L'AMOUR A LE GOÛT DES FRAISES de Rosamund Haden (Sabine Wespieser - 2016)

Mais quel goût peut bien avoir l’amour ? Vaste question à laquelle je suis sûr chacun aura sa réponse, plus ou moins insolite, plus ou moins poétique… Rosamund Haden y voit, elle, un parfum de fruit rouge. Dix ans après L’église des pas perdus déjà édité par Sabine Wespieser, L’Amour a le goût des fraises est le second roman très attachant de cette sud-africaine, également auteure de livres pour enfants. Il commence sous forme de nécrologie. Celle d’un peintre Ivor Woodall, mort brutalement dans la force de l’âge. Cette disparition provoque la consternation parmi celles et ceux qui ont fréquenté ses cours de dessin. Elle sème particulièrement l’émoi dans le cœur de Françoise, jeune réfugiée Rwandaise, qui, pour arrondir ses fins de mois lui servait de modèle. Elle plonge aussi Stella dans un profond désarroi qui, en plus d’avoir été l’élève d’Ivor a toujours eu une relation très particulière avec lui, et ce depuis son enfance. En suivant ces deux femmes, le lecteur va croiser le chemin d’autres personnages liés à l’atelier de l’artiste et sa vie personnelle. Ce qui donne immédiatement une touche polyphonique au roman. L’action se déroule dans la ville du Cap. L’auteure regarde et écoute sa jeunesse. Elle lui donne une voix, celle de l’insouciance, de l’amour et d’autres sentiments plus complexes. En explorant le passé de Françoise et Stella, Rosamund Haden livre de magnifiques portraits de femmes. Aussi, dans une construction narrative diabolique, elle va parsemer ses 400 pages d’indices. Comme autant de pièces de puzzle, ces derniers vont permettre de révéler l’âme de chacun, la vérité sur leurs vies. Ces indices se font alors touches artistiques impressionnistes, délicates et essentielles pour mieux révéler l’œuvre dans sa totalité.  Ils tiendront en haleine les lecteurs qui se réjouiront d’avancer  progressivement vers un dénouement surprenant et très réussi. Ce roman est rempli de couleurs et de chaleur. Il se fait tableau dans des tonalités suaves et suffisamment mystérieuses et profondes pour nous émouvoir. Nostalgiques, les paroles de la chanson de Miriam Makeba, ‘L’Amour a le goût des fraises’ s’étirent  dans une poésie langoureuse. Aux traits de crayon, aux touches de pinceau, elles ajoutent une musicalité à ce très beau et bon livre qui se déguste lentement. (chRisA – mai2016)

JONATHAN WEAKSHIELD d'Antoine Senaque (Grasset - 2016)

Il n’est pas rare de voir des médecins de formation se frotter au monde de la littérature (on pense à Tchekhov, Céline, Laurent Seksik). Antoine Sénanque, spécialiste en neurologie, a déjà écrit six romans. S’il nous avait habitués à quelques comédies souvent en rapport avec son milieu professionnel, ici, dans Jonathan Weakshield, c’est à l’Histoire qu’il se frotte, et de l’autre côté de la Manche qui plus est. L’auteur s’est donné pour cadre l’Angleterre victorienne et plus précisément sa capitale comme point de chute, la belle mystérieuse, brumeuse et crasseuse Londres. En 1897, à Scotland Yard, le dossier Jonathan Weakshield refait surface. Déclaré pour mort il y a une quinzaine d’années, cette ancienne figure de la pègre a redonné des signes de vie. Mais qui est ce Weakshield ? Chef d’un quartier redouté des bas-fonds londoniens appelé Seven Dials, Weakshield y a fait régner la terreur au côté d’un autre grand maître des gangs, le Viking. Dans une longue enquête, deux journalistes du Daily News vont dévoiler les secrets de ce grand malfrat. Ils feront revivre ses grands exploits, son ascension, son amitié brisée avec le Viking, un amour secret… Son retour en forme de règlement de comptes n’annonce rien de bon. Les vieilles haines vont se réveiller et le sang s’apprête à couler de nouveau sur les bords de la Tamise. A travers l’histoire singulière de Jonathan Weakshield, c’est toute l’histoire de la capitale qui défile aussi. Dans ce roman, le lecteur croisera avec jubilation les ombres d’Oscar Wilde, de Stevenson, de Jack l’Eventreur et de Mme Tussaud entre autres. En mêlant le destin des uns et des autres dans les ambiances de l’époque, Sénanque tisse une fiction pleine d’aventures et de rebondissements. Il lui donne une intrigue de roman policier, il y injecte une bonne dose de romanesque. Et bien évidemment, il explore aussi les codes des gangs, leurs origines, leur pouvoir et leur incroyable violence. Impossible de ne pas penser à l’univers que Martin Scorcese avait porté à l’écran dans ‘Gangs of New York’. Le personnage de Jonathan Weakshield tient de l’anti-héros suffisamment puissant et ambigu pour vous le faire aimer. Et le lecteur d’apprécier lire cette histoire comme on pouvait les lire, sous forme d’épisodes, dans les journaux de l’époque. Un livre d’action parsemé de quelques scènes violentes qui saura vous tenir en haleine jusqu’aux dernières pages. (chRisA – mai2016)

TERMINUS OASIS de Lawrence Osborne (Calmann-Lévy - 2016)

Terminus Oasis. Beau titre. Une personne se tenant en haut d’une dune ornée de motifs nord-africains. Belle couverture. C’est le premier roman à paraître en France du journaliste globe-trotteur d’origine britannique qu’est Lawrence Osborne. L’histoire emmène le lecteur au Maroc. David et son épouse Jo, un couple particulièrement sur la brèche qui s’engueule aussi vite qu’il respire, se rendent, le temps d’un week-end, à l’orée du désert à une fête somptueuse organisée par leur ami homosexuel Richard, un mondain propriétaire d’une superbe kasbah.  En chemin, la nuit tombée, énervé et quelque peu éméché, David percute et tue un jeune Marocain. Paniqué, le couple arrive à la fête avec le cadavre dans le coffre. Les bruits circulent vite parmi les domestiques et villageois et la tension monte jusqu’à ce que le père de la victime, un Berbère exige réparation. Pour David, la descente aux enfers ne fait que commencer. Ce qui retient l’attention au premier abord, c’est l’élégance de l’écriture. Deuxièmement, ce sont les portraits psychologiques qu’Osborne va faire de David mais aussi de sa femme Jo. Chacun, à leur façon, perdus dans un paysage surréaliste, va passer de l’autre côté du miroir. Enfin, c’est le choc socio-économico culturel entre le monde des Berbères et celui du style de vie et de pensée occidental que l’auteur tente de mettre à jour. Comment ne pourrait-il pas y avoir un fort antagonisme entre un monde d’opulence se vautrant dans la dépravation (sexe-drogues) et le mode de vie noble et ancestral des Berbères ? Les uns riches, les autres pauvres avec pour mémoire les restes d’un passé colonialiste. Toutes ces observations fines au service d’une histoire intrigante font de ce roman une très belle découverte. (chRisA – avril2016)

LE NOM DES ETOILES de Pete Fromm (Gallmeister - 2016)

Amateurs d’espaces sauvages américains, ce livre est pour vous. Le nom des étoiles est le nouveau récit autobiographique de Pete Fromm, cet ex-ranger devenu écrivain qui nous avait totalement impressionné et enchanté avec Indian Creek déjà paru aux éditions Gallmeister. Pour mémoire Indian Creek se lisait comme du Jack London. En l’espace de sept mois d’un hiver long à la blancheur éblouissante, Pete Fromm s’était métamorphosé en véritable trappeur tout là-haut dans l’Idaho. A l’époque, il n’avait qu’une vingtaine d’années et il ne savait pas quoi faire de sa vie…idéal pour vivre intensément la Nature avec un N majuscule. Aujourd’hui, Pete a 58 ans. Dans ce nouveau livre, il revient sur une nouvelle aventure vécue en 2004 au cœur de la Bob Marshall Wilderness, grand Parc National du Montana. Toujours en solitaire, dans une cabane en plein cœur d’une région qui abrite l’une des plus fortes densités de grizzlys des Etats-Unis, il se voit confier la surveillance d’alevins dans la rivière pendant plus de six semaines. Une activité quotidienne qui ne lui prend pas plus d’une trentaine de minutes et par conséquent lui laisse un temps considérable pour se fondre dans le décor grandiose de ces montagnes boisées. Pour observer les animaux et se méfier des plus sauvages. Jamais contemplatif ce récit vrai, simple et sincère convoque souvenirs d’enfance, anecdotes de ranger et confessions de père ayant laissé à contre cœur ses deux beaux enfants à la maison. Le nom des étoiles offrira au lecteur la possibilité d’une échappée hors du commun jalonnée de réflexions d’un réalisme pur et touchant. Un deuxième volet des aventures qui est tout aussi immersif et donc jouissif. A conseiller à tous les amoureux de récits de voyageurs tels que Nicolas Bouvier ou Sylvain Tesson. (chRisA – avril2016)

CE QUI NOUS SEPARE
d'Anne Collongues (Actes Sud - 2016)

Quitter Paris pour rejoindre la banlieue. Un soir de février dans une rame de RER. C’est le postulat temps/lieu de Ce qui nous sépare. En route la troupe ! Elle se compose de Marie, Laura, Alain, Franck, Chérif, Liad et Cigarette. Ils ne se connaissent pas, ne se sont jamais croisés. Où vont-ils ? Vers qui ? Vers quoi ? Qu’est-ce qui les attend sur l’un des prochains quais froids ? Ils sont ensemble mais seuls. Ils ne se parleront pas. Ils avancent et pourtant ce long trajet sera l’occasion de braquer un regard franc sur leur passé en attendant d’agir pour leur futur. Ce temps de transport est une parenthèse introspective où les pensées se bousculent dans le silence de leurs inquiétudes, de leurs frustrations ou de leurs désillusions. Façon puzzle peinture impressionniste, pour chacun d’entre eux, Anne Collongues compose leurs vies. Celles qui ressemblent aux nôtres, à nous lecteurs. Des vies ordinaires faites de lumières et d’ombres. D’espoirs et de cassures. Si le RER file droit, le chemin de chacun des personnages n’a rien de rectiligne. L’existence et ses virages. Les rêves par déviations. Les perspectives en cul de sac. L’auteure nous fait entrer avec beaucoup de pudeur et de bienveillance dans les pensées intérieures de ces passagers qui sont les mêmes que vous avez croisés aujourd’hui dans les transports en commun. Dans ces histoires de vie, Anne Collongues y mêle la banalité des quotidiens à l’unicité de chaque existence. L’ordinaire au précieux. L’écriture est belle, fluide, elle a souvent une musique comme celle du vent. Elle est sensible, attentive et attentionnée. Elle capte quelque chose de notre humanité et c’est ça qui m’a touché. Tout comme les changements que ce trajet va insuffler à leur avenir. Il y a peut-être quelque chose du style, de l’univers d’Olivier Adam dans ce premier roman, mais ce qui est sûr c’est que Ce qui nous sépare a tout d’un RER nommé plaisir. (chRisA - mars 2016)

L'HOMME POSTHUME de Jake Hinkson (Gallmeister - 2016)

Connaissez-vous la définition du mot rédemption ? Du latin ‘redemptio’ qui veut dire ‘rachat’, ce concept théologique du christianisme vise au salut de l’homme, ce pécheur invétéré. Pour sûr que Jake Hinkson maîtrise bien les tenants et les aboutissants de ce concept car après en avoir fait la cheville ouvrière de son premier roman noir, L’Enfer de Church Street, voilà qu’il s’appuie à nouveau sur cette idée obsessionnelle (son père était prêcheur baptiste) dans L’Homme posthume, deuxième brûlot de ce chicagoan paru dans la collection Neo Noir de Gallmeister. Tout commence par un suicide raté, celui d’Elliot sauvé in extremis à l’hôpital. Après avoir connu la mort pendant trois minutes, il rouvre les yeux sur ceux d’un bleu glacial d’une infirmière. D’ailleurs pourquoi ne pas faire un bout de chemin avec cette femme qui l’a complètement hypnotisé. Qu’a-t-il à perdre quand elle l’attire dans une affaire louche dirigée par des jumeaux débiles et le big boss du nom de Stan The Man ? Rien ne file jamais droit dans les histoires de Jake Hinkson et c’est quand ça part en vrille que le lecteur jubile. Moins cynique et moins surprenant que L’Enfer de Church Street, ce nouveau roman noir de noir n’en est pas moins accrocheur et mordant. Ce livre est comme un puits, le lecteur sait que la chute sera dure mais il n’en connaît jamais la profondeur. Dans la chute, on peut toujours se raccrocher à l’idée de ‘jusqu’ici tout va bien’ tout en sachant qu’il n’y a pas de parachute pour espérer s’en tirer. Le personnage d’Elliot est très bien travaillé. La narration est fluide et prenante. Elle vous aspire sans artifice. L’Homme posthume est de ces romans noirs hyper efficaces (le livre fait 174 pages) qui vous restent longtemps en mémoire. J’adore la mécanique implacable de son style et le ton froid que l’américain prend nous faire frissonner. Un auteur définitivement à part qui confirme tout le bien d’un homme qui adore contempler le mal. (chRisA – mars2016)

SANS OUBLIER LA BALEINE de John Ironmonger (Stock - 2016)

En 2014, avec Le génie des coïncidences, John Ironmonger avait marqué des points. Son roman fantaisiste, haletant, malicieux, plein d’humour et de philosophie récréative nous avait fait connaître un écrivain au CV aussi rocambolesque que les aventures qu’il aime à partager. Cet homme aime assurément la vie et semble avoir une confiance folle en l’humanité. Ça nous change un peu de nos auteurs français, n’est-ce pas ? Sans oublier la baleine commence comme un conte (on pense d’ailleurs à Jonas dans la Bible et le Coran). Un homme nu sauvé des eaux par un grand cétacé git sur une plage de Cornouailles, région des plus à l’est de la Grande-Bretagne. Dans le vent de septembre, plusieurs personnes du village de Saint-Piran vont parachever le travail de la baleine. Qui est cet homme ? D’où vient-il ? Que fait-il ici ? Voulait-il mettre fin à ses jours ? Remis sur pieds, Joe Haak, c’est son nom, va peu de temps après rendre la pareille à l’énorme mammifère qui vient de s’échouer sur la plage. A lui seul et avec un enthousiasme débordant, il va organiser toutes les forces vives du village pour remettre la baleine en mer. Impressionnant ! Cet ex-analyste financier de la City n’en restera pas là car un danger menace cette petite communauté chaleureuse faite de personnages hauts en couleurs comme elle menace aussi le reste du pays. Ce raconteur de belles et bonnes histoires qu’est John Ironmonger donne à son nouveau roman une texture toute particulière car elle est vivante, divertissante, amusante sans être saugrenue.  On y apprend des choses, elle donne matière à réflexion sur le monde. Il y est certes un peu question d’apocalypse mais la Terre continuera de tourner rond grâce à la bonne volonté contagieuse des hommes. Avec un savant dosage, John Ironmonger  offre un second livre qui vous redonnera foi en l’espèce humaine. Et par les temps qui courent…c’est toujours bon à prendre ! (chRisA – fév2016)

LE GRAND MARIN
de Catherine Poulain (L'Olivier - 2016)

Lili a tout lâché. Pour aller au bout du monde. Tutoyer ‘the last frontier’, la dernière frontière : l’Alaska. A Kodiak, cernée par des loups de mer cabossés et solitaires, elle embarque sur un bateau pour pêcher la morue, le flétan. Malgré des conditions de travail infernales, Lili en redemande encore et encore. Elle n’a qu’un but : pêcher, voguer, pêcher pour se confronter à ses propres limites, pour se pousser dans ses derniers retranchements. Faire l’apprentissage de la survie ? Est-ce que la rencontre avec le Grand Marin pourra freiner sa fuite en avant ? Un premier roman ‘into the wild’ étonnant et âpre qui sent le vécu à 200%. Catherine Poulain, globe trotteuse de nature, a travaillé dans une conserverie en Islande, sur des chantiers navals aux USA, comme ouvrière agricole au Canada, comme barmaid à Hong-Kong. Elle a pêché pendant dix ans en Alaska. Aujourd’hui, elle est bergère et ouvrière viticole…et elle a bien fait de prendre sa plume car ce qu’elle peut raconter est assez unique. (chrisA – fév2016)

LE CHAGRIN DES VIVANTS d'Anna Hope (Gallimard - 2016)

Elles sont bien vivantes : Hettie, cette jeune danseuse de compagnie qui, tous les soirs, s’échine à gagner quelques shillings en se trémoussant aux bras d’hommes galants et courtois. Ada, cette mère toujours sous le choc de la mort de son fils Michael, quelque part dans les tranchées du nord de la France. Evelyn, cette trentenaire célibataire qui voit défiler dans son bureau les éclopés de la Grande Guerre. Elles sont vivantes et pourtant, à l’image de toute une nation meurtrie, quelque chose les empêche de vivre. Nous sommes en novembre 1920 à Londres. Il ne reste plus que quelques jours avant la cérémonie d’inhumation du Soldat inconnu. Cinq jours durant lesquels le lecteur va passer aux côtés de ces femmes aussi différentes qu’émouvantes. A elles trois, elles qui ne se connaissent pas, elles incarnent l’état d’esprit d’un pays qui a bien du mal à effacer les traces du passé. Blessures physiques, blessures psychologiques, blessures sentimentales, elles comme leurs concitoyens, en portent les stigmates. Dans son premier roman, Anna Hope nous fait suivre trois destins qui vont subtilement s’effleurer voire se croiser. En toile de fond, il y a l’Histoire, celle de la boue rougie par le sang des hommes mais aussi celle des victoires qui résonnent comme une immense défaite puisque c’est la guerre qui a gagné, n’est-ce pas ? Rappelant quelque part les classiques de la littérature anglaise du 19è siècle, cette fiction historique et mélodramatique révèle une intelligence d’écriture dotée d’une sensibilité remarquable. Originaire de Manchester, Anna Hope réussit le pari de s’imposer dans la catégorie des romancières à suivre et ce malgré un sujet éculé. (chRisA – fév2016)

L'AMIE PRODIGIEUSE d'Elena Ferrante (Folio - 2016)

Sur le bandeau rose accroché au Folio de ce livre, une phrase est écrite : « Le roman que Daniel Pennac offre à tous ses amis ». Plutôt ‘vendeur’, et particulièrement juste tant l’univers de l’italienne Ferrante se rapproche de celui de Pennac. Tout se passe à Naples durant les années cinquante et soixante, dans le quartier populaire où Elena Greco, la narratrice, grandit aux côtés de sa meilleure amie Lila Cerullo. Elle y raconte leur enfance, leur adolescence dans un monde en perpétuel changement fait d’apparences, de joies, de malheurs, de violence, d’hypocrisie, de mensonges et de surprises. Sur cette grande scène de théâtre qu’est ce quartier pauvre, toute la vie s’y joue. Tous les sentiments émergent. Les aventures des deux filles y sont délicieuses, captivantes et émouvantes. Si ce n’est pas le sang qui lie Elena à Lila, c’est leur amitié inaltérable qui les fait avancer. Cette amitié qui se nourrit d’une admiration réciproque et d’une confiance indestructible. Elles sont belles ces filles, généreuses, intelligentes et sensibles. Elles sont si différentes et pourtant tellement complémentaires. Le lecteur a envie de les suivre partout, dans leurs petites comme dans leurs grandes histoires. A la lecture de ce livre, lui aussi devient un habitant de ce quartier puisqu’il partage tout des découvertes et des interrogations de ces fausses jumelles. Elena Ferrante trouve le ton parfait, simple et sophistiqué, léger et profond. Particulièrement mélancolique et surtout nostalgique, ce roman surprend par la proximité qu’il instaure entre les personnages et le lecteur. Il émerveille par la complicité qu’il créé entre eux. Il tient en haleine tellement tout peut arriver. Ce livre est une photographie d’une époque, une succession d’instantanés de la vie. Brillant et solaire comme la lumière sur Naples. A noter que si vous avez envie de retrouver Elena et Lila, vient de sortir aux éditions Gallimard, Le Nouveau Nom. Histoires à suivre donc… (chRisA – jan2016)

LA ROUTE ETROITE VERS LE NORD LOINTAIN de Richard Flanagan (Actes Sud - 2016)
Derrière ce long titre se cache le Man Booker Prize 2014, prestigieuse récompense s’il en est. Le sixième roman de l’australien Richard Flanagan, natif de Tasmanie, se déploie comme une passionnante œuvre romanesque. Elle a pour personnage principal Dorrigo Evans, un jeune officier médecin qui, en 1941, peu avant de partir pour le front oriental, tombe amoureux de la belle Amy, l’épouse de son oncle. Une passion fulgurante baignée dans la lumière d’un soleil inépuisable et dans l’ambiance moite d’un amour incandescent. Vient malheureusement le temps de la guerre où Evans est très vite fait prisonnier des japonais. Lui et ses camarades doivent affronter l’enfer symbolisé ici par l’interminable et pharaonique construction de la ligne de chemin de fer entre le Siam et la Birmanie (remember Le Pont de la Rivière Kwai ?) En très peu de temps, Evans passe ainsi de la beauté d’une chambre d’hôtel chauffée à blanc par deux corps fougueux aux ténèbres d’une jungle broyeuse d’hommes. L’absurdité de la condition humaine ? Cinquante ans plus tard, sollicité pour écrire la préface d’un ouvrage commémoratif, Evans, considéré comme un vrai héros de guerre, réinvite tous ses fantômes à la table de son passé douloureux. Il fait revivre la voix, l’esprit et l’âme de ses compagnons d’infortune comme il déifie l’amour, l’Amy de sa vie. Porté par une écriture d’un souffle flamboyant, le livre de Flanagan devient une grande et puissante fresque poétique où se mêlent mélodrame, haïkus et récit de guerre. Une pépite de la rentrée littéraire de janvier 2016 ! (chRisA – jan2016)

LES VIES MULTIPLES DE JEREMIAH REYNOLDS
de Jérôme Garcin (Stock - 2016)
Le titre parlant de lui-même, découvrez la destinée étonnante d’un inconnu qui a sans doute été le premier à fouler le sixième continent. Dans ce roman biographique truffé d’aventures, le lecteur croisera Edgar Allan Poe comme il pourra presque caresser le museau de Moby Dick. Welcome on board ! (chRisA – jan2016)


A LA TABLE DES HOMMES
de Sylvie Germain (Albin Michel - 2016)
En rapport avec notre actualité, A La Table Des Hommes est une fable, un conte étrange et sombre qui traite quelque part de l’Histoire de l’humanité. Une parabole assez déconcertante mais d’un abord très accessible. Pour tous les fans de Magnus (Prix Goncourt des Lycéens 2005) et aussi tous les curieux. (chRisA – jan2016)

LES VIEUX NE PLEURENT JAMAIS
de Céline Curiol (Actes Sud - 2016)
L’histoire douce et amère de Judith, une septuagénaire franco-américaine en proie avec le poids des années. Au bord du monde, elle va effectuer un parcours à rebours qui prendra la forme d’une catharsis. Une écriture plutôt soutenue pour un livre assez touchant. (chRisA – jan2016)

L'ARBRE DU PAYS TORAJA de Philippe Claudel (Stock - 2016)
Un récit en forme de réflexion poignante mais pas larmoyante sur la vie et la mort. De l’intime à l’universel pour un texte assez court mais qui ne manque pas de mettre en valeur la belle écriture de Claudel.
(chRisA – jan2016)

SOUVERAINES
de Pierre de Vallombreuse (Arthaud - 2015)

Une très chère amie m’avait fait découvrir le travail, l’œil de l’aventurier-photographe qu’est Pierre de Vallombreuse avec son livre Itinéraires aux éditions de La Martinière. Depuis, je suis vigilant sur ce que l’homme a à nous offrir, car c’est forcément toujours précieux et rare. Pierre de Vallombreuse nous revient avec un nouveau beau livre chez Arthaud cette fois. Il s’intitule Souveraines. Il a pour sous-titre, Ces peuples où les femmes sont libres. Wow, tout un programme ! D’autant plus que c’est un autre romancier aventurier, le fameux Tristan Savin qui en signe les textes. Pierre de Vallombreuse a vécu auprès des tribus Palawan de la forêt primaire des Philippines, de l’ethnie des Moso dans l’Himalaya, des territoires des Khasi du nord-est de l’Inde et aussi aux côtés du peuple navigateur des Badjao en Malaisie. Ces peuples ont tous un point commun : la femme est au centre de tout. Chez eux, et depuis la nuit des temps, les femmes y sont non seulement libres mais elles sont aussi considérées comme légataires naturelles. Ces peuples accordent aux femmes plus d’importance que la plupart des nations modernes. Appelez ça ‘matriarcat’ si vous voulez en tout cas notre photographe en a rapporté de superbes instantanés en noir et blanc. Lumineux et saisissants, ils sont souvent des portraits de femmes, enfants ou adultes, fières, fortes et souveraines, d’où le titre de ce recueil qui en plus de nous impressionner nous donne à penser que, à l’heure de la globalisation, un autre système de société basé sur l’égalité et l’harmonie est possible. Offrez ou offrez-vous des livres qui feront la différence ! Souveraines de Pierre de Vallombreuse aux éditions Arthaud. (chRisA - déc2015)

PETIT TRAITE DE VOUTCHOLOGIE FONDAMENTALE de Jean-Bernard Moussu (Le Cherche Midi - 2015)

Consonne : V, voyelle : O, voyelle : U, euuuh, consonne : T, consonne : C et…je dirais consonne : H. Vous avez deux secondes pour me donner le nom de cet humoriste sacrément…mystérieux. Vous avez trouvé ? VOUTCH, bien sûr. Ah, vous ne vous imaginez pas mais il n’y a pas une semaine sans qu’un de nos lecteurs, dans notre magasin, s’esclaffent devant une carte, un dessin de ce petit malin qu’est VOUTCH. Bien que vous ayez déjà croisé un de ses dessins ici ou là, son style est unique, il faut bien le reconnaitre, peu de personnes le connaissent…et c’est bien normal puisqu’Olivier Voutch et son fort caractère travaillent depuis quelques décennies dans…l’ombre. Les éditions du Cherche Midi ont eu une idée géniale en publiant ce Petit Traité de Voutchologie Fondamentale…à l’usage des fans et autres Voutchophiles éventuels…hahaha. Généreusement ponctué par des dessins inédits ou connus, ce livre qui prend des airs d’interview farfelue va presque tout nous raconter sur Voutch, ses influences, son parcours professionnel, sa plongée dans le dessin humoristique, son travail, ses techniques. Une grande place sur sa passion qu’est le boomerang… eh ben oui personne n’est parfait y est aussi consacrée. Talentueux avec ses gouaches, dans le choix de ses couleurs, dans son sens du détail, VOUTCH et ses dessins impressionnent par la qualité humoristique de ses dialogues. Par son esprit qui les habitent ! C’est l’humour gentleman, à la British je dirais presque. Totalement dépourvu de sarcasme ou de cynisme, il fait mouche à chaque fois. Alors inutile de vous dire qu’au travers de ce livre d’entretiens, j’ai pris un malin plaisir à mieux découvrir qui était ce beau zozo. Absolument délicieux ! Que vous connaissiez ou pas VOUTCH ce livre est indispensable pour vous faire du bien ! Et en voilà un FEEL GOOD BOOK, un ! (chRisA - déc2015)

TIGNOUS (Chêne - 2015)

Il était un poil moins connu que les lurons auprès desquels il a laissé sa vie, ses crayons et ses dessins un certain matin de janvier 2015 à Paris. On a souvent parlé de Cabu, Charb, Wolinsky, Bernard Maris, Honoré…mais, pour une bonne tranche de rire et d’irrévérence j’ai choisi de mettre en lumière le talentueux teigneux si gentil et si doux qu’était…non, qu’est Tignous. Les éditions du Chêne lui consacrent une première anthologie et on applaudit tellement ce gros et beau livre est réussi. Tellement il est aussi émouvant puisque quelques-uns de ses amis y ont laissé une note, un message, un hommage. Dans L’Evénement du Jeudi, dans Marianne et surtout dans Charlie Hebdo, il les a tous égratignés qu’ils soient patrons, religieux, sportifs, corses ou flics. Pour les plus dangereux, irrespectueux et puants, il s’amusait même à leur dessiner des mouches au-dessus de leurs têtes. Son trait était souvent gras mais son humour était souvent fin. Il invitait à rire et à réfléchir. Tignous disait qu’on pouvait rire de tout et de tout le monde, à partir du moment où on était capable de se moquer de soi. Une devise qu’il n’a jamais abandonnée et qu’il a fait vivre pour honorer la liberté d’expression.  L’actualité, il la saisissait à la gorge, il lui faisait rendre toute l’émotion, le ridicule ou le scandaleux qu’elle recélait. Pour un monde meilleur, ses dessins luttaient contre la bêtise, la laideur, l’obscurantisme et j’en passe. Comment a-t-on pu en vouloir à une personne qui nous aidait à être moins cons ?! Avec ce livre de 240 pages, rions, rions encore et toujours de tous ses dessins, c’est la plus belle des pensées qu’on peut lui envoyer là où il est aujourd’hui ! (chRisA - déc2015)

