LA ROUTE DU ROCK (12/08/11 - Fort de Saint-Père - Saint-Malo)  

RN 137. Direction Saint-Malo pour la vingt et unième édition (collection été) du Festival de La Route du Rock. C'est pourtant une première pour moi. Il faut dire que la programmation très pointue rendait les avis unanimes: un passage par la cité corsaire cet été était obligatoire. En ce vendredi, j'arrive au Fort un peu en retard pour le début des hostilités. Y a du monde partout: sur les routes et à l'entrée mais pas encore devant la scène où se produit ANIKA. La blonde berlinoise ne marque guère les esprits. Voix grave glaciale. Musique répétitive. Signée sur Invada Records (label de Geoff Barrow de PORTISHEAD) et entourée de musiciens de BEAK>, ANIKA trace son chemin dans un krautrock no-wave pas très inspiré pouvant reprendre de manière très dépouillée certains standards comme ce soir le 'He Needs Me' rendu populaire par Shelley Duvall. Les choses sérieuses commencent avec SEBADOH. Quel plaisir de voir pour la première fois Lou Barlow et Jason Loeweinstein. A l'occasion de la réédition du fameux 'Bakesale' de 1994, le trio s'offre quelques dates, histoire de rafraîchir nos mémoires et de confirmer, qu'aux côtés de SONIC YOUTH et PAVEMENT, il a bel et bien été une figure de proue de l'indie-rock américain des 90s. Le trio a le sourire et, sans se poser de questions, entame son set avec fougue et enthousiasme juvénile. Les 'tubes' ('Rebound', 'Skull' etc...) sont là. Je n'avais jamais réalisé combien je préférais le Sebadoh avec Jason au chant et à la guitare au Sebadoh de Lou. Quand les deux musiciens s'échangent leurs instruments on n'a vraiment pas l'impression qu'il s'agit du même groupe. De par son jeu et son chant, Jason Loeweinstein enflamme chaque titre d'une essence punk-noise qui me ravit. SEBADOH devient âpre, belliqueux et puissant. A l'opposé du côté pop mélodieux et doucereux de Barlow. Les deux visages du groupe américain font pourtant mouche. Très bon concert qui donne envie de se replonger dans l'imposante discographie d'autant plus que la formation a su intelligemment piocher dans tous leurs albums. A découvrir ou redécouvrir le clip de 'Rebound' http://vimeo.com/22620278. C'est bizarre mais je n'attends pas grand chose de la reformation des filles de Brighton. Je suis tout juste curieux. ELECTRELANE est pour moi un peu tombé aux oubliettes depuis leur album décevant 'Axes' en 2005. Mais ce soir quelque chose se passe. Je capte le

                                              

plaisir que le quatuor a de rejouer ensemble. Leur rock aventureux tape dans le mille. J'étais loin de m'imaginer que la musique d'ELECTRELANE pouvait aussi bien fonctionner en festival. Verity, la chanteuse derrière ses claviers emmène la bande avec détermination. Grosse caisse en avant et jeu robotique, les rythmes d'Emma, la batteuse, ont quelque chose de l'ordre des beats. Le jeu atypique de Mia, la guitariste, est étincelant. Si leurs morceaux instrumentaux ne laissent pas retomber la formidable ambiance, je préfère me déhancher sur des titres pop-rock de la veine de 'On Parade' ou 'Only One Thing Is Needed'. Chaque minute de leur concert est l'occasion de sentir le plaisir monter. Je ne sais pas encore à ce moment-là que j'assiste AU concert du festival. Celui qui m'aura procuré le plus de sensations. Il aura marqué les esprits de tous, conscients que nous sommes des nombreuses qualités des anglaises. On sait qu'elles pensent éventuellement à travailler sur un nouvel album. Affaire à suivre. En attendant ce sont leurs amis et 'idoles' de MOGWAI qui leur succèdent avec l'introductif 'White Noise', parfaite entrée en la matière. La nuit est tombée. Les Ecossais nous invitent dans leur univers sensationnel, appuyés qu'ils sont par des projections vidéo dignes d'intérêt. 'Hardcore Will Never Die But You Will' aura très logiquement les faveurs d'une setlist bien rôdée. Je ne m'en plains pas car c'est du p'tit-lait que de partager des titres comme 'Rano Pano', 'How To Be A Werewolf' ou encore 'San Pedro'. Néanmoins MOGWAI manque de mettre le feu. Leur musique parfois trop introspective laisse peu de place aux surprises et à la communion avec le public. Stuart Braithwaite est le seul à se fendre de quelques mots au micro. Dominic, Barry et les autres, quant à eux, donnent l'impression de s'emmerder ou de juste faire le boulot. Au violon, il y a la présence (utile?) de Greg Lawson qui posera aussi quelques paroles sur 'Mexican Grand Prix'. MOGWAI, en véritables architectes

