CINQ MILLE KILOMETRES PAR SECONDE de Manuele Fior (Atrabile / 2010 - 140p)

La couverture vous invite à rencontrer cette demoiselle. Elle s'appelle Lucia. Piero en est tombé fou amoureux. Nicola aussi. Et le comble, c'est que ces deux amis font battre le coeur de la même femme qui aura bien du mal à choisir. Résumé comme cela, le synopsis de ce magnifique roman graphique pourrait prendre l'allure d'une histoire façon Nous Deux. Mais Manuele Fior, auteur de Mademoiselle Else en 2009 (Delcourt) n'a rien d'un scénariste de pacotille. L'illustrateur italien exilé depuis des années à Paris incarne l'art de l'intime dans son coup de pinceau, dans son trait comme au bout de sa plume. Cet art qui se nourrit du temps qui passe, des silences, du parfum des corps et de la poésie des espaces pour faire naître des personnages en construction, en évolution. Ce livre, c'est le dessin d'un triangle isocèle amoureux qui se concentre pourtant sur la trajectoire, tout sauf rectiligne de Lucia et Piero. Ils se croisent, s'éloignent, s'égarent et se recroisent pour comprendre que rien n'a changé sinon eux-mêmes. D'une ville côtière italienne au pied d'un fjord norvégien jusqu'à un site archéologique en Egypte, l'auteur nous fait suivre les deux protagonistes dans leurs pérégrinations respectives. Chacune des six séquences, sans compter l'épilogue, est une tranche de vie, d'émotions et de souvenirs forts. Elles imposent leurs ambiances, leurs humeurs, leur exotisme, leur chaleur ou leur cruauté grâce à l'extraordinaire dimension narrative de la couleur recherchée par le dessinateur. On se dit que les personnages pourraient être muets que les couleurs, les teintes et nuances parleraient à leur place. Visuellement c'est une très grande réussite. Chaque couleur est chargé d'intentions. Chacune d'elles et porteuse d'émotions. Les nombreux effets (miroitement, délavage, flou, sépia...) sont subtilement évocateurs. Chaque plan vous fait vous arrêter pour vous imprégner des scènes et de leurs détails. A travers cette histoire d'amour, Manuele Fior a aussi voulu aborder le thème de l'exil. Voyager est peut-être l'un des symboles de la liberté mais aussi il implique souvent la notion de fuite. Si partir, c'est découvrir, expérimenter c'est également quitter et faire face au déracinement. Et plus durs sont les retours. Lucia et Piero en feront le cruel constat. Logiquement récompensé d'un Fauve d'Or au dernier Festival d'Angoulême, Cinq Mille Kilomètres Par Seconde consacre un artiste sensible en grand devenir. De par son approche graphique inventive et raffinée, une relation profonde et des thèmes marquants, cet ouvrage saura vous émouvoir et vous surprendre de la première à la dernière page. Trop Fior ! (chRisA - déc2011)

Extrait: -"Tu sais à quoi me fait penser cette chanson? A la première fois que j'ai fait l'amour. Avec Piero on se connaissait à peine. Quelle histoire. Il avait un ami qui s'appelait...Nicola. Un bellâtre. A côté de lui, on remarquait à peine Piero. Ils étaient mignons ensemble. Toujours sur la selle de leur vieille pétoire. Ha ha! Nicola lui disait toujours "remue-toi, trouve-toi une copine, fais comme moi!" Piero a fini par me trouver. Encore plus maladroite que lui." - "Lucia." -"Attends, je finis l'histoire! Quand on a commencé à se voir, Nicola est devenu super jaloux. Pas parce que je luis plaisais. Il avait plutôt peur de perdre son ami. Il ne nous laissait jamais seuls. Alors un jour, pour avoir la paix, on s'est enfermés dans la chambre de ma mère. Il faisait très chaud et à l'extérieur j'entendais cette chanson qui passait à la radio." -"Et après?" -"Après, c'est tout..." -"C'est tout? Tu ne veux pas me raconter en détail comment il t'a baisée?" -"Sven? Qu'est-ce que c'est que ce ton? Excuse-toi immédiatement!"

DANS LA NUIT LA LIBERTE NOUS ECOUTE de Maximilien Le Roy (Le Lombard / 2011 - 200p)

