L'ADOPTION de Zidrou et Monin (Grand Angle - 2016)

« Arequipa, Pérou, loin d’ici, rassurez-vous ! Durant quelques minutes, la terre trembla. De plaisir ? De froid ? Nul ne le saura. Un séisme de magnitude 8,4 ! Ce bon vieux Richter en eût rougi de plaisir. 8,4, un chiffre, une virgule, un autre chiffre. Une abstraction pour moi quand j’ai lu mon journal. 37559 victimes mortelles plus tard, le monde entier savait placer Arequipa sur une carte. Mais vous savez comment ça va…on s’émeut, on compatit, puis on oublie…après tout, qu’est-ce qu’on en a à foutre du Pérou et des Péruviens ? » L’introduction du premier tome de L’Adoption plante le décor et reflète bien notre attitude face aux grandes catastrophes sur écran plasma ou sur papier. Un couple français va accueillir une petite orpheline péruvienne du nom de Qinaya. Et du haut de ses quatre ans, Qinaya va secouer la vie de ses désormais grands-parents, et surtout du vieil ours bougon qu’est Gabriel. Au tremblement de cœur de succéder au tremblement de terre… Vous savez ce que c’est de nos jours, les grands-parents sont très sollicités dans la garde et l’éducation des petits…eh bien c’est avec beaucoup de tendresse, d’humour et de finesse que la petite et le vieux vont apprendre à se connaître. Il suffit parfois juste d’un bac à sable, d’une piscine gonflable, d’un vélo à roulettes pour faire progressivement fondre le cœur d’un retraité confus, embarrassé et quelque peu égoïste. De cette très belle relation naissante vivent des saynètes pleines d’amour et de complicité entre deux êtres on ne peut plus différents.  Le scénariste Zidrou, oui, je sais encore lui… nous gratifie d’une histoire qui commence très fort et qui est jalonnée de dialogues drôles et pleins d’esprit.  Aussi le trait tout en sensibilité d’Arno Monin apporte son lot d’émotions et d’humanité. C’est l’été, les couleurs  sont chaudes, rassurantes et surtout tendres sans être guimauves non plus. On rit beaucoup, on s’émeut devant cette petite Qinaya et avec un rebondissement final inattendu on se voit déjà dans l’attente de la suite qui promet sacrément. L’Adoption est certes une BD pleine de bons sentiments et surtout de bons moments…l’amour entre une petite et son grand-père…mais c’est un livre génial ! (chRisA – mai2016)

RIO de Louise Garcia et Corentin Rouge (Glénat - 2016)

C’est bien connu, si je vous dis Rio de Janeiro, les images de samba, de football, de plage, de corps cuivrés, de Christ géant ouvrant le ciel de toute sa grâce vous viennent immédiatement à l’esprit. Le côté carte postale bien sûr. Sous le timbre, le dessinateur Corentin Rouge et la scénariste brésilienne Louise Garcia s’attachent dans ce premier tome d’une série prévue en quatre à nous faire déambuler dans les rues de cette cité, dans ses favelas. Face au meurtre de leur mère par un flic véreux, Rubeus et sa petite sœur Nina, désormais orphelins, sont livrés à eux-mêmes. Les nuits sur les trottoirs, la faim qui s’agrippe au ventre. Le frère et la sœur vont progressivement rejoindre un gang de petits voyous dirigé par une petite frappe du nom de Bakar. Il leur faudra faire leurs preuves pour intégrer l’esprit tribal du groupe. Après de gros problèmes avec la police, Rubeus et Nina vont être hébergés et protégés par une communauté de bonnes sœurs qui œuvrent, par le biais de l’adoption, à trouver un avenir à ces gamins. La perspective d’être pris sous l’aile protectrice d’un couple américain fortuné peut-elle être une solution à tous leurs ennuis ? Avec Rio, je m’attendais à plonger dans l’univers du film culte sur les favelas brésiliennes La Cité de Dieu mais là où cette bande dessinée m’a surpris c’est par la qualité du dessin réaliste et très dynamique de Corentin Rouge (qui s’était déjà illustré avec Juarez chez Glénat). Ce premier tome pose aussi les bases d’une histoire très bien ficelée qui va sans aucun doute nous faire suivre les héros dans de sacrées mésaventures. La qualité des dialogues de Louise Garcia est remarquable. Ils sentent la rue, le vécu, ce qui peut sortir de la bouche de gamins paumés, violents mais débrouillards. Les personnages ne sont pas tout de suite attachants. Le scénario demande du temps aux lecteurs pour pouvoir les ‘apprivoiser’. Rio est un livre d’ambiances qui montre la police sous tous ses aspects les plus corrompus ainsi que la misère sous tous ses aspects les plus crus et âpres. Une réussite en 64 pages qui laisse le lecteur très impatient de connaître la suite.  (chRisA – mai2016)

L'HOMME QUI TUA LUCKY LUKE de Matthieu Bonhomme (Lucky Comics - 2016)

Quelqu’un se vante d’avoir tué la légende d’une balle dans le dos. Mon dieu, Lucky Luke git dans la boue de Froggy Town, le dos couvert de sang. Ainsi s’ouvre la nouvelle bande dessinée de Matthieu Bonhomme, L’homme qui tua Lucky Luke. Horreur et damnation, quel est le fils de vautour qui a bien pu commettre l’impardonnable ? Flashback. Montant comme à son habitude le flegmatique Jolly Jumper, l’homme qui tire plus vite que son ombre pénètre dans cette petite ville inhospitalière où visiblement la population de crapauds dépasse celle des hommes. Très vite Lucky Luke fait la connaissance du shérif aussi bête qu’une selle sans pommeau. La ville est en émoi depuis qu’un mystérieux indien a dérobé la malle contenant tout l’or récolté par ses habitants. Les hommes sont en colère. Lucky Luke et son indéfectible sens de la justice décide de prendre les choses en main et d’éclaircir toute cette affaire. Vouloir découvrir la vérité lui sera fatal…enfin, c’est ce que ces pages vont essayer de nous faire croire. Malin le Bonhomme avec son magnifique coup de crayon, ses couleurs pétantes, c’est qu’il nous a concocté un scénario des plus habiles pour cette histoire qui rend un superbe hommage au héros du fameux Morris. Tous les codes chers au dessinateur belge décédé en 2001 y sont mais Mathieu Bonhomme a tenu à donner un visage différent au personnage principal. Plus posé, plus concentré, plus mature, beaucoup plus dans la retenue, Lucky Luke avance dans son enquête avec détermination, tout préoccupé qu’il est par la pénurie de tabac qui sévit sur Froggy Town. Et vous le savez…un homme privé de nicotine… c’est un homme à prendre avec des pincettes… Avec son comparse Lewis Trondheim et les deux tomes de Texas Cowboys, Matthieu Bonhomme nous avait déjà réjouis, nous pauvres fans de western que nous sommes. Ici, il s’amuse avec notre pistolero préféré, il impose un autre ton, avec un humour différent mais bien présent. Les Dalton sont absents mais qu’est-ce que ça peut faire ? L’homme qui tua Lucky Luke s’adressera davantage aux ado-adultes qu’aux enfants…alors, qui c’est qui va se faire plaisir, hein ? (chRisA – avril2016)

UN MAILLOT POUR L'ALGERIE de Rey, Galic et Kris (Aire Libre-Dupuis - 2016)

Un maillot pour l’Algérie sorti il y a quinze jours aux éditions Aire Libre/Dupuis est le travail d’amis scénaristes Kris (qui avait co-écrit Un homme est mort) et Bertrand Galic et d’un très bon dessinateur espagnol du nom de Javi Rey. Dans ce one-shot engagé, le trio revient sur une histoire incroyable qui a eu lieu en 1958 et qui a mêlé football et politique. Oui, je sais, les deux ne faisant jamais bon ménage. Dans les années 50, quelques footballeurs professionnels nord-africains jouaient pour les plus grands clubs de l’époque : l’AS Saint-Etienne, l’Olympique lyonnais, Monaco, le SCO d’Angers, l’OM. Fins techniciens, ces joueurs pour la plupart d’origine algérienne étaient très appréciés. Malgré le contexte politique qui se tendait de plus en plus de l’autre côté de la Méditerranée, le talent de ces joueurs, citons Rachid Mekhloufi, Mokhtar Arribi, Abdelhamid Kermali entre autres… était reconnu ; certains joueurs s’apprêtaient même à disputer la coupe du monde sous le maillot de la France. Mais ces hommes vont tout quitter pour jouer sous celui de l’Algérie, un pays qui n’existe pas encore. Sous l’égide du FLN, ces joueurs vont s’exfiltrer pour rejoindre la jeune république tunisienne. De là, une équipe aux futures couleurs de l’Algérie, va s’organiser pour jouer des matches internationaux en Afrique, en Asie et dans les pays communistes. Brandir les couleurs de leur pays, faire retentir son hymne tel furent leurs revendications pour aider leurs compatriotes dans la lutte pour l’indépendance. Un message politique fort appuyé non pas par des mots mais par des actes de paix : celui de mettre des buts au fond des filets. En 120 pages auxquelles un dossier d’articles est ajouté, les auteurs, tous très grands amateurs de ballon rond, nous content cette épopée sportive d’une profondeur humaine édifiante. Le livre ne s’attarde presque jamais sur la Guerre d’Algérie, préférant mettre en avant la bonne humeur de ces joueurs , leur engagement tout comme les valeurs du sport : respect, non-violence, fraternité au service de l’indépendance et la liberté. (chRisA - avril2016)

LES INTRUS d'Adrian Tomine (Cornélius - 2015)

Au même titre que toutes les parutions de Chris Ware et de Daniel Clowes, je ne manque jamais de déguster celles, au combien trop rares, de l’américain Adrian Tomine. Car, il faut le savoir (et le découvrir), ces types ont véritablement élevé le genre du roman graphique à un niveau sidérant. Les Intrus est un recueil de six histoires ou devrais-je dire six nouvelles tellement l’aspect littéraire est aussi important que le côté comic strip. Et qu’est-ce qu’elles nous racontent sinon le quotidien d’américains lambda certes névrosés mais ne le sommes-nous tous pas un peu ? De ce passionné d’hortisculpture, à cette femme bouleversée par son sosie star du porno, à cette équipe de losers fans de baseball, à cette jeune femme qui voudrait faire carrière dans le stand-up… Tomine créé une galerie de personnages troublés et carrément troublants. A l’aide d’un graphisme très simple, très épuré, il réussit à leur donner une profondeur et une épaisseur qui ne peut pas laisser indifférent. Car Adrian Tomine ausculte avec justesse et talent l’âme et la psyché de ces gens qui pourraient être votre parent, votre ami, votre voisin…ou bien vous-même. Ici, chaque phrase prononcée, chaque idée émise est travaillée. Chaque histoire est avant tout une question de langage. Ces fameux mots qui nous mettent en rapport avec nous-même mais surtout avec le monde. Ces mots oui mais aussi ces silences. Derrière les banalités de la vie quotidienne, Tomine en extirpe tout le jus de la condition humaine. Voilà, Tomine est un extracteur de jus humain. Ses saynettes mettent plus ou moins à jour les mystères de notre race. Parfois elles nous font sourire, parfois elles nous inquiètent, nous émeuvent  que sais-je encore mais à chaque fois elles interpellent le lecteur. Sans cynisme, sans moquerie, sans émettre le moindre jugement, il prête à ses personnages une voix qui, à notre lecture, trouve une chambre de résonance. Chaque nouvelle propose une approche graphique différente. Chaque case est truffée de détails. Souvent, de par leur cadrage, la mise en scène est très artistique. Bref, c’est du travail d’orfèvre si le lecteur veut bien y prêter toute son attention. On aime ou on n’aime pas, moi, j’adore. (chRisA – jan2016)

L'ENRAGE DU CIEL de Joseph Safieddine et Loïc Guyon (Sarbacane - 2015)

Cette bande dessinée va vous faire connaître un énergumène de l’Histoire de France. Roger Henrard …qui ça ? C’est lui l’enragé du ciel, cette tête brûlée fondue d’aviation et de photographie. Ce récit biographique tente d’aborder non pas la vie de Monsieur Henrard (arrière-grand-père du scénariste Joseph Safieddine) mais les vies de ce personnage au destin carrément romanesque. On pourrait en effet lui coller un sacré nombre d’étiquettes à ce génial farfelu : inventeur de la photo aérienne, pilote virtuose et casse-cou, homme à femmes, espion… Ces tranches de vies passionnantes entraînent le lecteur dans un rythme fou car Roger vivait à 100 à l’heure, sans se poser 1000 questions. Son mot d’ordre était l’action. On n’en fait plus des jouisseurs, des passionnés, des fous comme lui. Des hommes engagés sur tous les fronts qui n’avaient peur de rien ni de la mort, ni du ridicule. Dans un trait parfois proche d’un Christophe Blain, Loïc Guyon a donné beaucoup de dynamisme aux facéties de cet homme qui aura œuvré pour que la photographie aérienne gagne ses lettres de noblesse. Ne perdez pas une minute, lancez le moteur et décollez avec Roger Henrard, ce livre vous fera prendre de la hauteur. Un dernier conseil : attachez bien votre casque et votre ceinture. (chRisA –nov2015)

LE CRIME QUI EST LE TIEN de Zidrou et Philippe Berthet (Dargaud - 2015)
Greg Hopper est un berger qui s’est retiré du monde. Entouré de ses moutons et de son chien depuis trente ans, il vit surtout avec ses fantômes. Celui de Lee sa voluptueuse (et allumeuse) épouse brutalement assassinée. Celui d’une culpabilité qui l’a précipité dans sa fuite jusqu’au jour où il apprend que son frère, avant de mourir d’un cancer, a avoué le meurtre de Lee. Les preuves concourent aux dires de son frère. Greg peut donc revenir à Dubbo City, un trou perdu dans l’Australie des années 70. L’accusé redevenu innocent sent le vent chaud de la réhabilitation souffler sur son âme. Son séjour dans cette bourgade tranquille est rythmé par ses quelques retrouvailles. Celle avec le shérif Mc Ghee, celle avec sa belle-sœur en deuil, celle aussi avec sa nièce. La violente révélation de son père a entaché la réputation des deux femmes. Dans ce contexte, Greg a toutes les cartes en mains pour jours les Monsieur Propre…mais une conscience sale, peut-elle un jour retrouver sa blancheur originelle ? Zidrou (oui, encore lui !) a concocté un scénario habile qui ne manquera pas de vous séduire, vous lecteurs exigeants ! Philippe Berthet et son trait immédiatement reconnaissable vous plongera dans une ambiance de faux-polar sous la chaleur plombée d’une ville de Nouvelle Galles du Sud. Le crime qui est le tien baigne dans des couleurs mats, quasi vintage. La bande dessinée propose des planches d’une grande lisibilité alors que le lecteur se demandera où se trouve la vérité. A lire ! (chRisA – nov2015)

LE PIANO ORIENTAL
de Zeina Abirached (Casterman - 2015)

Vous avez adoré Persepolis de Marjan Satrapi ! En ce moment, vous vous délectez du tome 2 de L’Arabe du Futur de Riad Satouf ! Alors vous allez forcément aimer Le Piano Oriental de Zeina Abirached. La franco-libanaise avait déjà marqué les esprits avec son récit autobiographique dans Le Jeu des Hirondelles : mourir, partir, revenir aux éditions Cambourakis. Sept ans après, c’est une histoire dans l’histoire qu’elle nous offre.  Le cœur en équilibre entre Paris et Beyrouth, une jeune artiste nous raconte l’histoire, dans les années 60, d’Abdallah Kamanja, son grand-père, le génial inventeur du piano oriental. Désireux de jouer les quarts de tons de la musique orientale, Abdallah conçoit un instrument qui impressionne les célèbres facteurs de pianos autrichiens Hofman. Le voilà d’ailleurs en route pour Vienne afin de présenter son invention. Quel avenir connaîtra cet instrument ? Vous le saurez en tournant les pages de ce livre foisonnant de fantaisies et de fraîcheur. Assez proche graphiquement d’un David B., Zeina Abirached plonge son récit dans la douceur de vivre du Liban de l’époque (sorte de Suisse du Moyen-Orient), dans l’humour délicat d’un musicien poétiquement attaché aux sons. Rythmé par les notes, les onomatopées, la musicalité de la narration, Le Piano Oriental séduit par sa douce nostalgie, par son audace conceptuelle, par sa partition de bonnes humeurs. Amateur de musique ou pas, Zeina Abirached, avec toute sa remarquable inventivité, vous fera découvrir la vie d’un gentil rêveur et de sa petite fille attachante. Un livre magnifique auquel on prédit un très bel avenir… Angoulême, si tu nous lis… (chRisA - sept2015)

L'INDIVISION de Benoit Springer et Zidrou (Futuropolis - 2015)
Nous avions aimé l'association Benoit Springer/Zidrou pour Le Beau Voyage (Dargaud). La paire réitère avec un nouveau récit fort : celui d’une histoire d’amour entre un frère et sa sœur. Un thème tabou traité avec l’énergie de la passion sentimentale. Quel avenir la société peut-elle donner à ce couple fusionnel ? Jusqu’où les deux parties peuvent-elles aller pour préserver l’essentiel ? Entre cris, larmes, disputes, déchirements et feu érotique incandescent, L’Indivision est un one-shot intéressant et plaisant dans le fond, dommage néanmoins qu’il soit servi par un graphisme inégal. (chRisA – août2015)


L'ARABE DU FUTUR
t2 de Riad Sattouf (Allary - 2015)

On l'attendait avec impatience. Tout juste un an après la sortie du tome 1 logiquement récompensé à Angoulême fin janvier, la suite des aventures en Syrie du petit Sattouf est là, prête à nous faire rire et à nous faire réfléchir. Ni meilleur ni moins bon que son prédécesseur, ce deuxième volume toujours raconté à hauteur d’enfant s’attarde sur cette première année de scolarité (1984 – 1985) dans un petit village syrien. Avec son uniforme à collerette et son cartable vert, Riad découvre à six ans la langue arabe, les humeurs schizophrènes de sa maîtresse, la personnalité de ses petits camarades… Les anecdotes se succèdent sans qu’on ait cette impression que l’auteur enfile facilement les perles.  Si l’auteur se raconte à l’aide d’une kyrielle d’émotions, il raconte aussi l’histoire d’un pays. L’enfant qu’il est observe aussi les grands qui l’entourent. La dimension sociale et économico-politique du pays est toujours un des éléments importants pour étayer le récit de ses souvenirs. Ce roman graphique est toujours plein d’à-propos, de finesse douce-amère. Il nous réserve apparemment deux autres tomes qui sans nul doute auront toujours ce même croustillant. On prend déjà rendez-vous pour juin prochain ! (chRisA – août2015)

KAMARADES t1 de Benoît Abtey, Jean-Baptiste Dusséaus et Mayalen Goust (Rue de Sèvres - 2015)


C’est la nouvelle série pilotée par deux ‘historiens’ et par la dessinatrice Mayalen Goust jusqu’ici davantage connue pour ses illustrations pour la jeunesse (Blanche Neige, Les Colombes du Roi-Soleil). Petrograd, début 1917, en pleine agitation révolutionnaire, Ania et Volodia tombent instantanément amoureux. Lui est simple soldat, elle est princesse : LA princesse Anastasia Romanova, fille du tsar au pouvoir. Sur leur chemin, deux hommes vont se dresser : d’un côté et de retour d’exil, Lénine, de l’autre, le machiavélique et déjà tordu Joseph Vissarionovitch, alias Staline. Plongez-vous dans les événements de l’époque, mêlez-vous aux nombreuses intrigues, palpitez pour cette histoire d’amour impossible, voilà l’invitation faite par Kamarades. C’est romanesque et dramatique. C’est aussi la naissance de l’Union Soviétique et surtout l’occasion de mieux comprendre les enjeux entre les forces en présence. Kamarades, ce sont aussi les premiers pas d’une dessinatrice fantastique. Les dessins de Goust sont d’une légèreté et d’une beauté saisissantes. Amples, libres et précis à la fois. Une magnifique maîtrise des couleurs. Un trait qui convoque les ambiances nécessaires pour ces grands moments de l’Histoire. Une réussite ! Le tome 2 devrait paraître en fin d’année. (chRisA – juin 2015)


