L'EXPEDITION de Richard Marazano et Marcelo Frusin (Dargaud - 2012/56p)

Cette nouvelle série est, d'après Richard Marazano, née de sa réflexion sur la place de l'Afrique dans l'Histoire. Choqué et scandalisé par le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, le scénariste a voulu, à travers ce récit d'aventures, traiter de l'impérialisme et du colonialisme à l'époque antique. Rome vient de conquérir l'Egypte. Sur les rives du Nil, une centurie romaine découvre un défunt sur une embarcation. Les tatouages sur le corps du mort ainsi que tous les objets qui l'entourent sont autant d'indices d'une civilisation riche, raffinée mais inconnue. Sous le commandement de Marcus Livius, un groupe de mercenaires romains déserteurs avides d'honneurs et de richesses se lance dans une expédition dangereuse (suicidaire?) qui les verra s'enfoncer au coeur de l'Afrique. Ca vous fait penser à Au Coeur Des Ténèbres de Joseph Conrad? Y en a. Comme il y a forcément du Rudyard Kipling avec L'Homme Qui Voulut Etre Roi. Deux influences sans doute parmi beaucoup d'autres pour cette bande dessinée qui met le lecteur sur la piste d'une incursion mystérieuse et excitante. A la fois, viril, sauvage et sombre, L'Expédition est un livre d'action aux héros qui ont tou à perdre. Il brille autant par son côté documenté que par son sens du détail. Très cinématographique dans ses séquences et ses cadrages, il met en valeur les beautés de l'Egypte et la force fascinante du continent africain. Le tout est savamment saupoudré des vices et de la folie humaine. Les couleurs mates et l'excellent travail sur les lumières ravissent nos yeux. Le dessin très dynamique et très précis dans les mouvements nous fait vibrer. Très réaliste et allant à l'essentiel, le trait de l'argentin Marcelo Frusin qui a beaucoup travaillé pour les comics américains est un gage de qualité si l'on aime être au plus près des combats, de ces corps qui souffrent et des visages sous tension. Le Lion De Nubie est le premier tome d'une série qui en comptera quatre. Prometteur et enthousiasmant, il annonce déjà avec le flash-forward introductif l'échec de la mission de Marcus Livius. Mais chose est sûre qu'entre-temps Marazano et Frusin nous réservent de très belles et bonnes surprises. Je ne le dis pas pour chaque série qui voit le jour mais ici force est de scander: 'Vivement le prochain!' (chRisA- avril2012)

Extrait: "Pendant des semaines, l'aridité de ces terres ne nous laissait pas d'autre choix que de boire ce que nous trouvions... Sextus a été emporté par une mauvaise fièvre peu après avoir goûté de ces eaux corrompues. Ses derniers mots ont été pour son fils... Je mentionne cela, car pas un jour il n'a omis de nous vanter les mérites de ce fils dont il espérait tant. La fatigue et le manque d'eau nous épuisaient et ses jérémiades quotidiennes ajoutaient à notre calvaire... Sa mort a été pour nous tous un grand soulagement."

HOKUSAI de Shôtarô Ishinomori (Dargaud/Kana - 2011/590p

Est-ce que le manga est le meilleur médium qui soit pour traiter de la biographie de l'un des plus grands maîtres de l'estampe japonaise? Est-ce que Hokusai aurait lui-même apprécié? Difficile de répondre à ces questions. Le petit format du livre réduit l'ampleur de certains travaux de l'artiste reproduits ici. Le recours systématique au noir et blanc est parfois une insulte aux magnifiques couleurs développées par le maître. Aussi le choix d'un récit souvent humoristique peut être contestable. Et pourtant cette oeuvre populaire prend le temps de s'attarder sur toutes les périodes importantes de Hokusai ainsi que sur tous les éléments qui ont forgé sa personnalité et sa vision artistique. A travers une chronologie non linéraire, Shôtarô Ishinomori nous présente l'artiste à tous les âges; passant de ses souvenirs d'enfance jusqu'à son dernier râle. C'est à plus de quarante ans que la vie du peintre connaît un tournant décisif. Comme un serpent en pleine mue, Tawaraya Sôri change de nom pour adopter celui de Katsushika Hokusai. Ce souhait traduit un désir constant de renaître de ses cendres pour explorer d'autres styles et donc pour se réinventer. L'homme incarne le rénouveau créatif en permanence, comme si toutes formes d'habitudes et de confort artistique représentaient un danger, une mort. Impétueux, obsédé de dessin (et de sexe -certaines scènes sont explicitement érotiques), visionnaire, courageux et audacieux, Hokusai se dévouera corps et âme à son art en fuyant les honneurs et les opportunités de devenir riche. Avec bonheur et émerveillement, on suit l'artiste dans la réalisation des 'cinquante-trois étapes du Tôkaidô'. On se promène autour du Mont Fuji pour les fameuses 'trente-six vues.' A ses yeux, au bout de ses pinceaux, chaque oeuvre prend l'allure d'un défi qu'il relève avec ferveur et énergie. En toute indépendance, comme investi d'une mission, l'homme fonctionne à l'instinct et selon ses envies. Ses tableaux dépeignent la beauté et les forces de la nature, la grâce des femmes. Ils se font aussi le témoin du peuple au travail dans des scènes de la vie quotidienne. Ils sont profondément ancrés dans la culture et l'époque de son pays. Hokusai s'est autant inspiré des techniques traditionnelles japonaise et chinoise qu'occidentale. Tout au long de cette destinée, Ishinomori rend le maître passionnant et attachant. La biographie aborde beaucoup d'aspects de sa vie personnelle et de son parcours artistique. On imagine combien il a été difficile de les sélectionner pour maintenir l'intérêt et ne pas s'égarer. Les chapitres s'enchaînent sur un bon rythme. Ils multiplient les situations comiques qui contrastent parfois avec le sérieux du personnage. Si le livre est à l'image de l'âme fougueuse, généreuse et talentueuse du sujet, néanmoins il peine à être à la hauteur graphique de ses chefs-d'oeuvre. Pour cela, je ne saurais vous conseiller le très bel ouvrage de Jocelyn Bouquillard qui, en 2007 aux éditions du Seuil, avait sorti Hokusai- Les Trente-Six Vues du Mont Fuji. Quand l'art rejoint la poésie. (chRisA - avril2012)

