EN CUISINE AVEC ALAIN PASSARD de Christophe Blain (Gallimard - 2011/ 90p)

Ce livre n'est pas qu'une bande dessinée même s'il en a les formes. Ce n'est pas non plus un livre de recettes même s'il y en a. Pas plus qu'un sacré coup de pub pour L'Arpège, le restaurant du Chef. Pourrait-il alors s'agir d'une réflexion zélée sur l'art culinaire? Installez-vous confortablement à une belle table et ouvrez ce livre comme vous tourneriez les pages d'un menu gastronomique atypique...et faites votre choix, en vous persuadant que tout, ici, a du goût. Cet ouvrage est le fruit de nombreuses rencontres étalées sur plusieurs années entre le dessinateur et le cuisinier. Chacune a été l'occasion pour Christophe Blain de découvrir l'incommensurable passion d'un artiste devant son piano et ses fourneaux. Et autant vous dire que cette passion est, au fil des pages, du genre contagieux. Comment ne pas avoir l'eau à la bouche devant tous ces plats magiques? Comment ne pas s'émerveiller devant tant de créativité? Comment ne pas fondre comme une noisette de beurre salé devant tant d'énergie et d'audace? Si souvent les chefs étoilés nous les concassent menues avec leurs grands airs enrobés d'arrogance et déglacés à un égocentrisme primaire, Alain Passard, ici, gomme certains de nos préjugés. Contrairement à d'autres, il reste un homme d'action ne se reposant ni sur ses lauriers et ni sur un nom marketé. Devant la curiosité d'un dessinateur au trait agile et virevoltant - pas facile en effet de mettre en formes et en mouvements les gestes précis d'une brigade en plein service - Passard joint la pensée à la parole et la parole au plat, le tout, dans un grand soucis du détail et de qualité. Innovateur, il cherche toujours à faire plus beau (sa tarte aux pommes dite 'Le Bouquet de Roses') et plus goûteux. Comme un peintre, il compose et harmonise formes, couleurs et saveurs avec la foi d'un homme en quête. Il est aussi délicieux de passer de sa cuisine à ses jardins en Sarthe et Normandie. Le long et génial passage avec Sylvain, l'un des jardiniers, nous fait admirablement comprendre combien rien n'est laissé au hasard. Que derrière chaque plat, il y a une somme de réflexions et d'efforts communs pour réussir de grands tableaux. Avec humour, le dessinateur candide et très gourmand se met en scène. Il s'associe à la belle et bonne humeur qui se dégage de cette cuisine et de ces échanges riches et instructifs. Quelques mois avant la sortie de Les Ignorants, le livre de Blain n'est pas sans rappeler la complicité entre Etienne Davodeau et Richard Leroy, son ami vigneron. Sauf qu'ici on a la joie de pousser d'autres portes. Quand la bande dessinée s'ouvre à d'autres mondes de passionnés et que c'est aussi bien fait, c'est délicieux et on en redemande. (chRisA - fév2012)

Extrait: "Et puis moi, ce qui me plaît, c'est de cuisiner. C'est la main, c'est le geste. C'est d'être chez soi, dans sa cuisine, les gens, ils viennent pour ça. On dirait que les autres cuisiniers, au bout d'un moment, ils arrêtent. Ils n'aiment plus ça. Ils ne sont plus là...Senderens, c'est un cérébral. J'ai commencé chez lui à 20 ans. J'ai été son second. Il n'était jamais en cuisine. Il pensait aux accords. Il concevait. Senderens, c'est un des pères fondateurs du mythe moderne des cuisiniers. Il a du génie. Il inventait tout mentalement. Moi aussi je pense mais je ne peux pas me passer du geste."