L'ESSAI
de Nicolas Debon (Dargaud - 2015)
Fans d’ovalie, la nouvelle bande dessinée de Nicolas Debon (L’Invention du Vide – Dargaud) ne parle pas de rugby. L’Essai traite de l’histoire vraie d’un homme dans les Ardennes en 1903. Fortuné, c’est son nom, arrive un beau matin de juin dans cette immense forêt avec son chien et quelques outils. Il a fait l’acquisition d’un lopin de terre sur lequel il va bâtir son projet. Anarchiste dans l’âme, Fortuné décide de vivre libre et pour se faire il va créer la Colonie Initiale de l’Humanité Future. Ambitieux le bonhomme, non ? En des termes plus simples et plus évocateurs, il a dans l’esprit d’œuvrer à faire fonctionner une petite communauté de libertaires comme lui. Cultiver en tout autonomie la terre, se nourrir de son propre labeur, édifier des maisons, des bâtiments de ferme… Vivre hors du système ! Vivre de son système ! Ce projet qui a aussi été appelé le Communisme Expérimental va unir hommes, femmes, familles pour atteindre les mêmes desseins. Les Hommes et leurs idéaux, voilà ce que met en lumière le très beau trait de Nicolas Debon. Couleurs douces dans les tons sépia, un dessin chaud et très humaniste, voilà aussi ce qui nourrit les réflexions d’une histoire simple mais tellement intéressante. Alors est-ce que la colonie fondée par Fortuné réussira ? Echouera-t-elle ? Tel n’est sans doute pas le propos de l’auteur qui préfère mettre en avant la portée des rêves d’un homme et la faisabilité de grandes et belles idées qui naissent d’un IDEAL. (chRisA – juin 2015)

LES ESCLAVES OUBLIES DE TROMELIN
de Sylvain Savoia (Aire Libre - 2015)

Qui pourrait me situer l’Île de Tromelin sur un planisphère ? Si je vous dis qu’elle est presque coincée entre Madagascar et l’Île de La Réunion mais carrément paumée dans l’Océan Indien, ça vous aide un peu ? A la fin du XVIIIè siècle, un navire français y fait naufrage avec à son bord une centaine d’esclaves malgaches. Les survivants, blancs comme noirs, construisent un nouveau bateau à partir des débris de l’épave. Mais seuls les blancs quitteront ce confetti de sable qu’est Tromelin, abandonnant à leur terrible sort tous les esclaves, hommes et femmes. Sylvain Savoia nous fait le récit de cette incroyable histoire de survie. Il se fait aussi le rapporteur de l’expédition dont il a fait partie aux côtés de Max Guérout, ancien officier de marine et créateur du groupe de recherche en archéologie navale. Cette expédition (effectuée en 2013) a eu pour but de retrouver les traces du séjour des naufragés, de mettre à jour leur incroyable capacité physique et mentale  à s’adapter et à survivre dans un milieu totalement hostile. L’auteur, à l’instar d’un Emmanuel Lepage, revisite donc la dramatique épopée de ces esclaves abandonnés et documente cette expérience humaine personnelle et collective qui a permis d’en savoir vraiment plus sur les quinze années d’espoir et de désespoir qu’ont vécu ces condamnés. Bande dessinée documentaire, bande dessinées d’aventures… avec Les Esclaves Oubliés de Tromelin, Sylvain Savoia offre aux lecteurs une magnifique leçon d’humanité. Tromelin = trrrop bien ! (chRisA – mai2015)

LE RAPPORT DE BRODECK (tome 1) de Manu Larcenet (Dargaud - 2015)

Le GRAND Manu Larcenet. Il est de retour avec un dyptique qui va vous en mettre plein les yeux et…plein la tronche, il faut bien le dire. Qu’est-ce que c’est que ce rapport ? C’est tout d’abord un magnifique objet : un grand format à l’italienne sous étui s’il vous plaît. Claaasse, ça en jette !! Narrativement, c’est l’adaptation graphique du roman culte de Philippe Claudel qui raconte l’histoire d’un village allemand perdu dans le grand froid, en pleine nature. L’époque n’est pas précisée. Ce qu’on sait, c’est que ses habitants ont peur. Au sortir de la guerre, ils sont encore méfiants et sauvages. Un visiteur nommé ‘L’Anderer’, philosophe, naturaliste, cartographe, poète s’attarde dans cette bourgade tellement inhospitalière qu’il ne va pas en sortir vivant. Brodeck, un rescapé des camps de la mort, est l’homme qu’on désigne pour raconter ce qui s’est passé avec cet étranger. Sous la menace, Brodeck consent à rédiger ce rapport mais il voudra tout dire et l’on sait de ce qu’il en est de toute vérité… Dans une allégorie philosophico-naturaliste, Larcenet dissèque à nouveau le genre humain : sa bestialité, sa haine, sa violence, ses peurs face à l’inconnu, son ignorance aveuglante qui a pour seule couleur le sang ! Dans un formidable noir et blanc, Larcenet fait ressortir les âmes ténébreuses. Son trait n’a jamais été aussi bon, beau, précis et donc puissant. Certaines planches pourraient ressembler à des gravures. Assurément un des grands albums de 2015. Malgré l’ambiance pesante qui s’abat sur nos épaules dès les premières cases  et l’effroi qu’elle provoque tout du long, on est juste impatients de connaître la suite et fin. (chRisA - mai2015)

LE SCULPTEUR de Scott McCloud (Rue de Sèvres - 2015)
Déprimé et en perte d’inspiration, David Smith, jeune sculpteur new-yorkais, accepte une proposition : ne plus vivre que 200 jours pour créer tout ce qu’il imagine. Le compte à rebours est lancé. Fallait-il encore qu’il tombe amoureux ! Un roman graphique avec une passionnante réflexion sur l’art par un génie de la BD américaine. (chRisA – mai2015)


ROSA (tome 1) de François Dermaut (Glénat - 2015)

Six ans après le tome 2 de la série Malefosse, François Dermaut, mayennais d’adoption, fait son grand retour avec une bande dessinée qui fera date tellement elle est maîtrisée et passionnante. Fruit d’une idée lancée en 2004 par son ami aventurier Bernard Ollivier, Rosa prend enfin corps pour une histoire prévue en deux tomes. Dans un petit village normand au début du 20ème siècle, Rosa sert et écoute la clientèle grivoise de son petit bistrot. Rosa aime la lecture et elle s’occupe avec affection de son mari atteint de tuberculose. Un soir, elle est mêlée à un pari stupide. Chacun de ses clients se défie d’être l’homme le plus viril (ou le plus sexuellement performant si vous préférez) du hameau. Les esprits s’échauffent, les paris montent et ce qui était au début une boutade absurde devient réel quand Rosa propose de prendre les choses en main. C'est elle qui sera juge et arbitre de ce pari. En édictant ses règles et en exigeant de toucher un tiers des sommes engagées prévu pour payer la cure de son époux, elle propose d’inviter chacun des douze parieurs à partager sa couche…et de les ‘noter’. Il n’y aura qu’un seul gagnant mais dans ce magnifique portrait de femme, c’est bien Rosa qui se joue des hommes. Au centre de tous les enjeux du village, Rosa s’affirme et s’émancipe de sa condition féminine. Elle révélera entre autres tous les défauts de ces mâles dominants aux pieds d’argile. Sur un scénario génialement subtil car riche, les crayons de François Dermaut s’amusent à dépeindre une galerie de portraits forts. Ils mettent aussi en valeur toute la force et la beauté d’âme de son personnage central. A la lecture (et relecture) de ces 56 pages, vous n’aurez qu’une frustration : celle d’attendre impatiemment la suite pour connaître le verdict de Rosa. (chRisA - avril2015)

HELENA (tomes 1 et 2) de Jim et Lounis Chabane (Grand Angle)

Dans les deux albums dont je vais vous parler, il est question d’amour. Eh oui, pour une fois ! Mais pas de n’importe quel amour. Celui avec un A majuscule ! Celui que, depuis l’école, Simon éprouve pour la belle Héléna. Elle hante tellement l’esprit de Simon qu’il n’a de cesse d’errer dans le labyrinthe de sa vie sentimentale. A la mort de son père, Simon hérite d’une somme colossale. Elle lui donne une idée folle. Et s’il proposait à Héléna 1000 euros par mois en échange de trois heures de sa présence tous les jeudis après-midi ? Une proposition très décente pour apprendre à se connaître. Pour commencer à s’apprivoiser. En même temps, peut-on vraiment infléchir le cours de l’amour ? Peut-on forcer quelqu’un à vous aimer ? Héléna et Simon vont faire les frais de cette drôle de mascarade. D’une idée originale, Jim en tire un scénario qui tient parfaitement la route avec les rebondissements et l’humour qu’il faut. Le trait lisse et épuré de Lounis Chabane s’accorde parfaitement avec le romantisme assumé de l’histoire. Les couleurs chaudes que nous offre la Côte d’Azur emballent le tout à merveille. On pourrait croire à un roman-photo de Nous Deux ou à une histoire sirupeuse de Marc Levy, mais non ! Héléna, c’est plus que ça. C’est surtout bien mieux que ça ! Découvrez ce diptyque beau et triste comme une relation amoureuse sincère et déchirante. (chRisA - avril2015)

CENTAURUS (tome 1) de Leo, Rodolphe et Janjetov (Delcourt)

Dans un futur pas si éloigné, un équipage du ‘vaisseau-monde’ qui a quitté la Terre il y a plus de vingt générations, se donne pour objectif de découvrir une terre d’accueil ressemblant au Jurassique du nom de…Centaurus. Une aventure de pionniers intergalactiques. De la science-fiction pur jus concoctée par trois maîtres du genre. Un régal. La suite, vite! (chRisA - avril2015)

UNDERTAKER de Xavier Dorison et Ralph Meyer (Dargaud - 2015)

Le Mangeur d’Or est le tome 1 d’un dyptique qui démarre fort bien. Tous les codes du western sont réunis sous les crayons magiques de Raph Meyer (Berceuse Assassine, Asgard…). Quant au talent de scénariste de Xavier Dorison (W.E.S.T, Long John Silver…), il n’est plus à prouver pour raconter ici l’histoire de Jonas Crow, ce croque-mort (undertaker) venu s’occuper de la dépouille de Joe Cusco, un ancien mineur devenu millionnaire. Ce dernier a volontairement mis fin à ses jours en avalant toutes ses pépites d’or. Du coup le macchabée devient l’enjeu de tous les désirs, à commencer par ceux des mineurs qui, après avoir trimé comme des fous pour Cusco, ne demandent qu’à récupérer ce qui leur appartient. Crow, le croque-mort, cache bien son jeu. Ayant pour animal de compagnie un vautour, ne serait-il pas lui aussi qu’un charognard ? La suite et vite ! (chRisA – mars2015)

LES TROIS FRUITS d'Oriol et Zidrou (Dargaud - 2015)

Vous aviez aimé La Peau de l’Ours ? Oriol et Zidrou sont de retour pour faire équipe autour d’un conte fantastique magnifiquement noir et macabre. Ce one-shot raconte l’histoire d’un vieux roi qui après quarante ans de règne a peur de mourir. Pour connaître la vie éternelle, et en échange de la main de sa fille, il fait un pacte avec un curieux personnage (le diable ?).  Fort d’un pouvoir maléfique ce dernier assure que si le roi mange la chair de son fils (il en a trois) le plus vaillant, il sera immortel. Les trois hommes s’apprêtent à relever les défis qui révèleront leur bravoure…et on sait déjà que ça va mal finir. En grand fan de Zidrou, je garde toute ma confiance pour ce scénariste inventif mais ma première surprise fut le graphisme d’Oriol. Au premier abord, comparé à celui utilisé dans La Peau de l'Ours, il est plus flou, plus gras, moins net mais ici ses techniques servent parfaitement l’histoire, les ambiances et ses mystères. Au bout de cinq pages, on s’émerveille des choix faits par le dessinateur pour nous faire trembler d’effroi. Les couleurs et les lumières sont très appropriées pour ce conte gothique et mystique. Très belle réussite ! (chRisA – fév2015)

KERSTEN de Patrice Perna et Fabien Bedouel (Glénat - 2015)

Et si dans cette bd historique Patrice Perna et Fabien Bedouel mettaient en images Les Mains du Diable, le fameux roman de Joseph Kessel ? Même s’il n’en est pas fait mention, Kersten reprend une partie de la vie de ce docteur finlandais (Felix, de son prénom) qui fut attaché à soulager les douleurs de Heinrich Himmler, célèbre bras droit de qui on sait. En échange des soins qu’il lui prodigue, il essaye d’obtenir quelques faveurs  dans un contexte politique et diplomatique dramatique. Tel un pion entre la vie et la mort, ce confident de Himmler réalise un numéro d’équilibriste ahurissant. Les auteurs arrivent  à disséquer la relation complexe et dangereuse entre les deux hommes. De la petite histoire à la grande Histoire, cet échange sous tension nous tient totalement en haleine. Suite et fin dans le tome 2. (chRisA -fév2015)

LES PENATES de Vincent Sorel et Alexandre Franc (Professeur Cyclope - 2014/70p)

‘Regagner ses pénates’ : je connaissais l’expression mais pas la réelle signification du mot. A la page 1063 de mon Robert Illustré, je trouve celle-ci : Pénates (nom masculin pluriel) dieux domestiques du foyer chez les anciens Romains. La petite Bérénice a pour pénates deux dieux : une poupée aux boucles dorées et un ours en peluche. Lorsqu’on s’occupe bien d’eux, les pénates sont contents alors on ne risque rien. Bérénice les bichonne en leur donnant beaucoup de chocolat. Il faut dire qu’entre sa maman et son papa, ça ne va pas très fort d’autant plus que l’arrivée d’un ami à la dérive perturbe encore plus les équilibres. Entre un père passionné d’Histoire antique et totalement investi dans l’écriture de son livre et une mère débordée par son quotidien professionnel et domestique, la petite Bérénice essaye de trouver ses repères. Derrière des aspects faussement naïfs, cette histoire raconte le délitement d’un couple de nos jours. Subtilement et tendrement, elle aborde tous les sujets qui nous sont essentiels, toutes ces questions qui un jour nous interpellent et nous obsèdent : qu’attend-t-on de la vie, de l’amour ? Comment définir nos rapports à l’autre ? Qu’est-ce qu’une famille ? Qu’est-on en mesure d’attendre de la vie ? De l’amour ? Quels  choix existentiels faire ? Les auteurs ont joué la carte douce-amère de la simplicité et elle est ici absolument désarmante tant elle est fine et juste. Les pénates devraient être flattés devant une telle réussite. Gros coup de cœur ! (chRisA-sept2014)

LE CAPTIVE
de Christophe Dabitch et Christian Durieux (Futuropolis - 2014/120p)

Aviez-vous déjà entendu parler de l’incroyable histoire d’Albert Dadas ? Celle de cet homme qui, à la suite d’un accident durant son enfance, ne voulait qu’une chose : être ailleurs. Celle de cet aliéné voyageur qui, à la fin du 19ème siècle, pour soulager ses maux de tête, marchait librement par monts et par vaux. De Russie à Constantinople et un peu partout dans l’Europe du Nord, Albert a suivi ses chemins jusqu’à croiser celui du docteur Philippe Tissié. Cas à part, la ‘maladie’ d’Albert a servi de sujet pour la thèse du médecin mais elle a surtout étroitement lié les deux hommes sur le plan affectif. Etayé d’une sérieuse et passionnante documentation, le très bon récit de Dabitch tient autant du mystère que du roman. Toutes les ‘crises’ de Dadas sont à elles-seules de véritables aventures romanesques. A cela vient s’ajouter la dimension ‘scientifique’ du livre puisque ce cas a non seulement laissé perplexe tout le corps médical mais il a aussi aidé, sous l’impulsion d’un Tissié perspicace, à faire évoluer les courants de pensée et pratiques de l’époque. Graphiquement, cet album se devait d’être en noir et blanc. Jouant de lumières et de contrastes saisissants, le crayonné pur et charbonneux de Durieux y est absolument sublime. La beauté photographique aspire littéralement le lecteur qui devient, à sa manière, un ‘captivé’ sous hypnose. Beau, bon et touchant. Futuropolis, encore une fois, ne vous fait pas marcher, vous devriez courir pour vous procurer et découvrir cette histoire. (chRisA – août2014)

LE TIRAILLEUR
de Piero Pacola et Alain Bujak (Futuropolis - 2014/120p)


Lorsqu’Alain Bujak a rencontré Abdesslem dans la résidence sociale Adoma, ex-Sonacotra à Dreux, il a entendu le témoignage d’un homme de 80 ans arraché aux montagnes de la province de Taza un jour de 1939. Il s’est fait conter le terrible récit des deux guerres qu’il a dû faire au sein du 4è RTM (Régiment de Tirailleurs Marocains). La Seconde Guerre mondiale et l’Indochine comme deux cicatrices profondes du passé. Entre 2008 et 2009, Alain Bujak a recueilli les faits d’arme et les états d’âme de l’’Indigène’ qu’il a toujours été dans l’armée ou plus tard dans le civil. Aux côtés de Piero Marcola, il a décidé de rapporter cette histoire. Pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli. Pour qu’elle intègre la mémoire collective d’une France volontairement amnésique. Le Tirailleur n’est pas sans faire penser dans sa structure narrative à La Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert (auteur d’ailleurs mentionné dans les remerciements). Côté cinéma, il évoque aussi nécessairement le film de Rachid Bouchareb. Dans la forme, le crayonné de Macola qu'on avait apprécié dans Dérives (Atrabile) apporte toute la sensibilité nécessaire à ce récit émouvant. Les traits soulignent aussi bien la grandeur des paysages que la nature même de l’homme marqué, troublé, qu’Abdesslem est devenu au fil du temps. Etonnamment, les couleurs pâles fournissent une lumière pudique appropriée à tous ces souvenirs douloureux. Alain Bujak a eu la très bonne idée, à la fin du livre, d’ajouter textes et photos en noir et blanc de ses retrouvailles avec Abdesslem et les siens en 2011. On y voit ce vieil homme digne et beau sur ses terres natales reprenant enfin racine comme les oliviers qu’il n’a cessé de planter dans la ferme familiale durant toute sa vie. Le Tirailleur est un récit de vie et de guerre très intéressant comme Futuropolis aime se faire l’écho. (chRisA – août2014)

LE SOURIRE DE ROSE
de Sacha Goerg (Professeur Cyclope - 2014/104p)

Du numérique à la version papier, le Professeur Cyclope a courageusement franchi le pas. Résultat, ce sont deux ouvrages de qualité qui éclosent en même temps. Iba de Pierre Manuel et l’album qui nous intéresse ici-même. Connu pour ses travaux chez L’Employé du Moi, Sacha Goerg a entièrement refaçonné cette histoire initialement conçue pour la toile. Elle raconte la rencontre entre Desmond, un type paumé qui a des problèmes avec la garde de son fils et Rose, une charmante cleptomane au passé mystérieux. Suite au vol d’un ‘trésor’ particulièrement singulier, la femme entraîne l’homme dans une sale affaire où ils vont être amenés à s’entraider pour se sortir des griffes d’un vieux fou. Ce one-shot aux allures de polar rempli d’action et de suspense déroule plusieurs lignes narratives. Il livre, entre autres, de beaux angles sur la relation naissante entre Desmond et Rose. Ces deux protagonistes aux traits affirmés n’en restent pas moins ambigus dans leurs façons de fonctionner. L’ambiance glaciale d’une ville du nord de l’Amérique saisit parfaitement le lecteur. Côté technique, l’option ‘case ouverte’ donne beaucoup de fluidité au récit. Le séquençage y est vraiment très dynamique. Le choix des tons pastel apporte ce qu’il faut d’émotions dans les rapports humains. Bref, toutes ces forces positives sont au service d’une bande dessinée très agréable à lire. Elle est le fruit du talentueux travail d’un auteur qu’on aimerait retrouver plus souvent. Coup de cœur ! (chRisA – août2014)