Maximilien Le Roy est fasciné par l'Histoire mais encore plus par celle de ceux qui, involontairement ou volontairement, y prennent part. Comme presqu'à chaque fois, un nouveau livre est le fruit d'une rencontre marquante. Comme souvent elle prend la forme d'un témoignage fort et touchant. Dans La Nuit La Liberté Nous Ecoute est tiré du récit d'Albert Clavier. De cet homme qui, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, poursuit bon gré mal gré dans la Coloniale. A dix-huit ans, il rêve peut-être de longs et fabuleux voyages. En mars 1947, il quitte la France pour rejoindre l'Indochine où deux ans auparavant Hô Chi Minh a proclamé l'indépendance de la République démocratique du Vietnam. L'objectif officiel du bienfaiteur gouvernement français est de pacifier et rétablir la paix. Dans sa grande oeuvre civilisatrice, la France ne saurait se faire chahuter par quelques bandes rebelles... L'Histoire va s'écrire dans le sang et, dès le départ, il éclabousse la conscience, la morale et les idéaux d'Albert, lui qui a connu l'Occupation. Lui qui a lutté pour chasser l'envahisseur nazi. En fervent défenseur de la liberté, il ne peut appartenir au camp des oppresseurs. La prise de conscience et de position est alors claire. Il rejoint la résistance vietnamienne avec tous les risques et les conséquences que cette décision implique pour lui et sa famille. Case après case, dans une bichromie blanc-kaki de toute beauté, on suit le parcours et le cheminement psychologique d'un homme courageux fuyant l'endoctrinement et la barbarie pour donner un vrai sens à ses valeurs libertaires et humanistes. Le récit prend le temps de la réflexion et détaille, sans être exhaustif, chaque étape de cet engagement atypique et pourtant si humainement naturel. Sans rentrer dans de grandes idées politiques ou de leçons de morale, le verbe se fait humble et généreux. Comme d'habitude chez Maximilien Le Roy, les mots sont justes. Ils ne visent pas à accentuer l'héroïsme d'Albert Clavier ni à creuser en profondeur dans ses états d'âme. Ils dessinent modestement les contours d'un choix inaltérable. L'auteur, comme de coutume, nous régale de ses connaissances précises et documentées sur le sujet. Il nous fait vivre ce Vietnam qu'il s'est donné à arpenter pour être au plus près de ce que son témoin a pu ressentir en son temps. Les photos personnelles d'Albert sont émouvantes. L'excellente interview d'Alain Ruscio, spécialiste de l'histoire vietnamienne, complète admirablement ce récit. J'aime le crayonné réaliste de l'auteur qui est d'une expressivité sincère. Il tient d'abord à s'attarder sur les visages et sur les hommes. Cette bande-dessinée nous laisse admiratifs devant le parcours d'Albert qui a réussi à élever sa conscience à ce tel degré de dignité. Ce livre assoit tout le talent d'un dessinateur qui, tout en se renouvelant et en étant toujours plus exigeant, sait aussi faire les bons choix. Le Roy est une voix atypique dans le paysage du neuvième art. A l'image d'un Philippe Squarzoni mais encore en un peu mieux, je trouve. A lire et à posséder absolument. (chRisA - nov2011)

Extrait: "On déserte quand on a quelque chose à se reprocher, pour échapper à la justice ou pour ne pas se battre, par lâcheté. Mais je ne peux me résigner à combattre dans une armée au service d'une doctrine coloniale, qui réprime dans le sang la lutte d'un peuple pour son indépendance et sa liberté. Non, je ne suis pas un traître. Je ne trahis pas ma patrie... Je l'aime et reste fidèle à ses idéaux: Liberté - Egalité - Fraternité."

ESSEX COUNTY de Jeff Lemire (Futuropolis / 2010 – 496p)

Canada. Province de l’Ontario. Comté d’Essex. Des fermes éparpillées dans l’immensité rurale. Une maison de retraite. Le cœur, les drames et la destinée de gens ordinaires. C’est la loupe d’un auteur sensible qui, tout au long de cet épais roman graphique, va suivre les racines généalogiques de deux familles : les Leboeuf et les Byrne. Il y sera question de super héros, de parties de hockey sur glace mais surtout de disparitions, de secrets et de souvenirs ; ces derniers alimentant la veine narrative. Chaque situation pour les personnages est presque l’occasion d’un retour sur leur passé. Les yeux fixent le vide et la mémoire déroule ses kilomètres de films souvent emprunts de douleurs et de regrets. De Lester, l’orphelin au masque et à la cape de Powerman, à Jim, ancienne star de hockey reconvertie en pompiste paumé en passant par les déraillements de la vie de Lou, chaque personnage (et j’en passe) est rendu touchant. Le trait de Lemire souligne admirablement leurs désillusions et leur profonde tristesse. Il appuie leur solitude tout en soulevant notre empathie face à ces portraits recollés, face à ces paires d’yeux souvent brouillés de larmes. La finesse et l’exactitude des lignes du visage apportent beaucoup de noblesse aux personnages. Ici, le propos est généreux et humaniste. La dimension contemplative est, elle aussi, puissante car les champs silencieux, sous l’énigmatique surveillance des corneilles, ont quelque chose en commun avec le cœur des hommes. Et l’on sent que l’auteur, lui-même natif de cette province, sait de quoi il parle. Sans que ce livre ne soit autobiographique, on soupçonnerait presque son dessinateur d’y avoir mis des extraits de ses propres comics réalisés à l’âge de dix ans ; passages au demeurant fort émouvants. Le noir et le blanc est le choix graphique qu’il fallait faire. Grasse, forte ou fuyante, la ligne, très expressive, met en valeur les contrastes et surtout, comme pour mieux les saisir, met à nu les âmes. Elle sait aller à l’essentiel sans jamais manquer de force. Un vrai gage de qualité qui, en s’alliant avec toutes les prouesses sur le fond, fait de cette première vraie bande dessinée un petit bijou. Chaleureusement (et très justement) récompensée aux Etats-Unis comme au Canada, Essex County partage quelque part dans la densité des émotions, certains points commun avec Blankets, l’œuvre de Craig Thompson. Bref, une excellente découverte ! (chRisA – nov2011)

Extrait : « -Mince, c’est merveilleux. –Tu trouves ? –Tu m’étonnes, c’est quasi-professionnel. Jamais je pourrais dessiner aussi bien. C’est top, chef ! –Vraiment ? –Ben ouais. Comment va ton oncle Ken en ce moment ? –Bien, je crois. Je ne sais pas, il est un peu… -Con ? –Ouais. –Ben, il a jamais eu de gosses à lui. Il sait peut-être pas trop comment s’y prendre avec toi ? –Toi et moi, on s’entend bien. Pourtant, t’as jamais eu de gosses. »