TERRES DE CAFE de Sebastiao Salgado (La Martinière - 2015)

37 cm de hauteur. 24 cm de largeur. 4 cm d’épaisseur. C’est le nouveau grand livre de Sebastiao Salgado aux éditions de La Martinière. Intitulé Terres de Café, un comble pour un brésilien qui ne boit pas de ce liquide noir, ce recueil de photographies est d’abord une histoire. Celle de l’artiste, car dans son enfance au Brésil, les premiers sous qu’il a gagnés venaient de son travail aux côtés de son père. Affairé à sécher les grains de café ou à coudre des sacs de jute dans lesquels ils étaient transportés, Salgado se souvient et revient donc sur l’histoire du café, la boisson la plus bue au monde. Impossible d’imaginer ce qu’il y a derrière cette poudre noire, au fond de votre tasse tous les matins, tous les jours à n’importe quel moment. Boire du café sans être capable de visualiser ces immenses caféières plantées à flanc ou au fond de collines. Humer le café sans être capable d’avoir une pensée pour tous ces hommes et toutes ces femmes du monde qui essayent d’en vivre. Salgado, dans son style et son grain si particuliers, si reconnaissable, nous emmène dans son pays d’origine et dans d’autres pays d’Amérique du Sud mais aussi en Chine, en Inde, en Indonésie et en Tanzanie pour aller à la rencontre de ces mains qui cueillent, de ces corps qui travaillent et de ces regards concentrés sur leur labeur. Sans misérabilisme, avec toute la grandeur, la dignité, la simplicité et la beauté qui leur reviennent. Comme souvent chez le photographe, l’humain n’est en contexte que dans son milieu naturel. Ce livre porte donc un regard sur notre monde, sur la nature des différents environnements  et dans ces jeux de lumière, entre clarté et ombre, entre noir et blanc, le lecteur est totalement transporté. Ne manquerait  plus que l’odorama tellement chaque œuvre de Salgado vous envoûte. Un nouveau bijou de 320 pages…à déguster avec une bonne tasse d’arabica. Ça marche aussi avec une tasse de thé, je vous rassure. (chRisA - déc2015)

UNE ANTIGONE A KANDAHAR de Joydeep Roy-Bhattacharya (Gallimard - 2015)

Le Wall Street Journal a dit qu’il s’agissait du premier grand roman sur la guerre d’Afghanistan et il se pourrait que ce quotidien n’ait pas tort. Roy Bhattacharya (auteur indo-américain ayant sorti un premier roman Le Club Gabriel chez Actes Sud) nous dépose sur une base américaine de la province de Kandahar. Celle-ci vient d’essuyer un assaut d’une grande intensité avec des morts de chaque côté. Le lendemain, une femme aux jambes amputées va se traîner devant l’entrée de la base pour réclamer le corps de son frère, un chef tribal pachtoun. Extrême méfiance du côté des américains. Cache-t-elle des explosifs sous sa burqa ? S’agit-il d’un terroriste travesti ? Ne pouvant lui restituer la dépouille de son frère, la femme va s’obstiner, ne bougeant pas d’un centimètre. Sa présence va énormément troubler, perturber les esprits des soldats sur le qui-vive. Sans jamais prendre parti, le romancier va donner la parole aux différents protagonistes – la femme bien sûr, l’interprète, le médecin, les officiers, les soldats… Chaque personnage va se révéler pour mettre à nu la cruauté et l’absurdité de cette guerre, sinon de toutes les guerres. Avec une maîtrise de la narration, Roy Bhattacharya revisite les thèmes de la tragédie grecque en nous donnant à réfléchir sur les nombreux dommages collatéraux de la guerre, sur les utopies de tout idéalisme. Chaque personnage est une pièce du puzzle qui représente notre humanité dans les schémas complexes de tout conflit. Politique sans être politique, philosophique sans l’être non plus, cette toile impressionne par son accessibilité et son efficacité. (chRisA – nov2015)

L'INTERÊT DE L'ENFANT d'Ian McEwan (Gallimard 2015)

Chaque nouveau livre d’Ian McEwan fait l’objet d’une certaine excitation. Considéré comme l’un des écrivains anglais les plus doués de sa génération, il nous a offert des petits bijoux comme Sur la plage de Chesil, L’enfant volé (Prix Femina Etranger) et mon préféré Expiation. Son nouveau roman, L’intérêt de l’enfant nous présente Fiona Maye, une magistrate de 59 ans vivant à Londres. Fiona Maye est passionnée par son métier, elle y consacre même toute sa vie. La voilà confrontée à l’affaire Adam Henry, un adolescent de 17 ans atteint de leucémie qui risque la mort. Pour que ses taux de globules blancs et rouges n’empirent pas, il faut absolument le transfuser. Problème : lui et ses parents étant des témoins de Jehova, c’est le refus catégorique. Plutôt la mort que le sang d’un autre. Les médecins s’en remettent donc à la Cour et la magistrate va donc devoir rendre son jugement. Pour cela, elle va s’autoriser à rendre une visite à Adam Henry. Cette rencontre à l’hôpital s’avérera troublante. Professionnellement parlant, cette affaire ébranle Fiona mais quand en plus, dans sa vie personnelle, elle se doit de gérer une crise conjugale inattendue, pas facile de garder la tête froide. Dans son style léché, juste, jamais ampoulé, l’écrivain britannique aborde les grandes et petites questions de notre société mais aussi de nos vies. Il y a souvent dans ses livres ce que l’on peut appeler l’effet papillon, du genre …les petites vagues et le tsunami. Mais tout est sous contrôle ici, tout est maîtrisé par ce personnage puissant, par l’écriture flegmatique et pleine de grâce de cet observateur de la vie, de ce psychologue des consciences. Le roman est court mais passionnant. Malgré qu’il soit placé sous la froideur imposée par la justice, une certaine poésie et une certaine musicalité s’en dégagent. Où s’arrête et où commence l’intérêt de l’enfant ? A vous de voir, et surtout à vous de lire. (chRisA – nov2015)

DES GENS DANS L'ENVELOPPE d'Isabelle Monnin avec Alex Beaupain (JC Lattès)

Drôle d’idée ! Un jour, la journaliste Isabelle Monnin décide d’acquérir sur Internet auprès d’un antiquaire un lot de 250 photos d’une famille qu’elle ne connaît ni d’Eve ni d’Adam pour la modique somme de 5 euros. Dans cette grande enveloppe blanche, il y a des photos aux couleurs défraîchies, des clichés improbables, des Polaroïds mal cadrés comme nous en avons tous dans nos tiroirs. Mais surtout, il y a des gens. Ce qui ressemble à une famille ordinaire. Après avoir étalé et examiné toutes ces images, c’est le visage d’une petite fille qui ressort en permanence. Son regard. Il y a aussi la présence d’une grand-mère aux lunettes sombres. Tout de suite, une histoire se forme dans l’esprit de l’auteure. Dans une première partie du livre, Isabelle Monnin, sous forme de fiction, raconte l’histoire de cette famille. Vient ensuite le temps de l’enquête durant lequel la romancière essaye de localiser le(s) lieu(x) où ont été prises ces photos, où a vécu cette famille. Dans une troisième et dernière partie, elle rencontre fortuitement les fameux gens dans l’enveloppe et superpose les vies qu’elle s’est imagées aux vies réelles. De coïncidences troublantes en découvertes émouvantes, Isabelle Monnin nous captive par l’originalité de son projet. Sans voyeurisme et avec toute la pudeur nécessaire, elle raconte la beauté et la grandeur de la banalité de tout à chacun. Chaque vie, chaque être, chaque famille est unique. C’est avec beaucoup de tendresse et de poésie qu’elle nous donne à les voir. Cerise sur le gâteau, son ami Alex Beaupain a joint à ce livre-objet un CD de 12 chansons qui apporte une autre dimension émotionnelle. L’un des livres les plus touchants de cette rentrée littéraire ! (chRisA - oct2015)

NEVERHOME de Laird Hunt (Actes Sud - 2015)

Constance (une femme faite d’acier) est la nouvelle héroïne de Laird Hunt. Nous sommes dans l’Indiana. La Guerre de Sécession bat son plein…de morts. Constance a fait son choix. Pendant que son mari Bartholomew (un homme fait de paille) s’occupera de leur petite ferme, elle rejoindra et se battra aux côtés des forces nordistes afin de défendre la République. Travestie en homme, Constance devient Gallant Ash, un soldat redoutable, efficace et dur au mal. Tel un road trip à dos de canasson dans une Amérique irriguée par le sang de milliers de civils, telle une version à l’envers de l’Odyssée (normalement c’est Ulysse qui revient vers Ithaque), Neverhome nous fait vivre cette boucherie à travers les yeux d’une femme simplement extraordinaire qui n’est en quête de rien. Particulièrement bien écrit, voilà un livre troublant, prenant et émouvant sur le thème de l’engagement comme sur celui de la friabilité de nos croyances. Evoquant tour à tour Wilderness de Lance Weller mais aussi Le Voyage de Robey Childs de Robert Olmstead (les deux livres ayant été publiés aux éditions Gallmeister), le sixième livre de l’écrivain américain ne vous laissera pas de marbre ! Pour information, il est estimé que quelque 400 femmes se sont engagées dans ce conflit. (chRisA - sept2015)

LA BRIGADE DU RIRE de Gérard Mordillat (Albin Michel - 2015)

Composée d’amis fidèles et festifs, la bande de Kowalski décide de kidnapper et séquestrer Pierre Ramut, éditorialiste du journal très libéral Valeurs Françaises. Comme un clin d’œil aux brigades rouges italiennes, la brigade du rire veut faire comprendre au journaliste prétentieux ce à quoi l’ouvrier lambda doit faire face tous les jours pour vivre ou survivre. Forcé à travailler selon les’ règles actuelles’, Ramut perce des trous toute la journée…mais jusqu’où la démonstration et la rigolade pourront aller sans que ce kidnapping transforme les ordonnateurs eux-mêmes ? Grande fresque sociale tragicomique, Gérard Mordillat, dans son style, aiguise sa plume, ses répliques ( y a du Michel Audiard, y en a…) et ses idées pour continuer à lutter contre les injustices. Cette brigade au nez rouge met à mal le diktat du capitalisme sauvage, elle honore les valeurs de l’amitié, de la solidarité et bien évidemment, elle n’oublie pas de nous faire rire…même si c’est parfois jaune. Espérons que l’auteur aura suffisamment d’humour et d’audace pour offrir ce livre à Pierre Gattaz. (chRisA - sept2015)

LA NEIGE NOIRE de Paul Lynch (Albin Michel 2015)

Le deuxième roman de cet auteur irlandais (Lynch s'était brillamment fait remarqué avec Un Ciel Rouge, Le Matin) raconte le retour de Barnabas Kane dans son Donegal natal en 1945. Accompagné de sa femme Escra et de leur fils Billy, cet ex-bâtisseur de gratte-ciel à New York entend bien faire prospérer sa ferme. L'incendie (accidentel?) de son étable réduisant en cendres son bétail et tuant un ouvrier agricole marque le point de départ d'une plongée dans les ténèbres. L'hostilité de la communauté et la sauvagerie de la nature se heurtent à l'obstination d'un homme prêt à en découdre pour s'en sortir. D'un lyrisme âpre et d'une prose tout aussi sombre que tendue, La Neige Noire libère une fureur sourde. Il en émane des fantômes angoissants qui évoquent incontestablement ceux qu'agitait Thomas Hardy dans Jude L'Obscur. (chRisA août2015)

CE COEUR CHANGEANT
d'Agnès Desarthe (Editions de l'Olivier)

Derrière ce titre très apollinairien défile la vie et le destin de Rose Mathissen, fille d'un officier français et d'une aristocrate danoise. En débarquant à l'âge de 17 ans dans le Paris du début du XXe siècle, Rose va naïvement faire son chemin au gré de ses nombreuses mésaventures. Un véritable parcours initiatique pour celle qui pense noir mais qui dit blanc. Sa trajectoire s'inscrit dans l'Histoire d'une capitale bouillonnante et d'un pays prêt à basculer dans la modernité. C'est le temps de l'affaire Dreyfus, de l'automobile, de la Première Guerre mondiale, des débuts du féminisme...et le cœur de Rose bat fort, souvent mal. Dans l'incompréhension de sa destinée. Pour son retour à la fiction, dans ce tableau impressionniste, Agnès Desarthe dépeint joliment un personnage romanesque à la Balzac ou Dickens, une anti-héroïne noble, idéaliste mais toujours au bord du gouffre, donc forcément attachante. Un roman à rebondissements comme les soubresauts d'un cœur toujours en alerte. (chRisA - août2015)

BOUSSOLE de Mathias Enard (Actes Sud 2015)

Voyages au bout de la nuit ? Franz Ritter, un musicologue viennois insomniaque et atteint d’une maladie grave se remémore au fil d’une nuit blanche ses nombreux voyages d’études et d’émerveillements à Istanbul, Alep ou encore Téhéran. Il dresse avec une érudition impressionnante un inventaire de l’Orient qui permettra aussi au lecteur de croiser la route de Balzac, Liszt, Nietzsche, Rimbaud, Delacroix et Thomas Mann en autres. Un roman mélancolique qui pointe son aiguille vers l’Est tout en questionnant son amour impossible avec Sarah, une autre orientaliste. Véritable corne d’abondance de connaissances et de réflexions sur l’Orient, ce livre dense (certains diraient indigeste) et majestueux  n’est pas aisé à pénétrer (il serait un peu dans l’esprit de Zone). D’une plume grandiose, il se mérite au bout d’un effort et d’un plaisir de lecture rares. Sans doute l’ouvrage le plus personnel de Mathias Enard qui, livre après livre, continue de nous impressionner. (chRisA – août2015)

PROFESSION DU PERE de Sorj Chalandon (Grasset 2015)

« Il m’a donné le vice de la fiction que je canalise dans l’écriture. » Voilà en quelques mots comment l’auteur parle de son père mythomane et violent. Espion, parachutiste, professeur de judo, ami de De Gaulle, footballeur professionnel, le père d’Emile a tout fait et surtout rien…à part mentir et cogner sur un enfant naïf en mal d’aimer sa figure paternelle totalement déséquilibrée et destructrice. Un récit autobiographique fort (surtout dans la deuxième partie du livre) dans lequel l’auteur révèle ses blessures mais aussi tout l’amour qui a essayé de naître de cette relation familiale. (chRisA – août2015)

LE PORTEFEUILLE ROUGE d'Anne Delaflotte-Medhevi (Gaïa - 2015)

Vous connaissez Mathilde. Mais siii, la fameuse Relieuse du Gué. Ah je vois que ça vous revient ! L’alter-égo fictif d’Anne Delaflotte Medhevi, l’auteure de Fugue et de Sanderling. Vient de sortir il y a deux mois ce quatrième roman aux excellentes éditions Gaïa. Mathilde, notre relieuse va être embauchée par une consœur, l’énigmatique Astride Malinger, afin de travailler sur un exemplaire du Premier Folio de Shakespeare destiné à être vendu aux enchères. Quand vient le moment de toucher sa rémunération, Madame Malinger ne la joue pas fair-play. Qu’à cela ne tienne, Mathilde ne réclamera pas un seul euro ni un seul penny mais elle veut se voir céder en toute légalité un livre, celui qui prend la poussière là ! Le Portefeuille Rouge. Un trésor peut en cacher un autre vous le savez bien… Ce mystérieux et précieux portefeuille rouge va se révéler étonnant, il nous permettra d’apprendre beaucoup de choses sur l’une des faces cachées du dramaturge anglais. Car au milieu de ce duel de femmes qui se prépare et qui va nous tenir en haleine sur les trois cents pages, l’autre héros, c’est bien lui, William Shakespeare. Le Portefeuille Rouge invite le lecteur à parcourir le Kent, à visiter Charlecote et Strafford-Upon-Avon. En plus de nous livrer une passionnante enquête, ce roman nous entraînera dans les salles de ventes les plus prestigieuses car le rouge ici pourrait bien se transformer en or. Quel plaisir de retrouver le style et l’univers uniques d’Anne Delaflotte Medhevi qui de toute sa simplicité et sa passion a le don de nous offrir de belles histoires. L’auteure y met toujours beaucoup d’elle-même et c’est toujours infiniment touchant. To be Medhevi or not to be…ne vous posez pas la question, ce nouveau roman vous étonnera et vous ravira ! (chRisA –juillet2015)

PAPILLON DE NUIT de R. J. Ellory (Sonatine - 2015)
Petite confidence, l’auteur de polars américains que je préfère c’est lui : J.R Ellory (à ne pas confondre avec James Ellroy). Remercions les éditions Sonatine pour avoir sorti de son coffre-fort cet inédit, écrit avant que Seul Le Silence n’explose. Dans ce livre, Ellory avait déjà trouvé son style mêlant l’Histoire américaine avec un grand H et histoires Humaines…avec un grand H aussi. Le livre nous emporte au cœur de l’Amérique des Sixties (l’assassinat de JFK, la guerre du Vietnam, la lutte pour les droits civiques, la naissance du mouvement hippie, le Ku Klux Klan, Nixon, la Guerre Froide…la folie des sixties quoi !) C’est celle de Daniel Ford, le personnage principal. Celle qui l’a accusé du meurtre de son meilleur ami noir Nathan Verney. Des années d’enfermement après, en 1982, Ford est à quelques semaines d’être exécuté à mort. Bientôt les derniers souvenirs, bientôt les derniers repas…mais voilà que Daniel est convié à se confier à un étrange révérend. Se confier ou se repentir…mais de quoi ? Puisqu’il n’a jamais tué son ami !!! La vie de Daniel Ford est celle de ces papillons qui tournent, qui virevoltent, qui s’excitent et se désespèrent les pattes collées à des lumières trop intenses. Personnage touchant, époque hallucinante, histoire captivante… Ellory avait déjà tout compris pour malmener nos âmes. Avec Papillon de Nuit, Ellory vous les garantit blanches…mais bonnes bien sûr. (chRisA – juillet2015)

L'OUBLI
d'Emma Healey (Pocket - 2015)
Maud, une octogénaire anglaise atteinte d’Alzheimer est persuadée que sa vieille amie Elizabeth a disparu. Cette disparition fait écho à celle de sa sœur soixante ans plutôt. Un récit troublant (sans goutte de sang) entremêlant passé et présent dans les méandres d’une mémoire en mode peau de chagrin. Un polar très atypique avec un personnage central fort émouvant. (chRisA – juin2015)

BON RETABLISSEMENT
de Marie-Sabine Roger (Babel - 2015)
Après un grave accident, Jean-Pierre, retraité, veuf et sans enfant, se retrouve alité à l’hôpital. Ce vieil ours acariâtre, bourru et rustre enrage d’être immobilisé. L’égoïste qu’il est ne peut s’empêcher d’être désagréable avec tout le monde. Pourtant les quelques rencontres qu’il va faire vont attendrir son cœur et aussi ouvrir son esprit. Une comédie finement concoctée par une spécialiste du genre qui ne se prive pas ici pour donner  dans des dialogues à la Audiard. (chRisA – juin2015)

TOUTE LA LUMIERE QUE NOUS NE POUVONS VOIR
d'Anthony Doer (Albin Michel - 2015)

Ce livre s’est imposé sur la table de chevet de M. Barack Obama. Vous vous en fichez ? Et vous avez bien raison. Notons quand même que l’épais dernier roman d’Anthony Doer a remporté le Prix Pulitzer. Il raconte le destin de deux jeunes avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. A ma droite, il y a Marie-Laure. Elle est aveugle et elle va se réfugier avec son père à Saint-Malo pendant l’Occupation. A ma gauche, il y a Werner, un orphelin allemand passionné de radiophonie et de transmissions électromagnétiques. Werner partagera son génie dans ces domaines au sein de la Wermacht pour briser la Résistance. Dans la violence des combats, les vies de Marie-Laure et Werner vont s’entrecroiser. Entre eux, il y aura une pierre précieuse mystérieuse portant le nom de L’Océan de Flammes. Un énième livre sur ce conflit pensez-vous ? Vous avez tort. Anthony Doer dresse d’abord les portraits de deux personnages forts évoluant dans leurs propres univers. L’auteur américain, passionné par les sciences en général truffe son récit de passages s’y rapportant, le tout soulevé par un souffle humaniste d’une grande réussite. Doer écrit simplement mais avec une précision et une efficacité impressionnantes. En optant pour des chapitres courts et fulgurants, il offre à sa narration un rythme digne d’un thriller. Toute La Lumière Que Nous Ne Pouvons Voir est trop dense pour être résumé en quelques lignes mais c’est indéniablement un des grands livres de cette année. Beau, lumineux, touchant, profond et vivant, il est sûr de vous emporter. Brillantissime ! (chRisA – juin2015)
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DEMANDE, ET TU RECEVRAS
de Sam Lipsyte (Monsieur Toussaint Louverture - 2015)

Quel titre ! Ça fait un peu penser à Aide-toi, le ciel t’aidera, non ? Y a comme quelque chose de religieux derrière ce titre…et pourtant, il n’y a pas plus athée que Milo Burke, l’antihéros de cette expérience existentielle. Milo vient de perdre son boulot. Cet ex-chasseur de mécènes au sein d’une petite (et médiocre) université américaine voit sa nouvelle vie dépendre des exigences et des caprices d’un vieil ami fortuné s’il veut retrouver son poste. Mené par le bout du nez, Milo traîne une vie de loser subissant, sans vraiment riposter aux attaques pernicieuses du quotidien de la vie. Il a abandonné ses ambitions de peintre, il prend du ventre, il est trop permissif avec son jeune fils, il ne sait plus comment aimer sa femme et le voilà devenir une sorte de marionnette d’un système. Victime de son époque, il va enchaîner les échecs et autres désillusions sur le ton d’une satire mordante et souvent jubilatoire. Conteur à la plus acérée, Sam Lipsyte n’y va pas de main morte. Il y a sans doute du Céline, du Philip Roth et du Thomas Bernhard dans son écriture. C’est méchamment drôle, cynique, réaliste et pathétique. Demande Et Tu Recevras est de ces livres qui font grincer des dents tout en montrant les crocs…vous voyez ce que je veux dire ? Bref, il n’y avait que les éditions Monsieur Toussaint Louverture pour nous sortir cet inédit d’un chantre de la littérature américaine. Et qu’est-ce qu’on dit ? Merciii, Monsieuur. (chRisA – mai 2015)

ATLAS DES PREJUGES 2 de Yanko Tsvetkov (Les Arènes - 2015)

Parce que j’avais déjà craqué sur le tome 1, je ne pouvais pas passer à côté de ce livre très original qui s’adresse à nous tous, oui toi, toi, et toi aussi là-bas… Parce qu’en vérité, qui n’a pas, n’a jamais eu de préjugés, hein ? L’Atlas des Préjugés, c’est 15% de sociologie, 15% de psychologie, 15% de géopolitique et surtout 55% d’humour et de satire. Tsvetkov analyse la bêtise et l’ignorance des peuples pour les aider à mieux vivre ensemble. Cette fois-ci, nous allons voyager dans l’histoire avec par exemple une carte du monde vu par les Vikings ou par Christophe Colomb pour ne citer qu’eux. Vous allez vous délecter des plus grands stéréotypes européens avec, par exemple,  la vision du continent par la Roumanie, par le Luxembourg ou encore par les conservateurs britanniques. C’est intelligent, subtil, grinçant, dépaysant, sarcastique. Ça vient aussi nous bousculer car on a un peu honte de se voir à travers ce prisme d’idées reçues. Ne ratez pas la carte des plats immangeables…mm, c’est bon ! En tant qu’européen convaincu, le penseur Yanko Tsvetkov est très sérieux et son atlas, traduit par Jean-Loup Chiflet,  est très drôle. Il devrait être considérer d’utilité publique ! (chRisA – mai2015)

MA VIE DE PINGOUIN de Katarina Mazetti (Gaïa - 2015)

Vous souvenez-vous des délicieux moments que vous avez passés à la lecture du Mec de la tombe d’à côté ? La suédoise Katarina Mazetti revient avec une nouvelle comédie rafraîchissante puisqu’elle nous emmène loin, très loin. En Antarctique ! Drôle d’endroit pour y faire une croisière mais pourquoi les icebergs de ce continent ne seraient-ils pas aussi jolis que les pyramides d’Egypte ? Sur le navire, plusieurs personnages à travers lesquels le lecteur va effectuer ce voyage. Outre les pingouins et toute la faune locale, il suivra les écrits d’une globetrotteuse septuagénaire qui ne manque pas de comparer les humains aux animaux. Il s’attachera  à la généreuse et maladroite Wilma qui porterait à croire que tout lui sourit. Il suivra également le déprimé Tomas venu régler ses comptes avec toutes les tracasseries de sa vie. Il toquera enfin à la porte des chambres d’autres touristes (couples, ornithologues…) tout aussi hauts en couleurs. Une chose est sûre, c’est que tout ce petit monde est venu chercher quelque chose de précis sur la glace. Avec légèreté, causticité et gravité, Katarina Mazetti s’amuse à regarder les drôles d’oiseaux que nous sommes. A l’aventure des grands espaces blancs, elle sait aussi merveilleusement bien tricoter le pull chaud d’une histoire d’amour. Pétillant, stimulant, revigorant et humoristique, voici le billet parfait pour partir en vacances tout en vous assurant la climatisation en cas de canicule. Si les pingouins savaient lire, ils applaudiraient de leurs ailes noires. (chRisA – mai2015)


CHECK-POINT
de Jean-Christophe Rufin (Gallimard - 2015)

Cinq hommes et femmes partent en Bosnie pour le compte d’une petite ONG lyonnaise. Sans révéler ses propres intentions, chacun vise des buts différents. La tension dans le groupe monte très vite. Un roman haletant aux limites du thriller psychologique, doublé d’une approche de l’humanitaire peu ordinaire. Un très bon Ruffin ! (chRisA – mai2015)

JE ME SUIS TUE de Mathieu Menegaux (Grasset - 2015)

Voilà un livre qui ne paie pas de mine. C’est le premier roman de Matthieu Menegaux. Le gars est directeur au Boston Consulting Group de Paris mais ici il est nullement question de business plan, d’économie ou de ressources humaines quoi que… L’écrivain se met dans la peau d’une femme, une quadragénaire parisienne du nom de Claire. Et c’est du fond de sa cellule qu’elle nous livre, le cœur au bout de sa plume, son histoire. Celle d’une femme mariée à Antoine qui s’est investie avec succès dans sa vie professionnelle trépidante, faute d’avoir des enfants puisque son conjoint est stérile. Voici donc un couple sclérosé de petits bourgeois travaillant comme des fous. Au sortir d’un dîner chez des amis, Claire se fait violer par un SDF. L’attaque est sauvage, violente mais Claire se relève. Elle rentre chez elle, lave chaque centimètre carré de son corps souillé et prend la décision de ne rien dire à personne. De porter seule sur ses frêles épaules le fardeau de ce crime odieux. De ce choix du silence, elle va en payer les terribles conséquences. Impossible d’aller plus loin dans l’histoire. Ce livre est bouleversant. Ni formidablement bien ou mal écrit, il est tout simplement fort, puissant. Il se fait le reflet d’une tragédie moderne que Claire a décidé de jouer seule, plongée dans son mutisme irrationnel. Plus vous tournerez les pages et plus vos cœurs se serreront. Déchirant mais pas larmoyant, Je Me Suis Tue m’a tué. (chRisA –avril2015)


L'ENFER DE CHURCH STREET de Jake Hinkson (Gallmeister - 2015)

Vous avez vu ? Les éditions Gallmeister viennent de sortir une nouvelle collection ! Elle s’appelle Neo Noir. Kesako ? Neo Noir s’inspire de la tradition des romans noirs américains à la James Ellroy et Dennis Lehanne, tout en étant novateur. Réaliste, drôle, contestataire, violente, cette collection mortelle va être riche en émotions fortes. J’en veux pour preuve le premier roman de Jake Hinkson, L’Enfer de Church Street qui raconte la confession tragique de Geoffrey Webb un soir où il se fait braquer sur un parking. Contre 3000 dollars, cet ex-pasteur baptiste propose de raconter à son agresseur les terribles meurtres qu’il a commis dans la ville de Little Town dans l’Arkansas. Comment le religieux respecté et imposteur invétéré qu’il était a tué pour sauver sa relation amoureuse avec Angela, une mineure de 17 ans. Ce qui frappe tout de suite chez Hinkson c’est la simplicité de son écriture qui rentre dans nos chairs tendres comme une lame chaude et froide à la fois. Habile, astucieuse, sans détour, irrévérencieuse, elle est un pavé dans le bénitier de cette Amérique prude. Elle manie aussi à merveille l’humour noir et le cynisme; suffisamment pour qu’elle bouscule le lecteur figé dans l’horreur. Il se posera cette question effrayante : comment peut-on éprouver autant de compassion à l’encontre d’un serpent au sang froid comme Geoffrey Webb. Une certitude : l’âme des Hommes est terriblement noire et ça, Jake Hinkson l’a parfaitement compris et jaugé. (chRisA - avril2015)

AU MOINS IL NE PLEUT PAS de Paula Jacques (Stock-2015)