LES MIETTES de Frederik Peeters et Ibn Al Rabin (Atrabile - 2014/68p)

Si Atrabile pensait nous faire un beau cadeau en rééditant cet album sorti à 900 exemplaires chez Drozophile en 2001, c’est…raté. Enfin presque car le livre est beau, rehaussé qu'il est par une bichromie optant pour la couleur or. Le problème vient plutôt de l’histoire : un gang de brigands s’acharne à détourner une locomotive vers le Liechtenstein. A bord il y a le chef aux allures d’Arsène Lupin, un alchimiste qui essaye de produire de l’or à partir de sa formule secrète, des frères siamois ennuyeux, un charmeur de voies, un comte en toge… A leurs trousses, une horde de guerilleros italiens sanguinaires. Dans cette ambiance de western sans queue ni tête, le court récit s’essouffle vite même si les dialogues façon Audiard font illusion pendant un temps. Bref, inutile de s’attarder, voici un travail de jeunesse décevant qui ne nécessitait pas vraiment de sortir de son tirage confidentiel. (chRisA – juillet2014)


LES VIEUX FOURNEAUX - 1. Ceux qui restent de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (Dargaud - 2014/ 56p)

Qu’est-ce qu’un vieux sinon un de ces êtres « inconséquents, rétrogrades, bigots qui ont sacrifié la planète, affamé le Tiers-Monde. En 80 ans, ils ont fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, ils ont épuisé les ressources, bouffé tous les poissons… Historiquement, ils sont la pire génération de l’histoire de l’humanité ! » dixit la p’tite Lulu. Mais rassurez-vous un vieux ne ressemble pas forcément à un autre vieux. Pour preuve, les trois septuagénaires que sont Antoine, Mimile et Pierrot ; trois militants de la première heure, syndicalistes et agitateurs dans l’âme qui se retrouvent aux funérailles de Lucette. Lorsque Antoine apprend par le notaire que Lucette, sa femme, a eu une aventure extraconjugale avec le grand ponte de l’entreprise Garan-Servier, qui plus est fut l’être contre lequel il s’est le plus battu dans sa vie professionnelle, son sang ne fait qu’un tour. Les deux mains sur le volant de sa Peugeot, un fusil sur le siège passager, Antoine est bien décidé de retrouver son ex-boss pour définitivement lui régler son compte. Direction l’Italie. Sur ses talons, la petite-fille d’Antoine, enceinte jusqu’au cou, Pierrot et Mimile vont essayer de l’en dissuader… En voilà une comédie originale bourrée de dialogues truculents et d’un humour bien pesé.  On aime ces retours de flamme qui raniment des personnages hauts en couleurs. Ils surprennent autant par leurs discours subversifs que leurs côtés atypiques. Ironiques, râleurs, cyniques, impulsifs, teigneux, roublards et combattifs, ces trois personnages retrouvent de leur superbe pour nous faire rire et nous faire grincer des dents, pour nous émouvoir et nous ouvrir les yeux sur le monde. Parce que cette bande dessinée particulièrement bien rythmée n’en oublie pas de glisser au passage quelques petits messages sur notre environnement. Malins, les Lupano (Le Singe de Hartlepool, Ma Révérence) et Cauuet et surtout hyper-complices pour ce qui est l’une des BD les plus croustillantes et rafraîchissantes du moment. On ne s’était pas étonnés, par ailleurs, d’apprendre que cette aventure gériatrique avait l’obtenu le Prix des Libraires il y a quelques mois. On surveille déjà la date de sortie du tome 2… (chRisA – juillet2014)

L'ARABE DU FUTUR de Riad Sattouf (Allary - 2014/158p)

« Je m’appelle Riad. En 1980, j’avais 2 ans et j’étais un homme parfait. » C’est par ces deux phrases que l’auteur de La Vie Secrète des Jeunes et de Pascal Brutal entame le récit autobiographique de son enfance. Fils de Clémentine, bretonne et de Abdel-Razak, syrien, le petit Riad est un beau gosse aux longs cheveux blond platine, épais et soyeux que toutes les femmes veulent avoir dans leurs bras. Un sacré démarrage dans la vie qui annonce déjà un parcours peu commun. Première étape : Tripoli, dans la Libye de Mouammar Kadhafi. Jeune professeur nommé sur un poste universitaire, son père ne cache pas son admiration pour le Guide Suprême. Après un court retour en France, le deuxième poste du paternel conduira sa famille en Syrie, dans son village natal près de Homs. Le régime de Hafez Al-Assad, dans toute sa splendeur dictatoriale, succède aux situations ubuesques de celui de Kadhafi. A l’amour de ses parents s’opposent la brutalité et l’horreur de ces deux pays. Pleuvent alors une quantité d’anecdotes succulentes, étonnantes où l’aveuglement de son père, s’il est souvent mis en défaut, n’est jamais ouvertement critiqué. Dans son obsession éducative, Abdel-Razak veut faire de son fils ‘l’arabe du futur’ même si le prix à payer pour le jeune Sattouf n’est pas des plus agréables. Ce ne sera pas une révélation de dire qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’addiction à suivre ce gamin dans toutes ses mésaventures. Cette plongée politique et culturelle dans ce triangle géographique (Libye – France – Syrie) est riche d’enseignements et de tolérance. Le narrateur se fait le témoin avec le regard tendre, insouciant et naïf de l’enfant comme avec celui plus réaliste de l’adulte qu’il est devenu. Graphiquement et narrativement, c’est très drôle. En choisissant une couleur bien précise pour chaque pays, les tons sont judicieux. Bien plus léger que le Persepolis de Marjane Satrapi, ici l’humour inhérent au style de l’auteur se mêle délicieusement à une douce nostalgie qui n’épargne en rien ce que ces dictateurs avaient mis en place. On quitte le petit Sattouf sur le tarmac de l’aéroport d’Orly en 1984 et l’on se dit qu’il nous manque déjà. Vivement le volume 2. Ce livre est déjà un vrai succès en librairie. Enorme coup de cœur ! (chRisA – juin 2014)

NI DIEU NI MAÎTRE de Loïc Locatelli-Kournwsky et Maximilien Le Roy (Casterman - 2014/210p)

C’est à Auguste Blanqui dit ‘L’enfermé’ que l’on doit cette formule servant de titre. Appelé aussi le ‘révolté permanent’ ou le ‘théoricien de l’insoumission généralisée’ par Michel Onfray, Blanqui est de ces hommes qui inlassablement ont œuvré pour amener la masse à la lutte des classes. Dehors ou derrière les barreaux desquels il passera plus de quarante années, cette figure du socialisme radical n’a cessé de se battre contre les tyrannies du 19ème siècle. Cette très bonne bande dessinée biographique ne cherche pas à glorifier ce partisan de l’anarchie régulière mais plutôt à mettre en lumière sa pensée politique. Fruit d’une documentation fouillée et pertinente échappant à tout romanesque, le livre évoque autant l’homme que l’activiste. Le lecteur y percevra à nouveau toute la ferveur ‘politique’ d’un scénariste passionné par ces penseurs d’un autre temps (on vous conseille de parcourir, si ce n’est déjà fait, Nietzsche, Se Créer Liberté et Thoreau entre autres) qui ont pourtant tant à nous apprendre encore aujourd’hui. Dur et sans concession, le trait de Locatelli-Kournwsky est au plus près de la détermination qui brûle dans le regard de Blanqui. Si l’ouvrage avait un seul ‘défaut’, il ne serait pas à imputer au travail des auteurs mais plutôt au caractère répétitif de la vie de l’agitateur qui, aussitôt libéré, se retrouvait incarcéré à la suite d’un nouvel article ou d’un mouvement de protestation. Néanmoins ce va-et-vient permanent entre la rue et la prison ne devrait pas vous éloigner des idées de cette entité politique qui, sur tous les fronts, n’a jamais baissé la garde. L’enfermé à cœur ouvert. (chRisA – mars2014)

Extrait : « Tout ignorant est un serf ou un instrument de la servitude. L’instrument de la délivrance n’est pas le bras, mais le cerveau ! Le plan de crétinisation universelle s’accomplit sans relâche. »

DEADLINE de Laurent-Frédéric Bollée et Christian Rossi (Glénat - 2013/90p)

C’est bien connu. Les lignes séparent et divisent. De chaque côté de celle tracée ici pour l’histoire de ce one-shot, il y a d’abord Louis Pagham, jeune recrue sudiste paumée. De l’autre, il y a ce prisonnier noir mystérieux portant l’uniforme yankee. Deux individus, deux mondes comme celui que la Guerre de Sécession oppose dans cette tragédie fratricide. En plein cœur de la Géorgie en 1864, il ne fait pas bon être bleu ou noir surtout quand des fous furieux de la trempe du sergent Lester (un des fondateurs du Ku Klux Klan) sont à la manœuvre. C’est sous ses ordres que Paugham monte la garde ce soir-là où sa vie va définitivement basculer. Il ne réussit pas à interpréter l’effet magnétique que ce soldat noir exerce involontairement sur lui, jusqu’au petit matin où le jeune sudiste retrouve la dépouille du détenu suspendu à un arbre et sauvagement assassiné. L’amour de sa vie vient de mourir au bout de son sang et Paugham n’aura de cesse de vouloir le venger. Les armes de séduction massive de ce livre sont nombreuses. Avec le dessinateur Christian Rossi aux crayons et aux pinceaux, c’est l’assurance d’un trait exceptionnel. L’artiste de la série W.E.S.T sublime chaque case avec des personnages plus vrais que nature. La force de mouvement qu’il leur donne rehausse le réalisme de chaque situation. Inspiré comme toujours, il multiplie les ambiances avec des couleurs directes à couper le souffle. Rien à redire non plus du côté du découpage qui se veut vif, dynamique et d’une efficacité folle. A tout ce savoir-faire incontestable, vient s’ajouter l’écriture de Laurent-Frédéric Bollée qui s’est fait très remarqué en signant dernièrement Terra Australis (Glénat). Ses ruptures narratives appellent à de nombreux flash-back qui captivent le lecteur. Associé au graphisme très expressif de son compère, il se garde de trop en dire, préférant à contrario faire claquer des dialogues incisifs. En imposant une voix-off tout au long du récit, il lui confère une dimension cinématographique très réussie. Son scénario, enfin, donne au personnage principal un statut de soldat autre que celui où il aurait pu être enfermé. A mi-chemin entre Django Unchained et Le Secret de Brokeback Mountain, Deadline se démarque grâce aux talents conjugués de deux types qui, à défaut d’opter pour la facilité, ont pour but l’excellence. Histoire de faire durer le plaisir, je vous conseille l’album avec un cahier graphique d’esquisses inédites de Rossi en pièce jointe. (chRisA – fév2014)

LE CHIEN QUI LOUCHE d'Etienne Davodeau (Futuropolis, Louvre Editions - 2013/140p)

D’un univers à l’autre. Des vignobles d’Anjou (Les Ignorants) aux galeries du Musée du Louvre, il n’y avait qu’un grand pas qu’Etienne Davodeau a allègrement fait pour nous parler d’un autre art que celui du vin : la peinture. Lors d’une visite dans la famille de Mathilde, sa petite amie, Fabien, agent de surveillance au Louvre, se voit interrogé sur une vieille croûte moisissant dans le grenier. Peinte en 1843 par l’aïeul de la famille Benion, elle représente un chien, qui plus est un chien qui louche. « Le tableau de notre ancêtre aurait-il sa place au Musée du Louvre, ou est-ce une merde sans intérêt ? » demande crument le père de Mathilde. Effaré et stupéfait devant cette horreur et cette terrible question, Fabien ne sait que répondre mais chose est sûre, cette toile va être au centre de cette histoire loufoque et légère. En arrière-plan, ce tableau pose les questions suivantes : qui peut affirmer qu’une œuvre a le droit ou non d’être accrochée pour la postérité dans le plus grand musée du monde ? Comment s’effectue le choix de ce qui entre dans les collections du Louvre et qui en est responsable ? Au premier plan, il y a la magie d’un lieu de culture qui accueille et émerveille chaque année des millions de visiteurs fascinés par ses trésors et ses mystères. Ce nouveau livre de Davodeau est une invitation à découvrir ou redécouvrir des œuvres célèbres ou inconnues, à réfléchir sur ce qu’est l’art, sur ce que les visiteurs, dans un tel lieu, en attendent. Il offre aussi la possibilité de croiser les regards de passionnés, de les écouter. Comme souvent, le dessinateur-scénariste ouvre, à hauteur d’homme, l’angle sur l’Initiation. Celui-ci met face à face néophytes (les lourdauds mais sympathiques membres de la famille de Mathilde) et connaisseurs (Monsieur Balouchi et sa confrérie). Ce qui donne souvent des situations farfelues et comiques ; l’humour étant l’un des ingrédients essentiels de cette histoire. Si celle-ci fonctionne très bien jusqu’à la première moitié du livre – le lecteur se demande bien où l’auteur va chercher à l'emmener – la deuxième est, à mon sens, moins réussie. Moins convaincante et moins crédible sans doute, la pirouette finale a un peu plus de mal à séduire. Mais ne boudons pas l’originalité du scénario, la fraîcheur des personnages, la mise en scène sensible de ‘gens normaux’, la grâce de certaines cases et surtout la truculence des dialogues qui font tout l’attrait de cette comédie artistique surprenante dans la bibliographie d’un dessinateur toujours aussi curieux. (chRisA – jan2014)

TOUT SAUF L'AMOUR de Toldac, Pierre Makyo et Frédéric Bihel (Futuropolis - 2013/96p)

Au placard les rencontres amoureuses sur Internet et autres speed-dating, l’agence matrimoniale grenobloise 21è Ciel de José Alcano mise sur une approche très technique de l’amour. Avec sa batterie de capteurs sensoriels, ses connexions névrotiques et ses analyses hormono-sanguines, elle est sûre de trouver dans ses fichiers l’homme ou la femme de votre vie…ou au moins de vos trois prochaines années jusqu’à ce que l’hormone de l’amour (la fameuse ocytocine) retrouve une activité dite normale. Contacté par un richissime PDG de compagnie d’assurances inquiet pour le bonheur de sa fille unique célibataire anhédonique traumatisée par la mort de sa mère dans une avalanche, José Alcano va devoir user de toutes les ruses  pour réchauffer le cœur de glace de la princesse désespérée. Avec un titre à double sens, les auteurs de Exauce-Nous (Futuropolis - 2008) proposent une histoire astucieuse sur un thème éculé mais toujours fédérateur : l’amour et ses multiples mystères, l’amour vu ici à travers ses théories scientifiques, mathématiques, hormonales… Si elle n’échappe pas à de nombreux clichés romantiques ainsi qu’à des personnages souvent caricaturaux, cette chronique sentimentale a le mérite d’être plutôt bien ficelée et d’être divertissante de bout en bout en maniant humour et émotions. N’étant pas particulièrement fan du trait laborieux dans les perspectives de Frédéric Bihel (Africa Dreams), il faut reconnaître que sa douceur s’accorde bien avec l’humanisme du scénario et que les couleurs directes portent habilement cette histoire de métamorphose. Sans être indispensable, Tout Sauf L’Amour se voit être un moment de lecture plaisant. (chRisA – jan2014)

COME PRIMA d'Alfred (Delcourt - 2013/225p)

Lorsque Giovanni retrouve Fabio à la sortie d’un combat de boxe, cela fait dix ans que les deux frangins ne se sont ni vus ni parlés. Il n’est pas venu les mains libres puisqu’il tient l’urne funéraire contenant les cendres de leur père. Sa proposition est simple : ramener leur paternel en Italie. C’est l’été 1958. La route est tortueuse et les règlements de compte promettent d’être interminables. Dans la Fiat 500 poussive, malgré la beauté des décors qui défilent, le présent tient autant du mystère que le passé saigne de ses plaies. Les heures sombres du fascisme refont surface comme toutes les blessures familiales. Alfred -de son vrai nom Lionel Papagalli- conçoit son premier road-movie avec pour toile de fond les paysages et les parfums d’une Italie qui lui est si chère. En dédiant son nouveau livre à ses frères, l’auteur place l’amour fraternel au cœur de cette histoire séduisante et poignante dans son évolution. La route est toujours plus longue pour ceux qui se sont égarés. Dans un magnifique puzzle d’images en trois couleurs permettant de reconstituer les miroirs dans lesquels les deux protagonistes ont cessé un jour de se regarder, la technique du flashback fait sensation. Toute en nostalgie et émotions fortes, elle balise le chemin fait de rencontres incongrues et de péripéties humoristiques qui confirment une fois de plus que le chien est sans doute le meilleur ami de l’homme. L’utilisation du silence dans de nombreuses planches apporte autant une force narrative que contemplative. Au lecteur de faire parler tous ces non-dits, tous ces souvenirs muselés. Un tel voyage ne pouvait pas se passer de couleurs chaudes et voluptueuses. Come Prima est rempli d’intentions très abouties comme ces cases réservées aux nuages, comme cette conversation dans ce labyrinthe de draps blancs ou encore cette révélation sous une pluie battante où seules les ombres des deux frères se distinguent dans l’obscurité. S’il conviendra de dire que ce nouveau roman graphique est un cran en dessous de Pourquoi J’ai Tué Pierre et Je Mourrai Pas Gibier, il regorge d’ambiances fortes, d’humanité et de tendresse. « Come Prima, Tu me donnes tant de joie que personne ne m’en donne comme toi »…  Sûr que ce livre vous mettra la chanson de Dalida en tête et bien plus. (chRisA – jan2014)

Extrait : « Houuu, eh ben mon vieux ! Je croyais que c’était moi, le gars qui fuyait tout le temps et qui ne voulait rien entendre quand ça l’arrangeait ? Pourquoi tu veux pas que je te raconte ? T’as peur de quoi ? D’entendre tout c’que t’as raté ? T’as peur de devoir admettre que c’était moi qui avais raison, hein ? Que vous n’étiez tous qu’une bande de bouseux, bouffés par la trouille…comme papa. »

MON AMI DAHMER de Derf Backderf (Cà et Là - 2013/225p)