Extrait: "Dans la nature comme dans l'homme, il y a un endroit et un envers. Il ne faut jamais oublier cela. On atteint jamais l'essence de la peinture si l'on se contente de peindre ce que l'on voit. Il faut peindre ce que l'on ne voit pas!"

FRENCHMAN de Patrick Prugne (Daniel Maghen - 2011/76p)

Le pouvoir d'attraction de ce livre réside instantanément dans sa superbe couverture. De tout son format, elle se dresse comme une porte magique pour partir à la découverte du Nouveau-Monde. A la suite de la vente par Napoléon Bonaparte de la Louisiane aux Etats-Unis en 1803, des soldats français y sont envoyés pour assurer la passation de pouvoir. Alban Labiche, modeste paysan normand, se trouve injustement enrôlé à la place du fils d'un riche Comte local. Le voilà à bord d'une frégate qui traverse l'Atlantique pour accoster à la Nouvelle-Orléans. A quai, ses ennuis continuent. Pour défendre un pauvre esclave noir, il tue volontairement le propriétaire sur le point d'abattre son sujet. L'échafaud l'attend. C'est avec l'aide d'un trappeur du nom de Toussaint Charbonneau qu'il s'échappe. A présent les deux hommes ne font plus qu'un. Leur but est d'atteindre Saint-Louis, la ville-même d'où la fameuse expédition de Lewis et Clark s'apprête à partir. Le chemin vers le Missouri est long. La piste incertaine et périlleuse. Cette cavale en territoires Pawnee les font se plonger dans des contrées sauvages à la beauté insoupçonnée. Toute la réussite graphique de ce livre se trouve bien là. Dans ces magnifiques aquarelles dépeignant les bois, les marais, les plaines de ces espaces pratiquement vierges. De par leurs compositions subtiles et grâce aux splendides couleurs directes, aux lumières et aux cadrages, certaines planches sont à couper le souffle. Mais ces peintures ont sans doute les défauts de leurs qualités. Tellement prédominante, la Nature prend le pas sur les personnages, sur leur histoire et sur le scénario. Si bien qu'on se demande parfois si ces trois éléments ne deviennent pas le prétexte pour mettre en scène des tableaux naturalistes certes de toute beauté. La narration est sans relief. On en vient même à regretter que cet album soit un one-shot tellement il aurait été judicieux d'inscrire, tout au long de ce parcours initiatique, les personnages dans le temps et donc dans leurs réflexions. Frenchman s'achève un peu précipitamment. Il laisse un goût amer qui relève de la frustration. On aurait aimé des personnages au trait plus épais et une histoire digne de ce nom. Mais il serait dommage de ne voir que cet aspect car, visuellement, c'est du grand bonheur. Ce passionné d'espaces américains et de culture indienne nous offre une bande dessinée contrastée mais tellement recommandable car inoubliable. (chRisA - mars2012) 

Extrait: "J'ai su pourquoi il m'avait libéré... Il m'a simplement dit que mon geste était idiot mais qu'il n'aimait pas les américains... Je n'ai pas posé de questions! Il a ensuite ajouté que cela ne faisait pas de moi un dur! Je n'ai pas mis longtemps à comprendre que ma survie dépendait de lui... Nous allions suivre la Ouachita River. Ce n'était pas le chemin le plus court, mais le plus sûr, d'après Toussaint...et ma Normandie s'éloignait encore un peu plus..."