En 1959, dans un état d’Israël en pleine construction, deux orphelins égyptiens débarquent à Haïfa. Pour échapper à l’Agence juive qui les menace de les séparer, ils trouvent refuge auprès de deux femmes porteuses de lourds secrets. Est-il vrai qu’elles ont survécu aux camps de la mort ? Historique et en partie autobiographique, ce livre est empreint d’un élan romanesque très touchant. (chRisA - avril2015)

LES TEMPS SAUVAGES d'Ian Manook (Albin Michel - 2015)

Vous êtes-vous remis de la première aventure du cavalier moderne des steppes mongoles, le bien nommé Yeruldelgger ? Envie à nouveau de grand froid, d’étendues sauvages, de gonfler vos poumons à la pollution d’Oulan-Bator ? Ce deuxième volet des enquêtes noires de l’inspecteur Yeruldelgger s’inscrit plutôt dans la veine des très bons romans d’espionnage. Afin de se dépêtrer d’un complot dont il est la victime, Yeruldelgger va tenter d’élucider la mort d’une amie prostitué ainsi que la disparition de son fils. Sur un rythme haletant, l’enquête mènera le lecteur aux confins de la Russie, de la Chine et même jusque dans le port du Havre, en France où les cadavres de six garçons retrouvés dans un container sont à relier à l’énigme. Dans une affaire de contrebande internationale, il comprendra les liens troubles de la Mongolie avec ses voisins. Chose est sûre, c’est que ça va encore chauffer, et surtout, ça va saigner ! Les Temps Sauvages ou comment démêler les fils d’une boule de poils de yack ! (chRisA – mars2015)

L'INSTANT DE GRÂCE de Yves Viollier (Robert Laffont - 2015)

Pénétrons dans la vie, l’enfance et l’atelier parisien de David d’Angers, le sculpteur et approchons-nous de l’une de ses réalisations les plus connues : Grâce aux Prisonniers ! Ce tombeau conçu au 19è siècle renvoie à la gloire du Général vendéen Monsieur de Bonchamps, autre figure importante du livre. Dans ces 240 pages, Yves Viollier y convoque en effet ces deux personnages et croise leurs destins à tour de rôle. Dans un récit qui mêle l’Histoire de la Guerre de Vendée tout autant que l’essence même de l’œuvre artistique de David, le lecteur abordera les deux définitions du mot ‘Grâce’. De par sa narration fluide, ce livre est passionnant puisqu’il établit un lien peu connu entre les deux hommes et aussi, il construit une passerelle entre l’art et la guerre. (chRisA – mars2015)

SOUMISSION de Michel Houellebecq (Flammarion - 2015)

La sortie d’un nouveau Houellebecq est toujours accompagnée d’une certaine excitation.  Chaque nouveau livre est aussi sujet à polémique. Avec ou sans dents, Michel interpelle, agace, émerveille, surprend…et ce Soumission ne manquera pas d’évoquer encore plus de réactions. François est un universitaire spécialiste de J.K. Huysmans, il est professeur à la Sorbonne. C’est un quadragénaire dans la lignée houellebecquienne, du genre à la dérive, taciturne, aigri, qui aime les livres, l’alcool et la baise. De sa petite hauteur, il voit les mutations politiques de son pays. Nous sommes aux présidentielles de 2022. Le Front National cartonne. Pour le contrer et gagner ces élections, les partis traditionnels se rallient à l’autre parti fort, celui de la Fraternité musulmane. Dès lors Mohammed Ben Abbes devient le nouveau président de la république. Les lignes bougent, les mentalités aussi. L’islamisation de la France est en marche. Soumission n’est pas un livre islamophobe, bien au contraire, je dirai. Mais il contient suffisamment d’ironie et de malice pour irriter la sensibilité des uns et des autres. Visionnaire, le Michel ? J’ai personnellement trouvé cette fiction politique assez ridicule, donc peu convaincante. Si les lignes bougent, à mon humble avis, elles ne bougeront pas comme ça. Mais c’est une fiction, Michel s’amuse. Conservateur ? François n’est pas un personnage surprenant sous la plume parfois insipide de l’auteur. Cette dernière peut, à de rares moments, retrouver des couleurs mais celles-ci s’estompent vite et le livre s’il est curieux, ambigu et quelque part dérangeant n’est pas très intéressant. Le livre semble phagocyté par ce carcan politique imposé. Il ne nourrit pas assez la réflexion du lecteur. Comme si Michel s’était pris un peu les pieds dans le tapis, dommage à l’heure de la prière. (chRisA – fév2015)

BEREZINA de Sylvain Tesson (Editions Guérin - 2015)

Nous sommes toujours en hiver. Alors que diriez-vous d’une virée en moto dans le froid russe avec quelques livres d’histoire pour bagages ? En 2012, Sylvain Tesson et ses acolytes (le géographe Cédric Gras, le photographe Thomas Goisque et Vassili et Vitaly, deux amis) enfourchent leurs Ourals (marque de side-car soviétique des années 30) et décident de célébrer à leur manière le bicentenaire de la fameuse retraite de Russie. Il s’agit donc de couvrir les quatre mille kilomètres qui séparent Moscou de Paris et de retracer le chemin exact de la débâcle de la Grande Armée. Harnachés d’un bicorne et du drapeau impérial, les voilà prêts à dérouler le fil d’une des plus grandes épopées tragiques de l’histoire. A essayer de revivre, de ressentir ce que ces milliers de soldats ont vécu tout en s’efforçant de comprendre leur dévouement et leur héroïsme. A la lumière des Mémoires du Général de Caulaincourt, ces aventuriers modernes nous racontent Napoléon. Son génie, son aura, sa folie. En trinquant tous les soirs à sa santé (vodka oblige), ils ne peuvent s’empêcher de côtoyer les fantômes qui hantent cet itinéraire mythique depuis plus de deux cents ans. Berezina est passionnant à plusieurs titres. Non seulement le livre nous replonge dans cette échappée d’enfer ; nous glaçant à chaque nouveau fait, à chaque nouvelle page mais il se vit aussi comme un récit de voyage avec toutes ses petites et grandes péripéties. Et vous pouvez être sûr que Sylvain Tesson sait les mettre en formes. Sa plume pleine de verve et d’émotions authentiques fait toujours autant de miracles. Amateurs de sensations fortes, à vos casques ! (chRisA - fév2015)

VERNON SUBUTEX de Virginie Despentes (Grasset - 2015)

C'est le tome 1 d'une trilogie qui démarre plutôt bien. C’est surtout le début de la descente aux enfers de Vernon, ex-disquaire qui va se retrouver brutalement à la rue. Nouveau SDF, il tente de se rapprocher de ces ami(e)s ou soi-disant amis pour crécher au chaud. Toutes ses connaissances datent de l’époque où ils partageaient la même musique, les mêmes idées et, peut-être les mêmes idéaux. Aujourd’hui, le temps ayant fait son effet, ces personnes ne ressemblent plus vraiment au souvenir qu’il en a gardé. Derrière une impressionnante galerie de nouveaux libéraux, de drogués, de nymphos, trans, alcoolos et j’en passe (la ‘normalité’ chez Despentes existe-t-elle ?), le livre nous offre une vision de la brutalité de notre monde, une réflexion sur les changements inhérents au temps qui s’écoule et qui nous rend différent un peu plus chaque jour. C’est très rock’n roll, car Despentes fait du Despentes. Parfois c’est gonflant, parfois c’est intéressant et aussi fulgurant. La suite (le tome 2) va arriver très vite (en mars) et nous sommes impatients de voir ce que Vernon va faire de ses fameuses cassettes-audio contenant les enregistrements inédits d’une star de la chanson récemment décédée…on nous dit qu’elles pourraient valoir de l’or…en tout cas, certaines personnes sont visiblement prêtes à tout pour les récupérer. (chRisA – fév2015)

LA GARCONNIERE de Hélène Grémillon (Folio - 2015)

Argentine, Buenos Aires, 1987. Lorsque Vittorio Puig, psychanalyste de son état, retrouve le corps désarticulé de sa femme Lisandra, sur le sol de la cour de son immeuble, le choc est double. Il n’a pas seulement perdu l’être le plus cher à son cœur mais le voilà désormais derrière les barreaux puisqu’aux yeux de la police, il devient le suspect numéro un. Convaincue de l’innocence de celui qui l’a tant écoutée, c’est Eva Maria, patiente de Puig, qui va mener l’enquête en essayant de reconstituer le puzzle de la vérité. Vraies et fausses pistes, personnages doubles, secrets et trahisons, chaque chapitre tient formidablement le lecteur en haleine car La Garçonnière se range aussi bien du côté des polars subtils que des mélodrames conjugaux déchirants. Tiré d’une histoire vraie dans cette Argentine post-dictatoriale, ce suspense trouve d’abord sa force et son efficacité dans une narration fraîche, originale puisqu’elle multiplie les techniques. A aucun moment il ne s’essouffle car, aussi, l’épaisseur psychologique des personnages y est troublante et riche. Au fil des pages, dans cette danse de l’amour et de la folie, les masques tombent. Lourds et implacables. Si, en 2010, Le Confident avait marqué les esprits, cette seconde œuvre confirme le talent et l’ingéniosité d’Hélène Grémillon. Passionnant, beau, et émouvant de la première à la dernière page ! (chRisA - jan2015)


AMOURS de Léonor de Récondo (Sabine Wespieser - 2015)

1908, un bourg cossu du Cher, une maison bourgeoise où les barrières sociales et les convenances morales vont voler en éclats sous le vent d’un sentiment amoureux d’une pureté et d’une force bouleversantes. Une écriture limpide et pleine de grâce. L’un des bijoux de cette rentrée de janvier. (chRisA – jan2015)

BERLINOISE de Wilfried N'Sondé (Actes Sud - 2015/172p)

Amour passionnelle entre Stan et Maya au lendemain de la chute du mur de Berlin en 1989 ou comment l’effervescence d’un monde nouveau dynamise les sentiments d’un couple d’artistes prêts à musicalement faire front aux relents néo-nazis. D’une très belle écriture (en perpétuelle évolution), Wilfried N’Sondé emmène ses personnages sur les chemins libres d’une jeunesse fougueuse mais pas innocente. Intéressant  mais le livre manque de souffle romanesque.

DE L'INFLUENCE DU LANCER DE MINIBAR SUR L'ENGAGEMENT HUMANITAIRE de Marc Salbert (Le Dilletante - 2015/290p)

L’effet papillon, vous connaissez ? Le battement d’aile est ici remplacé par un minibar d’hôtel  cannois qui s’écrase sur une voiture. Et si je vous dis que ce lancer ‘sportif’ enverra le héros dans un campement de sans-papiers afghans… Complétement ouf, n’est-ce pas ? Dans son deuxième roman à la bande-son très rythmée, Marc Salbert signe une comédie rock’n roll très sympathique et distrayante. Du Philippe Manœuvre sans lunettes et avec beaucoup plus de panache et d’humour.

NORD NORD OUEST de Sylvain Coher (Actes Sud - 2015/266p)

Lucky, le Petit et la Fille sont trois marginaux, de jeunes voyous qui veulent échapper à la police et au monde. De Saint-Malo où ils s’enlisent, ils n’ont qu’une envie : rejoindre l’Angleterre. Libres comme l’air, ils choisissent les voies navigables et se lancent dans une traversée extrêmement périlleuse. Nord Nord-Ouest est une aiguille folle qui s’agite sur la boussole de ce huis-clos sombre et éreintant. Une petite merveille de drame à ciel ouvert à vous donner le mal de mer. Pour celles et ceux qui aiment naviguer en eaux profondes, froides et pleines de suspense. (chRisA-jan2015)

L'HOMME DE LA MONTAGNE de Joyce Maynard (Philippe Rey - 2014/320p)

Banlieue de San Francisco, fin des années 1970, Rachel a 13 ans et sa sœur chérie Patty en a 11. Elles ont depuis quelque temps élu comme terrain de jeux la montagne qui se dresse derrière chez elles. Lieu de toutes les libertés et rêveries, lieu de tous les mystères, elle est avant tout le décor idéal de leurs transgressions. Mais voilà qu’elle se fait aussi l’hôte d’un tueur qui s’attaque sauvagement à des femmes seules. L’inspecteur Torricelli, père et héros des deux filles, est immédiatement chargé de l’enquête. Meurtre après meurtre, le serial killer ridiculise la police et pousse l’inspecteur jusque dans ses derniers retranchements. La montagne magique s’est alors transformée en scènes de cauchemar. L’énigme insoluble impacte directement la jeunesse des filles, tout comme leurs rapports au monde, à leur famille et à leurs corps. Inspirée d’un vrai fait divers, Joyce Maynard nous offre une histoire envoutante qui tient autant du roman policier que du roman d’apprentissage. L’Américaine raconte aussi formidablement bien cette phase sensible de la vie qu’est l’adolescence avec toutes ses certitudes, ses découvertes et ses craintes. Elle trouve en Rachel, la narratrice, un personnage intérieurement riche et particulièrement émouvant. Les sentiers de la vie la mèneront-ils à répondre à toutes ses interrogations ? Sans doute le livre le plus abouti de cette romancière qui aime scruter les âmes. (chRisA - dec2014)

TRENTE-SIX CHANDELLES de Marie Sabine Roger (Le Rouergue - 2014/224p)

Marie-Sabine Roger a le don de nous concocter des petites comédies légères, de celles qui sont agréables à lire parmi tous ces textes sombres qui ont rempli cette rentrée littéraire. L’auteure de La Tête en Friche et Bon Rétablissement nous présente ici un homme qui s’apprête à mourir. Mortimer Decime est issu d’une famille où, depuis des siècles, chaque homme rencontre la Grande Faucheuse à l’heure de son trente-sixième anniversaire. Fataliste mais organisé, Mortimer a pris son ticket pour le grand voyage…sauf qu’au moment fatidique…rien ne se passe. Simple contretemps de la mort ou supplément de vie ? Aidé de ses fidèles amis Paquita et Nassardine, Mortimer va réévaluer les choses en profondeur pour essayer de donner un autre sens à sa destinée. Comme souvent, il y a de la fantaisie, de l’humour dans l’écriture de Marie-Sabine Roger. Il est indéniable qu’elle sait y faire avec ce sens de la formule qui fait mouche pour nous faire sourire et nous mettre des étoiles dans les yeux. Au-delà de la comédie, l’auteure s’amuse  et s’ingénue à nous faire partager de belles leçons d’humanité. Et on la remercie car c’est réussi ! (chRisA - nov2014)


L'ÎLE DU SERMENT de Peter May (Rouergue Noir - 2014/425p)

L’Île d’Entrée est ce confetti terrestre posé au milieu du Golfe du Saint-Laurent. Souvent balayée par de fortes tempêtes, elle est de nature sauvage et inhospitalière. Jusqu’à ce jour où James Cowell est poignardé à mort, aucun meurtre n’y avait été rapporté. Sa femme Kirsty, trompée depuis quelque temps par son mari, devient vite le suspect principal. C’est ce que pensent tous les enquêteurs dépêchés sur place sauf un : Sime Mackenzie. Ce dernier est d’abord troublé par la beauté de la femme. Aussi, il est persuadé déjà la connaître. Est-ce le fruit de ses hallucinations provoquées par de trop longues insomnies ? Toujours est-il, chaque nuit, il est assailli d’étranges rêves de son aïeul écossais au 19ème siècle, en pleine période de la Famine de la pomme de terre. Quels liens ont-ils avec l’affaire en cours ? Avec cette femme ? La grande Histoire dans la petite ? Cette enquête servirait presque de prétexte pour nous raconter la vie et le destin de milliers d’immigrés écossais chassés de leur pays et voués au Nouveau Monde. Pour nous peindre ces tableaux aux ambiances sombres et mystérieuses. Oscillant entre rêve et réalité, l’enchevêtrement des deux histoires créé un jeu de miroirs épatant. Il donne une formidable profondeur à cette énigme palpitante. Le talent de conteur de Peter May n’est plus à prouver. Il rend d’abord ce récit documenté très limpide. Il sert des atmosphères qui transportent le lecteur de part et d’autre de l’Atlantique. Enfin le portrait de ce flic neurasthénique fouillant sa mémoire est très réussi. Pas de doute, l’auteur de la Trilogie de Lewis a une nouvelle fois réuni tous les ingrédients pour nous captiver. (chRisA-nov2014)

CHARLOTTE de David Foenkinos (Gallimard - 2014/224p)

Alors que David Foenkinos nous a souvent habitués à des comédies sociales légèrement grinçantes (Je Vais Mieux, La Tête de l’Emploi) son treizième roman est le récit d’une quête consacrée au destin tragique de l’artiste peintre allemande Charlotte Salomon. Dans un texte épuré où l’auteur confie avoir eu besoin d’aller à la ligne pour respirer, il retrace la vie ainsi que tous les moments fondateurs  d’une femme allemande juive devant faire face à une histoire familiale faite de suicides mais aussi aux atrocités de la Seconde Guerre mondiale. Le livre met en perspective Vie ? Ou Théâtre ?, l’œuvre unique et moderne d’une vie remplie de tourments. Poignant et fort, cet hommage parachève l’enquête obsessionnelle de l’auteur pour la vie et l’œuvre d’une artiste méconnue. Prix Goncourt 2014 ? (chRisA – nov2014)

A L'ORIGINE NOTRE PERE OBSCUR de Kaoutar Harchi (Actes Sud - 2014/176p)

Née à Strasbourg, spécialisée en socio-anthropologie, Kaoutar Harchi signe un troisième roman où les notions d’enfermement n’ont d’égales que celles de la souffrance identitaire. Le lecteur ici pousse les lourdes portes de la ‘maison des femmes’ qui n’est autre qu’un lieu d’isolement, une prison.  Entre ces quatre murs, il n’y a que des femmes coupées du monde. Fautives  ou soupçonnées, ces mères ont toutes failli à la loi patriarcale. Elles ont toutes en commun de purger une peine qui leur est le plus souvent inconnue et non déterminée dans le temps. On suit ici les réflexions et les sentiments forts d’une fille pour sa mère. Cette dernière, sombrant dans la folie, a perdu tout amour pour sa progéniture.  La fille s’échappera pour retrouver son clan, pour aussi tenter de comprendre mais un autre cauchemar l’attendra. D’une prose sensible et écorchée, Kaoutar Harchi revisite la question féminine à travers les textes religieux. Elle questionne la nature des lois dictées par les hommes. Sombre et presque suffocant, son texte explore l’âme et le corps de ces femmes assujetties et opprimées. Beau, puissant et marquant. (chRisA - oct2014)

TRISTESSE DE LA TERRE d'Eric Vuillard (Actes Sud - 2014/176p)

Dans la collection ‘Un Endroit Où Aller’, Eric Vuillard nous conte l’histoire de Buffalo Bill Cody et de son fameux Wild West Show. Agrémenté de magnifiques photos, Tristesse de la terre est un essai, une belle réflexion sur ce précurseur du show business. Réalité en carton-pâte, ce spectacle aux allures de phénomène de foire réunit des millions de spectateurs admiratifs du triomphe de la civilisation sur les sauvages, de la modernité sur le primitif. L’Amérique au torse bombé faisant jouer les indiens dans leur génocide, le Wild West Show ridiculisa Sitting Bull, rejoua soir après soir le massacre de Wounded Knee, réécrivit l’histoire de Little Big Horn. L’auteur ausculte tous les détails pour mettre en lumière les larmes d’un sol martyrisé par ceux qui ont en plus l’outrecuidance d’en faire une machine à fric. (chRisA – sept2014)


ORPHELINS DE DIEU de Marc Biancarelli (Actes Sud - 2014/224p)

Ses œuvres ont toutes un rapport avec la Corse. Souvent traduites dans sa langue de cœur, Marc Biancarelli, professeur de langue corse, est un homme qui est scrupuleusement attaché à sa culture. Après Murtoriu (2012), Biancarelli offre ici une histoire de vengeance pour les éditions Actes Sud, celle de Vénérande, une campagnarde vivant dans l’isolement avec son frère qui a été victime d’une sordide agression. Après que la bande de Santa Lucia lui ait tranché la langue, Vénérande s’alloue les services d’un mercenaire prêt pour un dernier contrat. A 60 ans, L’Infernu, dit L’Enfer, se lance dans une traque impossible pour toucher l’importante récompense promise par la femme. Sur le chemin, il lui raconte ses souvenirs  de membre émérite d’une armée d’insoumis, à la fois hors-la loi sanguinaires et immoraux et orphelins de Dieu. Sur fond de référence à l’univers de Dante, de poursuite façon ‘western’ et d’espaces sauvages, Orphelins de Dieu est une formidable épopée noire qui n’est pas sans nous rappeler un peu Colomba la fameuse vendetta écrite par Prosper Mérimée sauf qu’ici la descente aux enfers est inéluctable et sans retour. (chRisA - sept2014)

 

LE REGNE DU VIVANT d'Alice Ferney (Actes Sud - 2014/208p)

Etonnant nouveau roman de la part d’Alice Ferney (Grâce et Dénuement, La Conversation Amoureuse…) puisqu’il s’agit carrément d’un livre militant. Comme son titre et sa couverture l’indiquent, l’auteure se penche sur la cause animale et plus particulièrement ici sur les mammifères marins que sont les baleines. Un journaliste norvégien embarque à bord de l’Arrowhead pour une campagne dans l’archipel des Galapagos. Vingt-six militants écologistes s’engagent auprès de Magnus Wallace, une figure héroïque et charismatique qui mène une lutte féroce contre tous les navires baleiniers. Qui est ce fameux Wallace ? Un ayatollah des mers, un fou furieux et violent, un égocentrique en mal de reconnaissance pour la cause écologique, un activiste hors-pair ? Sous son impulsion communicative, l’équipe mène la guerre contre ces braconniers au long cours en filmant, en témoignant sur leurs agissements mais aussi en s’opposant physiquement à leur agressivité. Il y a une urgence à protéger les mers et tous les êtres qui peuplent leurs fonds. Dans ce livre qui se lit comme un roman d’aventures, Alice Ferney interpelle le lecteur. Elle interroge beaucoup. Et elle livre un véritable plaidoyer aux accents lyriques et poétiques pour arrêter ce carnage, pour redéfinir la position de l’homme face au monde animal. Sans se montrer moralisatrice ni forcément donneuse de leçons, elle livre un texte qui est toute à la beauté des océans comme à l’inhumanité des saccageurs assoiffés de sang et d’argent. (chRisA -sept2014)

RETOUR A LITTLE WING de Nickolas Butler (Autrement - 2014/448p)

Hank, Lee, Ronny et Kip sont nés dans le même hôpital. Enfants et adolescents ils ont partagé de multiples aventures, de celles qui unissent à jamais jusqu’à ce que la vie vous mène ailleurs. Là où les kilomètres ne sont pas les seuls facteurs d’un éloignement. Qu’ils parcourent le monde, qu’ils soient à New York ou Chicago, pourtant tout les ramène à Little Wing, cette petite ville du Wisconsin. Perdue dans ce Midwest aux paysages et aux lumières incomparables, Little Wing est le berceau d’une amitié avec un grand A, le terreau d’un enchevêtrement de racines communes. Joies, peines, mariages, trahisons, divorces alimentent ce très beau premier roman qui est un éloge tendre et émouvant sur ce qui lie humainement et géographiquement les êtres entre eux. Roman à plusieurs voix où pourtant tous parlent d’une même langue, Retour à Little Wing baigne dans une magnifique atmosphère pleine de nostalgie et de mélancolie. Le livre vient de remporter le Prix Page/America 2014. A découvrir ! (chRisA- sept2014)


A L'OREE DE LA NUIT de Charles Frazier (Grasset - 2014 / 384p)

Troisième roman de l'auteur du bestseller Cold Mountain (adapté au cinéma par Anthony Minghella avec Jude Law, Nicole Kidman et Renée Zellweger au casting), A l'orée de la nuit s'attache d'abord à planter un décor; celui d'un ancien lodge au bord d'un lac majestueux entouré de montagnes qui ne le sont pas moins. Comme d'habitude chez Frazier, la Nature tient l'un des rôles principaux. Dans cette maison abandonnée qui lui sert de radeau, Luce coule des jours paisibles au son de WLAC, une radio de Nashville jouant du Howlin' Wolf, Maurice Williams, James Brown ou encore du Little Willie John. Retirée du monde, cassée par la vie, Luce n'a retenu qu'une seule leçon jusqu'ici: vous ne pouvez compter sur personne. Aussi sauvage que son environnement, le portrait de la femme est très réussi. Il souligne les contours d'un personnage solitaire, taiseux et indépendant. Un jour, elle voit débarquer les deux enfants de son unique soeur Lily; cette dernière ayant été tuée par son mari. Les deux enfants vont perturber la vie de Luce. Ils ne parlent pas, se battent tout le temps et se révèlent être des pyromanes en herbe. La cohabitation va être difficile et elle s'inscrira dans une intrigue mêlant amour, meurtre et vengeance. Découpé en trois parties distinctes, le livre met beaucoup de temps à installer le cadre. Cette lenteur impose une certaine résonance. Les échos sont graves. Frazier s'implique totalement à créer une fiction aux ambiances atmosphériques; du coup on attend souvent que le rythme de l'histoire s'accélère. En vain. A l'orée de la nuit aurait pu avoir l'allure d'un vrai thriller mais c'est avant tout un drame sourd et larvé qui laisse plus d'espace aux sentiments qu'à l'action. Fine et scintillante, l'écriture est descriptive. Elle contient souvent une forme de violence qui peut parfois être explosive. Frazier travaille excessivement bien ses personnages. Ambigus et complexes comme les Hommes sont. Ses phrases sont si méticuleusement construites que parfois elles nécessitent une relecture. La narration ne cherche jamais la facilité. Autant de qualités me direz-vous qui ne font pourtant pas ici un grand livre. Sans vraiment ennuyer, il déçoit sur la longueur et curieusement le final ne change rien à la donne. J'attendais sans doute autre chose de cette histoire sombre qui, je trouve, n'a pas tenu toutes ses promesses. (chRisA - sept2014)

CATARACT CITY de Craig Davidson (Albin Michel - 2014/496p)

« Le mec affronte le monde est c’est le monde qui gagne. » Voilà une des phrases tirées du nouveau roman de ce canadien connu pour son recueil de nouvelles Un Goût de Rouille et d’Os (adapté au cinéma l’année dernière par Jacques Audiard) qui pourrait parfaitement  résumer la position existentielle de Duncan Diggs et Owen Stuckey.  Ces deux amis d’enfance habitent à Niagara Falls, Canada. Cette ville est plus communément appelée par ses habitants Cataract City, (l’origine latine de ‘cataract’ signifiant ‘chute’). Mieux vaut quitter cette ville si l’on ne veut pas y être englouti. Car soit on travaille à la chaîne à l’usine de biscuits soit on plonge dans tous les trafics possibles propres aux pays frontaliers. Quand Duncan prend cette dernière voie, il trouve sur son chemin son pote Owen devenu flic. Soudés à vie par un événement marquant durant leur adolescence, Duncan et Owen vont tester les limites de leur amitié dans ce roman noir et violent. On y parle de courses de lévriers, de baston, de prison… Comme souvent chez Davidson le sang l’emporte sur la sueur et les pleurs. Dans son écriture qu’il travaille au corps et à mains nues, l’auteur creuse au plus profond de l’âme humaine en sachant éperdument que ce qu’il en ressortira ne sera pas très beau à voir. La comparaison avec l’œuvre de Chuck Palahniuk (Fight Club) sera ici encore inévitable. Puissant et marquant, Cataract City sera sans nul doute le roman le plus rempli de testostérone de l’année. (chRisA - sept2014)

EN CE LIEU ENCHANTE de Rene Denfeld (Fleuves - 2014/208p)

Quel euphémisme que ce titre en trompe-l’œil ! Car c’est dans les couloirs de la mort d’une prison d’état américaine que l’auteure nous invite à pénétrer. Dans les rouages d’une mécanique implacable où le temps n’existe plus, où la mort n’est plus que la seule issue pour ‘sortir’. En attendant son heure, le narrateur anonyme s’invente un monde magique, fantaisiste où les petits hommes aux marteaux, les grisegoules et autres chevaux d’or se croisent à chaque nouvelle exécution. La vie ici, elle existe. C’est cette dame qui essaye inlassablement de réunir suffisamment d’éléments pour sortir quelques condamnés du couloir final. C’est ce prêtre déchu qui écoute les condamnés, c’est ce directeur de prison ébranlé par la maladie de sa femme, c’est ce gardien corrompu, ce sont les caïds qui agissent à leur guise.  Ce livre résonne brillamment de voix humaines. Sans empathie ni dramaturgie, sans juger de ce pour quoi ils ont été condamnés, Rene Denfeld donne la parole à ces personnes oubliées, naufragées et détruites. Elle arrive à rentrer sous la peau de chacun de ces personnages touchants. Avec beaucoup de poésie, d’imagination et de pudeur elle palpe les nerfs d’une société féroce tout en réussissant à ouvrir quelques puits de lumières. Un livre marquant et étonnamment maîtrisé ! (chRisA - sept2014)


PEINE PERDUE d'Olivier Adam (Flammarion - 2014/416p)