LA PARENTHESE d'Elodie Durand (Delcourt - 2010/222p)

Si je vous dis que ce livre parle de crises d'épilepsie, d'astrocytome (tumeur cancéreuse au cerveau), de neurologues et de descente aux enfers, vous allez immédiatement fuir et vous relire les deux Zombillénium d'Arthur de Pins en guise de franche rigolade. Impossible de vous donner tort! Hahahaha poilants ces morts-vivants! Pendant quelques années Elodie Durand a été peu ou prou une morte-vivante; de celles qui existent en n'étant plus là. Lentement terrassée par la maladie qui a vu sa mémoire fondre comme beurre au soleil, elle a dû faire face à tout type de monstres. "La mémoire est notre cohérence, notre raison, notre sentiment et même notre action, sans elle nous ne sommes rien". Difficile d'être plus explicite que cette citation de Luis Bunuel (p22) au regard de ce que cette jeune auteure a su affronter durant cette longue parenthèse autobiographique. Sans jamais tomber dans un pathos larmoyant, Elodie raconte avec beaucoup d'a-propos. Avec justesse, simplicité et honnêteté son histoire devient fascinante car elle détaille merveilleusement bien toutes les étapes endurées. La menant de l'incompréhension au déni de sa maladie. De l'humiliation jusqu'au rejet de soi. Du désespoir jusqu'à la renaissance. La dessinatrice (et patiente) nous fait littéralement rentrer dans sa tête. D'ailleurs tous ses croquis réalisés durant ces longues périodes d'isolement et de souffrance sont incroyablement évocateurs et touchants. Elodie Durand explique combien le dessin a joué un rôle important durant sa maladie. La Parenthèse est non seulement un combat contre l'adversité mais c'est aussi un album thérapie d'une très grande sobriété. Un journal intime qui veut d'abord mettre en images les maux subis pour ensuite poser les mots justes sur l'indicible. Il tente d'éclaircir d'un côté les zones d'ombre dont elle ne pouvait pas être consciente à l'époque et également la nature des relations avec ses proches et ses médecins. Comme une vraie réconciliation avec elle-même, avec ses parents et surtout avec la vie. Un récit profondément courageux parfois angoissant souvent sombre mais jamais déprimant qui a en plus tout le mérite de révéler aussi un talent graphique très prometteur. A classer non pas à côté mais au-dessus de Le Bleu Est Une Couleur Chaude de Julie Maroh. (chRisA - oct 2011)

Extrait: "Tu m'as dit, maman, que je dissimulais ce que je ne savais plus faire et ce que je ne comprenais pas. Simplement, je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Pendant des mois, j'ai voulu écrire ce mémoire. Je suis restée sur les quatre mêmes mots. J'ai tourné ces mots dans tous les sens. Je ne parvenais pas à aller plus loin. Je n'avais pas de complément... Juste un sujet et un verbe. Et puis un jour, je vous ai dit que je n'arrivais plus à écrire, que je n'arrivais plus à penser. J'ai arrêté enfin de dire que j'écrivais... J'ai été soulagée d'abandonner un peu. Pourtant, j'ai continué à comparer ma tumeur à un gros rhume plutôt tenace. Ca m'arrangeait d'imaginer les choses ainsi. Je ne comprenais pas."

MISTER WONDERFUL de Daniel Clowes (Cornélius - 2011/80p)

Vous n'avez pas encore ouvert ce livre que vous avez déjà plaisir à le tenir. D'un format (30x17) plus grand que celui de Ice Haven, les éditions Cornélius nous proposent une aventure urbaine en 16/9 avec des double-pages magnifiques. Ou comment associer le neuvième art avec le septième dans le grand film de la vie de tous les jours. Une grande constance chez l'auteur. Dans ce nouveau roman graphique, l'anti-héros s'appelle Marshall...enfin peut-être Robert. Lunettes solidement vissées sur le nez, le cheveu légèrement dégarni, la quarantaine, paumé...bienvenue dans le monde de ces marginaux en pleine crise existentielle. A peine remis de l'excellent Wilson, on s'assoit ici à la table de cet homme qui attend une femme. Tim et Yuki, ses amis, lui ont arrangé un plan avec une inconnue. Marshall revient de loin. Séparé de sa femme infidèle, il a connu la traversée du désert. Sa dernière relation avec une prostituée sociopathe n'a été qu'un terrible mirage. Il mise gros cette fois. Son idée du bonheur n'est pourtant pas si démesurée. Est-ce trop demander que de partager un petit-déjeuner et les feuilles d'un journal avec une belle femme un dimanche matin? L'espoir va renaître avec Natalie, trente-cinq ans, blonde, jolie. Marshall n'en croit pas ses yeux. Le volcan se réveille. Au fond de son coeur aux cratères complexes, le romantisme, l'idéalisme, la mythomanie et la paranoïa sont cette lave que la jeune femme va faire à nouveau frissonner. Ne dit-on pas qu'une histoire d'amour c'est avant tout la rencontre et le rapprochement de deux névroses? Dans cette tranche de vie presqu'initiatique, Marshall va l'apprendre à ses dépens. Si son coup de crayon ne varie pas, les portraits psychanalytiques de l'auteur n'en sont toujours que plus fins. Basé sur les monologues intérieurs du personnage central, le trait est méticuleux et d'un humour grinçant à faire rire jaune. Peut-être plus empathique qu'acerbe, le regard de Daniel Clowes, c'est toujours cette loupe sur les gens et leurs rapports aux autres. Sans que rien ne lui échappe, le dessinateur américain est ce formidable observateur de notre société. Il n'oublie pas aussi de bien écrire. Chaque échange est d'une précision chirurgicale. De la prose au langage vulgaire, les dialogues sont souvent elliptiques et pleins de sous-entendus; ce qui renforce souvent l'incompréhension et les non-dits entre les pesonnages. Derrière un dessin qu'on peut qualifier de naïf, Clowes réussit à faire passer beaucoup de sentiments en un minimum de cases. J'aime autant la brutalité, le désespoir qu'il en ressort que la tendresse et la désillusion. Sans grande surprise pour tout amateur des rencontres 'clowesiennes', ce nouvel livre n'en est pas moins une petite merveille. Et si Daniel était ce Mister Wonderful? (chRisA - sept 2011)