                                    

sonores, excellent aussi bien dans les compos sophistiquées que dans les déluges de guitares jouissifs. Dix ans après un premier passage à La Route du Rock, MOGWAI en a fait du chemin et le groupe est aujourd'hui incontestablement passé maître dans sa catégorie. La soirée va bon train et ça enchaîne sec avec l'inquiétant groupe canadien SUUNS (prononcé 'soooons'). Depuis la sortie de 'Zeroes QC', la formation de Montreal est très en vogue mais jusqu'ici je n'ai pas réussi à percer leur talent. Des clés me manquent mais l'ouverture est pour ce soir. SUUNS est LA découverte du festival. Exploitant une musique hybride entre electro barré et rock abrasif, SUUNS possède toutes les armes pour captiver: ambiances sombres, sons distordus, chant troublant car du style haineux mais dans la retenue. 'Armed For Peace', 'Up Past The Nursery' ou encore 'Gaze', tous les morceaux caressent dans le sens contraire du poil. Ils explorent et mêlent dans un esprit expérimental très éloigné de l'esbroufe. Aussi les musiciens savent enrichir leurs chansons de sonorités psychédéliques. Non, vraiment...rien à redire. Je n'en perds pas une miette. La bande à Ben Shemie a encore marqué des points et je vais vite m'empresser maintenant d'acquérir leur album. A découvrir la très belle vidéo de 'Pie XI' http://vimeo.com/27222135. L'interlude qui suit pendant qu'on installe tout le matériel d'APHEX TWIN est assuré par ETIENNE JAUMET sur la petite Scène de la Tour, façon ambiance club. Jaumet, c'est sans doute un peu plus que de la techno mais ses nappes synthétiques ne vont pas me convaincre. 02h10. Le Pape des musiques électroniques d'un autre temps arrive. Moment excitant car tellement rare. Richard D. James alias APHEX TWIN balance un set sans ouvertures, indigeste donc ennuyeux. La déception tombe rapidement. Planté derrière ses machines, dans l'obscurité, le Gallois d'origine irlandaise propose une pièce trouble dénuée de toute mélodie et accalmie. L'ensemble épineux interpelle et continue à rendre toujours plus mystérieux ce qui se passe dans son imagination. Aucun clin d'oeil à l'album 'Drukqs' ni à ses succès tels que 'Windowlicker' et 'Come To Daddy'. Qu'on se le dise, le compositeur rebelle ne sera jamais là où on l'attend. Peut-on dire que l'homme n'était pas inspiré ce soir? Je n'ai même pas trouvé ses enchaînements bons. D'un point de vue projections et effets visuels, c'est un peu le mattraquage aussi. C'est certes créatif et quelque part puissant mais au même titre que sa musique, ça me gave vite. Je zappe les quinze dernières minutes. Assis (ouf...ça fait du bien) dans la navette qui me ramène dans le centre de Saint-Malo, je repense avec délectation à cette exceptionnelle soirée. J'ai déjà hâte d'être à demain. (chRisA - août2011)

     

LA ROUTE DU ROCK...suite et fin (13/08/11 - Fort de Saint-Père - Saint-Malo)  