Des espadons dans une baignoire. Et si leur monde ne tenait que dans un dé à coudre ? Tel un sociologue (limite ‘anthropologue de la croisette sans gloss), Olivier Adam s’attache à nous faire entrer dans la vie quotidienne de vingt-deux personnes du sud de la France secoués par leurs tempêtes intérieures. Ruptures, chômage, emplois précaires, trafic, embrouilles, suicide, maladies, coups de boule… Toutes ces vies à la petite semaine composent le tableau édifiant d’un microcosme trouble et troublé par les coups du sort, par les aléas de la vie. Sur fond d’intrigue footballistique un peu prétexte pour nous tenir en haleine, Peine Perdue s’évertue à scruter ces horizons bouchés. A dérouler la pelote d’un ordinaire déprimant et pourtant si vrai, si actuel. Dans son style concis, cinglant et sans concession, Olivier Adam élabore un puzzle à l’authenticité désarmante qui ne laisse que peu de place à l’espoir. Sa prose contemporaine s’imprime en page intérieure de nos quotidiens à la rubrique faits divers. Elle fonctionne souvent, elle ennuie parfois mais Peine Perdue n’a rien d’une cause perdue. Un livre qui vit notre monde, c’est toujours ça de gagné. (chRisA - août2014)

L'ECRIVAIN NATIONAL de Serge Joncour (Flammarion - 2014/396p)

Qu’attend-t-on d’un écrivain invité en résidence ? Dans la logique, qu’il remplisse ses fonctions à travers des ateliers d’écriture et des rencontres avec les scolaires et son public. Pas qu’il s’intéresse de trop près à la disparition d’une figure locale. Fraîchement arrivé dans une petite ville du Morvan, Serge aussitôt baptisé ‘l’écrivain national’ par le maire découvre le fait divers dans la presse locale. Commodore, ancien soldat et vieux maraîcher que l’on dit richissime ne donne plus signe de vie. Aurelik et Dora, deux ‘néoruraux’ qu’on taxe facilement de marginaux magouilleurs et fumeurs de haschich sont soupçonnés. Le premier est même arrêté. Mais c’est la photo de Dora qui attire le regard de Serge. Commence alors sur fond d’énigme policière, d’antagonismes socio-culturels et de préjugés un rapprochement toxique entre l’écrivain et la jeune hongroise. Magnétisé, Serge bascule alors dans une relation diabolique et un environnement qui lui est hostile. Dans ce nouveau et passionnant roman de Serge Joncour, il y a d’abord cette ambiance chabrolienne qui captive. Les us et coutumes de ‘camps’ supposés rivaux sont passés à la loupe. Autochtones, militants écologistes, industriels libéraux, tous se retrouvent au centre d’une sombre affaire. Il y a aussi cette autoréflexion sur le rôle de l’écrivain et la portée de ses productions. Enfin, le livre aborde le sujet des peurs contemporaines (l’étranger, les mutations économiques…) qui bousculent les esprits conservateurs.  Autofiction ou pas, l’écrivain national signe un livre très prenant. (chRisA - août2014)


LA ROUTE SOMBRE de Ma Jian (Flammarion - 2014/448p)

Auteur de plusieurs romans (Nouilles Chinoises, Beijing Coma et Chemins de Poussière Rouge), poète et photographe chinois résidant  à Londres,  Ma Jian se fait la voix d’une Chine en pleine mutation et d’un peuple qui souffre au quotidien. Condamné à l'exil perpétuel depuis que ses livres ont été censurés par le gouvernement chinois, Ma Jian est considéré par le Prix Nobel Gao Xingjian comme "une des voix les plus importantes et les plus courageuses de la littérature chinoise contemporaine". La Route Sombre, c’est celle qu’une jeune paysanne nommée Meili et de son mari réactionnaire Kongzi  (lointain descendant de Confucius) et leur fille décident de prendre sur le fleuve Yangtze afin de fuir les agents de contrôle de naissances. Dans la Chine de Jiang Zemin (Président 1993 – 2003), les femmes ne sont pas maîtresses de leur corps dont leurs maris et l’Etat se disputent la possession. Les premiers satisfont leurs besoins sexuels et tentent d’engendrer des héritiers mâles. Dans leur  volonté de tout contrôler, les autorités chinoises, quant à elles, font régner la terreur. Meili et sa famille visent un but : celui d’atteindre la Commune Céleste, un territoire  épargné par la répression des contrôles. Rythmé par des citations de Confucius, le roman dessine le parcours sordide d’une femme courageuse et volontariste. Meili est de ces héroïnes de romans victoriens qui se rebellent contre les conventions et les lois de son temps afin de trouver un semblant de bonheur.  Avançant dans un pays en proie au chaos et à la violence, Meili essuie épreuve sur épreuve. Chapitre après chapitre, le livre dépeint une réalité sociale, économique et politique des plus effrayantes.  Ce qui fait de ce roman, un livre très dur et obligatoirement bouleversant. Y aura-t-il une lumière pleine d’espoir au bout du chemin ?  En regardant ce qu’est devenu son pays, l’éducateur et philosophe Confucius se retournerait dans sa tombe. Un nouveau roman choc d’une implacabilité étourdissante. (chRisA - août2014)

NOS DISPARUS de Tim Gautreaux (Seuil - 2014/544p)

Voici un écrivain attaché à sa terre, à son environnement et à sa culture. Tim Gautreaux est originaire de Louisiane et c’est précisément dans cet état du sud des Etats-Unis qu’il déploie sa nouvelle fresque. A l’âge de six mois, Sam Simoneaux est devenu orphelin suite au massacre de toute sa famille. Après un bref passage en France aux côtés d’une équipe de déminage suite à la signature de l’Armistice, on retrouve Sam alias Mr Lucky, responsable d’étage dans un grand magasin de la Nouvelle-Orléans. Le jour où la petite Lily Weller se fait enlever, Sam est licencié pour faute grave et garde au fond de lui une part de responsabilité, de culpabilité. Il s’engage auprès des parents pour la retrouver. Pour se faire, il rejoint l’équipage de l’Ambassador, un bateau d’excursions à aube qui sillonne le Mississippi. Au gré des escales, il met à jour un commerce d’enfants en lien avec des malfaiteurs isolés dans le bayou. Dans la tradition des grands livres américains, Tim Gautreaux nous plonge dans l’atmosphère du sud aux débuts des années 20. Il rythme la quête de son anti-héros sur les airs de jazz endiablés de l’époque. Sans forcer le trait romanesque, il aborde les thèmes de l’identité, des liens du sang, de la transmission des valeurs et surtout de l’inutilité de la vengeance. Jamais trop noires, cette enquête et  cette quête de soi s’articulent autour des pensées et des actions d’un personnage profondément humain et inspirant. (chRisA - août2014)

EN FACE de Pierre Demarty (Flammarion - 2014/192p)

L’énigmatique philatéliste Jean Nochez vit avec Solange et leurs deux enfants. Un jour, Jean sort de chez lui, traverse la rue et s’installe dans l’immeuble d’en face. Au milieu de l’appartement vide qu’il vient d’acquérir, trône une maquette de goélette qu’il a achetée à Paimpol. Il va la rebaptiser Drakkar, peut-être pour assouvir ses envies d’Islande, peut-être pour commencer un long voyage. Car, même si dans un premier temps il fréquente le bar des Indociles Heureux, il a bien une idée fermement ancrée en tête. Et s’il s’agissait de ‘disparaître’ ? A travers un personnage totalement iconoclaste, rêveur désabusé, idéaliste sans rame, Pierre Demarty dessine le parcours d’un homme décidé à aller de l’avant mais pas trop loin. C’est le portrait touchant dans lequel chaque terrestre peut se regarder en face ; dans le miroir de nos vies et de nos sociétés. C’est gorgé d’humour, de passages décalés et d’images fabuleusement déjantées. Mais c’est aussi la fête de la langue française tellement l’écriture de Demarty nous saoule de poésie, de jeux de mots et d’idées merveilleuses. Un premier roman mené de main de maître où le songe supplante l’énigme et où une loufoquerie ‘noire’ n’a de cesse d’étonner. (chRisA - août2014)


BIG BROTHER de Lionel Shriver (Belfond - 2014/448p)

Cinquième roman de cette auteure américaine vivant à Londres avec son mari, jazzman renommé. Lionel Shriver est connue en autres pour Il faut qu’on parle de Kevin (2006) (livre adapté à l’écran). Pandora Appaloosa est une chef d’entreprise qui se dit chanceuse. Elle fabrique et commercialise des marionnettes personnalisées qui singent les personnes à qui on les offre. Elle vit dans l’Iowa avec son compagnon Fletcher, (un menuisier rigoriste fou de sport faisant très attention à son alimentation), son beau-fils (Tanner) et sa  belle-fille (Cody). Cette famille recomposée peu encline au bonheur  voit son équilibre chamboulé par la venue d’Edison, le frère cadet de Pandora qu’elle n’a pas revu depuis quatre ans. Edison a pratiquement pris cent kilos en quatre ans, il est obèse, il se goinfre, squatte chez sa sœur en attendant une éventuelle tournée musicale puisqu’il est un pianiste de jazz soi-disant émérite. L’agressivité des regards et des propos de certains membres de la famille contrebalance avec la compassion d’autres. Les tensions sont vives. Un livre qui parle de la famille, de l’amour d’une fratrie. Inspiré en partie par l’histoire de l’auteure et par le combat de son frère contre l’obésité, il traite de l’image de soi face aux kilos en trop, du rapport complexe et quasi obsessionnel que nous entretenons avec la nourriture. Une écriture tranchante et très maîtrisée, un humour au vitriol, un esprit de provocation, une analyse pertinente de notre société d’abondance, beaucoup d’émotions font de ce livre un pavé à déguster. (chRisA - août2014)

LES HOMMES MEURENT LES FEMMES VIEILLISSENT d'Isabelle Desesquelles (Belfond - 2014/224p)

L’Eden est un petit institut de beauté à Toulouse. C’est la très belle et douce  Alice qui le tient. Contrairement aux autres salons de beauté, l’Eden ne cherche pas à faire le plein, ce serait plutôt un lieu où il est vital de faire le vide. Les journées d’Alice ne sont pas remplies de rendez-vous mais de rencontres. Caroline, Lili, Barbara, Clarisse, Eve, Yves,  Manon, Judith, Jeanne, neuf femmes issues du même arbre généalogique sur quatre générations, ont élu ce petit bout de terre pour se mettre à nu. Alice est leur confidente mais surtout elle est le remède prescrit de la famille. Paradis pour les esseulées, pour les bancales, pour les déchirées et combattantes, L’Eden tire le rideau d’un confessionnal derrière lequel toutes ses femmes vont faire leur autoportrait en soulignant leurs blessures, leurs plaisirs, leurs désillusions, et leur mélancolie. Elles y parlent d’amour, de sexe, de la Vie, de leurs souvenirs  à la campagne chez Jeanne et de la terrible tragédie qu’elles ont toutes dû affronter : le suicide d’Eve. Ces portraits de femmes ont tous leurs particularités et leur singularité. Nourris d’une écriture réaliste, sans concession, poétique, drôle, féroce, nostalgique,  douce et amère, ils ne sont jamais complaisants. Mais ils sont attachants, beaux, forts et poignants comme l’âme et le cœur d’une femme peuvent l’être.  Au fil des pages et des rencontres, à la façon d’une fausse enquête sur la mort d’Eve,  l’auteure dénoue astucieusement la seconde trame narrative tout en ne perdant jamais de vue l’idée de nous frotter à l’essence de la féminité, d’un certain féminisme dans l’enveloppe charnelle que sont leurs corps. C’est sublime de sensualité et de cruauté. Tout en sensibilité pure ! (chRisA - août2014)

UNE PUTAIN DE CATASTROPHE de David Carkeet (Monsieur Toussaint Louverture - 2014/416p)

Vous souvenez-vous de Zorba Le Grec ? Le film réalisé par Michael Cacoyamis en 1964 raconte la rencontre en Crète d’un écrivain britannique (Alan Bates) et d’un Grec exubérant (Anthony Quinn) qui décident de s’associer pour exploiter une mine. A un moment, l’anglais demande à son ami s’il est marié. Zorba lui répond : « Ne suis-je pas un homme ? Un homme n’est-il pas stupide ? Je suis un homme, alors je suis marié. Femme, enfants, maison – tout. Toute la putain de catastrophe. » Point de départ de ce roman, cette réplique a dû en faire rire (ou grincer des dents) plus d’un, notamment ce vieux renard de Carkeet qui nous convie à suivre une nouvelle aventure de son linguiste misanthrope, Jeremy Cook. Récemment viré de l’Institut Wabash et plaqué par Paula, sa petite amie, le spécialiste des adverbes Kickapou rejoint la mystérieuse Agence Pillow. Celle-ci vient en aide aux couples mariés. Sa spécialité : les mariages souffrant de troubles linguistiques. La mission de Cook consistera donc à investir le mariage de Dan et Beth Wilson, un couple en pleine impasse linguistique. Sur une durée indéterminée, Cook bivouaquera sur leur champ de bataille conjugal afin de traquer L’HORREUR, cette fameuse hypothèse  à l’origine de tous les dysfonctionnements du ménage. Inutile de vous dire que cette comédie domestique est d’une loufoquerie peu commune à laquelle se mêlent bon nombre d’analyses et de questionnements sur les couples de notre époque. Inventif, ce livre vous apprendra tout sur la ‘schismogénèse complémentaire’. Il vous fera hurler de rire avec des phrases du style « vous vous mariez, vous faites un gosse et le truc que vous avez juste après, c’est un sous-sol rempli de bordel. » Perspicace, les hommes en prennent plein leur grade. Alors Jeremy Cook réussira-t-il à rabibocher les deux ‘chacals’ ? Chose est sûre, son travail pourrait bien l’aider à analyser sa dernière rupture. Si ce livre peut parfois s’essouffler, Une Putain de Catastrophe est  un vrai moment de délectation qui n’épargnera pas la personne en couple que vous êtes. D’une plume et d’un esprit jouissifs, David Carkeet s’amuse de ces scènes de ménage qui jalonnent toute traversée conjugale. On y rit, on réfléchit, bref, on adhère ! (chRisA – juin2014)

DANNY BOY de Alan Duff (Actes Sud - 2014/400p)

Peut-on être un bon père lorsqu’on baigne dans des affaires malhonnêtes de génération en génération ? Chez les Ryan, on se fait un point d’honneur à être truand de père en fils. Le virus de l’immoralité. La génétique du vice. Dans les années 80, elle amène Johno Ryan et son acolyte Shane McNeil à jouer aux caïds parmi les trafiquants et les flics ripoux de Sydney. Jusqu’au jour où le passage par la case prison est obligatoire. Et la taule, c’est bien connu, ça vous rend pire ou ça vous met un peu de plomb dans le crâne. A sa sortie, Johno se voit forcé d’assumer la garde de son fils Danny. Sous le signe d’une repentance qui prend légalement des accents de réussite financière et sociale, Johno créé très vite une relation fusionnelle avec sa progéniture. Danny devient ce soleil vital autour duquel le monde de Johno tourne. Garçon atypique d’une sensibilité extrême et doté d’un talent artistique hors pair, Danny vit en marge du monde. Son meilleur ami et mentor Frederick est un SDF alcoolique et poète. Son cœur et son âme sont un trou abyssal dans lequel Danny puise toute son inspiration de peintre. Mais jusqu’où cette descente mènera Frederick, Danny et par voie de conséquence Johno ? Pour son sixième livre, Alan Duff (connu pour ses succès internationaux L’Âme des Guerriers et Les Âmes Brisées, tous deux adaptés au cinéma) nous plonge dans un roman noir où brille pourtant l’étoile de la rédemption ; celle-là même qui va donner au thème de la paternité tout son éclat. En suivant la trajectoire de chacun des personnages en proie à réécrire leur vie, l’auteur néo-zélandais compose un tableau aux nuances complexes mais subtiles où l’amour côtoie la violence. Danny Boy et ses quatre cents pages poignantes nous frappent par leur formidable mise en abîme de la vie et de la noirceur du monde. Ces forces pas forcément contradictoires étayent le parcours de vie, les émotions et le regard d’un auteur qui lui-même, dans sa jeunesse, a connu la délinquance et la prison. Plus que par son style, Danny Boy surprend agréablement par son mouvement narratif et par l’intensité de ses personnages tiraillés par leur passé et par leur avenir. Un roman généreux et touchant. Un véritable coup de cœur ! (chRisA –juin 2014)

JOYLAND de Stephen King (Albin Michel - 2014/325p)

Qu’est-ce qu’on est encore en droit d’attendre d’un auteur qui sort des best-sellers comme vous changez de brosses à dents ? Six mois à peine après la sortie de Doctor Sleep, voici Joyland, un roman policier directement paru l’année dernière aux Etats-Unis en livre de poche, dans la tradition des ‘hard boiled’ thrillers à la sauce ‘pulp’. Les pin-up de la couverture américaine ont fait place à un décor lugubre de fête foraine. Normal puisque c’est dans un parc d’attractions de Caroline du Nord que Devin Jones décide de travailler durant l’été 73. Dès son arrivée, l’étudiant-saisonnier bascule dans un monde où les attractions de seconde zone se fondent dans les odeurs de friture. Ses collègues, tous hauts en couleurs, lui apprennent les ficelles du métier et surtout la Parlure, cet argot propre aux forains où, par exemple, un client est appelé un ‘lapin’. Tous les jours, Devin s’éclate à enfiler son costume de Howie le chien. Il fait marrer les gosses, lui qui pourtant vient de se faire plaquer par sa petite copine. Le cœur brisé et visiblement irréparable, il est passionné néanmoins par cette histoire de spectre de jeune fille massacrée qui depuis quelques années rôde dans le train fantôme du parc (rassurez-vous, nous ne sommes pas dans un épisode des aventures de Scoubidou !). Dans son enquête, il fera la connaissance d’un enfant handicapé doué de quelques pouvoirs paranormaux et de sa très jolie maman. Dans ce nouveau roman où, comme souvent, se coagulent les obsessions du King de la terreur (enfant, fantôme, croque-mitaine, maison de l’horreur, rock’n roll, voyance…), c’est tout d’abord l’aspect de récit dit de formation qui accroche le lecteur. Devin Jones est un personnage sensible, intelligent, et incroyablement attachant. En quittant ses oripeaux post-adolescents, il va prendre progressivement toute sa dimension humaine. Aussi, l’auteur aux soixante romans arrive toujours à concocter cette formule chimique (magique ?) que peu maîtrisent aussi efficacement. Ce thriller fantastique mêle à la fois terreur, romance, nostalgie, surnaturel, psychologie, mélodrame, horreur et humanisme, le tout savamment dosé pour éviter tout rejet. Joyland est donc cet incroyable cocktail qui, à défaut de rafraîchir, demeure onctueux et riche en vitamines. Un divertissement composé avec toute la malice d’un génie qui continue d’épater. (chRisA – mai2014)

MEURTRE A TOMBOUCTOU de Moussa Konaté (Métailié - 2014/180p)

Oubliez les ambiances glauques des bas-fonds des mégalopoles américaines ou le climat glacial aux lumières blafardes des pays scandinaves ! Moussa Konaté nous emmène dans le désert du nord malien. Sous le soleil brûlant de Tombouctou, parmi les dromadaires, sous les grandes tentes des tribus touareg. Le jeune Ibrahim est retrouvé mort au pied d’un figuier, le crâne défoncé tandis qu’en plein cœur de la Cité des 333 saints, un cavalier enturbanné de noir tire trois coups de feu en menaçant à mort tous les français. Les deux affaires inquiètent les hautes autorités maliennes qui décident d’envoyer le commissaire Habib pour tirer les choses au clair. Dans cette nouvelle enquête (après L’Empreinte du renard, La Malédiction du lamantin et L’Assassin du Banconi), Habib va user de tous ses talents d’observateur et de toute sa sagesse pour éliminer, l’une après l’autre, chaque fausse piste. Epaulé par deux jeunes collègues très complémentaires, Sosso et Guillaume, le commissaire va subtilement lever le voile sur les traditions touareg. Il y verra notamment l’importance du rôle des femmes. Original, efficace et limpide, Meurtre à Tombouctou met en scène une Afrique loin des clichés où la culture des clans touareg est mise à l’honneur et où, stylistiquement le tact de l’écrivain fait merveilleusement écho aux techniques du fameux enquêteur. En grand défenseur du roman policier (« Je ne vois pas de différence entre le roman policier et le roman en général. Le roman policier a toute sa place dans la littérature. » plaidait-il en 2006 sur les ondes de RFI), Moussa Konaté, qui s’est éteint de mort naturelle l’année dernière à l’âge de 62 ans, livre une intrigue sans artifice, très agréable à suivre où la volonté d’être au plus près de son pays en mutation est prégnante. Cofondateur du festival Etonnants Voyageurs à Bamako, dramaturge, essayiste et éditeur, Moussa Konaté, telle une sentinelle avisée, a toujours voulu  faire ressortir l’authenticité de son pays. Ce nouveau et touchant témoignage n’échappe pas à son désir. (chRisA – mai2014)

FAILLIR ÊTRE FLINGUE de Céline Minard (Rivages - 2013/330p)

Chaque roman doit être un nouveau défi. Un appel à explorer de nouveaux espaces. Après l’univers post-apocalyptique de Le Dernier Monde (2007), l’incursion médiévale avec Bastard Battle (2008) et l’érotique fantasy enveloppant So Long, Luise (2011), ici, c’est pour le Far-West que la romancière rouennaise selle son cheval. Faillir Être Flingué est un pur western qui brosse une impressionnante galerie de personnages assoiffés d’aventures et de liberté. Dans la première partie, chaque chapitre est l’occasion de goûter la poussière soulevée par leurs rudes voyages, ceux-là même qui les feront converger vers cette ville à l’âme naissante. Roman de la frontière empreint de cet esprit pionnier qui pousse toujours plus vers l’avant, il trace des destins sauvages pour les mener là où un jour la piste doit s’arrêter. Dans la deuxième partie, chacun décide en effet de se sédentariser pour bâtir, entreprendre, créer de la vie et du lien. Avec une grande aisance de style, beaucoup d’audace et d’humour, Céline Minard nous installe au cœur de ce qui pourrait être un épisode de l’excellente série télévisée Deadwood. Pour nous faire vivre ce que ces pères fondateurs d’une autre époque avaient au plus profond de leurs rêves. Un livre où, dans le Dakota, tout était possible mais où la vie ne tenait aussi qu’à un fil. (chRisA – avril2014)


LE VOYAGE DE ROBEY CHILDS de Robert Olmstead (Gallmeister - 2014/230p)

Lorsqu’un matin de 1863, Hettie Childs donne une veste réversible aux couleurs des uniformes de chacune des deux armées à son fils et lui demande de ramener expressément son père à la maison, Robey s’exécute en sachant que son voyage risque d’être triste et inutile. Alors qu’elle a le pressentiment d’envoyer sa progéniture à la mort, elle l’observe quitter la ferme le soir même. Pour Robey, la grande expérience de la vie commence et, par chance, c’est sur un magnifique cheval noir charbon qu’il avale les kilomètres de ce monde inconnu forcément hostile et brutal. Se confronter à la guerre et à la véritable nature des hommes, voilà ce qui nourrit ce voyage initiatique. Sur fond de paysages décrits avec une douce nostalgie et une belle poésie, le récit épique se transforme en révélation, de celle qui amène le protagoniste à ouvrir les yeux sur ce qui ne peut être compris et donc régi par la Loi. Dans un monde abandonné au hasard et à la furie des combats fratricides, les lambeaux de la peau de Robey tombent au rythme d’une mutation inéluctable mais pas incontrôlable. Robey et son cheval hors du commun (le titre original du livre paru en 2007 est Coal Black Horse) avanceront et trouveront, en laissant sur la selle une place peu confortable au lecteur aussi subjugué qu’étourdi. Directeur du fameux programme Creative Writing à l’Université Wesleyan de l’Ohio, Robert Olmstead signe ici un roman empreint d’aventures tragiques, de réflexions métaphysiques  et d’Histoire (la bataille de Gettysburg). Il œuvre aussi à suivre la deuxième naissance d’un gamin que rien ne surprend vraiment mais que, dans le chaudron des circonstances du monde et de la vie, tout change. Pure et riche, la veine littéraire choisie par Olmstead se rapproche de celle découverte dans le fameux Wilderness (Gallmeister 2013) de Lance Weller. Si vous aviez adoré marcher dans les pas d’Abel Truman, ce voyage au bout de l’enfer de Robey vous sera tout aussi irrésistible. (chRisA – avril2014)


S'ABANDONNER A VIVRE de Sylvain Tesson (Gallimard - 2014/222p)

Les dix-neuf histoires qui composent ce nouveau recueil de l’auteur de Une Vie à Coucher Dehors (prix Goncourt de la nouvelle, 2009) et Dans Les Forêts de Sibérie (prix Médicis essai, 2011) partagent toutes le même point commun : celui de nous inviter à prendre la porte de la grande aventure qu’est la Vie en pleine poire. Et si la vie n’avait pas de sens ou bien si, au contraire, elle n’en avait d’autre que d’essayer de le lui en donner… C’est un petit peu ce que cherchent, découvrent, expérimentent et ressentent les personnages cabossés et l’auteur lui-même dans ce livre totalement croustillant. Car ses pages vibrent sous l’écriture caustique et acerbe d’un écrivain baroudeur qui aime et déteste le monde, qui s’enorgueillit de toutes ses références et expériences, et qui ne conçoit l’existence autrement qu’avec une mèche et une allumette dans chaque main. Aux sources de l’ironie du sort, chaque histoire se gonfle et explose dans l’indifférence du temps qui passe. Comme un courant de pensée emportant tout sur son passage, on y apprend ici les valeurs du pofigisme, doctrine russe faisant l’éloge de la résignation joyeuse. Bien évidemment chaque récit, chaque rencontre est un tableau haut en couleurs au cadre rongé par l’humour acide, lavé par des désillusions inavouables. Peints en Europe de l’Est, en Asie, en Afrique ou en Amérique, Sylvain Tesson les brosse avec un talent insolent et à chaque fois, on en redemande. (chRisA - mars2014)

Extrait : « Dans ce village, un jour, Lao-tseu arrosait son potager avec ses disciples. Il était muni d’un petit arrosoir et passait de plante en plante, avec lenteur et minutie. Un des garçons dit au vieux lettré : ‘Maître, pourquoi ne creusons-nous pas un petit canal pour irriguer tous les plants d’un seul jet ?’ Lao-tseu releva le bec de son arrosoir, regarda son élève et lui dit en souriant : ‘Mon ami, jamais ! Qui sait où cela pourrait nous mener ? »

L'OMBRE DOUCE de Hoai Huong Nguyen (Viviane Hamy - 2013/160p)

C’est dans le cadre de la guerre d’Indochine en 1954 que Mai, l’apprenti infirmière tombe amoureuse de Yann, un jeune soldat breton blessé. Avant que ce dernier ne rejoigne la cuvette de Diên Biên Phu, les amants unissent leurs désirs à jamais en se mariant. A la fin du terrible combat, les retrouvailles n’en seront pas moins douloureuses. Derrière une histoire apparemment banale, il faut toute la pureté, la douceur et la poésie de l’auteure pour porter cet amour sur les rivages d’un ‘conte’ mélancolique et sombre. La passion est ici cette onde qui court et disparaît à la surface d’une eau noire et profonde. Luisante et pleine d’une grâce toute asiatique, elle se fait l’écho menaçant des conséquences de l’Histoire sur la petite histoire. Un premier roman limpide où, au royaume des ombres, l’émotion brille. La romancière française sera présente au Festival du Premier Roman à Laval du 17 au 20 avril. (chRisA – mars2014)

BACHA POSH de Charlotte Erlih (Actes Sud Junior - 2013/182p)

En Afghanistan, les ‘bacha posh’ (habillée comme un garçon dans la langue dari) sont ces filles qui sont élevées comme des fils par les familles qui n’en ont pas. Farrukhzad est donc Farrukh au sein de l’équipe d’aviron de Kaboul qui ambitionne de participer aux Jeux olympiques. Farrukh est le barreur du 8 qui glisse tous les jours sur les eaux du lac Kargah. Même s’il est souvent mal à l’aise entouré de ses amis, il est le moteur du groupe. Jusqu’au jour où l’arrivée de ses premières règles le fait retourner à sa condition de femme. Passer d’un rêve sportif plein d’aventures et de libertés au confinement d’une cuisine, un économe à la main, la transition est rude et inacceptable pour l’adolescente qui sombre. En trouvant son inspiration dans La Promesse de l’aube de Romain Gary, son livre de chevet, réussira-t-elle à refaire surface et inverser le cours de son destin et de sa condition pour s’émanciper ? Charlotte Erlih se penche sur cette réalité culturelle que beaucoup d’enfants vivent en Afghanistan et au Pakistan. Dans un récit simple, vivant et touchant, elle suit les rêves et les frustrations d’une jeune femme déterminée qui veut mener sa vie comme elle dirige le bateau de son équipe : vers la victoire de la liberté. Peu habitué aux romans jeunesse, Bacha Posh a su me captiver et m’émouvoir en étant au plus près des sentiments d’une femme d’action. (chRisA – mars2014)