Extrait: "Waouh Marshall, que s'est-il passé? Comment t'as fait ça? Il y a une heure, tu rentrais piteusement chez toi te mettre la tête dans le four, puis t'as amoché un sans-abri, et maintenant, te voilà ici. Mais qu'en est-il exactement? Y a-t-il réellement une lueur d'espoir ou ne fait-elle que prolonger ton agonie?"

QUAI D'ORSAY (chroniques diplomatiques - tome 1) de Christophe Blain et Abel Lanzac (Dargaud - 2010/96p)

Aller à l'encontre de ses a-priori peut parfois se révéler intéressant. Les quelques planches lues ici et là l'année dernière n'avaient pas suscité un désir d'aller plus loin. Et pourtant, Quai d'Orsay est une bande dessinée originale et pleine d'humour. Elle traite de la relation entre Alexandre Taillard de Vorns, Ministre des Affaires Etrangères, (toute ressemblance avec Dominique de Villepin serait un pur...hasard) et Arthur Vlaminck, un jeune homme fraîchement chargé d'écrire ses discours. Directement inspirée par l'expérience réelle d'Abel Lanzac, co-scénariste usant ici d'un pseudonyme, l'histoire nous fait découvrir les arcanes d'un ministère prestigieux et essentiel. Elle nous dresse aussi une galerie de portraits hauts en couleurs. Dans ce monde impitoyable qu'est la politique, les rivalités et les coups bas sont de mise. C'est bien sûr le ministre lui-même qui est au centre de chaque page. Personnage égocentrique, ridiculeusement flamboyant et faussement héroïque, il s'affiche sans complexe comme un grand penseur politique, philosophique et poétique. Volubile, il s'écoute parler pour ne rien dire. Rempli d'ambitions, il n'en reste souvent qu'aux idées. Les échanges et réflexions qu'il a avec son équipe de conseillers sont finement ciselés et valent leur pesant d'humour. Trouvant son inspiration dans le livre Fragments du penseur grec, Héraclite, il n'est pas économe en élans verbaux fougueux. Malgré tous ses défauts, le ministre n'en est pas moins un personnage complexe qui impressionne parfois de par sa force, son enthousiasme, sa détermination, son esprit visionnaire et quelques grandes idées... Sous le crayon de Christophe Blain (Isaac Le Pirate, Gus), il en impose. Sa gestuelle ample et dynamique est parfaitement mise en mouvement par un graphisme vif. L'humour provient aussi des pensées intérieures d'Arthur qui, embarqué dans cette aventure épuisante, se projette souvent dans des épisodes de Star Wars croustillants. Ouvrant les portes sur l'envers du décor politique français dans un ton très caustique, Quai d'Orsay, se lit avec saveur. Du coup je suis très curieux de voir à quoi le tome 2 ressemblera. Grand Prix RTL de la BD 2010. (chRisA - juillet 2011)

Extrait: " -Délicieuse cette viande. Regardez. Pas un seul nerf. Mangez Cahut. -Je n'ai pas faim, M. le Ministre. -Ne faites pas la femmelette, on a encore besoin de vous! -Vous êtes trop bon M. le Ministre. -Bon. Vous avez encore des progrès à faire sur l'écriture de discours. Un bon discours, c'est un discours dont on se souvient. C'est comme Tintin. Vous avez lu Tintin? Vous vous en souvenez?! Pourquoi vous vous en souvenez à votre avis? Tintin, ce sont des enjeux énormes. La lune, l'Amérique, l'or noir... Mais Tintin, c'est le rythme. Vous savez quoi? Tintin, c'est de la musique. Tintin, c'est une symphonie. Le rythme. Tac tac tac tac tac. Une case en amène une autre. Quand vous arrivez au bord de la page, on vous emmène à la case du dessous...jusqu'en bas de la page. Le barbu se prend les pieds dans les tuyaux, monte dans la jeep...et la page se tourne! Vous êtes pris par la musique! Vous ne pouvez faire autrement."