LA GUERRE D'ALAN d'Emmanuel Guibert (L'Association / 300p-2009)

Je ne vais pas paraître bien original en vous disant que ce roman graphique est sans doute l’un des plus marquants de ces dix dernières années ; au même titre que Le Photographe, déjà signé du même auteur entre autres. Originellement sortie en trois tomes (en 2000, 2002 et 2008), je m’étais promis un jour de lire cette intégrale. Et quelle intégrale ! Cartonnée et d’un format exceptionnel (35x24), cette œuvre se dresse comme un grand livre d’Histoire entre vos mains. Aucune page n’aurait vu le jour si, en juin 1994, Emmanuel Guibert n’avait pas fortuitement croisé le chemin d’Alan Ingram Cope, retraité vivant tranquillement sur l’Ile de Ré. La magie d’une première rencontre qui en appellera de nombreuses autres durant lesquelles l’auteur enregistrera les souvenirs intacts et quasi romanesques d’un ex-GI venu en Europe pour finir de repousser les forces nazies à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme des centaines de milliers de soldats américains, Alan Cope a été appelé. Le tournant d’une vie. Le début d’une destinée ouverte à toutes les possibilités. Dans une première partie il y raconte ses classes à Fort Knox et à Fort Benning. Alan est dans les blindés mais pas que... car, au fil de son récit, l’homme se montretrès intelligent, très curieux et très sociable. Il est aventureux dans le sens qu’il profite de ce qu’il s’offre à lui pour faire l’expérience de la vie. Véritable constante de ce recueil de souvenirs. Alan Cope agrémente chaque moment d’anecdotes amusantes et de détails touchants. Il met un point d’orgue à évoquer toutes ses rencontres marquantes. On se rend vite compte que sous son casque de soldat bat le cœur d’un homme à l’âme riche. La deuxième partie l’emmène de l’autre côté de l’Atlantique. En février 1945 il débarque en Normandie. Il ira jusqu’à Prague sans presque essuyer le moindre tir. La guerre tire à sa fin. Alan découvre un continent qui, malgré toutes les horreurs subies, l’enchante. Les yeux et l’esprit grands-ouverts, il avance. Son récit n’est pas factuel. Il y livre surtout ses pensées singulières et son ressentiment sincère sans que le texte ne soit ampoulé d’états d’âme rédhibitoires.La troisième et dernière partie traite de son après-guerre. Avec le recul nécessaire, il prend le temps de réfléchir sur cette aventure humaine qui l’a intellectuellement et culturellement transformé. Ses souvenirs coulent de source. Limpides, ils ont cette force qui tient de l’incroyable oralité du texte.Ce livre, et c’est ce à quoi il m’a fait penser de bout en bout, c’est l’histoire d’un grand-père qui se raconte à son petit-fils. Ce texte si bien assemblé par le dessinateur installe un rapport entre le narrateur et le lecteur qui est rare. Et quand vous l’associez au formidable crayonné noir et blanc d’Emmanuel Guibert vous obtenez des planches sublimes dans lesquellesles jeux d’ombre sont raffinés. A la fois simples mais très stylisées et recherchées, elles s’accordent parfaitement à l’honnêteté et la sincérité du propos. En cela, et pour être au plus près de la vérité des lieux, de l’originalité des ambiances, Guibert a marché, d’Allemagne aux Etats-Unis dans les pas de son confesseur. De la première à la dernière page on peut imaginer le travail titanesque du dessinateur qui s’est donné le temps de faire de cette biographie un monument de la bande dessinée. On ne peut que regretter qu’Alan Cope soit décédé avant la parution du premier tome mais, chose est sûre, c’est qu’il l’aurait aimé ce livre. Pour information, on sait qu’Emmanuel Guibert, au regard de la relation très forte qu’il avait tissée avec son compère et des nombreuses heures d’enregistrements qui lui restent à explorer, se lancera prochainement dans l’évocation de la jeunesse d’Alan Cope. En attendant, sa guerre peut assurément être classée parmi les immanquables. (chRisA – jan2012)