WILDERNESS de Lance Weller (Gallmeister - collection Totem - 2014/410p)

Ulysses Simpson Grant est au commandement de l’armée de l’Union. En face, c’est Robert Edward Lee qui mène les troupes des états confédérés. La Guerre de Sécession fait rage depuis un an quand, le 5 et 6 mai 1864, les deux camps s’affrontent à nouveau dans un déluge de plomb. Dans les livres d’histoire, cette boucherie qui se déroula dans une zone forestière de la Virginie porte le nom de la Bataille de la Wilderness. Près de 4000 morts et 20000 blessés. Cette bataille est au cœur du premier roman de Lance Weller. Elle se lit et se vit comme les trente premières minutes du film de Steven Spielberg, Il Faut Sauver Le Soldat Ryan. Sous un feu extrêmement nourri, le lecteur fait face à l’hécatombe. La force tellurique du travail descriptif le laisse pantois, hébété et abasourdi. Abel Truman ressort estropié de la broyeuse. Qui est cet homme sinon un soldat de fortune qui, après deux drames familiaux, errait au mauvais moment au mauvais endroit. La guerre comme unique réponse pour annihiler la douleur ? On le retrouve en 1899 sur la Côte Pacifique, dans l’état de Washington. Voilà des décennies qu’il vit tel un ermite face à la mer avec pour seul compagnon son chien Buster et pour seuls dieux les étoiles. Jusqu’au jour où il va à nouveau se frotter à la violence et à la bonté du monde et des êtres qui le peuplent. L’errance comme vecteur d’aventures et comme seul chemin vers une rédemption improbable ? Lance Weller est peut-être un naturaliste au sens philosophique du terme. En plongeant ses personnages dans aucune autre réalité que celle de la nature, il les dote d’une force contemplative extraordinaire. Ils sont alors les spectateurs d’un monde où tout est possible. Où les ennemis d’antan peuvent être amicaux. Où il n’est pas nécessaire d’avoir des yeux pour voir ni de mots pour trouver des vérités. Weller a confiance en ses lecteurs comme en ses personnages. Ils sauront  donner du sens aux choses, lire entre les lignes, savoir interpréter le mouvement des étoiles, écouter le vent et les animaux. La Nature du monde, sauvage, grandiose, brutale, indomptable, noire et riche tient le sort des personnages entre ses mains. C’est dans un grand et beau souffle narratif très réaliste que l’auteur américain nous narre le voyage d’Abel aux confins des ténèbres et à l’orée d’une libération possible. Son style ample, imagé et puissant emporte les personnages dans les tourbillons de la vie et de la mort, faisant du coup de leurs histoires l’Histoire. Wilderness n’est pas le roman historique d’une guerre, il se contente d’en capturer généreusement les millions de particules. Plus métaphysique et organique que La Conquête du Courage de Stephen Crane, Wilderness s’invite dans la bibliothèque des chefs d’œuvre de la littérature américaine. Après les découvertes successives de romanciers tels que David Vann et Bruce Machart, les éditions Gallmeister sortent un nouveau prodige du bois. (chRisA – fév2014)

Extrait : « Et puis, voici la puanteur d’une douceur écœurante des hommes et des chevaux en train de brûler, et observant tout ceci, et d’autres choses pires encore, vous devez vous demander : Y a-t-il déjà eu une guerre comme celle-là auparavant ? Cela s’est-il déjà produit depuis que le monde est monde ? Et cela se reproduira-t-il ? Et bien sûr, vous connaissez la réponse, mais ce n’est pas une consolation. »

LA SAISON DE L'OMBRE de Léonora Miano (Grasset - 2013/235p)

L’action du septième roman de l’auteure franco-camerounaise se déroule dans l’Afrique subsaharienne, dans le clan Mulongo. Le soir d’un grand incendie, douze hommes disparaissent. Suite à cette attaque, les mères dont on n’a pas revu les fils sont regroupées dans une habitation. Ce que le clan espère, c’est se préserver du malheur qui le frappe. Mais la certitude est telle qu’il sent déjà les forces de l’obscur planer au-dessus de sa tête et son âme. Dans une ambiance crépusculaire et une atmosphère mystique, la première partie du roman plonge le lecteur au cœur d’un groupe replié sur lui-même et vivant au rythme de ses traditions et croyances les plus séculaires. Sous le poids de la stupeur et du désir de retrouver ces fils disparus, le chef Mukano, mais aussi trois femmes courageuses (Ebeise, Eyabi et Ebusi) décident, chacune de leur côté, de partir à leur recherche sans rien connaître du monde extérieur qui les entoure. S’ensuivent alors, dans un parfum d’aventure captivant, quatre quêtes, quatre parcours différents qui mèneront ces protagonistes dans trois autres clans : chez les Bwele, les Isedu (le clan des Côtiers) et les Bebayedi. Aussi, ils rencontreront ‘les hommes aux pieds de poule’ et leur commerce des humains. Allant puiser son inspiration dans le thème de la Traite transatlantique, La Saison de l’Ombre se veut avant tout être un livre sur la mémoire, et plus précisément sur la mémoire de la capture. Sans se focaliser sur le sort des déportés, Miano se penche sur celui de ceux et celles qui sont restés, sur celui de ces hommes et femmes à qui on a arraché un être cher. Les oubliés de la traite négrière, les dépossédés. Elle met magnifiquement en lumière cette ombre immense annonciatrice de la disparition et de la mutation d’un monde (lieux, traditions, modes de vie…) ou, alors, comment se faire sienne l’obligation d’inventer pour survivre. Comme toujours, en donnant à ses héroïnes toute la liberté et la combativité nécessaires, Léonora Miano construit des figures féminines marquantes. Elles sont porteuses de tout l’engagement de l’auteure à mieux connaître son/leur passé. Faire vivre cette mémoire consiste à affronter le passé pour mieux entrevoir l’avenir. La grande conteuse Miano, tel un griot au pied d’un manguier reprend à son compte la devise des Mulongo : « je suis parce que nous sommes. » A nous d’écouter ce superbe témoignage fictif où la prose de la romancière n’arrête pas de briller de toute sa puissance. Un livre exceptionnel. Prix Femina 2013. (chRisA – fév2014)

Extrait : « L’ombre est sur le monde. L’ombre pousse des communautés à s’affronter, à fuir leur terre natale. Lorsque le temps aura passé, lorsque les lunes se seront ajoutées aux lunes, qui gardera la mémoire de toutes ces déchirures ? A Bebayadi, les générations à naître sauront qu’il aura fallu prendre la fuite pour se garder des rapaces. On leur dira pourquoi ces cases érigées sur les flots. On leur dira : La déraison s’était emparée du monde, mais certains ont refusé d’habiter les ténèbres. Vous êtes la descendance de ceux qui dirent non à l’ombre. »

LA VERITE SUR L'AFFAIRE HARRY QUEBERT de Joël Dicker (Editions de Fallois/L'Âge d'Homme - 2012/670p)

Aussi épais qu’un dossier judiciaire, ce deuxième roman de Joël Dicker (Les Derniers Jours de nos Pères) s’est donné pour mission de faire la lumière sur l’assassinat d’une jeune fille de 15 ans nommée Nola Kellergan. Disparue en 1975 dans la petite ville d’Aurora, New Hampshire, elle réapparaît subitement en 2008. Ses os sont déterrés dans le jardin de la maison du célèbre écrivain Harry Quebert avec qui Nola aurait eu une étroite relation. A côtés des ossements, est aussi retrouvé le manuscrit de Les Origines du Mal, roman déclencheur de la notoriété littéraire de Quebert. Ce dernier, au regard de la communauté et du pays tout entier, apparaît être le coupable idéal. Mais Marcus Goldman, ancien élève et seul véritable ami de Quebert, l’entend autrement. L’écrivain à succès new-yorkais, en perte d’inspiration, décide, aux côtés du sergent Perry Gahalowood, de se lancer, corps et âme, dans une enquête difficile pour disculper son pygmalion et retrouver enfin l’assassin de Nola. Première vérité sur le Goncourt des Lycéens 2012, c’est que c’est un véritable ‘page-turner’. Ni roman d’amour, ni vrai polar, ni totalement roman d’initiation, cette fiction mise sur différentes forces pour élargir un lectorat assuré d’y trouver un intérêt fort. Son originalité tient aussi du fait qu’il s’agisse de l’histoire d’un livre (le best-seller de Quebert) dans le nouveau livre de Goldman…dans le livre de Dicker.  Phénomène d’ondes pour un enchâssement réussi. Dans ce procédé de poupées russes, on y trouve une multitude de thèmes à commencer par la ‘relation père-fils’ 'maître-apprenti' qui existe entre l’écrivain confirmé et son jeune prodige. Tout au long du livre, sous forme de compte à rebours, Quebert donne 31 conseils ‘recette’ d’écriture à Goldman. Absolument savoureux ! Outre l’amitié indéfectible, le thème de la vérité est central. Quelles peuvent en être les conséquences lorsqu’elle explose ? Quel est le prix à payer pour vraiment tout savoir ? Dans un contexte d’élection présidentielle opposant Obama à McCain, son adversaire républicain (le thème de la boxe est aussi très présent), Dicker offre non seulement une réflexion sur l’Amérique, sur le monde des médias et de la littérature mais il permet aussi à chacun de ses excellents personnages de découvrir qui ils sont vraiment, en gros, de se faire eux-mêmes vérité. Pas de grandes envolées lyriques ici. L’écriture du romancier suisse y est propre, limpide et fluide. Elle pousse continuellement à rendre l’intrigue palpitante. L’idée d’aller de révélations en rebondissements (malheureusement un peu trop nombreux lors des cent dernières pages) donne un très bon rythme au livre. Comme toujours, avec n’importe quel pavé, on se dit qu’allégé d’une bonne centaine de pages, le livre n’aurait rien perdu de sa superbe mais l’enthousiasme de l’auteur ainsi que la richesse de la trame policière sont tels que vous passerez évidemment de très bons moments. Bien ficelé et astucieux, L’Affaire Harry Quebert (ou Comment écrire un livre pour les nuls ?) est un vrai bon divertissement ! (chRisA – jan2014)

Extrait : « Vous voyez, écrire ou boxer, c’est tellement proche. On se met en position de garde, on décide de se lancer dans la bataille, on lève les poings et on se rue sur son adversaire. Un livre, c’est plus ou moins pareil. Un livre, c’est une bataille. »

CANADA by Richard Ford (Bloomsbury - 2012/515p)

« First, I’ll tell about the robbery our parents committed. Then about the murders, which happened later. The robbery is the more important part, since it served to set my and my sister’s lives on the courses they eventually followed. “ Les trois premières phrases sont simples et directs. Une ouverture comme le cadre déterminant à la destinée de Dell Parson, le narrateur. L’action se déroule dans la ville de Great Falls, Montana. Les Parson y coulent une existence discrète et tranquille jusqu’au jour où, pour régler des créances quelque peu malhonnêtes, Bev et Neeva, les parents, décident de s’attaquer à une banque située dans le Dakota du Nord, l’état voisin. Sur le plateau de ce braquage réussi mais peu juteux, le couple glisse immédiatement jusqu’à la case prison, laissant derrière eux et à la merci du monde leurs jumeaux Berner et Dell. L’éclatement de la structure familiale est brutal. Ces événements ne leur laissent que deux possibilités : être placés à l’orphelinat ou fuir. Si sa sœur Berner disparaît mystérieusement, Dell, lui, suit docilement une amie de sa mère qui le confiera à Arthur Remlinger, un autre exilé manipulateur de l’autre côté de la frontière, dans la province su Saskatchewan, Canada. Une nouvelle vie alors commence, tout comme un processus réflexif sur le sens de celle-ci et de la précédente. Le nouveau récit de Richard Ford (Prix Pulitzer en 1996 pour Indépendance) est très poignant mais il ne tombe jamais dans le pathos. A travers le regard d’un adolescent fataliste et courageux, il le conçoit comme une belle et profonde méditation sur la quête du bonheur et le sens des choses. Tel un roman d’apprentissage, Canada explore, dans un souffle à la fois simple mais presque philosophique, les définitions de la perte, de l’abandon, de la solitude et de la survie. Avec pour décors de grands espaces naturels, cette fiction aborde aussi le thème de la frontière, du passage d’un état à un autre. L’idée du franchissement comme une étape incontournable (souvent douloureuse) au destin de chacun. Les pensées de Dell sont toutes mesurées, elles sont touchantes de naïveté et de maturité. Elles ne cèdent jamais sous le poids des émotions. Elles conduisent le narrateur et le lecteur à une analyse froide, juste et étonnement puissante puisque sans doute universelle. Avec toute la considération nécessaire, elles prennent le temps d’évoluer pour véritablement installer le lecteur dans la peau du narrateur. Il serait aisé de résumer ce récit lent en quelques lignes mais la beauté et l’intensité du chemin parcouru par le personnage central vaut tous les détours. Avec son écriture limpide, en relief et un sens de la narration qui entraîne le lecteur vers une expérience inoubliable, à soixante-neuf ans, Richard Ford signe un nouveau chef-d’œuvre qui vous emmènera loin. Prix Femina Etranger 2013. (chRisA – jan2014)

Extrait : « I peered  ahead at the sky above Canada. No one had ever asked me what I was thinking straight out. It hadn’t mattered in our family what Berner and I were thinking – though we always were. What have I got to lose? Were the words I said silently, which was what I was thinking, though only because they were words I’d heard other people say- in the chess club. I wouldn’t have said them to Mildred. But I was shocked that what I was thinking felt true. What I said was, “How do you know what’s really happening to you?” It was just what I made up to say.”

VINGT-QUATRE HEURES DE LA VIE D'UNE FEMME de Stefan Zweig (Stock - 2013/140p)

Au début du 20ème siècle, les pensionnaires d’un établissement de haut standing de la Côte d’Azur s’émeuvent du départ impromptu de Mme Henriette au bras d’un jeune homme de passage. Comme emportée par le vent. Tandis qu’un souffle d’indignation s’abat sur la femme, seul le narrateur compatissant semble se ranger de son côté. Sa prise de position lui vaudra d’être invité par une vielle dame anglaise (Mrs C…) afin qu’elle lui confie pareille mésaventure. Un effet d’enchâssement pour cette seconde histoire qui raconte le tourbillon d’émotions rencontré par la veuve britannique. Les confidences d’une passion aux confins de la raison. Mrs C… narre comment les mains d’un jeune joueur au casino ont pu un jour la faire basculer du côté de la folie. Celle qui emporte tout sur son passage et qui vous change pour le restant de votre vie. Celle, incontrôlable, qui ravage toutes les conventions et autres préceptes de la morale. En un clin d’œil. En vingt-quatre heures, durée ridicule, insignifiante dans la vie d’un être humain. Ecrit en 1927, ce court roman est une tornade de sentiments (celle-là même qui poussa Stefan Zweig à quitter son épouse pour aimer ardemment sa secrétaire avec laquelle il vivra jusqu’à la fin ?) qui fait passer le personnage principal par tous les états possibles. Avec cette maestria littéraire propre à l’auteur autrichien, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme est un mouvement amoureux en plusieurs actes, une symphonie bouleversante se consumant aussi rapidement qu’une feuille au-dessus d’un briquet. Ce livre contient la définition même du mot ‘désir’. Il est un élan intense et résolument moderne car n’est-il pas le meilleur moyen pour bousculer les esprits bien-pensants, pour faire vaciller les règles établies d’une société dominée par une certaine éthique, engoncée dans une certaine morale ? En un peu plus de cent pages, ce livre nous rappelle combien la frontière entre folie et raison est ténue, combien les Hommes, toujours poussés par leur désirs indomptables ne sont que des tigres de papier. Voilà, un grand texte dépourvu de jugements et de raccourcis qui résume parfaitement l’Envie, celle qui conduit du firmament au vide. D’une très belle écriture, ce classique (adapté déjà deux fois au cinéma entre autres) nous emporte dans ce qu’il y a de plus terriblement humain. Du grand Stefan Zweig à découvrir ou à relire à chaque fois qu’on souhaite faire résonner le mot ‘passion’. Du paradis au purgatoire. Du romantisme à l’illusion dramatique. Intemporel ! (chRisA – déc2013)

Extrait: "A cet aspect étonnant, toute anxiété, toute peur tomba de moi, comme un lourd manteau noir; je n'avais plus honte, non, j'étais presque heureuse. Cet événement terrible et incompréhensible avait soudain un sens pour moi; je me rejouissais, j'étais fière à la pensée que ce jeune homme, délicat et beau, qui était couché ici serein et calme comme une fleur, sans mon dévouement aurait été trouvé, quelque part au flanc d'un rocher, brisé, sanglant, le visage fracassé, sans vie et les yeux grands ouverts; je l'ai sauvé, il était sauvé!"


LA CONFRERIE DES CHASSEURS DE LIVRES de Raphaël Jerusalmy (Actes Sud - 2013/320p)

Dans la biographie du poète fantasque François Villon, il est avéré qu’il fut emprisonné, gracié puis sommé de quitter Paris. Il n’a alors que trente-deux ans. La suite de sa vie est un mystère jusqu’ici jamais élucidé. C’est dans cette brèche historique prometteuse que Raphaël Jerusalmy décide de s’engouffrer pour lui faire porter les habits de son personnage principal auquel il va lui être confié une mission secrète. Au XVème siècle, c’est l’Inquisition. L’Eglise exerce une pression forte sur le pouvoir de Louis XI. Ce dernier, avec l’aide de l’évêque de Paris, cherche à faire vaciller les dogmes anti-libertaires d’un Vatican ultra-puissant. Si, dans un premier temps, Villon se doit de convaincre un libraire-imprimeur de Mayence à venir travailler sur Paris pour combattre la censure et ainsi faire souffler un air d’idées progressistes sur la capitale, le poète-brigand Villon et son compère Colin se voient ensuite embarquer pour la Terre Sainte. Un long voyage les attend pour rencontrer dans la Jérusalem d’en bas, la Confrérie, sorte d’organisation secrète détenant des livres pouvant faire trembler les pavés de la Place Saint-Pierre. C’est incontestablement à un roman d’aventures auquel l’auteur de Sauver Mozart (Babel-2013) nous convie ici. L’ombre de l’œuvre et du style d’Alexandre Dumas est immédiatement palpable. Avec son deuxième livre, Jerusalmy honore la tradition du roman picaresque en bringuebalant son lecteur ici et là, en imaginant un tas de péripéties pourtant un peu convenues. Il faut admettre que, malgré l’intrigue alléchante, j’ai eu du mal à être captivé, à être emporté car si ce livre ne manque pas de rythme, il n’est pas aussi nerveux que je l’imaginais. Et en aucun cas envoûtant. L’élan de l’aventure est freiné par une écriture, certes impeccable, mais trop ampoulée pour ce genre d’histoire. Aussi,  ce jeu d’alliances, de complots et de contre-complots brouille les lignes qui ne demandaient qu’à être plus claires pour être véritablement plus vivantes. Ancien agent secret, ex-marchand de livres anciens à Tel-Aviv et passionné d’Histoire, Raphaël Jerusalmy s’amuse ici à faire parler toute son expérience à travers les tribulations de ce marginal de Villon qui saura, à lui tout seul, incarner l’essence même du mot Liberté. Un livre original, malicieux, maîtrisé que certains ont trouvé jubilatoire et épatant. Pourtant, à ma lecture, dans ce genre de registre, Raphaël Jerusalmy n’est pas encore Metin Arditi (Le Turquetto, Actes Sud) ni Mathias Enard (Parle-leur de Batailles, de Rois et d’Eléphants, Actes Sud). Déception. (chRisA – nov2013)

Extrait : « François est traversé d’un éclair. C’est donc Elle qu’il est venu secourir ! Voilà la raison de sa présence ici. Libérer la Parole de ceux qui La détiennent en otage, dans leurs chapelles et leurs caveaux, depuis des siècles. Car les manigances des curés sont tout aussi captieuses que celles du rabbin. Elles révèlent de la même escroquerie. François jubile. Il saura défendre la rengaine de l’Homme mieux que quiconque, comme il l’a toujours fait. Au nez et à la barbe des censeurs et des clercs. »

HERE AND NOW Letters: 2008-2011 by Paul Auster and J.M. Coetzee (Faber and Faber/ Harvill Secker - 2013/250p)

Depuis longtemps, ils lisaient leurs œuvres respectives. Il aura fallu attendre février 2008 pour que les deux hommes se rencontrent et se parlent. Peu de temps après, Auster recevait une lettre de Coetzee, un premier courrier comme un point de départ d’échanges qui allaient devenir réguliers. Ce livre regroupe les lettres que les deux auteurs se sont envoyées entre 2008 et 2011. Un dialogue épistolaire rare où il est autant question de sujets politiques, littéraires, philosophiques, cinématographiques que sportifs. Si bien que le talent de Roger Federer côtoie celui de Samuel Beckett. Si les deux romanciers n’abordent pas la crise financière, ils se livrent alors sur la question palestinienne ou sur d’autres thématiques. Chaque lettre est une zone de partage, une plateforme pour échanger ses points de vue. Elle a aussi pour but de questionner pour aller chercher l’autre sur le terrain de ses références, ses expériences et de sa sensibilité. Dans ce ping-pong entre New York et Adelaïde (Australie), les deux amis savent aussi parler de leurs problèmes personnels, de leur intimité, de leurs épouses. Ils évoquent leurs voyages qui deviennent parfois, au gré d’un salon littéraire ou d’une conférence l’opportunité de se revoir en chair et en os. A la sagesse et à la perspicacité  qu’il se dégage de leurs réflexions se mêle la spontanéité du dialogue aussi virtuel soit-il. Les hommes de lettres sont là dans leurs styles caractéristiques mais le lecteur perçoit également cette complicité dans l’échange. Paul Auster et John Maxwell Coetzee écrivent ici comme ils vivent, comme les amis qu’ils sont devenus. Il y a beaucoup d’admiration entre eux. Sur ce papier gratté par ces plumes au combien remarquables, il y a un honneur à converser avec l’autre. D’éducation et de culture différentes, les écrivains inconsciemment exposent aussi tous leurs points communs, toutes ces choses qui donnent du sens et de l’épaisseur au mot ‘amitié’. Sans voyeurisme aucun, j’ai eu, avec ce livre, l’immense privilège de m’asseoir à la table de ces deux auteurs que j’adore et que je suis depuis longtemps. Dans cette odeur de papier à lettre de qualité et d’encres délicieusement fortes, le lecteur aura sans doute envie de prendre part à leur conversation. Qu’attendez-vous pour former un trio ? Here And Now est un magnifique document qui n’est que la prolongation de ce qu’ils ont toujours écrit et été. (chRisA – nov2013)

Extrait : « But you are right. Something is gone now that used to be there. I don’t know if artists themselves are to be blamed for this loss. There are probably too many factors involved to blame anyone in particular. One thing is certain, however: stupidity has increased on all fronts. If one reads the letters of soldiers from the American Civil War, many of them turn out to be more literate, more articulate, more sensitive to the nuances of language than the writing of most English professors today. Bad schools? Bad governments that allow bad schools to exist? Or simply too many distractions, too many neon lights, too many computer screens, too much noise? My only consolation is that art forges on, in spite of everything. It is an unquenchable human need, and even in these grim times, there are countless numbers of good writers and artists, even great writers and artists, and even in the audience for their work has grown smaller, there are still enough people who care about art and literature to make the pursuit worthwhile.” (P.Auster)

L'ARCHE DE NOE de Khaled Al Khamissi (Actes Sud - 2012/365p)

L’Egypte ne fait pas l’actualité uniquement à la télévision, dans les journaux et les magazines. Sous le regard d’écrivains comme El-Aswany, Al Khamissi et d’autres, elle a aussi une place de choix en littérature. Sous le feu nourri des médias depuis le Printemps arabe, ce pays n’arrête pas de se raconter mais les essais et romans ont de ça d’extraordinaire qu’ils permettent de donner plus de perspective et de faire, comme ici, une analyse plus fouillée, plus subtile du quotidien des Egyptiens comme de leurs ressentis. L’auteur de l’excellent Taxi (Actes Sud, 2009) suit ici douze personnages, femmes et hommes, toutes et tous candidats à l’exode. Devant la gravité de la brèche dans la coque corrompue et répressive du navire égyptien, et devant l’inexorabilité d’un déluge annoncé, ils cherchent tous à embarquer. La Grande Evasion. A n’importe quel prix, qu’il soit financier, humain ou moral. Sous la forme de témoignages, tous racontent leurs parcours et leurs voyages vers cet ailleurs supposé meilleur. Du Caire à New York en passant par Londres, Paris, le Koweït ou bien le Daguestan, l’Arche sillonne la Terre entière pour mouiller dans un havre synonyme d’un nouveau départ. Qu’ils soient artisans, chefs d’entreprise, femmes de joie, diplômés ou sans qualification, ils partagent tous la même envie de fuir non sans regrets ni remords tellement ils sont attachés à leurs racines. Narrativement, Khaled Al Khamissi lie tous ses personnages les uns aux autres, créant ainsi un fil conducteur entre chaque chapitre et chaque destin. Ce procédé lui donne la possibilité d’accentuer cet effet de dominos. Dans ce livre, le romancier n’oublie pas de donner la parole à beaucoup ‘d’acteurs’ dont le passeur, Mabrouk Al-Menoufi érigé par ses congénères en héros et sauveur. L’auteur confère une force orale touchante aux paroles des candidats au départ. Celle-ci interpelle nécessairement le lecteur. Chercherait-il lui aussi une place sur cette Arche s’il était égyptien ? Situations dramatiques, ubuesques ou tragiques, Al Khamissi, lui, conte ces destins avec cette verve qu’on lui connaît depuis ses rencontres avec les chauffeurs de taxi cairotes. Il se garde d’être trop empathique, de donner son avis, de donner des leçons. Il se fait avant tout l’oreille et le rapporteur de ces confidents en quête d’un sens existentiel et de bonheur. Comme Taxi, ce livre a été écrit avant la révolte de 2011 mais il présage admirablement des événements qui, depuis, bouleversent un pays sans capitaine ni Noé à la barre. (chRisA – sept2013)

Extrait : « Je rends les plus grands services à l’Egypte. Si je suis un passeur, comme on le dit, il faut reconnaître que c’est le métier le plus honorable de notre pays car l’Egypte tient grâce aux transferts d’argent de ses fils établis en Europe et dans le Golfe. Grâce à Dieu, j’ai fait sortir sains et saufs tous les jeunes de cette région. Personne n’est mort à cause de moi, et si on compte les morts sur tout le territoire d’Egypte, combien sont-ils ? Je n’ai jamais eu envie de le savoir ! Aujourd’hui, les bateaux prennent vingt, trente ou cinquante personnes. Combien de bateaux ont chaviré ces dernières années ? Vingt, trente, quarante ? Mille personnes sont mortes ? Deux mille ? Ca fait beaucoup, je vous l’accorde. Mais l’important reste ceux qui sont partis. Combien ? Des milliers et des milliers. Quel est le pourcentage de pertes ? Presque rien. Dans l’armée, les pertes sont estimées à 25%, alors que sur l’Arche de Noé, le pourcentage est bien plus faible, moins de 1%. Franchement, au point où on en est, sortir d’Egypte c’est beaucoup plus patriotique que de servir dans l’armée. La fuite est la seule solution pour faire avancer ce pays. Je dis bien la seule, et je sais de quoi je parle. »

PHOTO DE GROUPE AU BORD DU FLEUVE d'Emmanuel Dongala (Babel - 2012/440p)

Avec ce titre on ne peut plus explicite, le lecteur ne s’attend pourtant pas à faire la connaissance d’une quinzaine de concasseuses de pierre, quelque part en Afrique subsaharienne. Ni à suivre le quotidien harassant de ces femmes luttant pour survivre dans une société machiste ne leur faisant aucun cadeau. Devant la demande croissante de gravier pour la construction d’un aéroport international, le groupe de travailleuses décide courageusement d’augmenter le prix du sac de gravier. Ainsi, il passera de dix mille francs à vingt mille. Telle est leur revendication et rien ne fera plier Méréana, choisie comme porte-parole du groupe et ses copines de chantier. Pas même les coups de matraque, la prison ou les entourloupes des hautes sphères. Roman racontant un mouvement social pour retrouver une dignité humaine piétinée, violée et brisée, Photo De Groupe Au Bord Du Fleuve est quelque part un plaidoyer pour la cause féministe. Il autopsie le sort que la culture et les traditions africaines réservent à ces femmes considérées comme inférieures. Il analyse le fonctionnement d’une société inégalitaire et discriminatoire envers le sexe dit ‘faible’. Pour ce combat, Emmanuel Dongala (Johnny Chien Méchant) est assurément le seizième membre de ce syndicat improvisé. Avec beaucoup d’empathie et de bienveillance, il tutoie, dans sa narration, Méréana, le personnage principal, véritable Rosa Parks dans l’âme. L’auteur ne manque pas de multiplier toutes les histoires de violence physique et morale infligée aux femmes. Sans que ce livre ne soit trop politique, il en profite pour dénoncer ces autocraties répressives fermant délibérément les yeux sur la misère du petit peuple. Ce livre se veut le porte-voix, le haut-parleur, l’enceinte pour diffuser et écouter les murmures et les cris de ces femmes aux destins brisés par les ‘lois’ patriarcales. Le romancier congolais évite de plonger sa plume dans une encre trop noire et sordide. Pour ça, il a souvent recours à un certain humour et puis, au cœur même de ce groupe, son écriture se veut chaleureuse. L’efficacité du livre réside dans l’intimité qu’il réussit à instaurer dès les premières pages. Aux lecteurs, il leur donne la possibilité et surtout les armes pour se rallier au mouvement d’où cette sensation de solidarité face aux obstacles, d’où aussi cette communion dans les émotions. Ce portrait de femmes africaines (mais elles pourraient être de n’importe quel autre continent) du 21éme siècle touchant et fort est, en plus d’être un roman humaniste, un bel acte de réflexion et de résistance. A lire absolument, d’autant plus si vous êtes un homme. (chRisA – sept2013)