FAIS PETER LES BASSES, BRUNO! de Baru (Futuropolis - 2010/128p)

Pas question de musique ici. Où alors s'il s'agissait d'une mélodie, ce serait peut-être celle en sous-sol chère à Henri Verneuil avec Jean Gabin et Alain Delon. Hervé Baruela, dit 'Baru' ne s'en cache pas. Ce livre est quelque part un petit hommage aux films de gangsters français, au cinéma et aux textes de Michel Audiard. Deux générations de voyous vont s'affronter autour d'un magot. Une bande de retraités placides contre quelques chiens fougueux. Au centre du terrain, il y aura l'africain Slimane, jeune prodige du foot débarqué à Paris sans papiers. Casse, pognon, castagne pour ce polar bien ficelé qui tient aussi bien la route qu'en haleine. Cette bande-dessinée enlevée au rythme soutenu mêle délinquance version moderne ou à la papa et humour. D'ailleurs des malfrats comme Gaby, Paul et Fabio ne sont-ils pas directement inspirés de personnages joués par Lino Ventura et tous ses copains de jeu de l'époque? S'il y a souvent ce ton humoristique et cette légèreté derrière les cases, elles n'oublient pas de montrer aussi une réalité sociale. Baru a une affection toute particulière pour les gens ordinaires. Même s'ils sont assez stéréotypés (les chasseurs, les supporters de foot, le fan du tuning etc...), le dessinateur en fait une galerie de portraits attachants souvent bien ancrés dans le quotidien. Ces personnages et leurs propos donnent lieu à des saynètes plutôt truculentes. Sans être vraiment fan de ses oeuvres précédentes (L'Autoroute du Soleil, L'Enragé), Baru m'a plu ici. Ses dessins vifs, leur qualité (toutes les scènes en bagnole sont très réussies), le bon travail sur les couleurs, le scénar sont autant d'ingrédients qui ont rendu cette lecture agréable. Pour savoir qui gagnera à la fin, mêlez-vous à cette bagarre! Et comme le dit justement Gaby "On aura bien rigolé, non?" (chRisA - juin2011)

Extrait"- Bon, c'est d'la bombe "H", c'te camelotte, c'est russe... Ca te découpe 5cm de blindage comme un rien, un vrai scalpel... Par contre, ça c'est nouveau, aïe tech! Finies les mèches lentes...un portable sur l'amorce, t'as plus qu'à faire le numéro et boum...en deux minutes, t'as les mains dans le pognon...mais venez, on va casser la croûte...ta frangine t'a fait tes lasagnes, Fabio..."

VOYAGE AUX ILES DE LA DESOLATION d'Emmanuel Lepage (Futuropolis - 2011/156p)

Il n'avait qu'une demi-heure pour réfléchir. Il n'a pris qu'un quart d'heure. Une place sur le Marion Dufresne venait de se libérer. La décision pour embarquer en direction des Kerguelen ne pouvait attendre. Emmanuel Lepage allait vivre l'un de ses plus grands rêves avec ce voyage vers les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Et que pouvait-il faire d'autre que de nous narrer et de mettre en images cette aventure extraordinaire? L'Archipel de Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam. Combien sont ceux qui n'ont pas fantasmé sur ces îles du bout du monde? Cette bande dessinée de grand format est une invitation à découvrir ces terres légendaires et mythiques. Dans son témoignage, l'auteur de Muchacho nous conte d'abord l'expérience humaine que ce voyage fut à ses yeux; d'où la multitude de portraits des personnes avec lesquelles il l'a partagée. Lepage créé tout de suite un rapport de proximité. Sur ce bateau, sur ces îles, le dessinateur confère à son récit une intimité très pudique qui réhausse le caractère magique de cette expédition. Dans ses bagages, Emmanuel Lepage n'a pas seulement emporté tout le matériel nécessaire pour peindre et dessiner, il a aussi mis toute sa curiosité, sa générosité et son humanisme au service de ce voyage. L'expérience du grand large et de ces terres sauvages se décline en une fabuleuse variété de dessins (croquis au fusain, aquarelles, esquisses...) passant du noir et blanc à des couleurs explosives. Chaque jour de ces trente inoubliables, Lepage en a fait un reportage graphique d'une beauté rare. Véritable photographe peintre, il compose un tableau où la justesse des mots n'a d'égale que la précision de son toucher, de son doigter sensible et émouvant. Il faut les voir et les humer ces double-pages féériques qui s'ouvrent à nous comme autant de fenêtres époustouflantes et qui nous saisissent de toute leur force naturelle. Chaque illustration ici est un hommage aux gens et à leur travail. A la mer, à son histoire et à son insondable mystère hypnotique. A la Nature et à tous ses éléments qui la composent. C'est une ôde graphique à l'exploration vue et vécue par le coeur et les yeux d'un gosse, par les crayons et les pinceaux d'un artiste et l'âme d'un poète. Il ne m'aura fallu que quelques minutes pour me laisser emporter à acheter ce chef-d'oeuvre intemporel. Quand l'Art et l'Aventure se croisent et s'enrichissent avec des A majuscules. (chRisA - mai2011)

Extrait: " Alors que le "je" fait place au "nous", chacun semble plongé en lui-même. Peu à peu, nous prenons la mesure de l'infini qui nous entoure. De notre vulnérabilité. Nous sommes seuls. Plus de retour possible, plus de portable, plus d'internet, plus rien de ce qui, aujourd'hui, régit notre quotidien et nous rassure n'existe ici. Les terres australes seraient comme la promesse d'un temps qui n'est plus. Et le voyage, une nostalgie."     

