et c’est pareil avec les texans qui résident à l’Ouest, ils vous diront que le Texas n’est pas à l’ouest des Etats-Unis. Le Texas, c’est le Texas. Unique et isolé et les texans l’aiment comme ça. Au Texas, il y a cette forme d’arrogance (rires). Où que tu ailles au Texas, quoi que tu achètes, il y aura toujours un logo aux contours de l’état du Texas. Je viens de la ville de Houston. Mes grands-parents ont grandi à la campagne dans une ferme. Ce coin du Texas fait partie de la famille. Un endroit étrange où, en tant que petit citadin, je ne me sentais jamais à mon aise. J’ai donc essayé de réconcilier le fait que cette région est la patrie de notre famille avec ce sentiment de solitude et de non-appartenance que j’ai pu ressentir.

Qu’avez-vous appris de ce livre ?

En faisant ce livre, j’ai appris beaucoup de choses que j’ignorais sur le plan culturel de l’époque. Par exemple que le comté de Lavaca (Lavaca County) porte un nom espagnol alors que pendant très longtemps il n’y a pas eu de mexicains dans ce comté. Ils avaient été chassés et refoulés à la frontière par les rangers texans. J’ai aussi appris qu’à la suite de la révolution mexicaine, les plus riches ont fui leur pays pour protéger leur argent. S’en est suivi un afflux constant au Texas. J’essaye d’apprendre aussi des êtres humains dépourvus de compassion. Petit, j’étais le garçon à sa maman. Ma mère était très protectrice. J’étais l’ami d’un gars dont la mère avait été assassinée quand il était très jeune. J’ai donc voulu écrire l’histoire d’un garçon pour lequel j’ai de l’empathie ; ce garçon devenant un homme sans jamais avoir une mère à ses côtés. C’est ce à quoi ma fiction doit servir.

          

Quel personnage du roman vous a donné le plus de fil à retordre ?

Oh bonne question. Personne ne me l’a jamais posée celle-là. Peut-être Sophie, la femme de Karel. Parce que c’est un livre au point de vue omniscient, je pénètre en effet dans l’esprit et le cœur des personnages.  Aujourd’hui, se mettre, en tant que citadin, dans la peau de cette femme de la campagne au siècle dernier  fut une véritable gageure.

Où avez-vous appris à écrire ? Votre style est épatant.

(Rires) Merci beaucoup. Je crois que tous les écrivains apprennent de ce qu’ils lisent. Nous écrivons les romans que nous voulons lire. Du jour où j’ai décidé d’écrire des histoires je me suis tenu à lire un roman et un recueil de nouvelles chaque semaine. Immanquablement deux livres par semaine qu’il s’agisse des grands classiques de la littérature russe ou française (Flaubert, Maupassant…) ou bien des auteurs américains contemporains. Je considère la littérature comme une conversation. Quand vous écrivez un roman, vous entamez une conversation avec tous les romans que vous avez lus. Aux Etats-Unis, dans les universités, en plus des cours de littérature, il y a des cours d’écriture. C’est ce que j’enseigne d’ailleurs. (Là, Bruce Machart se saisit d’un crayon et d’un bout de papier pour un petit schéma explicatif). Partons du principe que toute œuvre est le résultat de l’association de l’imagination et de l’art au sens technique. (Il dessine deux cercles –IMAGINATION + CRAFT – qui s’entrelacent et désigne la zone centrale comme celle de l’œuvre.) Bon, eh bien, tu peux avoir une grande imagination mais sans savoir comment la mettre en œuvre –du genre, tu imagines un tableau mais tu ne sais pas peindre…ce qui est d’ailleurs mon cas (rires). A l’inverse tu peux être doté d’une bonne technique mais il te manque l’imagination du conteur. Celle-ci ne s’enseigne pas mais par contre tu peux enseigner l’art de la technique. Peut-être suis-je né avec ce don de raconteur d’histoire mais, à l’université, j’ai appris à mettre mon imagination en forme.