Extrait : « Ne te fie pas aux lois qui sont sur le papier. Ils les écrivent pour plaire à l’ONU et à toutes ces organisations internationales qui leur donnent de l’argent et les invitent à des conférences. La vraie loi, celle que nous subissons tous les jours, est celle qui donne toujours l’avantage aux hommes. »

BANDINI de John Fante (10/18 Christian Bourgeois - 1985/250p)

« Enfin, voilà un homme qui n’a pas peur de ses émotions. » C’est ce que disait Charles Bukowski de John Fante, ce fils d’immigrants italiens, né en 1909 à Denver. Tous ses livres, ou presque, racontent la saga d’Arturo Bandini qui ne cessera d’être le double de l’auteur comme Hank Chinaski a pu l’être pour Bukowski. Il y parle de sa propre histoire, celle d’un gosse pauvre d’origine italienne coincé ici à Rocklin dans les Rocheuses du Colorado, au cœur d’un hiver glacial et interminable. Arturo a quatorze ans. Le diable au corps. Le mal au bout des doigts, accroché à l’hameçon de chaque pensée. Il sait parfois être bon comme ses jeunes frères Federico et August. N’empêche qu’il a ce don de bousiller tout ce qu’il construit. Entouré d’une mère (Maria) pieuse jusqu’à la dernière perle de son rosaire et d’un père maçon (autant écrire chômeur durant tout l’hiver) porté sur le jeu et l’alcool, Arturo traîne son ennui, ses frustrations, ses colères et ses désillusions comme on tire un cadavre dans la neige fraîche et lourde. Jours de tristesse et jours d’attente pour une jeunesse cabossée sous le regard d’un dieu toujours accusateur dans cette Amérique ultra religieuse. Pas étonnant qu’Arturo vole, casse, tue, jure et insulte. En plus, à cause de l’escapade ‘amoureuse’ de son père Svevo avec la riche veuve Hildegarde, il assiste impuissant à l’implosion de sa cellule familiale. La coupe est pleine. L’encrier de l’auteur aussi. Souvenirs à fleur de peau, chaque phrase est chargée d’une force brute et noire. De celle qui est sourde mais qui a un impact lorsqu'elle traite des faits, des gestes et des pensées d’Arturo. Bandini  ou quand le bonheur d’une jeunesse n’arrive pas à percer. Devenu désormais culte, ce livre qui fut publié cinq ans après la sortie en 1933 de son premier roman La Route de Los Angeles parle autant d’une enfance miséreuse que de la trajectoire d’infortunés immigrés dans une Amérique déjà pleine de vices. A l’époque, John Fante impose un style franc et direct. Presque sans concession même si certains passages peuvent être magiquement empreints d’un certain lyrisme noir (« Toutes les forces de l’horreur et de la destruction semblaient connaître la nouvelle. Déjà Maria les sentait s’agglutiner autour d’elle en essaims noirs et terrifiants, converger sur la maison en formations macabres. ») A aucun moment  Fante n’écrit avec un misérabilisme piteux car il ne recherche par l’empathie. Au travers des vicissitudes de l’existence de ses personnages, il capte d’abord leurs âmes. Il fait aussi glisser son couteau le long de leurs os. Lame affûtée, écriture précise, efficace. Pour être au plus près, au plus juste sans s’interdire de les faire rêver, espérer, rire, pester ou mordre. En m’offrant ce livre, mes amis ont tenu à me faire découvrir une grande voix américaine. Bandini, sans conteste, appelle à dévorer les autres romans majeurs de l’auteur comme Demande A La Poussière, Mon Chien Stupide, Rêves de Bunker Hill ou encore Grosse Faim. (chRisA – août2013)

MAPUCHE de Caryl Férey (Gallimard - Série Noire - 2012/460p)

Mapuche signifie « Les Gens de la Terre ». C’est ainsi que se nomment les autochtones du Chili et de l’Argentine. Ceux-là même qui ont été sauvagement massacrés par les conquistadors et autres colons. Jana, la sculptrice, est mapuche. Considéré par la dictature de l’époque comme un esprit ‘subversif’, Rubén, quant à lui, est un rescapé des geôles de l’Ecole de Mécanique de la Marine. Depuis sa libération et le retour de la démocratie, il travaille comme détective. Aux côtés des Mères de la place de mai, il tente de rechercher les enfants de disparus ainsi que leurs bourreaux. Le meurtre sordide d’un travesti  et la disparition de la fille d’un important homme d’affaires de Buenos Aires vont mettre en relation les deux principaux protagonistes. Dès lors, Jana et Rubén, débordant de la même rage, vont se lancer dans une enquête époustouflante qui les plongera dans un tourbillon de violence. A remuer la merde, il est rare de ne pas se salir… Caryl Férey  immerge son roman noir dans l’histoire politique de l’Argentine : celle de la conquête des terres, des différentes dictatures comme celle de la crise financière de 2001-2002. Très documenté et en s’appuyant sur de nombreux témoignages, l’écrivain français passionné d’anthropologie tisse une intrigue fouillée et captivante qui relève presque plus de la réalité que de la fiction. Ce qui, d’emblée, fait de Mapuche un thriller puissant, effrayant et âpre. Saisi à la gorge, le lecteur observe une danse de fantômes que ce soient ceux qui hantent la mémoire ancestrale de l’artiste ou ceux qui hurlent de douleur dans la tête de l’ex-détenu. Dans cette résonance réclamant justice, Rubén et Jana unissent leurs forces pour le meilleur et pour le pire. Leur histoire d’amour permet ainsi à l’auteur de générer plus d’empathie pour ses ‘héros’. Ces fantômes qui rôdent tout au long du livre, ce sont aussi ceux des disparus, de ces parents dépossédés de leurs enfants et exterminés à qui l’auteur rend un hommage émouvant.  Il faut savoir que, depuis des décennies,  l’Argentine est le seul pays d’Amérique du Sud à avoir combattu ses ‘répresseurs’.  Avec Mapuche, Férey apporte sans aucun doute sa pierre à ce combat qui continue. L’auteur fait corps avec ses personnages. Son écriture est animée de la même colère que celle qui submerge Jana et Rubén. Cependant elle évite de tomber dans des clichés faciles. Le style est bon, pas aussi ‘rock’n roll’ que je l’imaginais. Les choix narratifs apportent tout le suspense nécessaire pour faire de ce livre un vrai ‘pageturner’. Après s’être aventuré en Nouvelle-Zélande (avec Haka et Utu) puis en Afrique du Sud (Zulu), Caryl Férey nous propose ici une sacrée virée dans les rues de Buenos Aires, dans la pampa et jusqu’à la Cordillère des Andes.  Accrochez-vous mais vous savez déjà que le choc est garanti. (chRisA – juillet2013)

Extrait : « Il ne reste que nous deux/Dans la fosse aux lions/J’y vois des ruines/ De cathédrales/ Des signaux lumineux/ C’est l’éclair sous nos traces/Regarde/ La guerre est passée/ La forêt s’est tue/ Va, petit homme/ Va/ la même main caresse et tue/ Le souvenir du couteau ! »

LES OREILLES DE BUSTER de Maria Ernestam (Babel/Actes Sud - 2013/480p)

Lorsqu’Eva écrit « J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution. », le lecteur comprend aisément que cette femme originaire de Stockholm ne plaisante pas. Ainsi commence donc son journal intime qu’elle décide de remplir chaque nuit comme on déterre ses souvenirs avant d’en être un soi-même. A cinquante-six ans, devant ce cahier offert par Anna-Clara, sa perspicace petite-fille, Eva couche ses souvenirs d’une enfance douloureuse aux côtés d’une mère blessante, destructrice, extravagante et pathologiquement narcissique. Elle se souvient aussi de Buster, ce chien effrayant qui deviendra, quelque part, son plus proche ami. Car Eva a plus d’un tour dans son sac, surtout celui qu’elle cache sous son oreiller… En effet, elle apprend très vite et très tôt comment parfaitement cuisiner ce plat qui se mange froid et qu’on appelle : la vengeance. A la sauce suédoise, s’il vous plaît. C’est-à-dire piquante. Elle refait aussi le chemin de ses amours adolescentes, enfin surtout de celui qui bouleversera toute sa vie. Au quotidien, sans qu’elle n’ait besoin de les consigner dans son coffre-fort littéraire, Eva traite de ses relations avec sa fille unique et ses vieilles mais fidèles amies. Le présent n’est pas toujours plus rose que le passé. Et de roses, Eva en connaît un rayon puisqu’elle les cultive avec passion. Dans son portrait suédois, si Eva était une fleur elle serait celle du rosier. Voluptueuse et épineuse…peut-être comme l’écriture de Maria Ernestam d’ailleurs. Dans ce brillant portrait fait de secrets terribles, d’anecdotes croustillantes, de blessures toujours ouvertes et de rebondissements souvent dramatiques, la romancière explore le monde de la jeunesse quand elle ne peut éclore à la lumière du bonheur. Avec une géniale profondeur de trait, un humour cinglant, un style noir et duveteux à la fois, elle fouille observe ces démons du passé qui hantent Eva comme tout à chacun. Les Oreilles de Buster démonte à sa façon le mythe de l’enfance et de la jeunesse idéales. Sans oublier de tapisser ses pages de poésie et de formidables passages, le livre met en avant l’incroyable entreprise de construction identitaire d’une fille démolie qui ne recherche pas la rédemption dans ses confessions mais plutôt un moyen de se libérer de ses souvenirs aux barreaux sombres afin de s’affirmer pleinement. Depuis que le livre a reçu le prix Page des libraires en 2011, il bénéficie d’un beau bouche à oreille totalement mérité tellement ce portrait est inoubliable. Approchez-vous pour écouter cette histoire passionnante, vos oreilles ne risquent…presque rien… (chRisA – juil2013)

Extrait : « Hier j’ai erré …sans trouver la paix nulle part, ni même parmi mes roses. Pourtant elles exhalent en ce moment un parfum d’une intensité céleste. Je suis poursuivie par l’image d’un flacon d’huile et de vinaigre, deux liquides qui se superposent, séparés par leurs densités respectives. Il faut que quelqu’un secoue le flacon pour que les liquides se mélangent… Eh bien, cela peut aussi arriver avec les bonnes et les mauvaises expériences. Au fond reposent les mauvaises, et si personne ne secoue la bouteille, elles y restent, constituant une sorte de fondation aux bonnes, qui demeurent au-dessus. Le pire et le meilleur coexistent ainsi paisiblement, sans déteindre l’un sur l’autre. »

PESTE & CHOLERA de Patrick Deville (Seuil - 2012/225p)

Louis Pasteur, Albert Calmette, Emile Roux sont tous célèbres. Microbiologistes de renommée, ils ont participé à la grande aventure scientifique qui a vu naître le fameux Institut à Paris à la fin du 19è siècle. De cette épopée, il y a un nom qui n’est pas resté aussi gravé dans le marbre que ceux cités ci-dessus. Et pourtant, lorsqu’il découvre à Hong Kong le bacille de la peste en 1894, Alexandre Yersin, chercheur français d’origine suisse fait une découverte majeure qui changera, elle aussi, la face de la santé mondiale. C’est dans les pas de ce pasteurien atypique que Patrick Deville décide de marcher. Dans une biographie moderne et riche, il nous invite à suivre l’itinéraire d’un génie extravagant qui, au sens propre et figuré, aura souvent pris au pied de la lettre la citation de Rimbaud « Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger. » Très tôt, le découvreur de la toxine diphtérique s’imagine une vie à la Loti et surtout à la Livingstone. Loin des laboratoires moribonds, il devient marin, explorateur et cartographe dans l’Indochine de l’époque. Fasciné aussi bien par l’horticulture, l’élevage que l’astronomie (entre autres), le touche-à-tout poursuit ses lubies et ses multiples travaux dans ce paradis terrestre qu’il se construit à Nha Trang. Toujours loin de la vie parisienne et des honneurs. A des milliers de kilomètres de sa famille et de ses amis. Loin de la fureur meurtrière que le vingtième siècle connaîtra. Yersin est un chercheur aventurier libre que ni la gloire ni l’argent ne fera dévier du chemin qu’il s’est assigné. En s’appuyant sur les quelques biographies existantes de Yersin, sur les archives de l’Institut et sur la correspondance avec sa mère et sa sœur, Deville modèle son roman comme un livre d’aventures dont le héros humble, discret se fait à la fois pionnier et précurseur. D’une belle écriture noble pleine d’allant, de figures de style et d’humour, le livre nous offre d’abord la possibilité du voyage. Sur les mers, dans le pays des Moïs et celui des Sedangs. Il est aussi une magnifique rétrospective des grands moments de l’Histoire dont Yersin a pu être le témoin et parfois l’acteur. Il est enfin la photographie d’un curieux homme insatiable et brillant. Un hommage singulier au parcours épique et imprévisible d’un novateur qui n’a jamais su faire autre chose que de suivre la lumières de ses envies. Un livre passionnant pour passionnés. (chRisA – mai2013)

Extrait : « Comme nous tous Yersin cherche le bonheur. Sauf que lui, il le trouve. »


THE UNLIKELY PILGRIMAGE OF HAROLD FRY by Rachel Joyce (Black Swan - 2012/360p)

Un matin, le retraité Harold Fry reçoit la lettre de Queenie, une ancienne collègue de travail perdue de vue. En provenance de l’hospice St-Bernadine de Berwick, tout au nord de l’Angleterre, ce courrier l’informe qu’elle se meure d’un cancer. Harold décide de lui envoyer un message amical. Il part poster sa lettre mais, sans préméditer ce qui suivra, le voilà lancé pour rejoindre son amie. Ce sont alors mille kilomètres qu’il s’apprête à parcourir à pied dans cette marche de l’espoir pour sauver cette femme. Commence ainsi le fameux pèlerinage improbable d’Harold Fry, une aventure humaine des plus sympathiques et des plus touchantes qui va lui faire traverser le pays du sud au nord. Une sorte de road-trip dans la campagne anglaise à la vitesse du pas difficile d’un petit vieux. Au-delà de ses intentions, marcher va l’aider à dérouler et à mieux remonter le fil de sa vie. Paradoxalement, mettre un pied devant l’autre vous fait souvent vous retourner, non ? Les souvenirs d’Harold sont aussi incontrôlables que les bourgeons qui éclosent sur son chemin. Retour sur son enfance, son mariage, son couple, son fils David. Retour sur un tas d’échecs, de traumatismes, de joies et de souffrances. Quand on marche seul, on a le temps de penser, non ? Atteindre le but fixé n’est pas l’unique raison du marcheur, n’est-ce pas ? Pourquoi les psychanalystes invitent-ils leurs patients à s’allonger quand la solution se trouve peut-être sur la route ? Comme tout bon ‘pèlerin’ qui se respecte, Harold va rencontrer les difficultés mais aussi les bonheurs d’une telle entreprise. Le lecteur se fait alors le compagnon intime du marcheur courageux et un peu fou. Dans cette naïveté et générosité si attendrissantes, Rachel Joyce, pour son tout premier roman, prête un côté Forrest Gump à son personnage principal. Sans tomber dans le sentimentalisme écœurant, son livre dépeint avant tout le portrait d’un homme fragile soudainement prêt à analyser et comprendre sa vie et ses choix. Le thème de la transformation est subtilement abordé. Elle est l’eau fraîche du randonneur et quelque part le moteur de son ambition. Dans la galerie de personnages et les péripéties que Harold va rencontrer, l’auteur injecte un humour tout britannique. L’écriture de cette scénariste pour la radio, le théâtre et la télévision n’est ni prétentieuse ni manipulatrice. Elle est tout bonnement simple et efficace. Elle contribue à faire de ce périple une aventure très plaisante et forcément émouvante. Devenu très vite un bestseller, le livre sorti en France sous le titre La Lettre Qui Allait Changer Le Destin d’Harold Fry Arriva Le Mardi… (XO), échappe aisément au sort réservé à ces mauvais romans de gare. Nul doute qu’il sera très vite adapté au cinéma et qu’il deviendra l’une de ces comédies que les anglais savent si bien faire. (chRisA – mai2013)

Extrait : " ‘I am – as you rightly point out- fucked’. Harold hung his head. His trousers were splattered with mud, and frayed at the knees. His shoes were sodden. He wished he had taken them off at the door. ‘I admit it is an awfully long way to Berwick. I admit I am wearing the wrong clothes. And I also admit I have not the training, or the physique, for my walk. I can’t explain why I think I can get there, when all the odds are against it. But I do. Even when a big part of me is saying I should give up, I can’t. Even when I don’t want to keep going, I still do it.”


LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME de Jérôme Ferrari (Actes Sud - 2012/210p)

« Ce que fait l’homme, l’homme le détruit. » Lorsqu’Augustin, en 411, énonce cette phrase dans son Sermon sur la Chute de Rome, il saisit parfaitement la vulnérabilité des mondes. Il connaît le caractère inéluctable du compte à rebours qui menace les empires comme les hommes qui les font. Quand Matthieu et Libero, tous deux étudiants en philosophie, quittent tout pour reprendre un bar rural sur l'Île de Beauté, ils édifient leur vision du monde, leurs rêves de bonheur et de liberté. Peu importe si peu à peu leur commerce devient un lieu de perdition. Ça marche ! L’argent rentre ! Les clients font des kilomètres et des kilomètres pour boire, rire, chanter et flirter à la source. Une oasis aux allures de mirage. Avec une impressionnante exigence littéraire, Jérôme Ferrari, dans son sixième roman, dessine deux cycles : celui de l’expérience des deux jeunes hommes tout d’abord et aussi celui du personnage de Marcel, grand-père de Matthieu qui, en avançant en âge, témoigne également de la décrépitude du corps. Tout a une fin. Terrible constat que celui d’observer la trajectoire des révolutions qui finissent toujours là où elles ont commencé. Boucles bouclées. Destins amers sur l’autel de la vie et de la mort. En sept chapitres brillants, le romancier français souffle des bulles de savon comme il décrit des petits mondes et si, l’une d’entre elles, la plus grosse, nous raconte en quelque sorte le déclin de la civilisation occidentale, il est fort à parier que nous, lecteurs, reconnaissions celles dans lesquelles on évolue. Il me semble que jamais Jérôme Ferrari n’avait atteint un tel niveau d’écriture. Est-ce grâce à celui-ci qu’il a remporté le Prix Goncourt 2012 ou est-ce dû à son insolente lucidité sur l’avenir lugubre de nos sociétés ? Toujours est-il qu’il signe un roman concis, historique quelque part, poétique et philosophique. L’histoire d’une chute en forme de consécration totalement méritée pour son auteur. (chRisA – avril2013)

Extrait : « Pour la première fois depuis longtemps, il pensa à Leibniz et se réjouit de la place qui était maintenant la sienne dans le meilleur des mondes possibles et il eut presque envie de s’incliner devant la bonté de Dieu, le Seigneur des mondes, qui met chaque créature à sa place. Mais Dieu ne méritait aucune louange car Matthieu et Libero étaient les seuls démiurges de ce petit monde. Le démiurge n’est pas le Dieu créateur. Il ne sait même pas qu’il construit un monde, il fait une œuvre d’homme, pierre après pierre, et bientôt, sa création lui échappe et le dépasse et s’il ne la détruit pas, c’est elle qui le détruit. »

DIRT by David Vann (William Heinemann - 2012/260p)

A chaque nouveau roman depuis Sukkwan Island (Legend of a Suicide), premier roman coup de poing, on se demande bien quelle nouvelle histoire tragique ce romancier au sourire et aux yeux d’ange a-t-il pu nous concocter ? A quel terrible drame va-t-on avoir affaire, tout excités que nous sommes par son imagination noire et son écriture glaçante. Loin de son Alaska natal, l’écrivain américain fixe cette fois son décor au pied d’une maison isolée, quelque part en Californie en 1985. Un fils perché, une mère ultra-possessive, un père inconnu, une grand-mère riche et amnésique, une tante cupide et une cousine lubrique et manipulatrice : bienvenue dans la famille de Galen, ce jeune homme totalement marginal qui croit à la transcendance. Cet être spirituel obsédé par l’élévation de son âme entretient une relation très complexe et tendue avec sa mère. Amour et haine. Comme souvent chez Vann, le nerf de la guerre, c’est la famille. Dès le départ, le lecteur s’invite à la table d’une maison où tous les personnages présentent des troubles psychologiques et psychiatriques. Climat bizarre, pesant et malsain. Un home sweet home en mode chape de béton plastiquée. L’extrême tension qui émane des premiers chapitres devient cette matière invisible sur laquelle les drames s’affûtent. Au retour d’une escapade qui aurait pu être bucolique, l’élastique va casser. Le récit bascule alors dans la folie et l’horreur. Rien ne pourra changer la trajectoire d’une obsession. Alors que Galen, pour se libérer, tente de s’élever en remuant ciel et terre, sa mère, elle, s’enfonce. Dirt m’a surpris par le portrait psychologique insondable de Galen, le personnage principal. En pénétrant dans sa tête, le lecteur suit le parcours lunatique d’un jeune homme en grande souffrance, prisonnier de son corps et de ses pulsions. Avec cette histoire mêlant haine, sexe et violence, David Vann déplace le curseur de l’ignominie dans une zone si particulière et si extrême que l’ambiance en devient vite suffocante. Alors plus répulsive qu’attractive ? Il est difficile de ne pas ressentir de l’empathie pour Galen, comme il est facile de le voir comme un monstre.  Le lecteur voudrait s’accrocher à quelqu’un, à  quelque chose. Un espoir ? Mais sur l’autel de la vengeance, le rituel de vie et de mort que l’auteur met méthodiquement en scène reste très perturbant. La force de son écriture creuse toujours un peu plus dans les profondeurs de l’âme et de l’esprit. Ce qui vaut à ce troisième roman d’être un nouvel  ouvrage choc laissant un drôle de goût de terre dans la bouche. S’intitulant ‘Impurs’, le livre vient de sortir aux excellentes éditions Gallmeister. (chRisA – mars2013)

Extrait : "He tried to sneak down the stairs, but they were loud and creaking, and he didn’t know which way to turn. If he went to the left, he‘d have to pass his aunt and Jennifer to get out the front door. If he went right, he‘d have to pass his mother and grandmother sitting at the kitchen table. He didn’t want to go either way. He wanted a third door, but that’s exactly what life never provided, and perhaps it was a good thing. This is how we were confronted, how we were forced to learn our lessons.”

PRINCE D'ORCHESTRE  de Metin Arditi (Actes Sud - 2012/374p)

Après nous avoir mené sur le terrain de l’Histoire de la peinture dans Le Turquetto, Metin Arditi , en passionné de musique lyrique qu’il est, s’installe cette fois derrière son lutrin pour diriger en cinq parties la symphonie d’une décadence ; celle-là même d’Alexis Kandilis, grand chef d’orchestre au faîte de la gloire. Rongé par son arrogance, son intransigeance, son ultra-narcissisme et surtout par ses angoisses, il maestro se voit subitement mis au pas par un corps d’orchestre. Suivent des articles de presse déstabilisants. Enfin, l’un des plus beaux projets réunissant l’intégrale de Beethoven lui échappe pour finir sous la baguette de son rival Akrashoff. Le phénix, auréolé de triomphes, bat alors de l’aile et brûle rapidement. Lui sera-t-il possible de renaître de ses cendres ? Dans cette mélodie du Mahler qui a pour leitmotiv ‘Les Chants Des Enfants Morts’ du fameux Gustav, l’écrivain suisse convoque la folie d’un homme en proie à ses propres démons. A travers cet itinéraire atypique, l’auteur questionne les forces du destin. Quel est le sens des épreuves qu’il nous envoie ? Peut-on résumer la vie à une bille qui ne sait quelle trajectoire elle prendra au jeu de la roulette ?  Kandilis, lui qui a si bien fait jouer les autres, ne connaît plus les règles. Il a perdu le tempo. Place au chaos et à la cacophonie. Le terrible secret qui hante le musicien tient le lecteur en haleine. Aussi le rythme du livre est haletant. Grâce à des chapitres courts, il convie à une lecture rapide. L’ampleur du drame grossit comme une montée de percussions qui nous presse à ne pas lâcher le fil de cette chute. Parfois, il y a des répits, des rémissions, des ouvertures, de l’espoir…et puis il y a aussi la violence des coups fatals. Comme dans un concerto. Arditi, le symphoniste, a écrit ce livre comme une partition. Du style à l’intrigue jusqu’au final, Prince D’Orchestre emprunte logiquement et magistralement ses lignes musicales à une grande composition. Aussi, dans le silence de notre lecture, le roman nous donne à entendre la bande-son de ce qui fait l’Art et les Hommes. Que l’on soit mélomane ou pas, Prince D’Orchestre sera apprécié pour la précision de ses notes, du jeu et pour la profondeur de sa réflexion sur l’existence. (chRisA – fév2013)

Extrait : « Réfléchissez. Qu’est-ce que c’est, jouer ? C’est prétendre anticiper le destin. Comme si vous disiez à la bille ce qu’elle doit faire. Elle aurait de quoi se fâcher, vous ne croyez pas ? Et même se venger… Histoire de vous faire comprendre qu’elle n’a pas besoin de vos conseils. »

LES APPARENCES de Gillian Flynn (Sonatine - 2012/574p)

Amy est belle et très intelligente, l'incarnation en chair et en os du personnage fantasmé par ses parents écrivains à succès. 'L'Epatante Amy' est mariée avec Nick Dunne, lui aussi beau et intelligent. Tous les deux journalistes, ils vivent aisément à Brooklyn. Le tableau magique d'une Amérique qui fait tant rêver. Un conte de fée...écorné tout d'abord par la crise économique, le chômage et un emménagement au fin fond du Missouri natal de Nick. Sur les bords du Mississippi, la vie n'est plus ce long fleuve tranquille. A l'image de leur situation financière, leur vie conjugale vire au rouge. Rouge passion, rouge colère, rouge sang. Et un beau matin, Amy est portée disparue. Les enquêteurs s'orientent immédiatement sur la piste du mari qui, depuis quelque temps, par égoisme et désarroi, cumule erreurs et mauvais choix. Kafka sort de ce cooorps!!! Comment continuer sans trop en dire? On remercie la traductrice (Héloïse Esquié) et l'éditeur d'avoir fait le choix, au travers de ce titre français, d'en dire moins que l'original. Tout pourtant tient dans ces deux mots simples et complexes. Car, sur la scène de ce théâtre, les masquent dissimulent et révèlent les vraies natures humaines. Le suspense tient du fait d'aller chercher au-delà des apparences. Ce thriller ne fait pas seulement que nous tenir en haleine, il est aussi, avec parfois un humour féroce et une perspicacité redoutable, une étude psychologique sur l'Amour; le miroir aux alouettes de leurs (nos?) sentiments amoureux. Ecrit pour deux voix, celle de Nick et de Amy, le roman fait se regarder en face le couple de protagonistes. Et, autant vous le dire, c'est oeil pour oeil, dent pour dent. Lorsqu'une paranoïa rencontre une autre paranoïa pour alimenter, au fil de l'investigation, la votre... Gillian Flynn fait preuve d'un talent narratif remarquable. Chapitre après chapitre, elle construit une intrigue d'un degré de perfection et de perversité rare. Manipulations, tromperies, psychopathie, son troisième roman est d'une force machiavélique. D'un style moderne, vif, piquant et dérangeant, il ne peut laisser ni le lecteur ni la lectrice indifférent, chacun ayant en fonction de son sexe sa vision. On ne s'étonne donc pas de constater qu'il laisse aussi un goût amer à la fin car comme Henri Jeanson l'a si bien dit "on ne vit que d'illusions. Les apparences sont infiniment plus savoureuses que les réalités." Dans ce livre où chacun se joue de l'autre, y compris la romancière de ses lecteurs, rira bien jaune qui rira le dernier. En attendant on applaudit l'imagination d'une jeune auteure qui a le sens de la mise en scène et l'exigence de prêter au polar d'autres aspérités. Apparemment un futur classique du genre. A noter que Les Lieux Sombres (Sonatine), son deuxième roman, est en passe d'être adapté au cinéma. (chRisA - jan2013)

Extrait: "Nick m'aimait. Un amour bêlant: l'ammmûûûûûûr. Mais il ne m'aimait pas, moi. Nick aimait une fille qui n'existe pas. Je faisais semblant, comme je l'ai souvent fait, d'avoir une personnalité. Je n'y peux rien, c'est comme ça que j'ai toujours fait: de même que certaines femmes changent régulièrement de coiffure ou de style, moi, je change de personnalité. Quel personnage est valorisant, quel personnage est admiré, quel personnage est à la pointe? Je pense que la plupart des gens font comme ça, c'est juste qu'ils refusent de le reconnaître, ou bien ils se fixent sur une personnalité parce qu'ils sont trop paresseux ou trop stupides pour en changer d'un tour de passe-passe."