FAIRE LE MUR de Maximilien Le Roy (Casterman 2010/104p)

Ce livre est le fruit d'une rencontre et d'une amitié. Celles entre l'auteur et Mahmoud Abu Srour, jeune palestinien vivant dans le camp de réfugiés d'Aïda (Cisjordanie). C'est le rapprochement de deux dessinateurs qui ne font qu'un dans ces pages. C'est le partage d'une même voix politique et d'une même sensibilité artistique. Si Le Roy s'attache à utiliser des couleurs paramilitaires avec différents tons de vert ou un noir et blanc dépouillé pour mettre en images la vie au quotidien de son ami, Abu Srour, ce dernier échantillonne ses émotions dans des couleurs vives et des lignes explosives de toute beauté. Retour en arrière et situation présente du conflit israélo-palestinien, voilà sur quoi se penchent les deux hommes qui regardent et examinent la violence de l'occupation israélienne et de l'interminable mur qui sépare les deux communautés. N'importe quel mur, mais encore plus celui-ci, enferme et emprisonne les libertés et les droits. Intelligemment et avec un sens prononcé pour la didactique façon Squarzoni, les hommes exposent, démontrent, dénoncent, interrogent, interpellent sans langue de bois. Avec coeur et détermination il se font les témoins d'états de faits qui visent à mieux comprendre la situation à l'intérieur de cette prison à ciel ouvert. Ils questionnent notamment les mots 'résistance', 'terrorisme', 'justice' en donnant des éclairages, certes subjectifs, mais qui savent amener la réflexion sur des terrains riches. Rentrer dans la vie de Mahmoud, ce n'est pas voir que l'homme politique mais, en toute pudeur, on découvre aussi l'homme dans son intimité, parmi ses proches. Ses histoires d'enfance, celles de sa famille sont autant d'éléments touchants qui enrichissent ce portrait. Maximilien Le Roy a eu la bonne idée d'inclure un album photo très personnel de son ami. Tout au long du récit on perçoit un homme et un peuple qui souffrent dans leurs désirs et leurs rêves, qui aspirent à regarder au-dessus et au-delà de cet horizon bétonné. Faire Le Mur est un témoignage fort, honnête et digne. Il est rempli d'une humanité émouvante dans sa lutte, dans ses convictions et son sens de l'abnégation. Pour encore donner plus de pertinence et de perspective à ce livre militant, outre l'album photo, le dessinateur a ajouté huit pages d'entretien avec l'essaiste français Alain Gresh ainsi qu'un reportage photo de Maxence Emery; sans oublier pour être complet, la préface signée Simone Bitton, cinéaste et auteur de 'MUR'. Autant de coups de pioche sur ce mur de la honte. (chRisA - mai2011)

Extrait: " "Clôture de sécurité", "zone de suture", "barrière anti-terroriste", "muraille de protection"...autant de paravents pour désigner ce que nous appelons communément le "mur de la honte", "de l'apartheid" ou de "séparation raciste". Cette couleuvre de béton, haute de plusieurs mètres, a englouti sur son passage des centaines de milliers d'oliviers, des kilomètres de tuyaux d'irrigation, des serres, des boutiques, des maisons et des hectares de terres cultivées..."

                                                                    faire le mur

 

LES LARMES DE L'ASSASSIN de Thierry Murat (Futuropolis - 2011/126p)

Vivre au bout du monde, à l'extrême pointe sud du Chili, c'est quelque part vivre seul. C'est pourtant dans la ferme perdue des parents de Paolo que le jeune garçon va rencontrer Angel Allegria, l'homme au couteau. C'est au beau milieu de nulle part que deux hommes vont naître, l'un pour l'autre. Pourtant, sur cette terre de pierres battue par les rayons d'un soleil ardent où il est difficile de faire vivre quelques chèvres et d'y faire pousser quelque chose, les coeurs d'un enfant sans âge et d'un recherché au casier lourd de macchabées vont s'ouvrir sur des sentiments fertiles. Sans vouloir trop en dire pour mieux vous imprégner du silence profond et touchant des cases de Thierry Murat, le livre évoque les thèmes du bien, du mal, de l'innocence et de l'amour. Librement adapté du roman de Anne-Laure Bondoux, celui-ci trouve l'équilibre parfait entre littérature et art. Le visuel nourrissant les mots et vice-versa. En voyageant dans le roman, Thierry Murat a dû voir tout un tas d'images défiler. De cette inspiration est né un trait libre, sensible et épuré qui colle à la force et à la précision des mots. L'auteur construit souvent des cadres larges qu'on pourrait qualifier de 'panoramiques' tellement son expressivité graphique puise ici sa beauté dans l'art de la photographie. Couleur sépia, tons ocres de feu ou sombres comme le gris de la nuit, la palette du dessinateur évolue dans un clair-obscur qui rythme les jours. D'une sobriété poétique et mystérieuse, l'histoire ne verse jamais dans les bons sentiments. Les coeurs sont bien trop complexes. Sous tension permanente, elle retient son souffle comme les hommes musellent leurs états d'âmes. On sait qu'elle est en sursis. Qu'elle ne tient qu'à un fil. Un fil d'or incassable dont seules les plus belles relations humaines se parent. Les Larmes de l'Assassin est une histoire émouvante, intemporelle et sans artifices. Anne-Laure Bondoux ne pouvait pas rêver meilleure représentation graphique. Lecture plus que conseillée! (chRisA - avril2011)

Extrait: "Moi, Paolo, né de la routine du lit de mes parents, sans amour particulier, je poussais comme le reste sur cette terre, c'est-à-dire pas très bien. Je passais mes journées à courir après les serpents. J'avais de la terre sous les ongles et la peau sèche comme du mauvais cuir. C'est moi qui vis venir l'homme, là-bas, à travers la lande et les cailloux."