Jeffrey Dahmer, ça vous dit quelque chose ? Le ‘Cannibale de Milwaukee’ non plus ? Sous ce sordide sobriquet, cet individu est rentré dans les annales des plus grands serial killers que les Etats-Unis aient connus. A son actif, dix-sept victimes entre 1978 et 1991. Viols, démembrements, nécrophilie, cannibalisme et j’en passe, le tueur, dans sa folie de domination totale mêlait la mort au sexe. Extrêmement flippant…comme ce roman graphique signé par le voisin et camarade de classe du boucher. Fort heureusement, Derf Backderf nous épargne toutes ces tueries. Dans la très longue enquête qu’il a menée depuis 1994 et aussi sur la base de ses souvenirs personnels, il donne à observer les prémices d’une sortie de route, d’une embardée incontrôlable voire inexplicable. Qui était Dahmer avant qu’il ne passe à l’acte ? Quel collégien, quel lycéen était-il ? Bien évidemment, dans les couloirs et salles de classe de Revere High School, outre ses comportements surprenants, ses réactions bizarres et son addiction à l’alcool, rien n’a jamais laissé penser qu’il en vienne un jour à de telles atrocités. Le marginal, l’exclu qu’il était avait pourtant une certaine notoriété (il est même fait mention de ‘fan-club’) grâce à ses facéties comportementales certes inquiétantes mais surtout débiles dans la tête des ados qui l’entouraient. Backderf s’immisce dans la vie familiale du futur tueur. Il décèle chez Dahmer ce fort sentiment d’abandon face aux troubles psychologiques de sa mère conduisant, dans un second temps, à un divorce compliqué de ses parents. Ce qui est étonnant dans ce livre (et donc très réussi) c’est le contraste entre le climat d’insouciance dans lequel l’auteur et ses amis évoluent au lycée et la tension toujours plus forte et malsaine qui règne autour du personnage de Dahmer et ses actes. Aucune main tendu de l’institution scolaire ni d’adulte. Une chute libre. Avec une multitude de détails et d’anecdotes, cette histoire dresse la toile de fond la plus précise possible pour tenter de comprendre la personnalité d’un être renfermé et taciturne. Le graphisme très particulier de Backderf avec son style ‘amateur’ créé une ambiance particulière voire dérangeante. Son trait assez gras et grossier ne respecte pas vraiment les perspectives ni les proportions habituelles (muscles et chaussures des personnages démesurés…). Les lignes manquant de fluidité et de mouvement figent lourdement un Dahmer accablé. Il en exsude une certaine froideur noire aussi. Côté narration, elle est souvent habile avec son absence de voyeurisme et ses omissions volontaires (on voit la première victime monter dans la voiture de Dahmer mais l’auteur ne préfère pas en dire davantage). Elle relie très bien entre eux tous les éléments recueillis au fil de son enquête. Avec cohérence, elle suit cette progression vers l’inévitable, ce qui, au fil des pages, rehausse cette tension et ce sentiment de malaise. A la fin du livre, l’auteur revient sur chaque point de son enquête en fournissant un complément d’informations. Quant à la préface, elle est signée Stéphane Bourgouin, écrivain spécialisé en criminologie. Mon Ami Dahmer est un ouvrage très fort, glaçant et marquant qui ne vise en aucun cas à ‘réhabiliter’ ce serial killer. Comme l’auteur le précise en introduction ‘ayez de la pitié pour lui mais n’ayez aucune compassion.’ (chRisA – déc2013)

Extrait : « Je n’ai jamais pu trouver une quelconque signification à ma vie et la prison n’y a rien changé. Mon existence a été insignifiante et la fin en est encore plus déprimante. Tout ça peut se résumer en quelques mots : malade, pathétique, misérable, un point c’est tout. » (Jeffrey Dahmer)

IN GOD WE TRUST de Winshluss (Les Requins Marteaux - 2013/105p)

Derrière ce titre qui fait immédiatement penser aux DEAD KENNEDYS, il y a tout d’abord cette magnifique couverture bleue en simili cuir et lettres dorées. Elle s’inspire sans aucun doute de livres de catéchisme des années 60-70 ou encore de bibles bon marché vendues à l’époque sur le pas de la porte. Winshluss (alias Vincent Paronnaud) revisite ici l’ouvrage le plus célèbre livre au monde : La Sainte Bible. Et quand on sait ce qu’il avait réussi à pondre en réécrivant le conte de Pinocchio (Prix du Meilleur Album – Angoulême 2009), on se dit qu’on va à nouveau se régaler à grands coups d’humour décalé et particulièrement acide. In Good We Trust ? Ouais bah la confiance en prend un sacré coup derrière les étiquettes dès les premières pages. C’est Saint-Franky, patron (pas marrant) des amateurs de houblon et de bandes dessinées qui accueille le lecteur. Ce pochetron mal rasé et ventripotent sous sa soutane se fait le guide de ce voyage au cœur des grands thèmes de l’ouvrage sacré. La Genèse, Adam et Eve, Moïse, Le Chemin de Croix, La Résurrection, Le Jugement Dernier…tout passe à la réinterprétation jusqu’à Lourdes, Jean-Paul II, Les Témoins de Jehova… Et c’est au décapeur thermique que l’auteur français s’y attaque. Dérision, satire, humour trash en-dessous de la ceinture… tous les ingrédients sont réunis mais, au bout d’une dizaine de pages on se dit qu’il manque quelque chose d’important : l’originalité et la finesse. J’étais très curieux de découvrir ce que Winshluss allait faire de ce texte fondateur (qu’on le veuille ou pas) de notre culture judéo-chrétienne. Il le mène sur ces sentiers scabreux et rebattus qui n’offrent rien qui puisse être différent de ce qu’un Fluide Glacial (avec tout le respect que j’ai pour ce magazine) a ou aurait pu faire. Qui ne s’est pas déjà moqué de tous ces thèmes et de ces histoires farfelues ? Avait-on besoin d’un énième ouvrage qui reprend cliché sur cliché à la satire convenue ? In God We Trust ressemble à un délire biblique entre potes bien éméchés qui en soirée se la jouent punk rock’n roll et humour dans la culotte. Et ça voudrait faire le malin tout en faisant de nombreuses fautes d’orthographe tout au long du livre ? Bien sûr le style graphique très changeant de Winshluss est là tout comme les couleurs mais la méthode et le manque de fond n’invitent pas à rendre ce livre intéressant. A vingt-cinq euros la bête, n’est-on pas en droit d’attendre autre chose qu’une lecture seulement bonne à lire aux toilettes. Je n’ai pas retrouvé ici ce que j’avais adoré dans Pinocchio. Ma colère est à la mesure de ma déception. (chRisA – déc2013)

LE BEAU VOYAGE de Benoît Springer et Zidrou (Dargaud - 2013/55p)

Quel est le souvenir que vous avez le plus téléchargé, cette semaine, sur www.mon-enfance.com? Quel est le souvenir numéro1 ? Quand Léa repense à son papa subitement décédé, elle se souvient d’un père médecin jamais présent ni attentif envers sa fille. A égalité dans son petit hit-parade personnel, elle revoit sa mère, sur le perron de la maison, prête à décamper sur l’aspirateur volant d’un amant VRP. En contemplant le caveau familial de la piscine où les grenouilles donnent fréquemment des concerts de croassements improvisés, elle voit également le corps flottant à la surface de Léo, le garçon qu’elle a dû remplacer dans l’esprit (mais pas dans le cœur) de ses parents. En portant le titre d’une chanson de Boby Lapointe, cette bande dessinée est loin de nager en eaux claires. Elle remue le passé tourmenté d’une femme ayant été privée d’enfance et d’amour. De la fillette laissée à elle-même à la femme au cœur difficilement recousu qu’elle est devenue, Le Beau Voyage retrace habilement la trajectoire chaotique de Léa. Le livre met surtout en perspective les blessures familiales qu’un enfant peut porter en lui et jusqu’où elles peuvent le conduire. Comme souvent, Zidrou (La Peau de l’Ours, Les Folies Bergère…) nous gratifie d’un scénario taillé au millimètre où la gravité du ton et la subtilité du verbe nous étreignent le cœur. D’une écriture profonde et percutante qui nous fige dans l’émotion, il ausculte méticuleusement chaque entaille dans un récit fait de flashbacks. Quant au trait clair et précis de Springer (Les Funérailles de Luce…), il convie toute la force et la pudeur nécessaires à une narration où l’image en dit souvent autant que les mots. Emaillé de quelques dessins réalisés par la fille du dessinateur, ce one-shot concis et bouleversant est une forme de plaidoyer de ce que doit et ne doit pas être l’enfance. Avec un soupçon d’espoir il laisse aussi entendre que toute piscine vidée peut un jour être à nouveau remplie. Une dure mais belle histoire. (chRisA – oct2013)

Extrait : « - Mets ton joli dessin sur mon bureau. Je le regarderai à mon aise ce soir. Parole de papa ! Et moi, comme une idiote, je le croyais ! J’étais encore une petite fille. Les parents ne savent pas tout l’amour qu’il peut y avoir dans un dessin d’enfant ! »

CANICULE Vautrin par Baru (Casterman - 2013/110p)

Mettez un sac plein de biftons en jeu au cœur d’une ferme beauceronne tenue par des tarés et vous aurez une idée un peu plus claire de la définition du mot ‘chaos’. Après avoir planqué son butin dans un champ de blé, le gangster Jimmy Cobb est forcé de trouver ‘refuge’ dans une ferme avoisinante. Il ne sait pas alors qu’il vient de mettre les pieds dans un vrai nid de vipères. Quand Baru adapte le roman du même nom de Jean Vautrin paru en 1982, le lecteur sait d’avance que l’auteur de Fais Péter Les Basses, Bruno !, L’Enragé et L’Autoroute du Soleil et l’écrivain, réalisateur, scénariste et dialoguiste ont de multiples points de convergence. Que la rencontre du style graphique de l’un avec l’écriture de l’autre ne peut-être qu’explosive et ce même si le dessinateur avoue que son travail « a été de tenir la cruauté de Canicule à distance, dans une zone où elle restait supportable. » Ambiance malsaine et violente pour ce polar aux allures de ‘survival’ où la situation comme les personnages partent en vrille. Ici chacun a une bonne raison de vouloir dézinguer l’autre alors personne ne s’en prive. La cupidité et la lubricité comme seuls moteurs d’un mode de fonctionnement, les personnages sont aveuglés par leurs obsessions. Ce qui donne à cette bande dessinée un caractère jusqu’au-boutiste particulièrement décapant. Dans la forme, ça se traduit par beaucoup d’action et de situations grotesques. Un certain humour âpre n’est en effet pas sans côtoyer une exagération dans les actes et les propos. On pense souvent à l’univers souvent décalé d’un Dupontel lâchant les chevaux. N’étant pourtant pas un grand fan de Baru, Canicule m’a séduit à plusieurs titres. Graphiquement c’est un livre où les personnages ont de vraies ‘gueules’. Le trait est vif. Aussi il charge bien leur vulgarité et leur brutalité. Sous ce soleil de plomb à rendre fou, les couleurs explosent astucieusement. Les cases, souvent grandes et expressives, se passent de langage. Elles ont cette puissance narrative qui impressionne et captive. Le découpage est aussi parfaitement en phase avec le rythme imposé par l’histoire. Du côté des dialogues, ils sont rares mais crus à souhait et d’une brutalité en osmose avec le reste. Pari réussi pour Baru qui a su (comme Yves Boisset au cinéma en 1984) magistralement faire honneur à l’écriture et l’imagination noires d’un maître du polar glauque.  Coup de chaud pour ce Canicule et coup de cœur. (chRisA – oct2013)

« Le roman noir, c’est l’apprentissage sur le tas. C’est la vie sous la couverture. Dans l’ombre et dans la marge. Une discipline qui sied aux autodidactes, aux libres penseurs, aux doux dingues de l’utopie, aux fascinés de l’anarchie, aux ennemis de l’ordre noir. » (Jean Vautrin –dans l’avant-propos de ce livre)

REVENANTS d'Olivier Morel et Maël ( Futuropolis - 2013/120p)

En 2011, ARTE diffusait L’Âme En Sang, le film documentaire d’Olivier Morel sur ces vétérans de la guerre en Irak, sur ces revenants traumatisés à vie par toutes les horreurs vécues à Ar Ramadi, Bagdad, Abou Ghraib… Revenants n’est pas le livre du film, c’est l’histoire des liens troublants qu’Olivier Morel a entretenus avec ces soldats de l’Enfer. Il y a Ryan, Lisa, Kevin, Wendy, les parents de Jeff, Jason, tous prisonniers de leurs cauchemars et des fantômes qui dansent dans leurs têtes. Ils appartiennent à la même ‘caste’ : The Uncounted. Ceux qui ne comptent pas (ou plus) aux yeux d’une Amérique qu’ils ont pourtant tenté de servir. Après chaque guerre, aux Etats-Unis ou ailleurs, l’histoire se répète, celle de ces hommes marqués dans leur chair s’attaquant à un autre défi : revenir à la vie. Entre témoignages forts et réflexions diverses sur les Etats-Unis post-11 septembre, Olivier Morel avance dans un tunnel effrayant. Conduit par le graphisme réaliste de Maël (Notre Mère La Guerre) misant sur les encres et peintures rouges sang, le récit oscille entre souvenirs douloureux et remobilisations pour survivre dans le quotidien sombre d’un pays malade de ses guerres. Avec ses notes explicatives en fin de livre, sa préface signée Marc Crépon (philosophe, essayiste, écrivain et chercheur au CNRS), les allusions aux travaux d’Howard Zinn et l’impact pictural des cases de Maël, Revenants est un très bon complément au documentaire cité ci-dessus mais il n’empêche que l’impression d’un récit un peu décousu n’abordant pas non plus toutes les pistes de réflexion (mais était-il possible de le faire en aussi peu de pages ?) laisse un goût amer. Force aux lecteurs de s’interroger sur l’engagement militaire de ces jeunes recrues. Qui les a poussés à aller se battre là-bas ? Que recherchaient-ils en tentant cette expérience obligatoirement destructrice ? Peut-on être meurtrier sans aussi être victime ? Cette prise de conscience tardive a quelque chose d’insupportable. Qu’en est-il des restants ou des revenants qui assument parfaitement leurs atrocités ? Et surtout qu’en est-il de tous ces civils (morts ou rescapés) qui les ont si injustement supportées ? Revenants est certes intéressant mais il creuse le sillon un peu trop sec des ‘héros maudits’ cassés et rejetés. J’aurais personnellement préféré que cet ouvrage emprunte d’autres voies pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de cette machine de guerre complexe que l’Amérique aime tant astiquer et nourrir. (chRisA – oct2013)

Extrait : « Si on regardait les images qui ont ‘vendu’ la guerre en Irak aux américains, on verrait de beaux couchers de soleil sur le désert, quelques palmiers sur la rocaille, des soldats musclés qui sentent bon John Wayne et le sable chaud… On verrait l’Ouest, l’Ouest contre l’Orient, ouais…les deux confondus sous un même soleil aveuglant… »

MAUVAIS GENRE de Chloé Cruchaudet (Delcourt - 2013/160p)

En mai 2011, deux historiens et chercheurs au CNRS, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, publient l’histoire originale d’un couple de prolétaires français pendant les années folles : La Garçonne et l’Assassin. Chloé Cruchaudet, piquée à vif par l’intérêt de cette histoire, en entreprend une adaptation graphique libre: Paul Grappe et Louise Landy se marient en 1911. Ils s’aiment. 1914. On ne joue plus à la guerre comme on jouait à se faire peur lors du service militaire. Dans les tranchées, on essaie plutôt de ne plus avoir peur. Très vite, Paul a fini de jouer. Traumatisé, il déserte et rentre à Paris. Louise, son épouse, doit assurer son abri au moment où il ne parvient plus à assumer son devoir d’homme,  « défenseur de la Patrie ». Mais vivre caché lui devient vite insupportable et, quitte à enterrer son identité, il se glisse dans ce qui le tiendra le plus éloigné de lui-même pour ne pas être repéré : Un autre genre. Dans ce refuge ultime, Paul devient Suzanne et du même coup, la meilleure amie de sa femme… Dix années de travestissement. Une modification méticuleuse du ‘Paraître’ basée sur le mimétisme puis sur le réalisme du jeu de ce personnage surgi d’un instinct de survie. Le renégat tisse sa nouvelle identité dans les ateliers de couture parisiens. Paul devient lentement Suzanne. Du côté de Boulogne, il découvre que les expériences sexuelles hors norme se passent d’identité sociale. Mais le besoin de reconnaissance de Suzanne cette fois, s’affirme au rythme de son aisance sociale. La confusion des genres et les troubles de l’identité s’installent. Les expériences de l’amour libre laisse le couple marié à l’orée du bois… En 1925, l’amnistie est déclarée pour les déserteurs et Paul Grappe est autorisé par la loi à réapparaître au bras de sa femme. Suzanne est condamnée à disparaître. Mais qu’en dit-elle ? 160 pages pour une tranche de vie de 15 ans. Un défi pour cette artiste peu assurée devant son trait qu’elle dit voir évoluer constamment. Chloé Cruchaudet,  pourtant auteure entre autre, du deux fois primé Groenland Manhattan, s’empare des richesses de cette histoire avec la promesse d’une généreuse redistribution. Ce n’est pas parce que l’encre vient de Chine qu’elle réduit la qualité du discours. Les traits sortent du pinceau, les effets, les ombres et les couleurs,  du traitement numérique. Les cadrages sont efficaces, l’absence de limite aux cases permet de jouer sur la mise en page des dessins et de renforcer graphiquement les sensations ou les émotions. L’utilisation de la gomme marque les rais de lumières comme autant de regards extérieurs sur ce qui est mis en scène (celui qui baigne le tribunal nous ferait presque douter que c’est la loi des hommes qui y siège !). Ainsi parée, cette histoire nous livre la contrainte de la norme dans un monde qui s’autodétruit. « Si tu es un homme, Meurs ! » pourrait être le point de départ de l’histoire de ces êtres qui préfèrent s’arranger avec la vie. « Si tu n’es pas un homme, meurs ! » pourrait tout autant faire l’affaire… Les analyses pourraient être philosophiques, sociologiques ou psychologiques sur les questions de l’identité sociale ou sexuelle, de l’amour et de ses limites, des conflits intérieurs ou internationaux, de la nécessité de la défense  et du droit au repli, de la norme et de sa maturation historique, elles peineraient sans doute à rendre compte de la totalité des enjeux soulevés par cette tranche de vie. Alors Chloé Cruchaudet semble plutôt proposer à chacun de se laisser déranger par son déroulement et de regarder si, du haut de nos 100 ans et à la lumière de nos propres questionnements, on serait bien à l’aise de prendre place là, dans la deuxième page, au milieu des jurés… (Carole – oct2013)

STALAG 2B de Jacques Tardi (Casterman - 2012/290p)

Quand Tardi se lance dans la première partie de cette nouvelle aventure, il sait qu’il s’attaque à quelque chose de spécial : rencontrer et raconter son père à un tournant de sa vie et de celle du monde. Une histoire dans l’Histoire, celle d’un homme qui s’engage dans l’armée française, qui choisit les chars et qui, comme tous les autres bidasses de l’époque, se prend une branlée, en deux temps et trois mouvements, par l’Allemagne nazie. Pas eu le temps de commencer cette autre putain de guerre que René Tardi est fait prisonnier en 1940. Direction la Poméranie, le nord-est de l’Allemagne. Numéro de matricule 16402. La haine et le désespoir autour du cou. Les portes du Stalag 2B se referment. L’enfer peut commencer. Longtemps après, René Tardi ouvrira des cahiers pour relater tout ça. Ce sont ses témoignages, ses dessins, ses photos que Jacques Tardi reprend ici. Sous la plume et le style propre à l’auteur, ces documents font pénétrer le lecteur dans le quotidien d’un camp de prisonniers de guerre. A la fois bande dessinée documentaire et roman graphique, Stalag 2B a l’immense originalité de faire dialoguer le fils et le père dans toutes ces situations de guerre (combat, débâcle, emprisonnement, travail forcé…) Le petit Tardi s’invite souvent dans les cases aux côtés d’un père revanchard mais aussi très critique et amer envers l’armée française. Avec beaucoup de pudeur et d’à-propos, les deux échangent à cœurs ouverts, le père répondant souvent aux questions jamais naïves d’un fils qui, lui antimilitariste, pendant longtemps, n’a jamais compris ni accepté l’engagement de son paternel dans l’armée. Dans un franc-parler, la communication y est parfois corrosive mais toujours respectueuse. Sans que l’auteur ne tire sur les ficelles de l’émotion, elle y est pourtant touchante et riche de détails et de précisions. En revisitant le passé d’un père ayant emporté des centaines d’autres souvenirs dans sa tombe, on sent le fiston curieux de reconstruire ce pan de la vie de son père pour mieux comprendre mais aussi frustré de ne pas avoir su davantage partager le temps de son vivant. Graphiquement toujours aussi fort avec ses couleurs sombres et graves (signées Rachel Tardi) et ses grandes cases très narratives et réaliste, ce nouveau Tardi est absolument passionnant. Il se lit comme on écouterait son père, son grand-père au coin du feu, attentif, subjugué, horrifié face à des souvenirs forcément poignants. Ce premier tome s’achève sur la défaite du Grand Reich en 1945 et la libération de René Tardi. Impossible de manquer dans la deuxième et dernière partie le récit du retour. (chRisA – oct2013)