L'HOMME QUI MARCHAIT SUR LA LUNE de Howard McCord (Gallmeister - 2008/135p)

Howard McCord semble être aussi énigmatique que William Gasper, le personnage central de ce livre américain devenu culte. Le premier est poète, essayiste, professeur d'université et écrivain. Il est surtout ce vétéran de la guerre de Corée et ce randonneur invétéré qui se glisse sous la peau et grandit dans les os et le cerveau du deuxième. Qu'est-ce qui pousse Gasper à s'exiler dans les montagnes du Nevada? A vivre en parfait marginal pour conquérir encore et encore 'La Lune', ce pic quasi-inaccessible? Sa personnalité est si complexe. Là où on espère voir un ascète respectable épris d'une totale liberté, on croise alors un assassin qui tue froidement comme le sniper qu'il a toujours été. Là où on pense suivre la sagesse de ses pensées on voit l'homme hanté par le fantôme d'une sorcière celte. Dans ce récit déroutant qui nous fait vivre et bivouaquer à l'intérieur du crâne de ce tueur solitaire, Howard McCord dresse surtout l'itinéraire d'une aventure dramatique intense autant philosophique que spirituelle et mystique. Cette ascension est d'abord l'occasion de partager tout un tas d'observations amorales sur la nature, la vie, la mort, le destin et la psyché humaine. Elles sont remplies de justesse, de force, de brutalité et de folie. Elles sont le fruit d'un penseur hors du temps, et hors de ce monde. En parfaite harmonie avec son environnement, il est au-dessus de tout: "ces dix dernières années de solitude et d'exil volontaire avaient distendu les chaînes que les vingt précédentes avaient tendues pour entraver mon esprit. En 1969, un furieux accès de stress et de désenchantement face à ma propre incapacité à entretenir le moindre soupçon d'illusion salvatrice avait failli me pousser au suicide. La seule valeur que je possédais alors gisait dans l'excitation de la survie; et même elle pouvait se réduire à une addiction à l'adrénaline." Dans l'ombre de la silhouette du monstrueux et extraordinaire Gasper, vous n'êtes pas au bout des surprises que ce texte insondable peut vous offrir. Le coup de grâce final est encore plus inattendu que jamais. Aurez-vous assez de souffle pour caler votre pas sur celui de ce livre unique? Il vous emmènera bien jusqu'à la Lune! (chRisA - jan2013)

Extrait: "De toute façon, vous êtes un gros cul d'intello sans arme à feu à portée de main et bien incapable de courir plus de cinq kilomètres sans qu'on vous dispense les derniers sacrements. Vous, pet de crâne, êtes un lecteur, et la seule chose que je méprise plus qu'un lecteur est un auteur, qui ferait mieux de se présenter clairement comme un onaniste public et qu'on en finisse. Mais je raconte mon histoire, vous écoutez, nous sommes donc liés par un pacte, à défaut de respect. Je suis un auteur, vous êtes un lecteur, et s'il y avait un Dieu, il s'amuserait peut-être à avoir pitié de nos âmes. Ou à leur pisser dessus. En longs jets électriques."

WINTER JOURNAL by Paul Auster (Faber and Faber - 2012/230p)

Quand vous poussez la porte des mémoires de votre auteur préféré, d'avance vous savez qu'il va se passer quelque chose ou alors ça fait plus de vingt ans que vous vous trompez et que vous vous mentez. Trente ans après The Invention Of Solitude, Paul Auster noircit les feuilles au charbon de ses souvenirs. A 65 ans, il est à l'hiver de sa vie et le feu de son talent éclaire et réchauffe toujours nos coeurs. Anecdotes, confessions et révélations nourrissent ce recueil précieux où l'homme observe tous ces moments de vie faits de passion, de folie, de joie, de doute et de tristesse. Sans suivre une chronologie établie, on découvre l'enfant qu'il a été mais aussi ce jeune homme à Paris, cet amant fiévreux et ce mari gâté. L'album de photos est épais; source de réflexions profondes, de témoignages forts, de pensées touchantes. Un aller-retour constant sur une vie riche qui n'a jamais été aussi proche de s'éteindre. Car la mort rôde. Elle s'est logiquement invitée à sa table, en tenant malicieusement un jeu de cartes bien fourni. La partie finira un jour. Dans ce livre, l'écrivain américain a fait le choix d'utiliser la deuxième personne du singulier. Un pronom sujet au visage d'étranger dans lequel le lecteur peut quelque part se voir. Ce 'tu' met à distance autant qu'il rapproche. A l'échelle de l'humanité, il se veut universel comme il se veut personnel, créant ainsi une intimité rare faite de rapports physiques qu'ils s'appellent douleurs, plaisirs, désirs, accidents ou sensations. Le corps n'est jamais absent. Il est l'architecture même d'une vie. Son histoire est celle qui fait l'esprit. L'homme fait ici peu état de son travail d'écrivain et de sa carrière littéraire. S'il mentionne l'étonnant moment qui l'a aidé à le sortir de l'impasse de la feuille blanche, il ne revient pas sur ses ouvrages ou leurs génèses. Il narre plutôt son parcours personnel - il passe génialement en revue toutes les adresses où il a résidé depuis sa naissance. Il suit cette trajectoire tordue ou rectiligne, jalonnée de tous ces détails qui le portent à la méditation. Ce portrait ne nous sert pas nécessairement à mieux comprendre ses romans et sa prose. Ces multiples bouts de miroir façonnent plutôt un être qui, assis sur la crête de son âge avancé, continue de regarder le ciel et les étoiles pour y voir, dans l'ombre de la mort, toute la beauté de la vie. Une magnifique rencontre avec l'homme qu'on soit ou non fan de l'écrivain. (chRisA - déc2012)

Extrait: "You think it will never happen to you, that it cannot happen to you, that you are the only person in the world to whom none of these things will ever happen, and then, one by one, they all begin to happen to you, in the same way they happen to everyone else."

FIVE SKIES by Ron Carlson (Penguin - 2007/245p)

Idaho. Les Montagnes Rocheuses. Plateaux, mesas, canyons, rivière, poussière, vent, soleil, coyotes. C'est dans ce contexte, cette ambiance particulière que trois hommes ont dressé un campement de fortune. Darwin Gallegos, le vieux (sage?). Arthur Key, le colosse. Ronnie Panelli, le jeunot. Ils ne se connaissent pas mais pendant plus de trois mois, ils vont vivre et travailler ensemble. Leur projet: construire une rampe au bord d'un canyon afin qu'une cascadeuse à moto réalise l'exploit de le traverser pour le compte d'une émission de télé-réalité. Aucun des trois hommes n'est là par hasard, chacun tentant de fuir son passé, chacun souhaitant guérir de ses profondes blessures. On les taira pour ne pas empiéter sur la pudeur du texte de l'auteur américain. C'est par petites bribes que les hommes vont se dévoiler. C'est par petites touches que les portraits vont prendre forme. C'est à pas de loup que leurs amitiés vont se lier. Passé maître dans la composition de personnages aux destins brisés, Ron Carlson prend son temps pour étoffer chaque âme. Ils les nourrit de tous leurs mystères, de toute leur complexité, de toute leur grandeur mais aussi de toutes leurs faiblesses. Carlson a le talent pour mettre ses protagonistes dans un environnement spécial. Il met ainsi en valeur le rôle prépondérant de la Nature sur l'âme et l'esprit des hommes. A travers cette véritable expérience cathartique, Darwin, Art et Ronnie ne cherchent pas nécessairement la rédemption mais plutôt à redresser ce qui a été tordu, à redonner un sens à leur vie. En cela, la parabole de la rampe comme moyen pour franchir les obstacles et atteindre l'autre côté est parfaite. Elle se construit avec patience et parfois avec lyrisme. Au fil des mois et des pages, un certain suspense se mêle à la routine de leur labeur. Le lecteur a ainsi raison de craindre le dénouement car les trente dernières pages le laisseront sans voix. Malgré le fait que Five Skies ait été écrit deux ans avant Le Signal (chroniqué dans ces mêmes pages l'année dernière), ce roman me paraît plus profond, mieux construit et plus abouti. Il est le résultat d'un travail où chaque mot est serré comme un boulon et où chaque phrase est parfaitement soudée au corps d'une prose forte, dense et puissante. Depuis quelques années, Ron Carlson s'impose comme une des grandes voix de la beauté féroce de l'Amérique rurale. Five Skies (Cinq Ciels) a été traduit en français et est paru aux éditions Gallmeister en septembre dernier.

Extrait: "In the past six weeks, mornings had been kindest to him. He had saved himself for two things: waking and having coffee, and then, of course, the day caught up with him and he put his head down and worked, whatever it was. He'd just finished two weeks in Pocatello working cement on the foundations for new storage units. He told himself he was trying to regroup, to get a grip, but he now knew, after this time away from the life he had ruined, he wasn't doing a very good job of it."

LE TERRORISTE NOIR de Tierno Monénembo (Seuil - 2012 /226p)

Souvenez-vous il y a quatre ans. Le Roi De Kahel (Prix Renaudot) nous avait embarqué dans une excellente aventure en terre peul, au-delà des montagnes du Fouta-Djalon (Guinée). Il aura fallu tout ce temps pour que l'auteur franco-guinéen se documente et se nourrisse de l'histoire d'un homme trop longtemps oublié. En 1940, l'Allemagne nazie, telle une pieuvre agite et abat ses tentacules sur toute l'Europe. C'est la Débâcle un peu partout en France. Un jour, dans une forêt, les habitants d'un village vosgien trouvent le corps d'un soldat français à deux doigts de passer l'arme à gauche. A Romaincourt, la nouvelle court. Ca fait jaser d'autant plus qu'il est noir. Recueilli, soigné, caché et chouchouté, Addi Bâ, ce tirailleur guinéen adopté en France à l'âge de 13 ans, devient une figure extraordinaire du village. A la fois mystérieux, séducteur, direct et généreux, il fait l'unanimité dans le coeur des gens. La guerre et l'Occupation durant, il se retrouve à la tête d'un réseau de résistance appelé le Maquis de la Délivrance. Ce parcours atypique et quasi-romanesque refait surface dans les souvenirs de Germaine Tergoresse, notre narratrice, qui évoque cette incroyable rencontre. A l'époque, elle a 17 ans. Comme le reste de la population, elle est fascinée par la personnalité de ce soldat. Elle se remémore une foule d'anecdotes, ces détails du quotidien à une période où la vie d'un homme vaut moins cher qu'un coupon de rationnement. Un soldat musulman beau et fort à vélo dans la campagne vosgienne. Que de contrastes culturels saisissants! Histoire vraie. Livre hommage à un homme venu de si loin pour se battre comme des milliers d'autres sous la bannière tricolore. Un texte pour réparer une injustice, pour raviver la flamme du devoir de mémoire...mais pas un grand livre. Est-ce le thème lui-même? Est-ce la faute du choix narratif empreint d'une oralité sans noblesse ni grandeur? Les mots et le regard de Germaine sonnent vrais dans cette France occupée, dans ce folklore rural vosgien mais le témoignage n'a pas ce souffle particulier qui pourrait rendre cette histoire, ce destin passionnant. En plus des zones d'ombres, on n'y apprend pas grand-chose. La galerie de personnages assez truculents au demeurant ne m'a pas vraiment interpelé. Sans être mauvais bien sûr, ce roman m'a déçu car il ne m'a pas ému. D'une verve et d'un style parfois inégaux, beaucoup de passages manquent de force et d'intérêt. Tant pis, le prochain livre sera sans doute meilleur. (chRisA - oct2012)

Extrait: "Au temps de votre oncle, il était juste assez grand pour porter des culottes courtes, ce colonel Melun, mais peu après, il avait fait ses classes à Diên Biên Phu et en Kabylie. Et il y en avait là-bas aussi, des tirailleurs, comme il y en avait déjà dans les tranchées de 14 et dans les cuirassés de Froeschwiller en 1870. Le colonel avait longuement côtoyé ces braves africains, ces chairs à canon, pour mesurer leur loyauté et leur courage. Cela lui faisait mal au coeur qu'on les eût à chaque fois renvoyés dans leur brousse avec un coup de pied au cul, les poumons en sang et les jambes en moins; abrutis, sous-gradés, absents des citations et des monuments aux morts, et avec ça, un pécule inférieur de dix fois à celui de leurs collègues blancs."

RUE DES VOLEURS de Mathias Enard (Actes Sud - 2012 / 252p)

Le voyage, c'est l'aventure. C'est aussi des rencontres avec le destin. Voyager, c'est s'ouvrir et aussi souffrir. C'est peut-être fuir également. Quand Lakhdar et Bassam, jeunes Tangérois, passent leurs journées à regarder les ferrys qui vont et viennent entre le Maroc et l'Espagne dans le détroit de Gibraltar, ils se prennent à rêver d'une vie meilleure, d'un avenir digne de ce nom. Fantasmes à ciel ouvert au pied d'un mur existentiel. Pour avoir fricoté de trop près avec sa cousine Meryem, Lakhadar est jeté à la rue par son père. Commence alors une vie de errance qui lui fera croiser les chemins du Cheikh Nouredine, de Judit - l'étudiante espagnole dont il tombera amoureux, de Jean-François Bourrelier, de Saadi, de Cruz; autant de personnages qui compteront pour ce qu'ils lui auront donné comme pris. A l'instar d'Ibn Battouta, explorateur berbère ayant quitté Tanger pour l'Orient en 1335, Lakhdar suit un chemin sans savoir s'il y aura un retour. Le voyageur observe le Printemps arabe, l'insurrection des Indignés, la crise économique espagnole, la montée d'un islam radical et voleur de révolutions. Le voyageur se fait le témoin mais devient aussi l'acteur d'une pièce aux actes cruels. Plus Lakhdar avance et plus il pénètre dans la gueule féroce de l'Histoire. Mathias Enard revendique l'appellation de 'roman d'aventures' pour ce nouveau livre. Il plonge son personnage principal dans une réalité sans fard et dans une actualié bouillonnante. Il trace le parcours d'un combattant amoureux de polars français, de poésie, d'arabe classique mais surtout rempli de frustrations, de colère et de rage. Finir dans la Rue des Voleurs - une rue qui existe véritablement à Barcelone - c'est être au ban de la société, sur le dernier îlot possible avant que la vague fatale ne vous emporte définitivement. Se frotter à notre monde, c'est l'expérience que vous ferez en lisant cette fiction réalité passionnante et remarquable. Et si aujourd'hui, l'on s'émerveille et l'on s'émeut à relire les pérégrinations d'Ibn Battouta alors il est fort à parier que l'on éprouvera les mêmes sentiments en suivant les traces de Lakhdar sept siècles plus tard. Un livre magnifique d'histoires dans l'Histoire de l'Afrique du Nord, de la Méditerranée et de l'Europe. Sans jamais se répéter, mais toujours avec cette envie de creuser, l'écrivain français a le talent de se réinventer pour continuer à captiver et interroger. Lecture in-dis-pen-sable! (chRisA - sept2012)

Extrait: "Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l'os pourri qu'on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. Je vois clair dans mon enfance, dans ma vie de chiot à Tanger; dans mes errances de jeune clébard, dans mes gémissements de chien battu; je comprends mon affolement auprès des femelles, que je prenais pour de l'amour, et je comprends surtout l'absence de maître, qui fait que nous errons tous à sa recherche dans le noir en nous reniflant les uns les autres, perdus sans but."

LE TURQUETTO de Metin Arditi (Actes Sud - 2011 / 290p)

Il est rare qu'un livre puisse aussi bien conjuguer histoire de l'art, histoire des religions et destin romanesque pour nous divertir et nous émerveiller. En formidable théoricien de la fiction, Metin Arditi ouvre son livre sur une énigme qui servira de toile de fond: qu'est-ce que la signature apposée en bas du tableau de Titien, L'Homme Au Gant, cache-t-elle? Cet excellent teasing est le point de départ d'un voyage qui nous emmène directement au coeur du Grand Bazar de Constantinople en 1531. Le lecteur y fait la connaissance de Elie Soriano, jeune juif immigré vivant dans l'une des cités musulmanes les plus bouillonnantes. Elie a une obsession: celle de dessiner afin de saisir l'autre. Doté d'un regard exceptionnel et d'un talent graphique hors-pair, ses dessins subjuguent. Malheureusement les lois sacrées juives et musulmanes lui interdisent la représentation. Elie fuit et arrive à Venise sous une fausse identité. Se faisant passer pour un grec du nom de Elias Troyanos, il pousse les portes des ateliers de Titien. Il se révèle être le prodige annoncé; l'élève surpassant son maître. Surnommé le Turquetto (le petit Turc) par Titien lui-même, Elias se fait connaître de tout Venise. Travailleur passionné, acharné, boulimique, il est convoité par toutes les confréries pour réaliser l'oeuvre ultime qui satisfera les vanités ostentatoires de l'Eglise. Au faîte de sa gloire, l'artiste est rattrapé par ses origines et sa culture. Des oeuvres juives en terres chrétiennes; comme un paratonnerre, elles attirent les foudres blasphématoires et hérétiques. Le jugement dernier est proche... Histoire dans les histoires, Le Turquetto nous donne tout d'abord à suivre le parcours tragique d'un génie de l'art. Avec cette écriture toute picturale, le livre nous fait aussi découvrir les peintures de la Renaissance vénitienne. Le romancier dépeint l'art de la controverse. Sous sa plume fluide et élémentaire, Venise est le théâtre de tous les péchés d'une Eglise intolérante. Enjeux, rapports de pouvoir et violence sont le sang qui alimente son coeur corrompu. L'écrivain français a évité l'écueil de la démonstration en restant constamment collé à l'histoire passionnante et palpitante de son personnage. Les chapitres sont courts, rythmés. Ils ne se perdent pas dans des descriptions exhaustives et rebutantes. Les thèmes abordés ici ne doivent pas effrayer car ce livre se lit davantage comme un conte. En cela, il pourrait presque se rapprocher du magnifique Parle-Leur De Batailles, De Rois Et D'Eléphants de Mathias Enard. Histoire, fiction, réalité, rêve, cette oeuvre est parfaitement maîtrisée. Elle porte également un regard essentiel sur ce que l'art doit être: une source de richesses pour nos sociétés et une source de liberté pour nos coeurs. Assurément aucun ombre au tableau pour ce petit bijou de la littéarture française. (chRisA - sept2012)

Extrait: " A Venise, le Turquetto n'était ni aimé, ni détesté, on le voyait peu. Mais chacun s'accordait à dire que ses tableaux provoquaient des émotions choisies, qui donnaient envie de silence. Que de tous les peintres de la ville, il était le plus grand. Supérieur à Titien et au Véronais. Et qu'il était le seul à avoir réussi la fusion miraculeuse du disegno et du colorito, de la précision florentine et de la douceur vénitienne. Car Venise peignait autre chose. Des seins, des cuisses et des ventres... De la chair. Les sujets sacrés étaient représentés avec talent, mais aussi avec malice, dans un flou qui visait à satisfaire les sens plus qu'à élever l'âme. Il fallait plaire."

LE CONVOI DE L'EAU de Akira Yoshimura (Babel/Actes Sud - 2011 / 174p)

Aborder pour la première fois l'oeuvre de cet auteur japonais décédé en 2006, c'est découvrir un style sombre et mélancolique. C'est faire face à une prose fluide remplie de poésie. C'est aussi pénétrer dans un univers étrange aux ambiances troubles et envoûtantes. L'histoire se déroule quelque part au Japon, tout au fond d'une vallée mystérieuse dans laquelle quelques centaines d'habitants vivent depuis des générations. Loin du monde, dans le respect de leurs coutumes, au calme jusqu'au jour où le site est choisi pour y construire un barrage. Le village va être englouti sous les eaux. Ses habitants vont devenir des expropriés. Un homme, le narrateur, pour fuir son terrible passé de meurtrier, s'engage dans l'équipe qui va réaliser ces travaux. Lui comme ses compagnons découvrent un lieu étonnant où la Nature est reine. Ils observent avec curiosité et embarrassement une population qui, dans l'abnégation, va prendre son destin en mains. L'histoire prend peu à peu l'aspect d'un affrontement brutal et pacifique entre deux mondes: celui de la modernité dévoreuse dans ses ambitions contre celui de la tradition respectueuse de son environnement. Car cette nature est belle, fascinante et riche. Les villageois y vivent en harmonie mais la dynamite aura le dernier mot. Entre réalité (tous les jours, partout dans le monde, des ethnies, des tribus, des groupes sont chassés au nom du développement) et fable, Yoshimura plonge ses lecteurs dans une dimension extraordinaire. Par ses descriptions précises et ses images impressionnantes, le lecteur se fait happer par un courant esthétique qui mêle autant le zen que la morbidité. Rebondissement progressif et étonnant, l'homme va s'identifier à ces villageois. Loin d'une pitié primaire, il va surtout être en mesure de soigner ses blessures du passé. D'une écriture limpide pleine de retenue et de grâce, ce roman se lit sans nullement vous laisser indifférent. Cette parabole sur la vie et la mort vous remue et laisse des traces bizarres. Comme un arrière-goût de ce que notre civilisation est capable de perdre dans sa frénésie de destruction. Sans jamais faire appel à un romantisme naïf, Yoshimura ajoute une dose subtile dans ce yin-yang aux couleurs si particulières. Une première lecture qui m'incite fortement à explorer les nombreux ouvrages de cet écrivain japonais majeur. (chRisA - août2012)

Extrait: "La chose se reproduisait à l'infini. Les habitants du hameau persévéraient chaque fois à replacer les mousses sur les toits. Devant ces répétitions obstinées, les ouvriers commençaient à montrer des signes d'agacement. Dès qu'ils faisaient exploser la dynamite, ils regardaient fixement en direction du hameau comme pour en vérifier l'effet produit. Les mousses qui venaient d'être remises en place glissaient des toits. Ils esquivaient alors un sourire satisfait. Mais, quand les habitants recommençaient impassiblement à les remettre, ils cessaient de sourire et, le visage durci, passaient précipitamment aux préparatifs du dynamitage suivant. Ces répétitions qui n'en finissaient pas avaient créé à notre insu une étrange atmosphère, comme si chaque camp rivalisait. On pouvait presque penser qu'une curieuse relation s'était formée entre l'équipe qui travaillait à faire tomber les mousses et le hameau qui les remettait sur les toits pour qu'elle puisse à nouveau les faire tomber."


THE SISTERS BROTHERS by Patrick DeWitt (Granta - 2011 / 325p)

Derrière cette couverture très représentative et accrocheuse se révèle le destin de deux hommes: Eli et Charlie Sisters (ou les Frères Soeurs si vous préférez). Dans le contexte historique de la Ruée vers l'Or en Californie en 1851, les frangins ont pour mission d'abattre un curieux prospecteur du nom de Hermann Kermit Warm. Nos deux tueurs à gages s'embarquent donc dans une odysée périlleuse qui les ménera d'Oregon City à San Francisco. Roman d'aventures mais aussi roman de la frontière de l'Ouest, The Sisters Brothers a d'abord un délicieux goût de western. Tous les élements y sont: de la poussière soulevée par les sabots des chevaux aux fayots en passant par les saloons miteux et les verres de brandy à vous retourner la tête. Dans cette Amérique aux contours encore flous, les rencontres les plus inattendues ne sont pas rares. Elles donnent lieu à des situations cocasses mais d'une sauvagerie palpable. This is the Wild West! Nous sommes ici sous l'emprise du regard et des nombreuses émotions d'Eli. Personnage complexe, sensible et perturbé, ce narrateur va apprendre à se découvrir. Cette épopée aura des vertus initiatiques. A travers de nombreux déboires, elles feront changer le coeur et la vie de l'homme. Durant ce road-trip les pieds dans les étriers, la relation entre les deux frères prend toute sa place. Basée sur des rapports mouvants allant au-delà de l'amour etde la haine, elle met en exergue toute l'humanité dans le chaos anarchique de ce Nouveau Monde. Traitée avec finesse et profondeur, l'auteur erablo-mcdonaldien y injecte aussi comme force constante un humour féroce et noir d'une jouissance totale. L'histoire avance à l'allure ralentie des chevaux. Les choses changent au même rythme; l'intrigue n'en devenant que plus captivante. Il y a peut-être quelque chose de l'ordre de Don Quichotte dans cette quête pleine de suspense, dans cette recherche de soi, dans l'obsession délirante de cet or futile, dans cette vision du monde... En tout cas, tout le talent de Patrick DeWitt est d'avoir brillamment mis en perspective un tas de thèmes qui feront que, même si vous n'êtes pas friand de Far West, cette comico-tragédie vous passionnera et, sans à vous transformer en orpailleur crasseux, vous rendra plus riche. Un deuxième roman (après Ablutions paru chez Actes Sud) très réussi que je verrais bien mis en scène par d'autres frérots: les Coen, bien sûr! (chRisA - août2012) ( en français dès le 6 septembre 2012 chez Actes Sud)

Extrait: "I looked. And it was as though there was nothing in the world wrong with him, his manner was perfectly at ease. I imagined what he in turn was seeing in me, hair wild, rubbery belly pushing against an unclean undershirt, eyes red and filled with hurt and mistrust. It came over me all at once, then: I was not an efficient killer, I was not and had never been and would never be. Charlie had been able to make use of my temper was all; he had manipulated me, exploited my personality, just as a man prods a rooster before a cockfight. (...) Charlie and the Commodore, the two of them together, putting me to work that would see me in hell. I had a vision of them in the great man's parlor, their heads enshrouded in smoke, laughing at me as I sat on my comical horse in the ice and rain outside. This had actually taken place; I knew it to be the truth. It had happened and would happen again, just as long as I allowed it."

                                                                     

CONTOURS DU JOUR QUI VIENT de Léonora Miano (Plon Pocket - 2006 / 249p)

Ce livre m'a été offert. Pour me faire découvrir cette auteure que je ne connaissais absolument pas. Pour me faire plaisir; la personne pensant, à juste titre, que la littérature de cette femme d'origine camerounaise allait me toucher. Contours d'une cible frappée en plein coeur. L'histoire se passe au Mboasu, un pays d'Afrique équatoriale ressemblant à tous ceux plongés dans la pauvreté, la guerre et le chaos. Musango a neuf ans. Elle est notre narratrice ominisciente; celle par qui vous allez découvrir son drame personnel mais aussi celui de son pays et, en dézoomant encore, celui de son continent. D'une santé fragile, Musango va être jetée à la rue, abandonnée par sa mère hystérique, violente, superstitieuse et schizophrène. Ce livre sera une très longue lettre à sa mère. Rejetée de tout et par tous, Musango est vouée à l'errance et donc à la mort. Recueillie puis vendue comme esclave, elle s'échappera et n'aura plus qu'une idée en tête: retrouver sa mère afin de se reconstruire et d'envisager l'avenir. Cet ouvrage qui a reçu le prix Goncourt des Lycéens en 2006 est doublement marquant car à la force de cette histoire terrible s'ajoute celle d'une écriture incroyablement puissante et merveilleusement précise. Très compacte et dense, elle vous saisit à chaque ligne, derrière chaque virgule et après chaque point. Chaque phrase vous scotche de par sa réalité brute mais aussi de par un style très mesuré constamment tourné vers une efficacité percutante. Celle-ci exige du lecteur une concentration et une implication permanentes. Sur le fond, le drame de Musango sert de parabole à celui vécu par l'Afrique mais aussi quelque part par l'Humanité toute entière. La maltraitance, la discrimination, le rejet, le déracinement, l'exploitation, l'aveuglement, la duperie sont autant de coups qu'elle encaisse. Durant trois années d'expériences douloureuses, de réflexions personnelles en analyses pertinentes et implacables, Musango avance. Forte et pleine d'espoirs. En remontant aux racines du mal (les croyances, le détournement de soi-même, les illusions...), elle s'agrippe aux quelques branches qu'on lui tend pour toucher les feuilles du savoir, véritable parapluie contre l'ignorance. En effet, s'il était possible de dessiner la (recon)quête d'identité entreprise par la jeune fille, elle aurait les formes d'un arbre en haut duquel la lumière ne ment pas. Du fond des âges comme celui du sol, de branche en branche, de ramification en ramification jusqu'à la cime de la maturité et de l'avenir, ce livre explore un tronc au coeur malade, à l'écorce agressée, aux bourgeons mort-nés mais à la sève active contenant tous les aliments organiques pour imaginer d'autres lendemains. Rappelant la couleur littéraire chère à Toni Morrisson, l'encre de Léonora Miano, comme substitut de cette sève élaborée, est noire, belle et naturellement brillante. (chRisA - juillet2012)

Extrait: "Je la suis en songeant que tout n'est pas perdu, que la conscience n'est pas tout à fait morte, que contrairement à ce que nous pensons, le groupe ne repose pas sur lui-même mais sur des individus. Si notre peuple peut produire des individualités assez audacieuses pour affronter ses errances et ses lâchetés, il lui reste une chance de prétendre à la grandeur. Notre valeur ne réside pas dans les métaux du sous-sol auxquels d'autres ont donné une importance que nous ne comprenons toujours pas, que nous ne savons ni cerner, ni exploiter pour le bien commun. Ils en fixent le prix et nous l'acceptons parce que cela ne signifie rien pour nous.(...) Notre valeur n'est pas non plus cette mystique dénuée de spiritualité, au travers de laquelle nous prétendons commander aux puissances occultes, sans chercher à nous conformer aux principes supérieurs et universels qui régissent la vie. Notre grandeur viendra de ce que nous saurons engendrer des êtres libres. (...) Tu vois, je rêve encore mais c'est parce que j'ai les yeux ouverts sur le champ de nos possibles."