En lisant Le Sillage de l’Oubli, j’ai pu percevoir une influence faulknérienne…

Oui, indubitablement. Dans les phrases. Faulkner était un ‘moderniste’. Vous utilisez le terme de ‘modernisme’ ici en France ? Peut-être pas en littérature… Proust était un ‘moderniste’. James Joyce aussi. Faulkner est sans doute considéré comme le ‘moderniste’ américain le plus important. Tous ces points de vue incohérents, ces actions qu’il est difficile de savoir quand et où elles ont lieu… Moi, je suis plutôt une sorte de ‘réaliste’, de ‘réaliste’ romantique. Concernant la technique, avec ces phrases très longues pleines de subordonnées complexes, avec ces nombreuses images sensorielles, avec ce manque d’aversion pour écrire des choses laides…oui, tout ça, ce sont des influences qui me viennent de Faulkner. Ma mère m’a donné à lire bien trop tôt ses livres pour que je les comprenne vraiment.

Karel est un personnage très complexe. Comment voudriez-vous que vos lecteurs le perçoivent vraiment ?

Je vais éviter cette question. Je souhaite qu’ils le voient comme ils veulent le voir. Ce n’est pas le boulot de l’écrivain de dire aux lecteurs comment voir et interpréter les choses. Je crois que j’aime Karel. Je dois l’aimer. Ca fait partie de mon boulot. Même s’ils sont cruels, je me dois aussi d’aimer les autres sinon ils ne peuvent pas exister. Je ne veux pas que les lecteurs aient de la compassion pour lui mais au contraire qu’ils cherchent à comprendre ce qu’il ressent. Qu’ils comprennent qu’il est imparfait, qu’il est capable de faire du mal comme nous tous. Le plus beau compliment qu’on puisse me faire, après que les gens aient lu ce livre, c’est qu’ils se demandent comment va Karel. Qu’est-ce qu’il fait ? Qu’ils oublient que c’est un personnage imaginaire. S’ils le voient comme une vraie personne alors c’est le plus bel hommage qu’ils peuvent me rendre.

Les chevaux tiennent un rôle important dans ce livre. Que symbolisent-ils à vos yeux ?

Une fois encore, chaque lecteur peut y mettre la symbolique qu’il souhaite. Les chevaux ont toujours accompagné les hommes dans les endroits les plus durs et les durs à cuire ont toujours eu de l’affection pour leurs chevaux. Ca me fait penser à ce très bon nouveau livre de l’écrivain canadien Patrick DeWitt. Il s’appelle The Sisters Brothers. Dans ce livre il y a une très belle relation entre ce jeune dur et ce vieux cheval décati. Ils ont une tendresse mutuelle. Pour revenir à mon livre, l’histoire traite aussi de l’animalité de l’américain, de cette masculinité américaine. Le cheval est un excellent symbole car il représente la force mais aussi la beauté, une sorte de confluence très intéressante d’un symbole entre la masculinité et la féminité.

Vous travaillez sur un nouveau roman en ce moment ?

Oui, enfin j’essaye (rires). Ca avance très lentement. J’écris un autre roman qui se situe aussi dans le comté de Lavaca. Il y a un petit rapport avec ‘Le Sillage de l’Oubli’ mais je ne veux pas en dire davantage. Je peux dire néanmoins que c’est écrit à la première personne du sujet au lieu de la troisième comme dans le précédent. C’est l’histoire d’un vieil homme qui repense à deux moments très importants de sa vie. Ce sera un roman contemplatif. Ca devrait être très différent.

Dalton, la ville imaginaire du Sillage de l’Oubli, ce nom est celui de votre fils…

Oui et c’est aussi mon deuxième prénom.

La famille a beaucoup d’importance dans votre livre…

Oui, bien sûr.

En tant que père, qu’est-ce que la notion de famille représente pour vous ?

C’est dur d’élever un garçon dans l’Amérique d’aujourd’hui. Nous continuons à élever nos garçons d’une autre façon que nous le faisons avec nos filles et c’est sans doute injuste pour eux (rires). On les élève pour qu’ils deviennent ces protecteurs, ces pourvoyeurs mais c’est peut-être devenu quelque chose d’impossible maintenant aux Etats-Unis. C’est difficile pour ces gens de classe moyenne de s’en sortir si l’homme et la femme ne travaillent pas. Mais pour moi, la famille, c’est absolument vital. La force et la longévité des rapports entre frères et sœurs, c’est quelque chose qui ne peut pas être égalé ni dépassé.

Un immense merci à Bruce Machart, à Oliver Gallmeister et à son équipe http://www.gallmeister.fr/