Extrait : « - Tu n’as pas répondu à ma question. Choisir les chars…l’idée de crever carbonisé, coincé dans ce truc, ça te foutait pas les jetons ? – Mais bordel de merde, c’était la possibilité de faire griller à petit feu des putains de nazis que j’avais envisagée ! Et c’est pour ça que j’étais là ! Mais tout a foiré, par la faute des cons qui nous dirigeaient ! »


CENDRES d'Alvaro Ortiz (Rackham - 2013/186p)

« Ca commence par trois amis qui ne se sont pas vus depuis près de cinq ans et qui se chamaillent dans une voiture. Sept jours de voyage et des tas de kilomètres en perspective pour aller à un point X marqué sur une carte. Voilà en gros de quoi il retourne, mais il est question aussi de mensonges, de mort, de gros durs avec des chapeaux de cow-boy, d’un marin et sa fille, d’incendies, d’un singe. » Cette introduction ne vous suffit pas ? Alors il va être facile d’ajouter que durant ce road-trip genre ‘buddy movie’ où vous allez presque tout savoir sur l’histoire de la crémation, vous allez aussi apprendre à voir Paul Auster, Keith Richards, Edvard Munch, le cardinal Ernst Grunt (et j’en passe…) sous un nouveau jour. Le tout avec l’album Surfer Rosa des mythiques PIXIES en fond sonore. Ça vous dit ? Une bande dessinée déjantée me direz-vous ? Pas tant que ça car elle a de la tenue la p’tite. Elle sait où elle va. Derrière toutes ces pérégrinations certes rocambolesques à l’humour rock’n’rollesque, il y a d’abord une belle et bonne histoire d’amitié tout comme une profonde leçon sur la vie, si si. Alors en résidence à la Maison des Auteurs d’Angoulême, l’illustrateur espagnol Alvaro Ortiz s’est appliqué, avec beaucoup de naturel semble-t-il, à donner du rythme à son récit ainsi que de la consistance à ses personnages pour nous faire marrer. A l’aide d’interludes variés, de titres de parties rigolos, de répliques bien senties, de petites cases façon puzzle et de belles couleurs, l’auteur met plein de vie et d’envies pour aborder des sujets quand même ‘sensibles’. Il prend le parti d’aller de l’avant, de rouler au milieu de la route, de prendre quelques virages un peu larges pour embarquer ses lecteurs dans une série de surprises toutes plus bonnes les unes que les autres. Inutile de dire que la dernière, en toute fin de virée, cloue le bec et fait réfléchir…on n’en dira pas plus. A very good trip. Les cendres sont bien connues pour être un excellent fertilisant. La bande dessinée ibérique vient de faire naître une pousse dont on n’est pas près d’oublier le nom et…le style. (chRisA – sept2013)

L'ENFANCE D'ALAN d'Emmanuel Guibert (L'Association - 2012/160p)

Jamais, avant sa rencontre avec Alan Ingram Cope un jour sur l’Île de Ré, Emmanuel Guibert n’aurait imaginé qu’il consacrerait une partie de sa vie à raconter l’histoire de cet américain. Après l’exceptionnel La Guerre d’Alan (L’Association), le dessinateur et scénariste se penche ici sur son enfance californienne dans cette Amérique d’avant et d’après crise boursière (1929). A partir des nombreux entretiens enregistrés durant lesquels M.Cope s’est remémoré sa vie entre quatre et onze ans, Guibert a compilé une multitude de souvenirs incroyablement précis pour élaborer une chronologie judicieuse et passionnante. En écho à la fin de La Guerre d’Alan, le superbe prologue en couleurs nous met sur la route de Pasadena. La Californie d’aujourd’hui n’a presque plus rien à voir avec celle qui parfumait la mémoire de l’homme. Le travelling arrière s’impose. En noir et blanc, le film du début d’une vie peut alors commencer à livrer cette cascade de souvenirs de famille, d’expériences marquantes et autres anecdotes. Timide, craintif, et obéissant, le jeune Alan pose très tôt un regard curieux sur son monde. Il a ce regard de l’artiste, ces mots d’écrivain qui injectent immédiatement de la poésie au contenu, aussi futile soit-il par moments. Très vite, il a le don de profiter de ses cinq sens pour nous brosser le tableau de sa région natale. Avec la dose de nostalgie qu’il faut mais sans sentiments mélancoliques, tout y beau et précieux – il n’est pas question d’enfance dorée ici – car chaque souvenir, chaque détail flotte dans un océan de sérénité et de douceur. L’air du Pacifique ? A toutes ces bribes de mémoire précieuses, Emmanuel Guibert confère une splendide mise en scène dont il a le secret. Tantôt très minutieuse et riche, tantôt très minimaliste avec ces petits dessins sur de grands fonds blancs ; son dessin qu’on pourrait qualifier de ‘photographique’ se mariant à merveille avec cette voix-off posée commentant chaque moment étonnement émouvant. Et au lecteur de s’interroger : pourquoi, page après page, cet enfant l’intéresse-t-il tant ? Parce qu’il nous raconte une Amérique au vernis depuis longtemps écaillé ? Ou parle-t-il à l’enfant qu’il a lui-même été ? La magie de ce livre réside peut-être là. Dans la mise en abîme de nos enfances. Et à Emmanuel Guibert de reconnaître qu’ « à l’enfance d’Alan se mêle aussi l’enfance de mon propre enfant. » (sa fille Cécilia à qui il dédie ce livre) Comme si, sur toile de fond hollywoodienne, toutes les enfances du monde pouvaient communiquer entre elles et presque interagir. Ce nouveau roman graphique d’un Guibert hors-pair est un nouveau chef-d’œuvre. Il est une nouvelle grande pièce du puzzle Cope, ce si bel inconnu qu’on aurait tous aimé avoir comme fils, comme père ou comme arrière-grand-père. Magistral. (chRisA – sept2013)

Extrait : « J’étais trop jeune, au début de mes souvenirs, pour savoir nager. Il fallait donc me surveiller, mais j’étais obéissant. Si on me disait de ne pas aller plus loin que mes genoux, je ne dépassais pas la moitié de mes cuisses. »


L'ATTENTAT de Loïc Dauvillier et Glen Chapron (Glénat - 2012/154p)

Le chirurgien arabo-israélien, Amine Jaafari, mène une vie presque heureuse avec son épouse Sihem. Jusqu’au jour où un nouvel attentat frappe le cœur de Tel Aviv, tuant plus de dix-neuf personnes. Après 24 heures de travail intense au bloc opératoire, la police israélienne convoque Amine pour l’informer que le kamikaze du restaurant n’était autre que…sa femme. Du déni à l’incompréhension en sombrant dans le désespoir le plus violent, Amine met les deux pieds en enfer. Décidé à mieux comprendre ce qui a bien pu pousser sa belle à commettre une telle horreur, Amine se lance à cœur et à corps perdus dans son enquête. De Bethléem à Nazareth jusqu’à Djénine, le chirurgien rencontre les différents acteurs de la guerre sainte. De l’autre côté du mur, au mépris de tous les dangers, il affronte une toute autre réalité. Une descente physique, psychologique, spirituelle et idéologique dans une tombe sans fond. Adapté du best-seller de Yasmina Khadra en 2005, Dauvillier et Chapron nous plongent dans le terrible et complexe conflit israélo-palestinien. C’est avant tout l’histoire forte qui retient ici notre attention. Cette réalité qui prend tout son sens à travers la vie et le destin d’un homme dont le cœur et l’esprit sont de chaque côté du mur. Intense, haletant, le livre s’inscrit aux frontières de l’horreur et de la folie. C’est un témoignage d’une guerre où chaque camp invoque Dieu tout en reniant d’écouter la sagesse de sa parole. Sans parti pris, le récit fait d’abord un constat. Il ne s’aventure ni sur les chemins de la démagogie, de vérités faciles, de la morale ou de l’espoir même si la conversation entre Amine et Zeev, l’ermite, voudrait être un puits de lumière. Comme sur le terrain des combats, ce récit est explosif. Pour les deux auteurs, il n’a sans doute pas été facile de travailler sur un tel roman mais il me semble qu’ils ont su intelligemment relever le défi. (chRisA – août2013)

Extrait : « Tout juif de Palestine est un peu arabe et aucun arabe d’Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif… C’est parce que nous n’avons pas compris grand-chose aux prophéties, ni aux règles élémentaires de la vie… Et si on commençait à rendre sa liberté au bon dieu ? Depuis le temps qu’il est l’otage de nos bigoteries. »

PORTUGAL de Cyril Pedrosa (Dupuis - 2011/261p)

Simon Muchat, auteur, dessinateur et illustrateur est issu d’une famille où il est difficile de se sentir libre. En pleine crise existentielle, il a perdu le goût de faire des livres. Il est aussi en froid avec Claire, sa compagne. Âme en peine ne sachant quoi faire, avec qui et où, il va essayer de mieux comprendre son passé pour se créer un avenir. Le temps d’un festival de bande dessinée à Lisbonne, Simon s’offre d’abord une bonne parenthèse dans le pays de ses origines. Cette bouffée d’oxygène le pousse ensuite à en savoir plus sur l’histoire de sa famille. Lors du mariage d’une cousine en Bourgogne, il renoue des liens avec son père, son oncle et sa tante. Souvenir après souvenir, branche après branche, il s’intéresse à découvrir les racines d’un arbre mystérieux qui le ramènera à Marinha da Costa, un village portugais où tout a commencé. Portugal est une sorte de ‘saga’ découpée en trois parties distinctes, chacune se focalisant sur une génération des Muchat. C’est un roman graphique de l’ordre de la quête identitaire voire d’une renaissance. Comme un retour aux sources dans le fameux triangle isocèle (passé-présent-futur) de la vie. C’est un regard tendre et profond empreint d’une bonne nostalgie et d’une belle mélancolie. Cyril Pedrosa se serait-il inventé un double pour ce livre d’une ambition folle ? Le lecteur n’en doutera pas une seule seconde. Dans cette (son ?) histoire, l’auteur aborde le destin des immigrés portugais venus travailler et vivre en France. Avec beaucoup de délicatesse, d’appréhension et de courage, il traite de la difficulté à communiquer au sein d’une famille. Quand Jean, le père de Simon, reconnaît  « J’ai 52 ans. Et je n’y arrive pas. », l’idée met en perspective toute la complexité de l’Homme à être, devenir et avancer. Un héritage génétique comme un constat amer devant la ‘maladie’. Graphiquement époustouflant et très touchant (on ne va pas dresser la liste exhaustive des multiples techniques utilisées ici), le livre impressionne par ses couleurs. Ayant un langage qui lui est propre, chacune d’elles se fait le porte-parole d’une ambiance mais aussi de beaucoup d’états d’âme. Chaque couleur joue un rôle crucial dans une narration lente, minutieuse mêlant gravité, légèreté et humour. Pedrosa réussit à faire vibrer le pays de tout son potentiel pour qu’il soit aussi un beau voyage pour le lecteur. Il attache beaucoup d’importance à la musicalité d’une langue portugaise pleine de vie et d’amour. Dans l’univers de Cyril Pedrosa (on ne vous dira jamais assez de lire Trois Ombres), chaque petit détail est colossal. D’où ce plaisir de lecture permanent et intense. Portugal aura demandé deux ans de travail à son auteur pour un livre événement baignant d’une chaleur humaine palpable à chaque page. Unique sur le thermomètre des émotions. Assurément l’un des plus grands talents de la bande dessinée actuelle. (chRisA - août2013)

Extrait : « Plus de vingt ans que je n’étais pas venu. Mes premiers pas d’adulte dans ce pays. Et puis la vague est revenue, cette fois d’une étrange douceur. Un peu triste, chaleureuse et bienveillante. Tout à coup une envie d’embrasser ces gens. Marcher dans le sable, au milieu des poissons qui étouffent. Ecouter les mères de famille, les cris de dégoût et d’excitation des enfants. C’était comme si je connaissais ces badauds, ces pêcheurs. Le poids de leur charge, la fatigue de leurs bras. Mes amis…mes frères. J’étais fasciné et heureux. Un vrai crétin. Et je me demandais bien d’où venaient cette étrange colère, puis cette douce mélancolie qui m’étaient tombées dessus sans crier gare, en moins de 24 heures. »

LE SINGE DE HARTLEPOOL de Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau (Delcourt - 2012/95p)

La rivalité entre anglais et français ne date pas d’hier. Neuf ans après la victoire de Nelson à Trafalgar, un navire battant pavillon français échoue sur les côtes de Hartlepool. Il n’y a aucun survivant à l’exception du jeune Philip et surtout…d’un singe. Ce dernier, pris en flagrant délit d’espionnage pour le compte de Napoléon est fait prisonnier par la population locale. Dans un festival de bêtise et de méchanceté humaines, la populace réserve un ‘drôle’ de sort à l’animal… Inspiré d’une légende tristement célèbre, Wilfrid Lupano a imaginé ce qu’a pu être la rencontre entre les habitants de la petite ville et cette innocente victime. Le scénario se construit sur leur discours de haine. Nourri de préjugés, d’a priori, de violence physique et verbale, cimenté par un nationalisme enraciné, un racisme viscéral, une rancœur insubmersible et excité par un élan cruellement populaire, il empêche tout rapprochement vers l’Autre. Fruit d’une ignorance impensable, il exclut en niant son existence même ; préférant ainsi détruire que connaître. Sans que ce soit le but avoué de cette bande dessinée, celle-ci livre un message en filigrane : celui du respect et de la tolérance en réponse au fait que la cruauté humaine n’a parfois pas de limites, encore même dans nos sociétés actuelles. J’aime ce scénario habile (et sa petite pirouette finale) basé sur des dialogues tranchants de stupidité. Il est servi par les dessins vifs et fins d’un jeune prodige maîtrisant totalement son style. Dans cette univers marin, Jérémie Moreau donne véritablement corps à des gueules vulgaires et grossières. Plongées dans une grisaille toute britannique, les cases savent s’allumer de couleurs subtiles en fonction des émotions et des ambiances. L’autre point fort de ce livre réside aussi dans la qualité et la profondeur de ton. Cette tragédie ubuesque est volontairement grinçante. Page après page, elle donnerait presqu’envie de rire, sauf que devant ce spectacle si navrant, le lecteur se ravise en permanence, préférant effacer ses rictus au profit d’une vraie réflexion humaniste. Saluée par le Prix 2013 des Libraires de la Bande Dessinée, Le Singe de Hartlepool est une fable amère très intéressante à plus d’un titre. (chRisA – juillet2013)

Extrait : « Ça, c’est un singe, fillette. Alors pour confondre ça avec un français, soit il faut être ramolli du ciboulot, soit il faut être une fille. »

CREVE SAUCISSE de Simon Hureau et Pascal Rabaté (Futuropolis - 2013/80p)

Lorsque Didier, artisan-boucher de profession, se sent pousser des cornes, il ne peut s’empêcher, dans son arrière-boutique, de taillader des quartiers de viande pour découper sa tristesse et passer ses nerfs. Eric, un ami, se tape sa femme Sandrine mais Didier prépare sa vengeance. Directement inspiré par une des aventures de Gil Jourdan, le boucher, grand fan de BD au demeurant, va mettre en place son stratagème macabre en oubliant que la réalité peut parfois dépasser la fiction. Ce n’est pas parce qu’on a l’habitude d’affûter des couteaux qu’il faut en oublier leur double tranchant… Le graphisme correct mais assez inexpressif de Simon Hureau ne sert pas très bien un scénario somme toute assez convenu. Beau casting pour une bande dessinée décevante, de celles à classer plus dans les bas-morceaux que ceux de choix. (chRisA – juillet2013)

Extrait : « Avec ta semence de porc, tu l’as souillée, t’as souillé mon amour ! Porc… Je devrais dire ténia, parce que dans le cochon, tout est bon ! T’es un sale ver ! Un nuisible, un parasite de l’amour ! »


ON DIRAIT LE SUD - La Fin des Coccinelles - Tome 2 de Cédric Rassat et Raphaël Gauthey (Delcourt - 2013/65p)

Etait-il bien humain de nous faire tant languir sous le soleil accablant de l’été 1976 pour connaître la suite et fin de cette histoire qui, il y a trois ans, nous avait plus que mis l’eau à la bouche ? C’est bien connu…quand il fait trop chaud, on n’attend qu’une seule chose : que ça craque. Péroni, le PDG de l’entreprise, est toujours là à jouer avec ses salariés comme on joue aux dames. Max Plume, le syndicaliste respecté de tous, sent de plus en plus ses convictions s’ébranler. Son beau-frère et sa belle-sœur vont bientôt inaugurer leur piscine comme on souscrit à un plan obsèques. Pendant ce temps-là, le tueur d’enfants à la Simca et au pull-over rouge continue à sévir, installant un climat de psychose dans tout le Sud. Ça n’empêche pas la petite Luce de jouer et d’observer les coccinelles qui ont envahi toute la région. Et au fait, c’est qui ce ‘drôle’ de cousin allemand qui arrive pour l’enterrement du grand-père ? Rares sont les scénarios qui multiplient autant les pistes narratives sans faire d’embardée fatale. Sur un rythme impressionnant, Cédric Rassat tisse méticuleusement une toile dans laquelle chaque personnage va s’empêtrer et surtout perdre ses illusions. En plus de ces destins croisés, il ausculte la France de l’époque. Celle-là même qui sous Giscard commence à voir poindre un changement mais qui préfère encore faire confiance à celle chantée par Michel Sardou, accoudée qu’elle est au comptoir avec un p’tit jaune bien frais mais pas trop coupé non plus. Et pourtant, rien ne sera peut-être plus comme avant… Et puis, il y a cette chaleur qui rend dingue. Sous cette canicule les couleurs de Raphaël Gauthey explosent de chaleur. Son trait, ses lignes, ses cadrages et ses perspectives n’ont rien perdu de leur superbe. Graphiquement parlant, les deux tomes peuvent être vus comme un bel hommage aux romans-photos (version chronique sociale ici) qui rencontraient un franc succès dans les années 70. Mais chose étonnante voire sidérante, ce sont toutes ces planches qui font indéniablement penser à l’art et aux techniques employées par Edward Hopper. Les angles, la profondeur de champ et ces sentiments de solitude, d’abandon et d’incompréhension qui ne disent rien mais qui demeurent tellement palpables. C’est aussi un festival de gros plans qui accentuent la force émotionnelle. Aussi, cette succession de plongées et de contre-plongées donne du sens  aux mouvements et à cet emballement qui conduira à l’orage final. Ce deuxième tome tient absolument toutes ses promesses. Il clôt à merveille un dytique étouffant, virevoltant et excitant de la première à la dernière page. Si vous cherchez un peu de chaleur durant l’été humide qui s’annonce, vous savez ce qu’il vous reste à faire…mais faites attention aux orages. Ils ne préviennent pas toujours. (chRisA – juin2013)

Extrait : « -Max, est-ce que nous n’allons pas trop vite ? –Non, Daniella, nous roulons normalement…c’est juste la vie qui s’emballe un peu. »

PAYING FOR IT by Chester Brown (Drawn and Quarterly - 2011/285p)