ASTERIOS POLYP de David Mazzucchelli (Casterman - 201/340p)

Au même titre que son compatriote Chris Ware, l'américain David Mazzucchelli porte le neuvième art vers des sommets inattendus et inespérés. Ceux atteints ici sont le fruit d'un travail sans aucun doute titanesque de dix années. Et n'ayons pas peur des mots, Asterios Polyp est un véritable chef-d'oeuvre. Un de ceux qui vous font lire une bande dessinée comme jamais tellement l'ampleur artistique et philosophique est insondable. Du début jusqu'à la fin, ce livre impressionne et émerveille. Trésor d'inventivité graphique (styles, couleurs, typographies, mises en page...), il ne nourrit pas que les yeux. Le trait est aussi au service d'une histoire simple et complexe, comme l'est la vie de chacun. Asterios Polyp, personnage arrogant, pragmatique et cynique, est un architecte de 'papier'. Pourtant estimé pour ses plans, aucun n'a été concrètement réalisé. Après l'incendie de son appartement, il décide de tout quitter, de fuir sa vie pour se perdre dans l'Amérique profonde. Totalement à l'autre bout du monde universitaire et artistico-intellectuel qu'il a toujours connu et apprécié. Cet exil nous narre, en mode flashback, sa relation amoureuse (et naturellement compliquée) avec Hana, une jeune créatrice d'origine japonaise. Véritable fil rouge (rose?) du roman graphique, elle nous permet de reconstruire, brique par brique, les murs de l'existence de ce personnage ni haïssable ni attachant. Au travers du prisme du présent, du passé, de la réalité, des cauchemars, des mythes et des abstractions, Asterios Polyp aborde une infinité de thèmes reliés par leur dimension métaphysique et psychologique. L'auscultation minutieuse d'Asterios comme le parfait miroir de notre humanité et de notre rapport aux êtres, aux choses, au monde. Immensément ambitieuse et riche, cette oeuvre réunit tout ce qu'on est en droit d'attendre de l'Art. Il est impossible de décrire ou d'expliquer ce que ce tableau de plus de trois cents pages a pu me faire ressentir. Car la Beauté nous rend sans doute muet. J'avais juste envie de ne pas finir ce livre et maintenant j'ai encore plus envie de le relire. Si on peut imaginer qu'il y a de nombreux éléments autobiographiques dans le parcours et la rédemption de ce personnage complexe, Mazzucchelli n'est pas un dessinateur de papier. Il est un créateur et un penseur accompli. Ne passez pas côté de cet ouvrage majeur et indispensable qui a été forcément récompensé au dernier festival d'Angoulême. (chRisA - mars2011)

Extrait: " - La dualité est dans la nature: le cerveau est divisé en hémisphères gauche et droit, le courant électrique est positif ou négatif. Notre propre existence est issue de l'action d'humains mâles et femelles. C'est le Yin et le Yang. - Je ne suis pas d'accord. La dualité est une invention qui semble juste, mais...il y a deux catégories de personnes dans le monde -ceux qui séparent les choses en deux catégories et ceux qui ne le font pas."

ON DIRAIT LE SUD (Une piscine pour l'été - Tome 1) de Cédric Rassat et Raphaël Gauthey (Delcourt - 2010/64p)

Ca vous colle les bonbons au slip. Ca fait fondre les glaçons dans l'Ricard en moins de deux. Ca fait mourir les vieux même à l'ombre. Ca fait monter la pression artérielle et bouillonner toutes les cervelles. C'est pas normal. C'est la canicule de 76. C'est la France de Giscard et puis y a la poésie musicale de Nino Ferrer. Pendant ce temps-là, Max Plume, LE représentant syndical de la boîte du coin se fait approcher par les huiles pour les aider à dégraisser le personnel moyennant une grosse rétribution. Pendant ce temps-là, y a quelque chose qui tourne pas rond avec sa môme, Luce et chez sa femme par la même occasion. Et puis pourquoi donc qu'en pleine période de restriction d'eau, sa belle-soeur se fait creuser une piscine dans son jardin? Bon sang; et y a aussi toutes ces disparitions d'enfants dans la région sans que la poulaille puisse élucider le moindre cas. La paire Rassat-Gauthey nous convie à une intrigue aux fils multiples qui nous laissent interloqués et délicieusement dans l'expectative. Elle nous plonge dans une ambiance aux couleurs chaudes et vives comme les forces de l'été. Si le scénario rayonne de très bons échanges que dire de ce graphisme volontairement old-school doté d'un hyperréalisme? Certaines planches nous font tout simplement penser aux pages d'un roman-photo. D'autres nous ramènent vers des techniques à la 'Martine va à la plage' ou quelque chose dans le genre. Il y a ces cases dont les lumières et couleurs, dont les silences et la solitude des instants me font penser à du Edward Hopper. Sublimes ! Aussi, sans oublier d'être artistiquement élégant, le trait est tantôt rond tantôt angulaire. Derrière une couverture pas vraiment avenante, cet album est une mine de petites richesses qui, page après page, surprennent et épatent. Elle creuse un suspense aussi pesant que notre impatience à lire la suite au plus vite. A l'inverse d'être à l'ouest, ce premier volet nous fait perdre totalement le nord. Déboussolant! (chRisA - fev2011)

Extrait: "Tu sais, c'est un peu comme dans "Le Sud" de Nino Ferrer. Quand il parle de l'été: "le temps dure longtemps/et la vie sûrement/plus d'un million d'années..."