L'affiche est un peu moins excitante pour cette deuxième soirée mais mon enthousiasme est des meilleurs. Je m'organise mieux et j'arrive plus tôt sur le site. Pas facile d'ouvrir le bal devant ce parterre de spectateurs clairsemés mais STILL CORNERS s'y colle. Pop veloutée avec un fond mélancolique, les cinq musiciens ne font pas grand bruit à l'exception du guitariste qui sort quelques belles envolées. Dans sa petite robe d'écolière studieuse, la très jolie chanteuse, Tessa Murray est transparente derrière son Korg. Inutile de s'impatienter pour Creatures Of An Hour, le premier album du groupe américano-britannique à paraître cet automne sur Sub Pop. Il commence à pleuvoir. L'analyse que je fais en regardant les nuages dans le ciel très gris laisse entrevoir un espoir... Je ne sais pas à ce moment que cinq heures de pluie ininterrompue vont tremper les vieux os du Fort jusqu'à la moelle. Arrive le trio de Duluth, Minnesota. Tiens, bah en fait les LOW sont quatre ce soir. Sans doute s'agit-il de Chris Price aux keyboards. Pour la petite histoire, LOW devait jouer le dimanche. Mais devant les fortes convictions religieuses du groupe qui stipulent qu'un bon mormon ne travaille pas le jour du Seigneur, les organisateurs se sont vu obligés de lui trouver un autre créneau. C'est sous les larmes d'un dieu triste que la Gibson d'Alan Sparhawk se met à rugir. LOW sous le soleil...ça n'aurait pas été la même messe! Engoncés sous des ponchos au plastique qui pue et autres K-WAY défraîchis (j'ai vu de superbes vieux modèles :-) ), le public rentre dans le set avec un 'Nothing But Heart' qui place tout de suite la barre très haut. Le ton est donné. La musique austère et lente du groupe confère au concert un degré de solennité et de gravité peu commun pour le cadre d'un festival. Mais les fansdont je fais partie se régalent. Les voix d'Alan et Mimi (qui n'aura pas décroché un seul sourire) sont superbes. Elles s'élèvent avec majesté sur 'Nightingale' et 'You See Everything'. L'électrique 'Monkey' et le très intimiste (voire funéraire) 'Silver Rider' font ensuite des merveilles. On notera que si LOW piochera dans l'album The Great Destroyer, en revanche il occultera (à l'exception du conclusif 'Murderer') Drums And Guns. L'obscurité commence à s'imposer et 'Especially Me' m'envahit de frissons. S'en suivent des morceaux plus légers (comme 'Try To Sleep et d'autres que je connais moins)

                                                            

 qui donnent intelligemment d'autres couleurs au show. Sans vraiment communiquer avec le public, LOW est plus dans une forme de communion. En partageant des chansons d'une beauté rare, la formation américaine aura autant impressionné par sa force mystique que par sa délicatesse divine. Placé en deuxième position comme ELECTRELANE hier, LOW sera LE concert de ma soirée. Pas très amené à aimer la pop inclassable et dansante des CULTS, je décide de rester un peu au sec, serré comme une sardine qu'on enfume sous ce barnum forcément trop petit nous protégeant des seaux qui continuent à se déverser. Madeline Follin, la chanteuse, peut bien remuer du popotin, la seule chose dont je suis sûr, à ce moment-là, c'est d'être complètement imperméable à ce genre de musique. Depuis une heure, le site s'est transformé en un vaste étang. Le sol ne boit plus rien. Les piscines de boue deviennent les nouvelles attractions du festival..oh la gadoue, la gadoue, la gadoue... Bien heureux sont ceux qui ont pensé à venir en bottes de caoutchouc. Mes Stan Smith noires coupées font déjà grise mine. Avec précaution, tel Moïse dans une version plus mudsurf, je glisse hors de la grande tente blanche et me rapproche de la scène où BLONDE REDHEAD vient de s'installer. C'est la quatrième fois que je vois BLONDE REDHEAD. Dans mon coeur, les new-yorkais ont fondamentalement changé de statut. Passés de l'adoration à l'ignorance depuis leurs deux derniers mauvais albums, ce soir, ils ne suscitent plus chez moi qu'un minimum de curiosité. Les frères Pace et Kazuo ont fait table rase de leur passé. Exit les albums mythiques, leur set ne prend plus en compte que Misery Is A Butterfly, 23 et Penny Sparkle. J'ai beau avoir la dent dure et l'oreille sceptique du vieux con qui rumine 'c'était mieux avant', dès les premiers instants, je suis séduit par la classe légendaire du trio. Elle, n'a pas disparu. J'ai toujours aimé le jeu inventif du batteur Simone Pace, les qualités guitaristiques de son frère jumeau Amadeo. Et que dire de la présence fragile et touchante de Kazu Makino? Leur concert ne m'ennuiera pas une seule seconde. Je suis content de pouvoir réentendre des titres comme 'Messenger', 'Misery Is A Butterfly'' ou encore 'Equus'. Le set se tient parfaitement.