Un roman graphique qui traite aussi ouvertement de la prostitution, ça ne tapine pas souvent dans les devantures des libraires. Sujet tabou par excellence dans nos sociétés bien pensantes, Chester Brown s’y attaque de la manière la plus directe qui soit : en allant tester sur le terrain. A la suite de sa rupture avec Sook-Yin, sa petite amie séduite par un autre homme, l’auteur canadien se laisse tenter par un premier rapport sexuel rémunéré avec Carla, une escort-girl. De ce point de départ, il va s’enfiler vingt-deux autres visites (d’où le titre de la version française 23 Prostituées édité chez Cornelius). Mais Chester Brown n’a pas une bite à la place du cerveau (quoi que…) car de chacun de ses entretiens intimes avec des femmes fort sympathiques vont en découler de nombreuses réflexions. Chaque expérience de ce parcours libertin de trois ans va alimenter ses observations, ses recherches et ses conclusions d’abord sur la prostitution en général mais aussi sur l’amour romantique qui est la norme idéalisée par notre culture et morale occidentales. Dans ses conversations avec Joe Matt et Seth, ses amis de longue date, Chester Brown tente, a priori après a priori, de déconstruire les idées reçues sur la prostitution. A ce petit jeu-là, il est assez fort le bougre et c’est, sans aucun doute, dans le débat qu’il initie au travers de ces pages que le livre est fort intéressant. Hommes comme femmes ne verront, peut-être plus la prostitution par le même petit trou de la serrure. Il faut lire cet épais appendice qui vient étayer point par point ses réflexions. Ce qui est le plus gênant ici c’est que Brown essaye mordicus de donner à la prostitution cette respectabilité bafouée par nos esprits trop fermés. Plus il avance et plus on se dit qu’il cherche à chaque fois à se justifier de ses actes en érigeant une autre morale. Vous pouvez avancer tous les arguments possibles mais Monsieur Brown, aussi fortiche que vous semblez être, vous avez oublié de vous poser une des questions les plus essentielles lorsqu’on aborde ce sujet : est-ce que tout, dans ce bas-monde, a un prix ? Est-ce que le corps et le sexe d’une femme (ou d’un homme) peuvent avoir un prix ? Ce que votre livre ne met pas en avant, ce sont toutes les formes de prostitution qui existent. Cette soi-disant ‘belle et propre’ prostitution (les belles escort-girls à 120 dollars seraient-elles la norme ?) dont vous parlez n’est-elle pas la partie ‘présentable’ d’un iceberg bien plus sombre et sordide en profondeur? Chose étonnante, le dessinateur se met totalement à nu dans cette expérience. Courtois et respectueux envers les femmes qu’il s’offre, il n’en est pas moins pragmatique et froid devant sa libido. A la façon des fameuses Confessions d’un Mangeur d’Opium de Thomas de Quincey, la démarche de Brown est certes, aventureuse et courageuse mais déroutante. Si les nombreuses scènes de sexe ne vous rebutent pas et si vous avez envie de vous faire votre opinion (j’aimerais bien connaître les points de vue féminins sur ce livre) sur ces mémoires d’un autre genre, poussez, avec Chester Brown la porte d’un univers secret très particulier. Si j’ai trouvé dans ce livre des idées recevables, je n’en reste pas moins convaincu que ses réflexions ne sont que partielles, superficielles et qu’elles ne sont surtout pas dépourvues d’un intérêt très personnel. (chRisA – juin 2013)

Extrait: "- Why are you even talking to her? You’re there to have sex not talk. – Talking, getting to know the girls a bit, it just adds to the whole experience, it makes it seem less cold and impersonal. – Here’s an idea: if you want a sexual experience that’s not cold and impersonal…get a girlfriend."

L'ENTREVUE de Manuele Fior (Futuropolis - 2013/175p)

S’il est un retour qui était plus qu’attendu après le superbe Cinq Mille Kilomètres Par Seconde (Prix du Meilleur Album au Festival d’Angoulême 2011), c’est bien celui d’un des génies de la bande dessinée italienne. Manuele Fior nous revient avec un récit d’anticipation mêlant réflexions sociétales et extra-terrestres, où comment un psychologue va tomber amoureux de sa patiente dotée d’un pouvoir télépathique hors du commun ; le tout dans un futur proche bousculé par des affrontements entre générations. Outre l’audace de l’artiste italien de proposer un livre de science-fiction en noir et blanc, Fior s’amuse à nous narrer une histoire qui enfonce autant les portes qu’elle les laisse ouvertes. L’inspiration d’il maestro embarque le lecteur dans un voyage hallucinant durant lequel il lui faudra toute son attention et sa perspicacité pour saisir l’ampleur d’un scénario au combien original et passionnant. Le lecteur n’aura aucune difficulté à être touché par la grâce et la précision d’un trait ex-tra-or-di-naire, ni par ce splendide travail sur les noirs et clairs. En revanche, il sera magnifiquement interpellé tout d’abord par l’ambiance surréaliste et aussi par le contexte moral, psychologique, politico-social de cette Italie coincée entre modernisme et conservatisme. Il sera subjugué par l’incroyable palette de sentiments libérés par des personnages mystérieux. Le non-dit et l’ellipse sont ici les armes silencieuses et tonitruantes d’un auteur qui se donne les moyens d’être graphiquement et narrativement ambitieux et novateur. Fantastique, philosophique, sociologique, poétique et politique, cette entrevue va vous étonner, vous secouer, vous émouvoir et vous projeter déjà dans l’évidence du demain. Bref, vous n’êtes pas près de l’oublier…  Un nouveau bijou dans le ciel toujours très étoilé de Futuropolis ! (chRisA – mai2013)

Extrait : « - Docteur, je lis dans vos pensées, vous et moi, on est des personnes spéciales. On a été choisis. – Par qui ? – Par les extra-terrestres. – Dora, quel serait leur message ?  - Je ne sais pas. C’est une espèce de code, une série de symboles géométriques. On les voit mieux dans le noir. Ce sont des signaux lumineux. Ils viennent du haut, touchent le sol et disparaissent. –Continuez. »

TOUT SERA OUBLIE de Pierre Marquès et Mathias Enard (Actes Sud BD - 2013/140p)

Nouvelle collaboration pour les deux barcelonais d’adoption après Mangée, Mangée sorti chez Actes Sud Junior (2009) et leur Bréviaire des Artificiers chez Verticales (2007). Le peintre-photographe poursuit son travail sur la mémoire historique et s’associe ici avec l’écrivain pour une mission ardue : comment rappeler le souvenir de la Guerre des Balkans avec toute la solennité nécessaire ? A l’origine, une commande pour un monument commémorant les victimes de ce terrible conflit. En résultent d’abord des voyages à Sarajevo, à Mostar, en Pologne et en Serbie mais aussi des retrouvailles fortes avec Marina et Igor pour essayer de trouver l’inspiration, un embryon d’idée pour un projet qui, au fil des mois, semble de plus en plus irréalisable car « les morts n’ont plus besoin de rien et les vivants veulent vivre en paix. » Ce roman graphique hybride composé de photos illustrées, retravaillées et d’un texte d’un réalisme saisissant propose une magnifique réflexion sur les effets du temps qui passe et sur la friabilité des souvenirs. Il interroge aussi sur ce que nous voulons réellement faire du présent lorsque, sans jamais s’éteindre, le passé s’efface inexorablement à force d’être insaisissable. Avec son format très appréciable (25 x 15), le très artistique Tout Sera Oublié marie l’impact d’une rhétorique implacable et directe à la beauté puissante des images du reportage. Un très beau et profond voyage dans les consciences pour une nouvelle définition du verbe oublier. (chRisA – mai2013)

Extrait : « Je ne savais pas que les corbeaux étaient une espèce si fréquente… Où que l’on aille, à Sarajevo, à Lublin, à Belgrade, ils nous regardent. Nous observent. »

POLINA de Bastien Vivès (Kstr - 2011/210p)

Alors que Bastien Vivès triomphe aujourd’hui sur Internet et sur papier avec The Last Man, revenons sur ce roman graphique qui a définitivement inscrit son nom dans la mémoire des aficionados et des néophytes de la bande dessinée. Curieuse et géniale idée que de nous faire suivre le parcours difficile de Polina Oulinov, une jeune danseuse classique au talent inné. Très tôt elle intègre l’académie de danse et le pensionnat. Elle y fait une rencontre déterminante avec l’exigeant professeur Bojinski. De celle-ci naît une relation complexe entre l’élève et l’enseignant. Admiration, séduction, dévouement et soumission sont les sentiments qui se bousculent dans la tête de la jeune fille qui, sans véritablement le savoir, a trouvé en lui son pygmalion. Les vicissitudes de la vie et du monde impitoyable de la danse séparent les deux. Après de grands moments de doute et de remise en question tant sur le plan personnel qu’artistique, Polina trouvera enfin la reconnaissance au sein d’une troupe allemande. Elle n’en n’oubliera pas pour autant son maître… Comment rendre hyper-intéressant un livre portant sur un art qui n’évoque rien de très palpitant à vos yeux ? C’est tout le défi relevé par un auteur pétri de qualités. Tout d’abord, une écriture à l’économie pour un scénario néanmoins ample, riche et passionnant. Comme dans Le Goût Du Chlore, on retrouve ces merveilleuses cases épurées, pleines de presque rien qui devient immédiatement l’essentiel, le cœur des choses. Vivès sait faire parler les sentiments silencieux. Ensuite il y a le crayonné du bonhomme. Gras ou fin, il est la réussite de cette histoire. Il trouve la grâce et la fluidité dans les mouvements. Chaque pas est d’une telle beauté ! C’est impressionnant de voir un dessinateur aussi bien comprendre et restituer ainsi chaque expression corporelle. Le trait masque et révèle aussi dans ce jeu de lumières subtiles appuyé par le choix d’une bichromie judicieuse. Avec sa queue de cheval, son menton légèrement en avant et ses oreilles un peu décollées, Polina est craquante et attachante. Jeune femme moderne, elle est fascinante et émouvante car elle traverse les étapes les plus importantes de sa vie et de sa carrière. Bousculée par ses sentiments amoureux, elle garde une passion intacte pour cet art sans lequel elle ne pourrait exister. Cette plongée dans l’univers de la danse est avant tout le splendide portrait d’une fille qui se cherche et recherche le regard d’un guide, peut-être celui d’un père. Vivès à la pointe de son art ! (chRisA – avril2013)

Extrait : « La danse est un art. Il ne s’apprend pas. Il faut l’avoir dans le sang. Ensuite, il faut travailler et avec moi, vous allez travailler tous les jours et croyez-moi, il va falloir vous accrocher. Mais si vous m’écoutez et travaillez intelligemment vous pourrez peut-être faire partie des plus grandes danseuses. »

 

UN PRINTEMPS A TCHERNOBYL d'Emmanuel Lepage (Futuropolis - 2012/165p)

Suite à la fantastique expédition sur les Îles Kerguélen dans Voyage Aux Îles de la Désolation, Emmanuel Lepage explore à nouveau la veine du documentaire en bande dessinée. Cette fois, direction l’Ukraine. Vingt-deux ans après le plus catastrophique de tous les accidents nucléaires, l’auteur, en se rendant dans la zone interdite, dans le village de Volodarka et aussi dans la ville fantôme de Pripiat, témoigne de l’après-Tchernobyl. Accompagné d’un collectif d’artistes soutenant des projets associatifs, Lepage développe l’idée que Tchernobyl n’est pas un lieu uniquement réservé aux scientifiques, aux journalistes et aux humanitaires. L’artiste, lui aussi, dans cette zone défiant toutes les lois de la normalité, y a sa place. Angoissé par l’enjeu des objectifs et terrorisé par les risques sanitaires, Emmanuel Lepage va dépasser ses propres peurs et autres blocages pour donner vie à cette zone si souvent synonyme d’antichambre de la mort. Ses nombreuses rencontres avec les enfants, les femmes et les hommes des villages en bordure de zone vont lui permettre de donner un visage à tous ces gens marqués à vie dans leur chair. En fabuleux portraitiste qu’il est, il apporte toute l’humanité qu’un tel récit exige. Quand l’artiste plonge au cœur du site ou de la nature environnante, ses planches explosent de noirceur mais aussi de couleurs. Situation tellement étrange et si déstabilisante. Lui qui pensait dessiner l’Atrocité se fait le témoin d’une réalité qui parfois cache ses vérités derrière les apparences. Comment dessiner l’invisible ? Avec talent, générosité et subtilité, du bout de ses crayons et ses pinceaux, Emmanuel Lepage donne une propension réflexive rare à ses dessins. A cette question, il essaye de répondre en multipliant les approches, les regards et les techniques de son art. Pour tenter de mieux expliquer ce que ses yeux ont du mal à comprendre. Le danger et la mort sont partout, dans l’air respiré, dans les produits frais consommés, dans l’herbe caressée et pourtant il écrit : « j’ai la sensation de vivre pleinement, intensément…ici et maintenant. » Le ‘miracle’ de Tchernobyl n’est qu’un rideau d’illusions mais il existe. Derrière celui-ci, il y a la force d’un reportage qui mêle enquête, expériences, échanges, anecdotes, témoignages de liquidateurs et souvenirs douloureux. Ici, tout semble aspiré, magnétisé et transformé par l’ombre toujours froide et menaçante de cet immense réacteur, source de tous les cauchemars. Si Emmanuel Lepage fait toujours parler sa précision picturale, son récit et ses commentaires sont aussi d’une incroyable justesse et profondeur. Comme un écho au livre de Svetlana Alexievitch, La Supplication (JC Lattès) et au film de Michale Bogamin, La Terre Outragée, Un Printemps à Tchernobyl raconte quinze jours d’une expérience forte, touchante et émouvante dans cette partie de l’Europe que le nucléaire a sacrifiée et condamnée. Un livre indispensable. (chRisA – fév2013)

Extrait : «- Pourquoi tu ne portais pas de masque hier ? – Soit j’ai peur et je ne vois pas pourquoi je suis venue. Soit je n’ai pas peur et je ne porte pas de masque. Je veux faire comme les gens d’ici. Vivre, c’est prendre le risque de mourir. »

 
LE PILOTE A L'EDELWEISS - Tome 2 - de Yann et Romain Hugault (Paquet - 2012/48p)

Au coeur de la rivalité qui oppose tout d'abord les frères jumeaux Castillac, l'intrigue continue de nous faire voltiger pour ce duel franco-allemand qui voit Henri Castillac prendre sa revanche sur Erik, le fameux pilote teuton à la fleur blanche; sans doute l'un des meilleurs moments de cette deuxième partie. Comme la première, celle-ci porte à nouveau le nom d'une femme. Après 'Valentine' (tome 1), c'est au tour de Sidonie de jouer un rôle dans ses affrontements masculins. Il est fort à parier que Walburga, l'infirmière allemande sera mise à l'honneur dans le troisième et dernier chapitre. En attendant, on retrouve ici tous les élements qui nous avaient intéressé au commencement de cette histoire aérienne pendant la Première Guerre mondiale. La documentation, qu'on peut parfois regretter un poil trop didactique, représente un des piliers de cette trilogie. Rigoureuse et riche, elle excite notre curiosité et notre soif de connaissances. Aussi, elle illumine chaque page de ce livre qui assoit le lecteur dans le cockpit d'un biplan de l'époque. Les combats, quant à eux, sont l'oeuvre d'une virtuosité graphique exceptionnelle. Ils sont dynamiques, détaillés, vivants, et parfaitement cadrés. Les plans de la terre vue du ciel sont époustouflants. Grâce à de belles couleurs et un superbe travail sur les lumières, les dessins font preuve d'un incroyable réalisme. Ils gomment peut-être les défauts de certains où les visages et les expressions sont un peu moins réussis. A déplorer aussi, ce recours aux scènes de sexe censées mettre du piquant. Qu'il est irritant de souvent présenter les femmes comme des bombes plantureuses. Le récit pourrait se passer de ces loopings érotiques même si l'on sait qu'il font désormais partie des ingrédients indispensables (?) de nombreuses bd. Néanmoins, ne perdons pas de vue qu'on sera au rendez-vous du troisième volume pour à nouveau s'envoyer en l'air et surtout connaître le dénouement. Qui de Henri Castillac ou Erik pourra s'avouer le vainqueur? Et Alphonse Castillac dans tout ça? Attendons-nous à ce que les frangins aux identités désormais inversées règlent leurs comptes. Ca va voler! (chRisA - janv2013)

Extrait: " -Sacrebleu! 77 escadrilles engagées successivement sur un front de 150 kilomètres! Vous avez écrit une page glorieuse dans le grand livre d'or de l'aviation française! La "Grande Charge des Avions d'Avril 1918" deviendra aussi immortelle que celle de la cavalerie de Murat à Eylau en 1807! - Bigre! J'espère au moins qu'on échappera à une "immortalisation" sous forme d'une croûte pompière peinte par un émule de Meissonnier."

 

AÂMA - La Multitude Invisible - Tome 2 de Frederik Peeters (Gallimard - 2012/86p)

Verloc Nim, son frère Conrad et Churchill, le singe-robot, tels des Christophe Colomb au pied des grandes étendues américaines, partent à la découverte de la planète vivante de Ona (Ji). Les espaces époustouflants que regorgent ces pages sont magnifiés par la luxuriance graphique et le délire imaginatif du dessinateur suisse. Science-fiction à gogo avec une touche naturaliste, Aâma en met plein les yeux et fascine par son contenu narratif. Autant porté par l'aspect scientifique qui consiste à ramener un produit technologique révolutionnaire que par la notion de pure aventure, Frederik Peeters, avec le talent qu'on lui connaît, n'oublie pas de donner à son récit toute la dimension humaine nécessaire. Celle-là même, ajoutée aux autres, qui amènera Verloc à nous conter la douloureuse séparation d'avec sa femme partie avec leur fille. Une histoire parmi les histoires qui forcément tient en haleine dans cette ligne chronologique chahutée par les flashbacks et bonds en avant permanents. D'ordinaire réfractaire à ce genre d'univers, cette série est une véritable invitation à avancer, les yeux écarquillés, le couteau entre les dents et la peur au ventre. Aux portes de l'inconnu avec cet esprit de pionnier comme seule raison pour chercher à mieux comprendre. Et si Aâma était une version futuriste de Au Coeur Des Ténèbres, le chef-d'oeuvre de Joseph Conrad? Dense, complexe, métaphysique et surréaliste, cette quête gagne en intensité page après page et ce n'est pas cette fin hallucinante et terrifiante qui va nous faire attendre patiemment la suite. Peeters au sommet de son art? Cette histoire d'une inventivité des plus excitantes, d'une réflexion et d'une richesse incroyables éblouit. Le 3, viîte! (chRisA - déc2012)

Extrait: "La nature n'aime pas l'homme. Je le sais bien, c'est une des choses qu'enseignent les livres. Des siècles d'opposition et de combat pour la survie. Mais je suis né à Radiant et je me suis construit malgré moi une image quasi mythologique du monde vivant, faite de beauté apaisante, de communion et de pureté régénératrice. Comme tous les humains, je porte enfoui au fond de mon cerveau reptilien la vague nostalgie d'un monde naturel que je n'ai jamais connu. Le contraire de la cruelle et douloureuse réalité. Les livres ont raison."