Extrait : « J’étais très très en colère, mais j’ai dit tant pis, ça je m’en fous, c’est MON aventure, c’est MON aventure dans la guerre et je ne vais pas me laisser… Parce que pour moi, voyez-vous, étant donné qu’il FALLAIT aller à la guerre, je m’étais toujours dit : je vais prendre ça comme une aventure, je ne vais pas trembler, je ne vais pas dire que c’est une tragédie personnelle, je fais comme tout le monde et c’est peut-être pour ça que je n’ai jamais eu peur. C’est très curieux, je n’ai PAS eu peur pendant la guerre. J’avais décidé une fois pour toutes qu’arriverait ce qui arriverait. »

                                                        
LES IGNORANTS d'Etienne Davodeau (Futuropolis / 2011-270p)

Se serait-il inspiré de l'émission télévisée 'Vis Ma Vie'? Ce super programme (que je n'ai heureusement jamais regardé) où, par exemple, un charcutier s'assoit pendant quelques jours derrière le volant d'un semi-remorque pour connaître les joies et les malheurs du métier de chauffeur routier. Blague à part. Ce nouvel album est d'abord le fruit d'une amitié entre Richard Leroy et l'auteur. Le premier n'y connait rien en matière de bande dessinée et le second pas vraiment plus en matière de vin. Tous les deux sont les ignorants. Dans ce long récit s'étalant sur plus d'un an, chacun a initié l'autre à sa discipline; ce qui donne lieu à une rencontre pétillante et goûteuse. Avec verve et enthousiasme, le vigneron nous fait arpenter les trois hectares de Montbenault, son vignoble dans le Maine-et-Loire. Il y explique toutes les tâches de son incroyable métier, toutes les étapes qu'un pied de vigne suit de la taille à la récolte, ainsi que toute la complexité chimique qui va opérer pour transformer un jus de raisin en un grand vin. Etienne Davodeau le suit partout, l'aide dans tous les travaux posant les questions du candide plus curieux que naïf. Que l'on soit amateur de vin ou pas, cette immersion dans le monde de la vigne, en plus d'être très instructive, est magique. Elle nous montre l'attachement d'un homme à son sol et sa passion pour cet art millénaire qu'est produire du vin ou plutôt façonner une entité, une oeuvre à son goût. Richard Leroy nous fait humblement partager toute sa philosophie. Il ne peut y avoir de bon vin sans de grandes et nobles idées. Et c'est à peu près la même chose qu'Etienne Davodeau essaye de distiller à propos de ses livres et de ceux des autres. Arrachant le vigneron à son cépage, le dessinateur l'emmène partout; aussi bien à l'imprimerie Lesaffre en Belgique que dans les salons de la bd à Saint-Malo et Bastia. Il lui propose d'improbables rencontres avec Jean-Pierre Gibrat ou Emmanuel Guibert pour ne citer qu'eux. Si Etienne Davodeau goûte des dizaines de vins, Richard, de son côté, lit des dizaines d'albums. S'en suivent d'innombrables échanges remplis d'humour et de connivence qui, au-delà de nous faire découvrir l'univers passionnant de l'autre dans un esprit de chaleureuse camaraderie, mettent surtout en étroite relation le vin au livre. Qu'il se boive ou qu'il se lise, l'un et l'autre n'ont d'autre vocation que de raconter et faire partager une histoire, leurs histoires. Et il va sans dire que c'est ce que ces deux phénomènes s'appliquent à faire avec intelligence, sincérité et générosité dans ce formidable livre qui s'adresse au troisième ignorant que vous êtes, que je suis. Si vous êtes partants pour vous laisser conter quelques secrets d'alcoves, ouvrez la porte de ce livre et entrez dans leurs caves. Encore un grand cru signé Monsieur Davodeau. (chRisA - janv2012)