                                   

 Même les mauvais titres ont ce soir un visage agréable. La veine electro-planante creusée depuis 2007 donne une vitalité insoupçonnable sur album mais bien présente ce soir. Tout ça a fier allure et le public ne s'y trompe pas. BLONDE REDHEAD sera la vraie bonne surprise de la soirée. Subtil et toujours sophistiqué. Tout le contraire de THE KILLS? Aaaah qu'elle est belle la toile de fond au motif léopard! C'est peut-être pour mettre en avant leur côté félin... Certes, le rock rentre-dedans à boîte à rythmes des KILLS est efficace. La guitare de Jamie Hince est chaude bouillante tandis qu'Alison Mosshart, au chant, se démène comme une lionne sortie de cage. C'est basique et accrocheur. Primitif et simple. Le public qui s'est réveillé y croit. Il avait envie de ce rock sexy. Les titres mélodiques laissent transpirer une sensibilité blues qui n'est pas déplaisante. Mais, même si ça fonctionne bien, même si c'est fait généreusement, j'ai mon sourire en coin. THE KILLS pour moi c'est du rock pour magasins H&M. Celui qui fait les beaux jours des pages 'fausse déglingue, j'm'encanaille avec staïle' des magazines de mode. Ce groupe, c'est de l'ordre du cliché. Un produit rock qui ne m'aura pas fait passer un mauvais moment mais ça ne va pas chercher plus loin. La pluie s'est arrêtée, les réservoirs vidés mais les piscines pleines. Transformé en éponge depuis des heures, les jambes du genre barres à mine, je suis impatient de voir BATTLES même si au fond de moi, avant que le concert ne commence, je suis convaincu que je serai déçu. Comment restituer sur scène un tel niveau musical? Depuis le départ de Tyondai Braxton et la sortie de Gloss Drop, le groupe de rock expérimental le plus branchouille du moment n'est plus vraiment celui qui m'avait enthousiasmé avec ses Eps et l'album Mirrored. Ca démarre mal avec une intro trop longue et un 'Africastle' qui ne tient pas ses promesses. Je n'aime pas le son. Les gesticulations débiles d'Ian Williams (ex-DON CABALLERO) portant la (fausse?) moustache me tape déjà sur le système. Les morceaux débordent d'intentions et de créativité mais je trouve que l'ensemble tient souvent du fouillis et d'un exercice un peu prétentieux. C'était la question que tout le monde se posait aujourd'hui: est-ce que Kazuo Makino allait rejoindre le trio sur 'Sweetie And Shag'? Eh ben oui! She did it! Et ce fut fort sympathique malgré le fait que la chanson ne soit pas terrible. Je me console avec une assez bonne version de 'Atlas' encore que... En tout cas, s' il y a un homme qui retient toute mon attention, c'est bien John Stanier (ex-HELMET): le vrai métronome rock de cette formation. Le batteur se donne sans compter. C'est lui qui insuffle cette énergie au groupe. L'homme ne triche pas et dans cette débauche de sonorités et de bidouillages, son jeu fait garder les pieds sur terre à certains morceaux qui, à vouloir être systématiquement 'fun' et inventifs, manquent d'âme. Pour 'Ice Cream' on a le droit de voir le chanteur Matias Aguayo sur écran. Même chose avec Gary Newman sur 'My Machines'. Je décroche. Le set épuisant me gave vite et, la fatigue aidant, je sens que je ne peux plus rien apprécier. 'My Machines' et 'Futura' tirent pourtant assez bien leur épingle du jeu. Le groupe américain conclura avec 'Sundome' en rappel. Il est 3h30. Je n'aspire plus qu'à deux choses: m'asseoir et me changer. La programmation de dimanche ne m'intéressant pas, ce soir, je suis arrivé au bout de ma Route du Rock. Je connais le chemin maintenant et j'espère bien que les affiches de 2012 m'y conduiront à nouveau. (chRisA - août 2011)

Merci à Jean-Yves et Gilberte!

A noter que la plupart des concerts sont visibles sur le site Arte Web Live et je ne pouvais pas terminer sans un petit coup de chapeau à la conférence très instructive de Christophe Brault sur le label anglais Warp à la Rotonde du Palais du Grand Large