TEXAS COWBOYS de Matthieu Bonhomme et Lewis Trondheim (Dupuis - 2012/152p)                                      

Quand Harvey Drinkwater est envoyé par son rédacteur en chef à Forth Worth, au coeur du Texas, le scribouillard est très loin de s'imaginer à quoi le Wild West peut ressembler. Si comme lui, vous êtes à la recherche de sensations fortes, plantez vos fesses à l'une des tables du Hell's Half Acre, le saloon le plus dangereux du coin. Venez tanner le cuir de votre postérieur sur la selle d'un cheval prêt à partir au galop dollars au vent. Le Texas vous donnera peut-être une chance de survivre. Ici ça flingue, ça castagne, ça poignarde à tout va. Les femmes ne valent pas mieux que les marshals. Les barmen ont les mêmes envies vertes que les bandits. Les shérifs comme les violeurs passent un sale quart d'heure. Un peu plus de douze personnages vous attendent pour vous faire goûter leurs expériences du Far West dans une histoire drôlement bien ficelée où chaque destin va s'entremêler. Découpée en neuf chapitres qui s'ouvrent à chaque fois sur une magnifique fausse couverture façon 'pulp', elle retient d'abord votre attention par une narration en forme de pièces de puzzle. Géniale! Ensuite, il y a la maîtrise graphique de Matthieu Bonhomme, claire, nette et parfaite dans les mouvements comme dans les moindres détails. Géniale! Les nuances sur les couleurs vous assurent un confort de lecture tout particulier. Géniales! Les dialogues signés Lewis Trondheim giclent comme des glaviots dans un crachoir trop plein. Géniaux! Le tout est emballé avec un humour et une malice indescriptibles. Il tient dans un format 25 x 18 des plus agréables, sans parler de la qualité du papier. Bref, quelle merveilleuse surprise de trouver cette paire d'auteurs qui, comme des gosses nostalgiques, rendent un bel hommage à l'univers du western. Même si les deux avaient déjà collaboré sur Omni-Visibilis (Dupuis), on ne s'attendait pas à ce qu'ils s'approprient ce registre avec autant de brio. Tous les codes du western sont là sans exception mais le travail sur le scénario et les personnages est vraiment d'un très haut niveau. Du début jusqu'à la fin, Texas Cowboys se lit avec un plaisir rare et franchement, si Bonhomme et Trondheim veulent remettre ça, je serai le premier à leur offrir une bouteille de tord-boyaux. (chRisA - nov2012)

Extrait: "Je veux du sensationnel. Nos lecteurs sont friands de ces tueries entre bouseux. Je veux des duels au colt entre cowboys, aventuriers de tout poil, chasseurs de bisons et escrocs à la petite semaine. Je veux des cul-terreux qui se flanquent des peignées pour une éclaboussure de jus de chique sur une botte. Je veux des couteaux plantés dans les mains tenant deux as de coeur. Je veux des cowboys à cheval qui cavalcadent dans les saloons bondés. Je veux tout ça en mille fois plus violent parce que c'est ça, Hell's Half Acre à Fort Worth. Le pire de toute la racaille des ploucs de l'Ouest rassemblé sur un espace grand comme le cul d'une mouche."

REBETIKO (La Mauvaise Herbe) de David Prudhomme (Futuropolis - 2009/104p)

Le rébétiko est à la Grèce ce que le tango est à l'Argentine et le fado au Portugal. Né dans les années 20, dans le coeur et au bout des doigts de nombreux déracinés de Turquie, il tisse des liens forts entre l'Orient et l'Occident. Musique populaire exprimant douleur et romantisme, elle se chante et se danse dans des bouges de fond de ruelle. Depuis l'arrivée au pouvoir en 1936 du dictateur grec Ioanas Métaxas, cette forme artistique est censurée par les autorités. Les rébètes, leurs bouzoukis et leurs baglamas (luths à manche long ou court) sont voués à la clandestinité. C'est dans ces bars enfumés que David Prudhomme nous entraîne pour nous présenter une bande de musiciens. Ils s'appellent Stavros, Artémis, Markos, Chien et Batis. Ils jouent comme ils respirent. Dans leur mode de vie et dans les paroles de leur mélancolie noire, ils incarnent leur 'blues' au nez et à la barbe de ceux qui voudraient les faire taire. Lorsqu'un américain de la Columbia leur propose d'enregistrer leurs chansons, de vendre leur musique deux positions s'affrontent: celle de celui qui y voit un moyen de sortir de leur trou et celle de ceux qui pensent que "c'est les légumes qu'on vend. Qui peut vendre des notes? On ne vend pas le vent." Toute la culture du rébétiko est resumée ici. Musique de l'underground, elle est surtout le symbole d'un esprit libertaire à tout crin. Ses joueurs n'entendent pas qu'on leur impose quoi que ce soit. Cette liberté est incroyablement palpable tout au long des pages. D'errances nocturnes en poursuites, d'abandons à la fumette aux bagarres, de danses en chansons improvisées touchant droit au coeur, les rébètes n'obéissent qu'à leur amour de la musique qui coule dans leurs veines comme le sang donne la vie. De par un magnifique travail sur les lumières, les ambiances sont envoûtantes. Le trait de Prudhomme suit le geste juste. Les mouvements sont au diapason d'une musique qu'on finit par entendre et aimer. A cela, les dialogues trouvent cet accord juste entre désinvolture, tristesse, gravité et humour. Chaque case est une réussite totale qui rend hommage à ces exilés, à leurs souffrances, à leurs joies, à leur faim de jouer. Se mêlant aux odeurs de nargilé, Rébétiko dégage un parfum de révolte, de désobéissance, de plaisirs et de liberté. On sent même cette complicité entre l'auteur et les créations de ces rébètes malins, obstinés, généreux et attachants. Avant de vous allonger dans 'la mauvaise herbe', profitez de toutes les clés tendues (liste non-exhaustive de références au rébétiko à la fin du livre) par son auteur pour vous fondre dans l'esprit de cette excellente bande dessinée. (chRisA - nov2012)

Extrait: "Métaxas condamne un amollissement moral de notre société, supposée décadente. Sa propagande désigne les coupables de cette prétendue immoralité et l'impute à cette part d'Orient qui habite en nous. Il dit qu'il va laver la Grèce de toute influence turque... Tu le sais bien, rébète, vous servirez de symboles. Oui. Vous êtes ses premières cibles. Boucs émissaires idéaux. Personne ne vous regrettera...vous et vos trafics. Vous, la voix des exilés de Turquie."

FURARI de Jirô Taniguchi (Casterman Ecritures - 2011/212p)

L'art de la déambulation. La philosophie du pas lent couplé au pouvoir de l'observation. Depuis L'Homme Qui Marche en passant par Le Promeneur, Jirô Taniguchi n'a de cesse de creuser un sillon en laissant tout le plaisir à ses lecteurs de lui emboîter le pas. En s'inspirant d'un personnage historique, le mangaka nous donne à suivre cette fois un géomètre et cartographe qui passe sa retraite à arpenter la ville d'Edo (anciennement Tokyo). A chacune de ses promenades, ce marcheur passionné aussi d'astronomie mesure les distances en comptant ses pas. La technique, certes rudimentaire, est assez fiable encore faut-il que le pas soit régulier. Ces quinze balades, aussi importantes soient-elles pour ses recherches, deviennent en quelque sorte le prétexte pour découvrir la vie des nombreux quartiers d'Edo, pour rencontrer des artistes, pour admirer la nature et les animaux. Portant chacune un titre, ces saynètes nous convient aux petits bonheurs simples d'être le témoin privilégié d'un monde aux beautés multiples. A la délicieuse naïveté du regard du promeneur insatiable se joignent tout un tas de réflexions légères ou profondes. Dans cette quiétude toute nippone, le lecteur se laisse aller à méditer 'au gré du vent' (furari) qu'il soit poétique - nombre de haïkus jalonnent le texte - ou qu'il soit philosophique. Le promeneur se fait souvent rêveur. Toutes les scènes où le personnage se met dans la peau d'un animal ou d'un insecte sont magiques. Alors l'imagination du promeneur est ce souffle de la liberté. Graphiquement, le contexte historique du Japon du XIXème siècle aidant, Taniguchi s'inspire de l'Ukiyo-e (mouvement artistique japonais (1603-1868) comprenant une peinture populaire et narrative originale et des estampes gravées sur bois) et rend un hommage appuyé au maître Hiroshige. Cette tortue suspendue, ces vues plongeantes sur la cité, ces brumes en apesanteur, cette colonne de voyageurs avec le Mont Fuji en toile de fond, les cases qui respirent l'influence du mâitre sont légion. Elles font de ce livre une collection d'estampes modernes avec toute la délicatesse et la sobriété du style de Taniguchi. Le travail de documentation est à la hauteur de celui offert dans les cinq volumes d'Au Temps De Botchan. Il donne vie à ce Japon harmonieux et spirituel si plaisant et si relaxant à ressentir pour le promeneur et le lecteur qui, ici, ne font qu'un. Si, ces dernières années, les travaux du plus célèbre des mangakas ont été d'un intérêt inégal, Furari est, quant à lui, la marque d'un grand et beau livre. Cette ôde au voyage raviera tous ceux qui ont la bougeotte et aussi ceux qui admirent la magie Taniguchi. (chRisA - nov2012)

Extrait: "C'est quoi la liberté? On te dit de faire ce que tu veux mais au fond tu n'as nulle part où aller?"

 

LES FOLIES BERGERE de Francis Porcel et Zidrou (Dargaud - 2012/92p)

En ce 94ème anniversaire de l'Armistice du 11 novembre, profitons de parler de ce one-shot pour rendre un fervent hommage à nos Poilus. La Guerre 14-18, tout comme sa grande soeur, reste un sujet inépuisable. Un grand nombre d'auteurs ont puisé leur inspiration dans cette tragédie (Putain De Guerre de Tardi, Notre Mère La Guerre de Kris et Maël, Le Pilote A L'Edelweiss de Yann et Hugault...). Au tour de Francis Porcel et Zidrou de planter leurs godillots dans la glaise des tranchées. Dans ce jardin labouré de l'Enfer, la 17e Compagnie d'Infanterie du Capitaine Maurice Meunier se terre. A la surface, comme au stand de tir à la foire, der Karabinermeister dézingue tout ce qui bouge. En attendant, elle s'occupe comme elle peut à rêver, qu'il s'agisse de la chaleur d'un corps féminin ou de bons petits plats mitonnés avec amour. Elle tente de garder le moral avec cet humour propre aux condamnés. Sur l'ordre des supérieurs, on fusille les 'brebis galeuses'. Problème: l'une d'elles, le soldat Rubinstein, n'arrive pas à tomber sous les balles des pelotons. Meunier, quant à lui, sombre de plus en plus dans la folie. Au fil des pages, elle atteindra son paroxysme. Comme le point de non-retour d'une violence irrationnelle. Devant son oeuvre, le Diable se marre pendant qu'à des centaines de kilomètres de ces charniers, Claude Monet peint. L'originalité scénaristique veut qu'en contrepartie de cette boucherie innommable, il y ait un artiste qui parle de la vie autrement. La beauté de la nature remplie de mystères et de quiétude en toile de fond de l'Horreur. Comment rapprocher et opposer ces deux mondes, c'est le défi que Zidrou a décidé de relever avec audace et brio dans ces pages pleines d'émotions. A la réalité brutale de la guerre, la structure narrative ajoute aussi une part de surnaturel avec ce soldat qui ne peut presque pas mourrir et les cauchemars du Capitaine. Album après album, Zidrou nous confirme tout son talent à donner une étoffe exceptionnelle à ses personnages qui font l'histoire. Originalités, subtilité du propos et dialogues ciselés, son implication dans chaque projet est un gage de qualité et une vraie source de plaisirs. Il est accompagné cette fois du dessinateur coloriste espagnol, Francis Porcel, qui, au-delà de son trait gras maîtrisé, manie parfaitement les tons sombres dans les gris et le noir de circonstance. Quand les couleurs explosent, soit elles illuminent les instants de vie soit, au contraire, elles giclent de toute leur violence. Case après case, du prologue à l'épilogue, le travail des deux auteurs est remarquable. Qu'elle s'exprime sur les champs de bataille, au bout des griffes des taupes qui hantent l'esprit du Capitaine jusque sur les planches d'un cabaret parisien, Zidrou et Porcel nous offrent leur version de la folie. Et ça nous remue dans tous les sens. (chRisA - nov2012)

Extrait: "Voyons soldat Mimile, songez à l'avenir de la civilisation! Songez à la Fraaance! La patrie a tout un assortiment de médailles à titre posthume. Laquelle préférez-vous? La croix de guerre? La médaille du cocu patriotique? Celle du grand mutilé reconnaissant? A moins que vous ne préfériez être élevé au rang de chevalier de la légion d'horreur... Ah non! Désolé soldat! Les médailles en chocolat ont bien trop de valeur pour qu'on les épingle sur la charogne d'un vulgaire troufion! "

                   

THOREAU - La Vie Sublime - de A.Dan et Maximilien Le Roy (Le Lombard - 2012/90p)

La collection Contre/Champ de Le Lombard a pour but d'approcher les trajectoires de vie et de pensées de certains écrivains, philosophes, poètes et artistes hors du commun. Hier Nietzsche, demain Gauguin, aujourd'hui Thoreau, Henry David Thoreau considéré à tort ou à raison comme Le père de la désobéissance civile pour s'être opposé à l'esclavage et à la guerre que son pays menait contre le Mexique. Peu connu en France, cet écrivain poète et philosophe américain n'a pourtant de cesse d'inspirer autant les libertaires, les altermondialistes, les écologistes et environnementalistes que les décroissants. En 80 pages, les deux auteurs mettent en images et en perspective les moments clés de la vie de ce militant iconoclaste. On suit l'américain vivant seul dans la forêt de Walden. Avec lui, on observe la Nature, on dort en prison. On le voit plaider pour sauver John Brown -un anti-esclavagiste violent- condamné à mort. Chaque étape est marquée d'extraits de discours et/ou de réflexions personnelles profondes sur le sens de l'engagement et celui de la vie. A moins que, dans le cas de Thoreau, les deux mots n'aient été naturellement liés. Il s'est définitivement engagé à vivre dans la plus grande des libertés. Le poète naturaliste inspire le respect. Son parcours et son oeuvre donnent à méditer sur ce que l'être humain est en droit d'accomplir pour devenir un être vivant à part entière. Chaque intervention et chaque dessin incitent le lecteur à prendre le temps, à humer cette sagesse poétique et à s'imprégner de ce que la vie a à offrir. Lâchés il y a plus d'un siècle et demi, ses mots résonnent encore de toute leur force. En ça, le livre est réussi mais il ne peut masquer aussi quelques déceptions. Cette biographie très, trop compacte aurait mérité plus d'espace, encore plus de souflle, donc plus de pages. Je regrette que ce ne soit pas Maximilien Le Roy lui-même qui ait dessiné ces cases. Le trait assez gras, et parfois lourd de A.Dan manque de mouvement et de grâce. Le dessinateur n'arrive pas à égaler le niveau graphique et émotionnel que Le Roy avait pu atteindre en illustrant Nietzsche, Se Créer Liberté. Heureusement, on retrouve ses couleurs si belles et si particulières. Comme à son habitude, Maximilien Le Roy apporte des pages complémentaires d'une utilité subtile pour affiner le portrait et pour mieux expliciter le sens des mots et des actes. Le scénariste s'est rendu à Concord, Massachusetts, là où Thoreau a vécu. Il nous fait partager quelques unes de ses photos et puis surtout, il s'entretient avec Michel Granger, professeur émérite de littérature américaine du XIXe siècle à l'Univeristé de Lyon. Comme une invitation à aller plus loin et à enrichir la discussion. Malgré quelques bémols, vous aurez tout de même compris que, en plus de nous inciter à lire les ouvrages de Thoreau, ce livre tiendra une TRES belle place dans cette collection instructive et inspirante. (chRisA - oct2012)

Extrait: "Ce qu'il me faut, c'est vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie... J'ai dans ma façon de vivre au moins cet avantage sur les gens obligés de chercher leur amusement au dehors, dans la société et le théâtre...que ma vie elle-même est devenue mon amusement et jamais ne cesse d'être nouvelle."

                                                         

QUAI D'ORSAY - tome 2 - de Christophe Blain et Abel Lanzac (Dargaud - 2011/100p)

De retour, toute la clique d'Alexandre Taillard de Worms - caricature de Dominique De Villepin - est sur des charbons ardents. Ca chauffe au Lousdem - traduisez en Irak. L'Histoire les attend tous au tournant sur ce qui deviendra LE fameux discours du 14 février 2003 au Conseil de sécurité des Nations Unies. Ca ne vous rappelle rien? A la frontale, mais forcément bien éclairés, les auteurs de Quai d'Orsay explorent à nouveau les arcanes du Ministère des Affaires Etrangères. Où comment vivre de l'intérieur toute l'affaire qui conduira la France à mettre son véto contre l'intervention armée américaine en Irak. Désormais en minotaure, Alexandre est encore plus grotesque et grandiose dans ce deuxième tome. Lyrique, autoritaire, impulsif, mégalo, il crève les cases par sa taille, ses épaules et son nez. A ses côtés, Arthur Vlaminck (alias Lanzac, alias...on ne sait pas qui pour cause de pseudo..), conseiller chargé des langages du ministre, vit un calvaire. Obligé de supporter toutes ses humeurs et surtout de réécrire discours après discours, il nous montre l'envers du décor trop lisse que les médias nous cachent bien. Ces chroniques diplomatiques sont toujours aussi croustillantes. Pleines de petites révélations, elles sont surtout le fruit d'un humour cynique. Le monde de la politique est ici le théâtre d'une immense comédie où les moments les plus surprenants et hilarants se jouent hors-champ. Burlesques, parfois guignolesques, les saynètes se dévorent avec le même enthousiasme que pour le premier album. Les dialogues ont autant de verve. Le trait de Blain est toujours aussi vif et rythmé. Il dessine la nature même du personnage principal avec toute la prestance et la dérision nécessaires. Blain et Lanzac doivent bien se marrer à faire ça. On sent la même complicité et la même malice à parler, à dévoiler ce que les politiques n'aiment pas exposer publiquement. On a toujours du mal à croire que ça se passe comme ça et pourtant... Ces chroniques évitent les écueils contre lesquels trop souvent les caricatures politiques butent. Il y a une subtilité de ton qui n'existe pas ailleurs. Pour enfoncer des portes que le monde de la politique préfère garder secrètement fermées, le rendu est foncièrement atypique et donc jouissif! J'aimerais bien savoir ce que De Villepin pense de cette série. On s'en fout? Vous avez raison... (chRisA - sept2012)

Extrait: (Alexandre s'adressant à Arthur) "Venez, on va pisser. Vous savez, le Président m'a dit un jour quelque chose de fondamental avec nos vies infernales. Quand vous avez le temps de pisser, pissez. Quand vous avez le temps de bouffer, bouffez. Quand vous avez le temps de baiser, baisez. Vous allez voir, l'ONU, c'est impressionnant. C'est un temple. C'est Babel." 