BLACKSAD (L'Enfer, Le Silence - Tome 4) de Juan Diaz Canales et Juanjo Guardino (Dargaud - 2010/56p)

Cinq ans! C'est le temps qu'il aura fallu aux deux créateurs de John Blacksad, le beau chat détective privé, pour sortir un quatrième tome très attendu. 'L'Enfer, Le Silence', c'est d'abord une superbe couverture qui donne le ton des fantastiques couleurs de cet album. C'est aussi -et toujours- cette incroyable galerie (ou devrais-je dire 'bestiaire'?) de personnages truculents (Ted Leeman, l'hippopotame et rival professionnel de Blacksad ici étant sans conteste mon préféré), de portraits subtilement évoqués par le choix de leur apparence physique animale. C'est, cette fois-ci, l'ambiance de la Nouvelle-Orléans des années 50 avec son carnaval de Mardi-Gras. C'est encore toute une musicalité jazz, blues qui rythme notre lecture. D'emblée, cette nouvelle enquête a tout pour séduire. L'histoire en finirait presque par devenir un alibi à notre plaisir. Faust Lachapelle, sorte d'Eddie Barclay de la ville, se meure. Il fait appel à Blacksad pour retrouver le talentueux pianiste 'Little Hand' Fletcher et mettre ainsi la main sur une chanson gênante mais l'enquête ne sera pas facile pour le chat new-yorkais. Honnêtement, le fond m'a paru un peu moins intéressant que la forme. A mon avis, l'excellence de la mise en scène constitue LE point fort de ce nouvel album. Pénétrez dans ce bouge aux lumières pas très honnêtes, attablez-vous à l'ombre d'un arbre pour manger créole, assistez aux singeries vaudou de Madame Gibraltar, laissez-vous emporter par le flot d'une parade gigantesque...(la liste pourrait être longue)...les situations se multiplient et les deux auteurs espagnols ont à chaque fois le don de vous transporter et de vous en mettre plein les sens. Chaque planche (ou chaque plan?) sur lequel vous vous surprendrez à passer des minutes, est minutieusement travaillé. Dans un souci de surprise excitante, les tonalités varient en permanence. Gaies, sombres, graves, lourdes, musicales, humoristiques. Les nuits les plus menaçantes répondent au soleil assommant d'une ville toujours imprévisible. La mort répond à la vie. La folie à la raison. Le mystère à la vérité. Le tout sur un très bon tempo, sans vraie fausse note et avec beaucoup d'émotions. Foncez tout droit! L'Enfer ici, c'est le Paradis! (chRisA - janv2011)

Extrait: "Sartre affirme que l'Enfer, c'est les autres. Je veux bien admettre que les autres peuvent nous rendre la vie insupportable, mais ils peuvent aussi être nos compagnons de Paradis. Pour moi, l'Enfer c'est le néant, un endroit sans mes amis, sans musique, sans paroles qui stimulent l'imagination, sans beauté qui exalte les sens..."

WILSON by Daniel Clowes (Drawn and Quarterly - 2010/80p)

Chaque nouvelle oeuvre de ce génie de la bande dessinée américaine fait l'objet d'une attention toute particulière. L'année dernière, on a eu le plaisir de tenir la parution du Rayon de la Mort (chez Cornélius) en même temps que de voir débouler Wilson ou l'histoire d'un célibataire sociopathe égocentrique et terriblement névrosé. Il est bedonnant. Il porte la barbe. Il perd ses cheveux et il en tient une sacrée couche. Comme tout le monde. Clowes allonge Wilson sur son canapé et dans son analyse minutieuse de l'humain, il nous propose de le suivre sur trente ans de sa vie. Chaque strip d'une page (il y en a 71) constitue un bref moment de vie qui, on le comprend progressivement, s'enfile comme des perles sur un collier. Ce bijou ne brille que par l'égoïsme, la vanité, la stupidité, la vulgarité -les défauts sont innombrables- et les échecs de cet homme pourtant en quête de quelque chose. Est-ce que ça s'appelle le rachat, l'amour, la rédemption, la reconnaissance? Derrière ses lunettes, Wilson est pathologiquement aveugle. Sans doute ne recouvre-t-il un semblant de vue qu'à la toute dernière page. Humour décapant, cynisme 5 étoiles, mini-tragédies de l'instant, aigreur permanente au bout des lèvres, Wilson ose tout...et comme dirait Audiard, c'est à ça qu'on reconnait un con. Clowes excelle à nouveau dans la narration avec cette construction linéaire façon puzzle. Clowes, c'est aussi la subtilité de l'invisible. Derrière ses caricatures et ses dessins parfois simplistes où les mots ne sont pas légion, il implique totalement le lecteur dans ces non-dits assassins. Dans cette cruauté humaine qui dérange parfois par ses effets de miroir. D'un strip à l'autre, il varie les styles graphiques souvent pour grossir le trait, pour jouer sur les couleurs, pour accentuer ses propos. Derrière une certaine forme de minimalisme, tous les détails comptent pourtant. A travers le grand vide qu'est la vie de Wilson, l'auteur américain critique une société dans laquelle aucun acteur de cette comédie absurde ne sort grandi. Wilson n'en est qu'un maillon. Il n'est pas vraiment à l'image de l'homme dit moderne mais il en est un bon spécimen. On sent que Wilson a un coeur. On éprouve parfois pour lui de l'empathie, de la compassion. On le comprend. On le voit vieillir et évoluer mais la rélaité des sentiments disséqués par le dessinateur est implacable. Anthropologue, sociologue, psychanalyste, caricaturiste et humoriste, Daniel Clowes n'a pas son pareil. Wilson aimerait bien échanger avec vous. Alleeez, faites un effort! Vous ne le regretterez pas! Totalement brillant et indispensable. (chRisA - janv 2011)

Extrait: "It's actually kind of disturbing. Some bum could be dying in the street and people would walk right past him, but show'em a puppy and they start sloberring like idiots... Of course, why wouldn't they? Dogs are the most wonderful creatures on earth."