Extrait: "- Moi, j'ai besoin qu'on me raconte quelque chose. - Sois attentif. Tu verras qu'un livre autobiographique ça te raconte aussi quelque chose sur TOI. - Je ne connaissais pas ce type de bande dessinée, moi, et... - Justement! Toi qui passes ton temps à râler contre les vins qui font tout pour ressembler à ce qu'on impose au public, tu ne vas pas renâcler devant un livre qui te surprend! - Mais quand même, le dessin...et pourquoi il se représente avec un bec d'oiseau? "

LES MOHAMED de Jérôme Ruillier (Sarbacane / 2011 - 290p)

C'est comme cela qu'on a appelé la première vague d'immigrés en France dans les années 50 et 60. Des hommes, des pères algériens et tunisiens ayant presque tout abandonné, jusqu'à leur identité, pour venir travailler. Des valeureux symboles d'une main d'oeuvre surexploitée, mal payée et dépourvue de nombreux droits. Jérôme Ruillier a été si profondément touché à la lecture de Mémoires d'Immigrés de Yamina Benguigui (Albin Michel, 1997) que l'idée d'une adaptation en bande dessinée lui est venue. Très attachés à traiter des différences tout en dénonçant toute forme d'exclusion, les deux auteurs se sont penchés à dévoiler un pan obscur de l'histoire de ces hommes, femmes et enfants déracinés; chaque groupe composant une partie de ce roman graphique riche en émotions. Chaque témoignage révèle les conditions exécrables que la France politique, patronale et sociale a bien voulu réserver à ces personnes considérées comme des 'moins que rien'. Chaque histoire met aussi en avant les désillusions de ces gens persuadés de trouver un eldorado sur le sol français. Mais derrière chaque récit, il n'y a pas que des critiques négatives. Les mots et les actes de ces immigrés font tous émerger leur énorme détermination à réussir, à dépasser les obstacles tout en affichant un attachement profond à leur pays d'adoption. S'ils ont appris à n'être que des ombres sous l'éteignoir d'une société souvent ignorante et intolérante, ces entretiens menés par Yamina Benguigui mettent d'abord en valeur des identités fortes, des coeurs, certes meurtris mais vaillants et généreux. Chaque immigré est un être au coeur entre deux cultures qui sait où sont ses racines mais qui n'oublie pas de continuer à grandir pour être toujours plus grand et plus fort. L'image de l'arbre, totem de vie, de savoir et d'avenir est d'ailleurs souvent reprise ici. A la lumière de chaque histoire personnelle (et peut-être universelle) on sent bien que les auteurs n'ont pas voulu creuser les sillons du misérabilisme et de l'injustice par exemple. Leurs intentions sont justes et louables. Elles visent à surtout mieux comprendre ce que les gens ont pu vivre, subir et ressentir. Dans un contexte passé (malheureusement toujours actuel) où les communautés ne se côtoyaient pas ni ne se comprenaient, créant ainsi de la 'peur' non-justifiée entre elles, ce livre rassemble et rapproche. Il offre un regard plein d'humanisme, de sensibilité et de tolérance. Dommage que le choix du graphisme très naïf et enfantin ne s'aligne pas sur la qualité et la profondeur du contenu. Si, à mon goût, le trait avait été plus expressif et s'il avait pris des couleurs, l'ensemble aurait été plus homogène. Sans doute aurait-il fallu apporter une touche plus artistique à ce recueil que tout français, toutes générations comprises, devrait lire. Question de transmission indispensable au respect des droits des migrants. (chRisA - janv2012)

Extrait: Hamou > "Je ne sais pas où je vais mourir. Là-bas? Ici? Peut-être au milieu. Et puis je ne suis pas tout seul. On est des centaines, comme moi. Elle est bien, la France. Moi, j'ai confiance dans la France. J'ai confiance pour l'argent, parce que depuis vingt ans que j'ai le compte à la poste, jamais il manque un centime quand je reçois la paye... Jamais elle ne se trompe dans mon compte, la France. Jamais, c'est pas vrai ça?"