                                                   

LE PILOTE A L'EDELWEISS - tome 1 - de Yann et Romain Hugault (Paquet - 2012/48p)

La paire Yann et Hugault reprend de l'altitude. Après le succès des trois tomes de Le Grand Duc, voici le premier album d'un nouveau triptyque au nom fleuri. Pour tous les amateurs d'Histoire - les deux auteurs se sont encore bien documentés - et d'aventures aériennes, ce livre devrait faire grimper aux rideaux. C'est la Première Guerre mondiale qui sert de cadre ici. Alors qu'elle s'enlise dans ces terribles bourbiers de tranchées, un autre conflit a lieu dans les airs. L'Escadrille des Cigognes tricolores affronte les redoutables Albatros allemands. Dès les premières pages, un duel se joue; celui entre Henri Castillac et Erik, l'allemand à l'edelweiss sur la carlingue. Cette lutte palpitante qui servira de trame de fond se double d'une autre rivalité qui oppose les frères jumeaux Castillac. Même s'ils partagent le même sang et le même physique, tout les sépare. Alphonse est introverti, timide et complexé alors que Henri est extraverti, frimeur et noceur. Pour une raison mystérieuse, le premier a perdu ses fonctions dans l'aviation et se retrouve en première ligne, la boue jusqu'aux genoux. Quant à Henri, s'il est l'un des As des Cigognes, il est surtout considéré comme un couard par ses co-équipiers. Frères contre l'ennemi mais aux guerres différentes, l'on comprend vite que les deux se battent aussi pour une femme nommée Valentine. Ce premier tome pose parfaitement les enjeux d'une histoire qui tient vite en haleine. Le gros point fort de cette bande dessinée réside inéluctablement dans les scènes de combat aérien. Hugault, le dessinateur, lui-même pilote chevronné, maîtrise à merveille les mouvements des avions et les prises de vue qui vous font vivre cette guerre au coeur de l'action. Montées, piqués, loopings en plans larges ou serrés, c'est comme si vous y étiez. Tous les détails y sont, manque plus que le bruit des moteurs - qu'on peut néanmoins imaginer - et l'air frais vous fouettant le visage. Travail remarquable. Travail d'experts montrant ces biplans sous toutes leurs coutures. Avec ce livre, la Guerre 14-18 prend un visage moins connu. Le lecteur y apprend d'autres choses. Aussi, les flashbacks décrivant le Paname du début du siècle précédent sont très intéressants. A terre comme au ciel, cet album à la couverture imprimée avec un film métallique se veut une plongée réussie en enfer. Pour la suite, vous êtes prévenus, attachez vos ceintures! (chRisA - sept2012)

Extrait: "Ouais! Moi, j'parie cent sous et un paquet d'Gauloises qu'il a été muté dans la bouillasse pas'qu'il a couché avec la bonne femme d'son chef d'escadrille! Ces pilotes! Tous des jolis coeurs et des poseurs en gants blancs! Ca leur fait du bien d'v'nir patauger avec nous dans la gadoue, pour voir d'en bas c'que c'est qu'la vraie guerre."

                                                    

LA PEAU DE L'OURS de Oriol et Zidrou (Dargaud - 2012/64p)

Jusqu'ici presqu'inconnu dans le monde de la BD, l'espagnol Oriol s'est surtout illustré dans l'animation. Quant à Zidrou, scénariste bruxellois vivant actuellement en Andalousie, il s'est franchement fait remarquer, il y a deux ans, avec le fameux Lydie. La Peau De L'Ours est le premier fruit d'une rencontre et d'une collaboration qu'on espère longue tellement ce one-shot est juteux. C'est ni plus ni moins mon coup de coeur BD de la rentrée. Telle ne fut pas ma surprise de voir l'association d'un trait anguleux, cassé, piquant à une écriture millimétrée faite de dialogues vifs et percutants. Nous sommes dans le sud de l'Italie. Chaleur, ciel bleu, couleurs éclatantes. Paradis pour fin de vie? C'est ici que Don Palermo attend tous les jours que le jeune Amadeo lui lise son horoscope. Dans la partie 'Amour', il espère un jour entendre le passage qui bouleversera à nouveau sa vie. Face au silence des étoiles, il ne manque pas de raconter ses vieux souvenirs à son liseur. Ses moments passés aux côtés du terrible mafioso Don Pomodoro. Retour dans les années 30 aux Etats-Unis où le langage d'un pétard savait toujours bien mettre les points sur les I. Giclées de sang sur costard blanc. Ca sent la poudre! Mais la vie de Don Palermo bascule le jour où il rencontre Mietta, la petite-fille de Don Pomodoro. Les deux jeunes tourtereaux roucoulent intensément mais l'idylle prend fin un soir où le grand-père décide de fourrer son nez et son couteau dans l'histoire. De l'Italie d'aujourd'hui au Stonefield d'hier, les pelotes du Destin déroulent leur fil. Elles se ressemblent car les hommes ne peuvent être autrement que violents et lâches. La trahison et la vengeance ne cesseront d'être l'oxygène des plus faibles. Sur fond d'amour éternel, La Peau De l'Ours se lit comme un polar subtil, beau mais dur. Il fonctionne aussi à l'humour et aux répliques tout droit sorties du stylo plume de Michel Audiard. Pour parfaire le tout, dans ce monde brutes, il y a aussi tous ces moments remplis de tendresse et de romantisme noir. Bref aucune fausse case car du graphisme aux couleurs, de la narration au style d'écriture, du rythme soutenu à la profondeur des émotions, tout est bon ici. Comme le cochon bien saigné de la page 49. Il est trop tôt pour vendre la peau de l'ours mais...il serait incompréhensible que cet album passe inaperçu. Bon sang ne saurait mentir. Le plaisir est au bout du pistolet. (chRisA - sept2012)

Extrait: " 'Pomodoro' n'était pas son vrai nom, bien sûr. Mais tout le monde, dans le milieu, le surnommait comme ça à cause de la pigmentation de sa peau... Don Pomodoro étrennait chaque jour un nouveau costume blanc qu'il mettait un point d'honneur à tacher de sang avant le coucher du soleil. 'Mon père était boucher' avait-il coutume de dire. 'Or, un bon boucher se reconnaît à l'état de son tablier après sa journée de travail'. Ce soir-là, j'avais perdu mon meilleur ami, ma virginité et le peu de confiance qu'il me restait encore dans l'être humain. Cela me sembla amplement suffisant pour justifier la première cuite de ma vie."

                                                  

LILY LOVE PEACOCK de Fred Bernard (Casterman Ecritures - 2006/275p)

Un roman graphique en forme de portrait dans la prestigieuse collection Ecritures. C'est celui de Lily Love Peacock, top model frustrée, déprimée en quête d'identité. La belle et grande brune aux yeux d'amandes est de ces femmes modernes qui veulent vivre à toute allure pour défier la gravité. Pour se fuir. Un jour ici, un autre là-bas mais toujours ailleurs. Son Kenya natal lui manque, tout comme son Ranger de père vieillissant. En croisant, un jour, le chemin de Rubis Rachmaninov, elle trouve son âme soeur. Rubis est shampouineuse mais elle joue surtout de la guitare dans son groupe de rock. Elles se séduisent mutuellement au point de devenir inséparables. Impressionnée par le charisme, la voix, la sensualité et les textes de Lily, elle réussit à la convaincre de rejoindre le groupe et d'entamer une nouvelle vie pleinement intense. L'une des originalités de ce livre, c'est d'entrecouper la narration par des textes de chansons, des poèmes qui donnent instantanément une sonorité au récit. Comme une bande sonore muette sur laquelle le lecteur peut y entendre sa propre musique. L'autre spécificité, c'est de suivre deux filles rebelles passant du monde de la mode à celui du rock. Elles sont généreuses, inventives, sensibles et un brin folles. Elles nous livrent leurs visions du monde sur le lit de leurs états d'âme sans que le scénario n'en patisse. Là où Fred Bernard séduit par son écriture, il déçoit par un graphisme souvent approximatif et trop souvent (volontairement?) bâclé. On imagine l'auteur être capable de bien mieux mais certaines cases irritent par leurs inégalités. Autre source d'énervement: l'omniprésence de sexe. Ca frise l'obsession (dessins, paroles...) Bien sûr, nous avons affaire à deux jeunes femmes très libérées mais cette insistance à dessiner des tétons (en autres) à tout va ou fourrer son nez dans des allusions inutiles agace. Pourtant, le texte m'a beaucoup touché. L'écriture est là! Toujours bonne, souvent juste. C'est elle véritablement qui donne de la force à cette histoire. Les réflexions sur notre monde, sur nos existences, sur le sens de nos vies, Fred Bernard donne du poids à ses mots et c'est ce que j'ai envie de retenir de ce livre. C'est aussi ce qui me donnera l'envie de le relire. Du noir et du blanc donc pour ce récit au graphisme en demi-teinte mais à l'oralité évocatrice. (chRisA - sept2012)

Extrait: "Il m'avait fallu maigrir pour décrocher certains contrats. D'autres s'étaient fait refaire le nez ou le reste. Je ne m'occupais que de moi et c'est ennuyeux. Les cuisses le mardi, les fesses le jeudi... Le corps moderne doit être actif et énergique. Minceur rime avec souplesse, mobilité, flexibilité. Qualités exigées par notre société. Bouger vite, réfléchir vite, vivre vite et mourir jeune, dans longtemps. Le temps s'était accéléré considérablement pour moi. Je souffrais de l'anonymat des métropoles, de la briéveté des rencontres, des regards de propriétaires portés sur moi. J'étais mal à l'aise avec les privilèges et les dépenses inutiles. Mais elles me permettaient de tenir le coup pour grimper encore. Atteindre, obtenir, conserver ce qui m'était dû, vite, avant d'être vieille... Bref, je devenais folle..."

                                                   

LE VIANDIER DE POLPETTE - L'ail de l'Ours - de Olivier Milhaud et Julien Neel (Gallimard - 2011/145p)

Soyez les bienvenus au Coq Vert, véritable havre de paix paradisiaque aux confins d'un monde dénué de considérations temporelles et géographiques. L'heureux héritier de ce lieu est le Comte Fausto de Scaramanda, sorte d'adulescent hédoniste et insouciant. Vivent avec lui Biryani, son 'majordome', Polpette, son cuisinier inventif, la belle Alméria entourée de ses furets blancs, malins et craquants, plus toute une autre petite galerie de personnages atypiques. Tous vaquent tranquillement à leurs occupations jusqu'au jour où le père de Fausto, patriarche autoritaire, revient de la guerre avec ses trois neveus à l'esprit conspirateur. Branle-bas de combat au Coq Vert où tout le monde s'affaire à les accueillir. Fausto est terrifié à l'idée de revoir et affronter son paternel. Il a surtout peur de le décevoir. Cette arrivée va aussi lancer l'intriguette dans la deuxième (et moins bonne) partie de ce premier tome. Pourtant, ne boudons pas notre plaisir devant le trait rond de Julien Neel (très proche de celui qu'il développe avec succès dans Lou!) et ses magnifiques couleurs. Cette nouvelle série se veut très originale puisqu'elle est presque à mi-chemin entre la bande dessinée et le livre de recettes. Connaissiez-vous ce sandwich appelé le Prégo? Sans doute voudrez-vous cuisiner un fabada de Péréro juste après avoir siroté un Queen Fiz. Les deux auteurs partagent le même goût pour l'art culinaire et, à travers toute une série de recettes plus exotiques les unes que les autres, ils arrivent ici à nous mettre l'eau à la bouche comme à nous donner l'envie de nous mettre aux fourneaux. Les délicats fumets qui se dégagent au fil des pages sont tellement présents qu'on pourrait parfois croire que cette première histoire n'est quelque part qu'un pretexte. En même temps, les personnages sont très attachants. Il y a aussi beaucoup d'humour sans que le fond (la relation père/fils dans la construction d'une identité) n'en patisse. Les nombreux ingrédients de ce livre m'ont plu et voici la recette: mélanger de la bd jeunesse à de la bd adulte, ajouter quelques grammes de science fiction fantasy dans ce fond de sauce médiéval et vous obtiendrez un livre gourmand et généreux qui ne ressemble à aucun autre. A table! Le deuxième tome devrait s'appeler 'Le Poivre de Voatsiperifery'. Un bon moyen de mettre du piquant dans ses lectures, non? (chRisA - août2012)

Extrait: " - Monsieur souhaite prendre son bain? J'ai préparé ses petits bateaux pour sa bataille navale. -Vous plaisantez! Je n'ai pas le temps! Aujourd'hui j'accompagne Polpette, il doit me montrer où trouver de l'ail des ours. -Je crains que vous ne soyez en retard, Polpette est parti à sept heures, comme prévu. -Hein? Mais...quelle heure est-il? -Dix heures et des poussières, monsieur. -Dix heures?! La guigne... -Je ne sais pas si la fatalité est à prendre en compte dans vos réveils tardifs... -Dites donc mon vieux, vos sarcasmes journaliers commencent à être pesants. -Loin de moi l'idée d'être persifleur monsieur, mais plutôt...disons factuel. -Oui, bon ça va... Allez, je vais prendre mon petit déjeuner au pub. -Votre BRUNCH, voulez-vous dire..."

                                                         

UNE VIE CHINOISE de Li Kunwu et Philippe Ôtier (Kana/Dargaud - 2010)

Si vous aimez l'Histoire et si vous êtes curieux d'en apprendre sur la Chine, Une Vie Chinoise vous comblera. En trois tomes, Li Kunwu y raconte sa vie, ses mémoires. Il balaye ainsi soixante ans de l'histoire de son pays. De la rencontre de ses parents comme point de départ en 1950 jusqu'aux feux d'artifice célébrant les toutes premières minutes de l'année 2010, Li Kunwu dépeind chronologiquement ses souvenirs d'enfance, ses souvenirs de militaire, de membre du Parti comme ceux du dessinateur qu'il est devenu au sein du quotidien le Yunnan Ribao. Dans Le Temps Du Père, tout commence avec Mao Zedong. Il y est question du Grand Bond, des famines en passant bien sûr par la Révolution Culturelle et ses effets pervers. Ce premier volume évoque clairement la restructuration politique et sociologique imaginée par le Grand Timonier. L'endoctrinement idéologique y est féroce et implacable. Dans ce contexte fasciste, le père de Li est emprisonné dans un camp de rééducation pour dix longues années. Après la mort du grand leader spirituel et l'arrestation de la Bande des 4, l'étau politique se desserre un peu. Le Temps Du Parti, le deuxième tome, retrace les sept années de Li dans l'armée du peuple. Ce livre montre aussi l'archarnement et la dévotion dont il fait preuve pour devenir membre du Parti. Dans ce mouvement de libération de la pensée et de révolution de l'art, Li Kunwu fait ses armes de graphiste pour la propagande communiste. Tous ses travaux l'améneront à intégrer dans le troisième et dernier tome, Le Temps De L'Argent, un grand journal dans lequel il se fait le témoin des nouveaux grands changements de la société chinoise. C'est l'ère de la consommation, du business version communiste, du profit, des bouleversements urbains et d'un bonheur sans aucun doute aussi utopique que celui prôné quarante ans auparavant. Ce récit autobiographique est passionnant à plus d'un titre. Le parcours de Li et des membres de sa famille correspond à celui de tout un pays comme si inéluctablement peuple et pays faisaient corps. Chaque étape de sa vie correspond à des évolutions importantes pour la nation. Ce regard de l'intérieur nous en apprend à chaque page. Il est à l'opposé de celui que nous, occidentaux, portons sur la Chine. Si la vision de Li est formatée et si on la voudrait plus critique, plus acerbe, moins 'partisane' (l'épisode de la Place Tian'anmen est occulté pour la simple et bonne raison qu'il n'y était pas), elle a le mérite d'être celle d'un chinois lambda de sa génération. Il me semble qu'Une Vie Chinoise nous invite plus à partager, à comprendre qu'à juger. L'objectif étant de raconter et non pas dénoncer. Sans être aveugle, Li illustre son pays avec cette foi et cette volonté indestructibles. Depuis sa plus tendre enfance, il lui a tout donné. Sans se plaindre, sans s'éterniser sur ses sacrifices, il raconte d'abord ce qu'il a pu modestement apporter à son pays. La petite histoire dans la grande Histoire. Tout est sur le mode du changement, de l'évolution ici jusqu'au graphisme qui, de tome en tome, devient plus riche et plus expressif. Le dessinateur chinois et Philippe Ôtier (scénario et textes) ont consacré cinq années de leur vie à réaliser cette oeuvre sincère pleine d'intérêts. Celle-ci est un témoignage touchant et unique d'une Chine que l'on n'imaginait peut-être pas tout à fait comme cela. (chRisA - juillet2012)

Extrait: "Et puis...j'ai la conviction que la Chine a, avant tout, besoin d'ordre et de stabilité pour son dévéloppement, et le reste n'est que secondaire à mes yeux... J'ai bien conscience que ce que je pense là peut choquer notamment en Occident, où le discours dominant est fondamentalement différent. Il ne s'agit pas là d'une simple reprise à mon compte du discours officiel. Non. Il s'agit d'un sentiment que j'ai profondément ancré en moi et que beaucoup de chinois partagent, je crois. (...) Cela dit, à chacun son opinion... Certains pourraient notamment m'opposer que les 'Droits de l'Homme' passent avant la nécessité de se développer. Ce débat, j'aimerais le laisser aux générations suivantes, à celles qui n'auront pas connu les tourments indescriptibles auxquels nous avons trop longtemps été soumis."

                                                         

LUPUS de Frederick Peeters (Atrabile - 2011/400p)

Cette intégrale se sera faite attendre. A l'origine, Lupus est une série de quatre tomes parus chez le même éditeur entre 2003 et 2006. Quelques années après la sortie très remarquée de Pilules Bleues (2001), l'histoire de Lupus a définitivement inscrit le dessinateur suisse dans la cour des grands. Depuis il a récidivé et confirmé avec Koma, Château De Sable, RG et Aâma. Evoquer la bibliographie du natif de Genève, c'est aussi s'apercevoir que Lupus est quelque part un concentré de tous les univers des livres cités ci-dessus. Mêlant science-fiction, anticipation, polar et essai métaphysique, Lupus s'impose comme un récit au souffle hors-pair. A bord de leur conténeur N-02, Lupus Lablennorre et Tony Uffizi s'offrent une année sabbatique pour voyager dans l'espace galactique. Le but avoué est de se donner du bon temps entre défonces aux drogues en tous genres et parties de pêche hallucinantes. Cette routine se trouve changée le jour où ils rencontrent et embarquent avec eux cette fille mystérieuse, lumineuse mais taciturne du nom de Saana. Dès lors cette nouvelle équation dans les relations va bouleverser leurs trois destins. Les problèmes vont commencer. Une autre réalité va s'imposer à eux. Et si cet excellent album se voulait être une analyse détaillée du passage du monde adolescent au monde adulte? Tel un voyage initiatique aux accents philosophiques, Lupus traite de l'évolution de son héros en particulier qui, dans sa mue et sur fond de parcours psychanalytique, va être confronté à toutes ses nouvelles responsabilités. D'abord dans l'insouciance, il va ensuite se contenter de fuir pour enfin faire face. L'univers fantastique, parfois magique et souvent en apesanteur apporte tout son lot d'ambiances appropriées. Influencées pas celle de Lynch et Kubrick, elles jouent un rôle primordial dans la déconstruction et la reconstruction de cet être perdu dans l'espace de sa vie. Les cadrages sont formidables, le choix du noir et blanc d'un esthétisme judicieux et les lumières sont toujours très travaillées. Les silences sont d'or car Peeters adore jouer la carte de la suggestion comme celle de l'ambiguité. Il aime à la fois montrer et cacher. Dénoncer et interroger. Dans ces pages, le lecteur est convié à se mettre dans les sandales de Lupus pour mieux ressentir la perte de gravité. Inscrit dans la profondeur des sentiments et des réflexions, le scénario n'en oublie pas d'être poétique, exotique, humoristique et d'une grande sensibilité. Il est au service des ambitions et de l'imagination d'un auteur qui n'est peut-être pas loin d'avoir été ce Lupus énigmatique, attachant et touchant. Car il y a quelque chose de l'ordre de la quête comme de la rédemption ici. Lupus ou l'odysée de l'espèce? Un livre assurément magnifique qui, dans cinquante ans, se relira avec le même plaisir. Avec son format 30x22, sa couverture cartonnée au dos rond, son fil marque page, son poids de deux kilos d'un récit d'aventures sensationnelles, Lupus a tout de l'intégrale magistrale et donc indispensable. (chRisA - juin2012)

Extrait: "Voilà comment la marche des choses peut complètement entraîner une existence dans sa course... Voilà comment cette fille, sortie de nulle part, réussit en une poignée de jours à renverser mon axe de rotation, faisant de ma vie un bordel innommable... Et voilà comment ce fut précisément avec cette fille que je me suis retrouvé... fuyant je ne savais qui..."