LE SOUFFLE COURT d'Alexis Horellou et Delphine Le Lay (Les Enfants Rouges - 2011/178p)

Si Lyz Et Ses Cadavres Exquis proposait une histoire haute en couleurs, la nouvelle réalisation de Delphine Le Lay (scénario) et Alexis Horellou (dessin) multiplie les gris à l'image des ciels chargés au-dessus de la Belgique et de sa capitale. Maëlle travaille au comptoir d'un bar bruxellois. Régulièrement, elle sert Olivier, un homme taciturne et peu bavard. De leurs rencontres et courts échanges va naître une histoire d'amour à ranger dans la catégorie 'c'est pas gagné d'avance'. Tout simplement parce que la communication est difficile et que les silences sont minés. Aussi parce que les réponses d'Olivier aux questions de la femme entreprenante se voilent de mystère. Mal dans sa peau, pas à son aise, le chercheur d'emploi non seulement cultive le mensonge mais cache surtout quelque chose. L'originalité de ce récit intimiste tout en nuances tient au fait que la même histoire est traitée par le regard et les émotions de chaque protagoniste. Au beau milieu du livre, la perspective change. Sous un angle différent, la réalité prend d'autres formes. Tout en progressant subtilement, la narration amène à considérer la situation avec une approche différente. En cela le lecteur peut se mettre dans la peau des deux amoureux. Les plus belles cases sont celles où le silence est d'or. Où les mots se soustraient à l'expressivité graphique. Où les coeurs se cherchent. Les gris et noirs dominent et contribuent à donner de la profondeur aux sentiments. Les jeux d'ombres se mêlent aux lavis délicats. Le scénario, la plume et le pinceau s'unissent dans une grande pudeur et occasionnellement dans une belle sensualité. Le temps se conjugue ici au contemplatif simple pour mieux considérer le présent et le futur proche. A la précipation le livre et ses deux personnages préfèrent la patience raisonnée. Court mais pas coupé, le souffle. Un bon et beau livre, l'air de rien. (chRisA - mars2012)

Extrait: "On se voit tout le temps ici, et on ne se connait pas finalement. Si ça se trouve, on s'entendrait bien. Et puis si on ne s'entend pas, je continuerai quand même à te servir des bières ici... T'as rien à perdre en fait."                                                       

FACE CACHEE de Sylvain Runberg et Olivier Martin (Futuropolis - 2011 deux tomes)

Ce dyptique est une plongée dans la ruche qu'est Tokyo; plus précisément dans l'un des quartiers d'affaires où Satoshi Okada, en bon analyste financier, s'échine à semaine entière. Ce professionnel dévoué subit la pression de la ville, de son boss et les attaques sournoises de Junichi, un collègue arriviste et malintentionné. Le soir, lorsqu'il ne participe pas aux beuveries 'obligatoires' offertes par son patron, il communique avec sa femme sur internet. Il ne cesse de lui rappeler combien il a hâte de la retrouver, elle et leur fille Yui, au week-end. Néanmoins le mari et l'analyste idéal entretient une relation amoureuse avec une secrétaire de la société, la ravissante Mayumi Watanabe qui, pour oublier le divorce difficile de ses parents, veut croire au prince charmant et au bel amour. Si le scénario classique du triangle adultère se met progressivement en place, l'histoire construite minutieusement par Sylvain Runberg prend pourtant vite de la hauteur. Zones d'ombre, silences, malentendus, fausses pistes se succèdent. Les personnages s'étoffent de toute leur complexité et, plongé dans un mystère haletant, le lecteur se rend compte rapidement que les apparences sont trompeuses. C'est avec un vrai plaisir qu'il va se glisser derrière ces rideaux de fumées et de préjugés pour mieux découvrir la face cachée de Satoshi. Vrai faux manga à la sauce européenne, ces deux tomes regorgent de qualités. Tout d'abord le lavis noir et blanc d'Olivier Martin est sobre, très nuancé; clair et sombre à la fois. Le trait est fin. Les cadrages sont très bons. Les gros plans et les vues en plongée apportent des angles astucieux et toujours la distance nécessaire. L'histoire est rythmée par un découpage convaincant. Sur le fond, la mise en contexte confère beaucoup d'authenticité -on sent ici que les deux auteurs se sont vraiment bien imprégnés de l'atmosphère de la capitale. Aussi, le suspense ne faiblit pas. Le scénario sait retenir tous ses secrets jusqu'au bout...et au lecteur de s'émerveiller devant cette fin étonnante et émouvante. Très beau travail de cette paire qui, dans ce Tokyo déshumanisant et aliénant, a su judicieusement donner coeur et corps à une histoire intense et à des personnages attachants. La réussite de deux livres pour aller au-delà des apparences...et, vous le savez bien, c'est souvent la face cachée qui est la plus belle, non? (chRisA - fév2012)

Extrait d'une conversation entre Mayumi et Satoshi: "- Je voudrais te parler. - Je suis un peu pressé là. Je dois prendre mon train pour Kamakura. - Mais...ça fait bientôt trois semaines qu'on ne s'est pas vus, que tu m'adresses à peine la parole. Depuis cette soirée karaoké. J'ai..J'ai fait quelque chose de mal? - Non, pas du tout, Mayumi...mais ma petite fille me manquait. J'ai besoin de passer du temps avec elle. Tu peux comprendre ça, non? - Bien sûr. - Bien, je savais que ça ne poserait pas de problèmes. - Mais quand est-ce qu'on va pouvoir recommencer à se voir? - Il faut juste me laisser un peu de temps... Fais-moi confiance et tout ira bien."