                                                                     

LE SOLEIL DES SCORTA de Laurent Gaudé (Actes Sud - 2004 / 248p)

Ce livre est une immersion dans le sud de l'Italie, dans le village de Montepuccio, dans la région des Pouilles. Là où, de tradition, les pierres brûlent sous un soleil implacable. Là où les parois des confessionnaux ont des oreilles. Là où le parfum des olives noires charge l'air de toute sa splendeur onctueuse. Là où le mot 'famille' veut encore dire quelque chose. Dans ce roman, Laurent Gaudé met à jour les racines généalogiques des Scorta Malcalzone; famille de brigands impitoyables devenus au fil des décennies commerçants respectables. En plus de deux cents pages, de 1875 à nos jours, l'auteur retrace l'ADN fictif d'une lignée aux codes d'honneur et aux principes aussi durs que la terre du pays. Du viol commis par Luciano Mascalzone jusqu'à la solidarité affichée par Elia, Maria et leur fille Anna devant la procession de Sant'Elia, l'histoire a pour thèmes l'héritage et la transmission de génération en génération. De cette saga familiale se dégage un humanisme chaleureux s'appuyant sur les valeurs les plus essentielles. Avec sa force d'écriture, Laurent Gaudé nous donne à aimer et à chérir ce qui fait battre le coeur des Hommes. Ce roman solaire suinte de cette générosité insondable mais vitale. Il y est question de morts et de naissances, de contrebande et de la sueur du labeur, de secrets enfouis et de révélations émouvantes, d'échecs et de réussites, d'amour et de passion, du destin de frères et de soeurs sous toutes les coutures; le fil rouge étant ce qui coule dans leurs veines. Deux ans après l'accueil triomphal de La Mort du Roi Tsongor, l'écrivain français affirmait son style emprunt de puissance et de justesse pour un roman plus lumineux que sombre. Le soleil, la terre, le sang, la famille...ce livre est l'eau de la vie. Que son éclat réfléchisse dans vos yeux! (chRisA - mai2012)

Extrait: "Il mourut avant que le curé du village ait fini sa prière. Il aurait ri s'il avait su, avant de mourir, ce qui devait naître de cette journée. Immacolata Biscotti tomba enceinte. La pauvre allait donner naissance à un fils. C'est ainsi que naquit la lignée des Mascalzone. D'une erreur. D'un malentendu. D'un père vaurien, assassiné deux heures après son étreinte, et d'une vieille fille qui s'ouvrait à un homme pour la première fois. C'est ainsi que naquit la famille des Mascalzone. D'un homme qui s'était trompé. Et d'une femme qui avait consenti à ce mensonge parce que le désir lui faisait claquer les genoux. Une famille devait naître de ce jour de soleil brûlant parce que le destin avait envie de jouer avec les hommes, comme les chats le font parfois du bout de la patte, avec des oiseaux blessés."

                                                                    

L'IMMEUBLE YACOUBIAN d'Alaa El Aswany (Actes Sud - 2007 / 324p)

Bienvenue au Caire. Bienvenue dans la rue Soliman-Pacha, dans les appartements et sur les terrasses de cet immeuble, véritable joyau architectural et vestige d'un passé florissant sous influence européenne. Faire le tour de ses locataires ou de ses propriétaires, c'est s'inviter à la table d'une Egypte qui vacille. Pousser la porte de ces loyers, c'est entrevoir la vie difficile et compliquée des habitants qui ont tous leurs propres histoires. C'est poser son oreille pour écouter les battements de coeur d'une population en proie à ses peurs, ses doutes, ses vices, ses mensonges, ses frustrations et ses colères. Car comment ce livre, avec sa galerie de personnages hauts en couleurs, ne pourrait-il pas être la meilleure radiographie possible? De porte en porte, d'étage en étage, l'écrivain ausculte la santé psychologique, éthique et morale de son pays qu'il aime tant. Pas une seule fois le nom de l'ex-président Hosni Moubarak n'est cité et pourtant c'est son Egypte qui attend aux urgences. Le diagnostic est sans appel. Plongé dans la corruption, l'injustice, la brutalité et la dictature, le pays d'El Aswany est ce corps affublé de tous les maux. Dans cette Egypte malade, on y parle de politique, d'argent, de sexe et de religion. De ce qui gangrène et de ce qui fait tomber les Hommes. Derrière chaque destin, derrière chaque histoire traitée avec tendresse mais sans vraie empathie, l'auteur dépeint son peuple. Qu'il soit bon ou méchant, riche ou pauvre, il est malade. Il pleure. Il saigne. Il souffre. Il étouffe. Qu'il soit nostalgique ou tourné vers l'avenir, il survit dans ces impasses et dans l'attente de jours meilleurs. Comme Taxi, l'excellent livre de Khaled Al Khamissi, L'Immeuble Yacoubian tient de toile de fond aux événements de la Place Tahrir. A la lecture du printemps arabe, cette fiction-réalité donne un vrai champ de profondeur à la situation politique que l'Egypte comme tous les autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient traversent actuellement. Car cet immeuble pourrait se trouver n'importe où ailleurs. Ce bestseller d'Alaa El Aswany, porté depuis à l'écran par Marwan Hamed, est un témoignage sociologique percutant et émouvant. De son style réaliste et direct, El Aswany se garde bien de juger. A travers cette fresque humaine généreuse, il est cette personne attentive et attentionnée qui écoute. Qui cherche à comprendre. Si ce livre a connu autant de succès à sa sortie, c'est parce qu'il s'est fait le porte-parole de quelques voix très représentatives de la société égyptienne. Sa force d'hier est toujours d'actualité un an après le soulèvement. A lire ou à relire...les habitants de l'immeuble vous ouvrent leurs portes. (chRisA - mai2012)

Extrait: "Vous ne comprenez pas parce que vos conditions de vie sont bonnes. Si vous deviez attendre deux heures un autobus ou prendre trois moyens de transport différents et être humilié chaque jour pour rentrer chez vous, si votre maison s'effondrait et que le gouvernement vous laissait avec votre famille sous une tente dans la rue, si les policiers vous insultaient et vous frappaient uniquement parce que vous montez dans un microbus, la nuit, si vous deviez passer toute la journée à faire le tour des magasins pour chercher un travail et ne pas en trouver, si vous étiez un homme en pleine forme, instruit et que vous n'aviez dans votre poche qu'une livre et parfois rien du tout, alors vous sauriez pourquoi nous détestons l'Egypte."

                                                                  

LES VEILLEURS DE CHAGRIN de Nicole Roland (Actes Sud - 2012 / 232p)

Ce deuxième roman aurait dû être son premier. Mais il y a peut-être eu l'urgence de Kosaburo,1945 (voir chronique BOOKS) entre-temps. Changement de cap ici. Le monde des kamikazes a laissé place à celui de l'anthropologie; plus précisément à celui des recherches pour examiner les stigmates osseux et comprendre les Lignes de Harris. C'est le travail d'Esther à l'Institut des Sciences naturelles. Fouiller, révéler et interpréter, c'est le but qu'elle s'est aussi donné en consultant un psychiatre car Esther a mal à sa vie. Depuis son divorce, l'internement de sa mère en maison de retraite et le décès de son père, son ascenseur moral est en chute libre. Le tunnel a un nom: la dépression. Esther nous parle. Ouvertement. Avec pudeur et avec une précision scientifique. Esther s'adresse et communique avec son spécialiste. Debout, elle croit en cette béquille physique et psychologique comme Nicole Roland croit en l'écriture pour exorciser ses démons. Ca sent tellement le vécu que le livre en est bouleversant. D'une écriture à fleur de peau, l'auteure namuroise pèse chaque mot, chaque pensée qui sort de la bouche de son personnage comme ils pourraient sortir de Mrs. Dalloway, le fameux livre de Virginia Woolf qu'Esther emmène partout. Esther comme le pendant moderne d'une Clarissa émouvante. Acceptant une mission à la frontière de la Macédoine et du Kosovo, voilà Esther au beau milieu d'un charnier. Elle enquête, avec d'autres, sur l'épuration des kosovars. Elle va très vite apprendre qu'exhumer des corps revient aussi à exhumer un peu de soi. Cette deuxième partie des trois que le livre compte est sans doute la plus intense. Elle nous plonge dans l'horreur de faits historiques tout en creusant en même temps un trou toujours plus profond dans le coeur de la protagoniste. Suivre Esther tout au long de ce courant littéraire appelé 'stream of consciousness'; à savoir cette vie mouvante et insaisissable de la conscience si chère à Woolf est éprouvant. Car ce livre vous secoue en permanence. Si Esther a des points communs avec Clarissa Dalloway pourquoi n'y en aurait-il pas avec le lecteur? L'effet miroir s'impose donc mais si vous regardez bien vous n'y verrez pas que votre visage, vos traits, vos lignes et vos fissures. Vous y trouverez aussi la lueur chaleureuse et tendre de la bougie des veilleurs de chagrin. L'histoire de la lumière au bout du tunnel ne saurait être un mythe dans la prose toujours aussi forte et courageuse de Nicole Roland. Toujours dans la collection 'Un Endroit Où Aller', ce deuxième roman vous y emmène. Renversant. (chRisA - mai2012)

Extrait: "L'idée que les bourreaux continuent à aller et venir comme bon leur semble, sans remords, sans menace pesant sur eux, me rend malade. Il est trois heures. J'ouvre mon portable sur mes genoux et me mets à taper mes notes en retard. Je ne dormirai plus. J'ai peur. Et je sens des larmes me venir aux yeux. Des larmes d'épouvante. Dès mon arrivée, une angoisse diffuse m'a saisie; elle ne me laisse aucun répit. Je n'ose pas mettre des mots sur ce que j'éprouve et d'ailleurs, je ne suis pas certaine de vouloir le découvrir. Mais cette nuit, la sentence tombe: je n'aurais pas dû venir ici."

                                                                    

THE WAKE OF FORGIVENESS by Bruce Machart (Mariner - 2010 / 310p)

Dans la famille d'immigrés tchèques installés dans le comté de Lavaca au Texas, Bruce Machart nous fait plus particulièrement suivre le destin du quatrième fils Karel Skala, porté responsable par son père Vaclav de la mort de sa mère lors de l'accouchement. Au début du vingtième siècle, sur ces terres à coton, la vie y est rude. Un pied dans chaque sillon, Vaclav utilise ses fils comme bêtes de somme tirant la charrue. Quant à Whiskey, le cheval de course, ce dernier sert uniquement à remporter des terres mises en jeu lors de confrontations avec le cheval du voisin Patrick Dalton. Les coeurs des hommes sont à l'image de la dureté de la vie et du caractère brut de l'environnement. A l'occasion d'une nouvelle course, Villasenor, un riche propriétaire mexicain, défie Vaclav. Graciela, l'une de ses filles, courra contre Karel tombé en émoi devant elle. La mise est différente. Si l'homme fortuné gagne, Vaclav devra lui donner ces trois fils pour qu'ils épousent ses filles. L'enjeu est de taille et les coeurs meurtris laisseront place à des cicatrices profondes et sensibles. Dans ce superbe premier roman aux allures de saga familiale, l'auteur dépeint l'univers viril et impitoyable de ces pionniers du Texas rural. Il fait parler ces grands espaces aussi merveilleux que redoutables. D'une écriture incroyablement dense et formidablement ample, il ausculte à la façon d'un Cormac McCarthy les séquelles du joug d'un passé dont il est impossible de se défaire. Stigmatisé, Karel doit faire face au poids d'une injuste culpabilité. L'âme sombre et perdue, il est en quête d'identité et de rédemption. Rancoeur, haine, vengeance et trahison sont autant de sentiments qui animent ces fermiers dans la pure tradition de l'Ouest. Explosive quand les coups pleuvent ou contenue quand les regards et les courts dialogues se font assassins, la violence est l'un des éléments du langage de Machart. Elle relève de cette lutte pour l'honneur, la justice et la vérité. Le souvenir, le pardon et l'oubli sont ici les chevilles ouvrières d'une prose pénétrante, captivante (mais parfois éreintante) qui ne laisse rien au hasard ni au remplissage. Cette fiction étudie méthodiquement les liens du sang et ceux de la filiation. Elle traite du rapport physique aux siens, à la terre, au monde et à la vie. Poignant et d'un très haut niveau stylistique de par ses accents faulkneriens, ce drame familial vous saisira aux tripes. Bruce Machart ou l'éclosion prometteuse d'une nouvelle grande voix de la littérature des grandes étendues américaines. Le livre vient de sortir dans la collection 'Nature Writing' des Editions Gallmeister sous le titre Le Sillon de l'Oubli. (chRisA - avril2012)

Extrait: "He shook his head, trying to clear the image, trying to tell himself that he couldn't say why the thought had nested in his mind to begin with. But when he closed his eyes he saw it so clearly - his mother's body cold and blue, her legs splayed, the blond, tangled nest of pubic hair from which emerged, as if hatched from within, his own head and neck, his own pained face slicked with the film of birth. And this was not the face of Karel as an infant, not one that wore the fatty, innocent consternation of the just born; instead, it was the face Karel had seen reflected int the cattletank, one with a day's growth shadowing its cheeks and chin and a jaw set with seasoned resentment."

                                                      

SOLAR by Ian McEwan (Vintage - 2010 / 285p)

C'est rare qu'un livre me fasse autant rire; du moins dans sa première partie. Pour n'avoir lu qu'un seul roman (Enduring Love) de cet écrivain britannique prolifique, je ne le soupçonnais pas aussi humoriste, cinglant et caustique. Solar traite de la vie tragicomique d'un spécialiste de physique théorique nouvellement converti à la cause écologique. Michael Beard, prix Nobel, a de nombreux soucis personnels et professionnels. Il est ce coureur de jupons fini avec cinq divorces derrière lui. Eternel adolescent psychologiquement à classer côté 'nerds', il n'arrive pas à prendre sa vie en main. Outre le poids qu'il prend, il s'enfonce progressivement dans une forme de léthargie physique et intellectuelle. Chef d'un projet scabreux de turbine éolienne auquel il ne croit pas, il vogue sur son passé glorieux sans se donner la peine de poursuivre ses travaux et de leur donner une quelconque cohérence. Il saisit l'opportunité d'un séjour au Pôle Nord plus pour soigner sa dépression que par engagement contre les effets du réchauffement climatique -sans doute la meilleure partie des trois du livre. Véritable thème récurrent chez l'auteur, là-bas, Beard y confronte son esprit scientifique à celui des artistes qui l'accompagnent. Toute forme d'idéalisme lui est étranger. Imaginez un Claude Allègre sur une moto-neige dans un froid glacial enveloppé de plusieurs couches de vêtements mais aussi de tout son cynisme face à l'art et de son égocentrisme. A son retour, après avoir maquillé l'homicide involontaire d'un subalterne se trouvant être aussi l'amant de sa femme, Beard n'hésite pas à s'approprier les calculs et les travaux du défunt pour construire des panneaux solaires imitant la photosynthèse. Toujours peu convaincu et investi, il vise néanmoins à 'sauver le monde' en produisant de l'électricité propre avec sa société américaine. De la ville de Londres embouteillée en passant par les fjords du Cercle Arctique jusqu'aux déserts du Nouveau-Mexique, McEwan nous fait suivre les tribulations d'un anti-héros tout aussi antipathique qu'attachant. Egoïste, libidineux, opportuniste, machiavélique, veule et misanthrope, Michael Beard et ses dysfonctionnements sont à l'image de ceux de la planète. Symbole d'une humanité courant à sa perte, sa vie nous donne l'occasion de réfléchir sur ce que nous sommes et voulons devenir. Dans cette satire aux nombreux passages hilarants - vous vous souviendrez longtemps de l'épisode du paquet de chips dans le train - l'auteur anglais ne s'en prend pas plus aux climato-sceptiques qu'aux écologistes purs et durs mais il couche d'une plume acérée et tranchante sa vision cynique du monde dans lequel nous grossissons. Sans jamais ennuyer, Solar fourmille de références scientifiques - on sait combien McEwan a coeur de se documenter- , de métaphores et autres paraboles humoristiques, d'idées et de rebondissements croustillants. L'érudit anglais a signé là un livre marquant qui illuminera vos nuits et vos jours de son génie renouvelable. Electrique et brillant! (chRisA - fév2012)

Extrait: "The state of the boot room, the gathering entropy, became a subject of Barry Pickett's evening announcements. Four days ago the room had started out in orderly condition, with all gear hanging on or stowed below the numbered pegs. Finite resources, equally shared, in the golden age of not so long ago. Now it was a ruin. No one, he thought, admiring his own generosity, had behaved badly, everyone, in the immediate circumstances, wanting to get out on the ice, had been entirely rational in 'discovering' their missing balaclava or glove in an unexpected spot. It was perverse or cynical of him to take pleasure in the thought, but he could not help himself. How were they to save the earth - assuming it needed saving, which he doubted - when it was larger than the boot room?"

                                                                    

KOSABURO,1945 de Nicole Roland (Actes Sud - 2011 / 150p)

Dans le Japon de la Seconde Guerre mondiale, Mitsuko, une très jeune femme se faisant passer pour son fuyard de frère Akira, décide de rejoindre l'unité des pilotes kamikaze aux côtés de Kosaburo, son amant secret. Aveuglés par un patriotisme hors-normes, endoctrinés par un empire voué à se battre jusqu'à la mort contre son ennemi américain, et inspirés par les voies du Bushido comme par le code d'honneur des samourais, les deux compagnons vont s'apprêter à sacrifier leur jeunesse au nom d'un idéal funeste. Etonnant premier roman de la part de cette enseignante de lettres belge qui, pour des raisons personnelles -inutiles de les dévoiler ici mais expliquées en début et en fin de livre- a choisi de nous faire entrer dans la conscience et le coeur d'un soldat 'suicidaire' mais pas fou. Dans une écriture simple et poétique, Nicole Roland effeuille, page après page, les fleurs d'une culture orientale fondée sur le dévouement, l'honneur et la recherche du zen. De ces moments de méditation, il se dégage une sérénité troublante. Tel de l'encens se diffusant lentement dans l'anti-chambre de la mort, les pensées de Mitsuko visent l'apaisement avant le geste ultime. Son avion se mue alors en un phénix prêt à renaître de ses cendres; la vie et la mort vues à travers le prisme d'une philosophie du dépouillement et du dépassement de soi. Avec justesse, l'auteure namuroise confère un sens de l'esthétisme propre à ce courant de pensée asiatique. Les pages sont ainsi d'un style épuré. Elles rayonnent de retenue et de sobriété; les mots ayant encore plus de force. Face aux horreurs d'un pays en guerre et aux drames personnels de la vie, Nicole Roland, tout comme son héroïne Mitsuko, se sont données un but: celui d'atteindre et d'aller au-delà de leur cible. Nos coeurs et nos âmes sont ici les porte-avions prêts à voir fondre l'élégance, la beauté, la puissance et la terreur d'oiseaux mécaniques tombés d'un ciel rédempteur, libérateur. En apesanteur ou en piqué, Kosaburo,1945 est un roman ascen-sa-sionnel. (chRisA - fév2012)

Extrait: "Chaque jour, les leçons se poursuivaient. Je devenais un pilote accompli et je prenais plaisir à défier les difficultés de plus en plus grandes. Voler sans ceinture de sécurité, comme me l'avait ordonné un matin un sergent instructeur: à deux mille mètres d'altitude, l'avion piquait du nez, je m'agrippais aux commandes, l'avion se redressait brusquement, je me sentais arrachée au siège- ma tête allait éclater, un voile noir s'abattait devant mes yeux, j'avais l'impression d'être projetée dans l'espace- l'avion se redressait et volait horizontalement, j'avais du mal à respirer. Nous atterrissions, j'étais incapable de faire le moindre mouvement: mes genoux tremblaient, ma tête bourdonnait. Je savais que nous devions nous habituer à des choses semblables. La pensée que, bientôt, j'aurais l'autorisation de voler seule me donnait du coeur au ventre."

                                                                     

TAXI de Khaled Al Khamissi (Babel-Actes Sud - 2011/188p)

On connaissait 'Brèves de Comptoirs'. Khaled Al Khamissi nous initie aux brèves de taxis égyptiens. Ou comment, en cinquante-huit saynètes derrière un pare-brise sale protégeant de la pollution du Caire, un livre fournit une très bonne radiographie des poumons d'un pays. L'auteur, qui est diplômé de sciences politiques de l'univeristé du Caire, a eu l'excellente idée de consigner entre 2005 et 2006 toutes ces tranches de vie truffées de monologues libérateurs et d'échanges hauts en couleurs sur la situation politique et socio-économique d'un pays qui roule sur trois roues. Le siège défoncé du conducteur comme alternative au divan du psychanalyste, les taxis se livrent tous à coeurs ouverts mettant en avant leurs très grandes difficultés pour survivre. Chaque conversation est une occasion d'ausculter une nation pourrie par la corruption et meurtrie par la répression. De voir un pays bafouer les droits élémentaires de la démocratie et de la liberté; bref de dénoncer le régime d'Hosni Moubarak. Sorti au début de l'année 2011 - c'est à dire en pleine révolution égyptienne Place Tahrir-, ce recueil d'opinions nous aide à mieux comprendre les racines du soulèvement que l'on a connu et de l'agitation permanente qui existe encore. Dans l'espace confiné de ces taxis, on perçoit l'énorme pression prête à gicler de la soupape. Parfois anecdotiques, les interventions sont souvent dures car sans détour. Elles sont souvent au vitriol. Remplie de sarcasmes bilieux mais aussi de cet humour propre à ceux qui préfèrent en rire plutôt que de pleurer, ces diatribes contre l'establishment et la société ont une très forte résonance. L'auteur est souvent l'oreille qui écoute, l'oeil qui observe et la parole qui tempère. Sans véritablement provoquer ni attiser les envolées enflammées des chauffeurs -parfois plus chauffards-, il est d'abord ce confident attentif et attentionné. Peut-être plus dans un rôle de sociologue que d'écrivain, il ne se prive pas pour distiller le plus objectivement possible certaines de ses impressions. En intellectuel avisé, il a surtout cette propension intéressante à se méfier des angles morts. Souvent assis à côté du conducteur, on le sent curieux d'interroger le citoyen lambda et ses souffrances. Vibrant au rythme fou de cette capitale etouffée et étouffante, Taxi est un livre sans temps mort. Il est jouissif dans le sens qu'il nous donne toujours à écouter quelque chose d'extraordinaire. Khaled Al Khamissi a quelque part couché sur ces pages les cris d'un peuple prêt à se dresser. Comme un bon coup d'oeil dans le rétroviseur d'une Egypte qui, malheureusement, n'est pas encore à même de regarder droit devant. (chRisA - fév2012)

Extrait: "Eh bien, au final, on va larguer ce pays pourri comme tout le monde. C'est clair que c'est le véritable projet du gouvernement: nous obliger à partir. Mais je ne comprends pas, si on part tous, qui est-ce que le gouvernement va pouvoir voler? Il ne lui restera plus personne. Franchement je ne sais pas si le ministre de l'Intérieur avant de dormir pense à ce qu'il nous fait subir. Est-ce qu'il sait qu'on a reçu une bonne éducation et est-ce qu'il sait à quel point nos familles se sont tuées à la tâche pour nous instruire? Est-ce qu'il sait à quel point on est humiliés par ses hommes dans la rue? Est-ce qu'il se rend compte, la tête sur son oreiller, que ça y est, on va exploser? Franchement, ce n'est plus supportable. On se tue pour vivre. Et l'Intérieur nous traite comme si on était des bandits et, bien sûr, des menteurs. Nous sommes tous des menteurs devant un officier. C'est clair qu'ils les forment comme ça à l'école de police: l'être humain naît menteur, vit menteur, respire des mensonges et meurt en menteur."

                                                                 

L'EQUATION AFRICAINE de Yasmina Khadra (Julliard - 2011/327p)

Même si cette l'histoire amène le lecteur sur le continent africain, il est clair que se livre s'inscrit quelque part dans cette fameuse trilogie (Les Hirondelles de Kaboul, L'Attentat et Les Sirènes de Bagdad) consacrée au 'dialogue de sourds qui oppose l'Orient à l'Occident'. Kurt Krausmann, médecin généraliste à Frankfurt, vit mécaniquement au rythme de ses consultations jusqu'au jour où, face au suicide brutal de sa belle épouse Jessica, son existence implose. Incompréhension, culpabilité, vide et dépression. La théorie des dominos. Pour l'arracher à cette spirale infernale, Hans, un ami très proche travaillant dans l'humanitaire, décide de l'emmener sur son bateau. Le voyage, l'ailleurs pour thérapie. Sauf que les deux hommes se font kidnapper au large des côtes somaliennes. Aux prises à des tortionnaires avides de les échanger contre de grosses rançons, les otages basculent subitement dans l'horreur. Coincé derrière des barreaux, l'enfermement aura comme seul mérite de faire ouvrir les yeux de Kurt sur cette Afrique qu'il ne connaît qu'à travers les reportages des chaînes télévisées allemandes. Séparé de Hans, il a pour compagnon un autre otage. Aventurier bourlingueur français, Bruno connaît bien l'Afrique. S'y sentant comme chez lui malgré sa détention, il l'adore et la loue. Kurt et Bruno ont le temps d'échanger leurs points de vue radicalement divergents sur le berceau de l'humanité. Le rejet de l'un se heurte à l'idéalisme de l'autre. Dans toute équation, il y a une inconnue. Comme une question: 'qu'a-t-on appris de ce que nous croyons savoir?'  Et c'est celle-ci qui est au coeur de ce roman prenant et poignant. En 'faux mathématicien' des cultures, des civilisations et des questions humanistes, Yasmina Khadra (Mohammed Moulessehoul de son vrai nom) nous conte une aventure dramatiquement moderne et réaliste. D'une très belle plume, L'Equation Africaine propose ces ouvertures sur l'extérieur et donc sur les autres qui sont chères à l'auteur. C'est une invitation à écarter des oeillères. Sans se vouloir philosophique, ce livre, qui a pu me faire penser au meillleur de Paolo Coelho et aussi à Khaled Hosseini, interroge sur ce que nous sommes. Il éduque sur ce qu'il y a derrière chaque instant de vie. De par des propos profonds, justes et un raisonnement que certains pourront sans doute qualifier de 'démagogique', Khadra et ses mots m'ont touché. Ils m'ont ému. Malgré quelques réticences, ce livre m'a accroché. Tel un chemin, j'ai adoré le suivre. D'un grain de sable à un autre, on passe de l'égoïsme aveugle et alienant à la générosité d'une lumière qui force un autre type de regard sur les hommes et leur monde. Excellente surprise pour un ouvrage dont je n'en attendais pas grand-chose. Cette première rencontre avec cet auteur à succès en appelera forcément d'autres. (chRisA - jan2012)

Extrait: "-Aucune race n'est supérieure à une autre. Depuis la préhistoire, c'est toujours le rapport de force qui décide de qui est le maître et de qui est le sujet. Aujourd'hui, la force est de mon côté. Et même si je ne suis à tes yeux qu'un taré de nègre, c'est moi qui mène la danse. Aucun savoir, aucun rang social, aucune couleur de peau ne pèse devant une vulgaire pétoire. Tu te croyais sorti de la cuisse de Jupiter? Je vais te prouver que tu n'es qu'un avorton comme nous tous, sorti d'un trou du cul. Tes titres universitaires comme ton arrogance de Blanc n'ont pas cours là où une simple balle suffit à confisquer l'ensemble des privilèges. Tu es né en Occident? T'as de la chance. Maintenant, tu vas renaître en Afrique et tu vas comprendre ce que ça signifie."

                                                          

THE TIGER'S WIFE by Téa Obreht (Phoenix - 2011/340p)

Derrière ce titre accrocheur se cache une jeune femme de vingt-six ans qui, pour son premier roman, a frappé un grand coup. Pas facile pourtant de résumer cette saga familiale qui se déroule quelque part dans les Balkans. Natalia, la jeune narratrice se remémore tout un tas de souvenirs de son grand-père, émérite docteur, au jour de sa mort. Tous ces fabuleux moments passés à ses côtés au zoo ou ailleurs, tout ce qu'il a pu lui inculquer et lui transmettre, toutes ces incroyables histoires qu'il a pu lui raconter. Histoires dans l'histoire à la façon de poupées russes, l'auteure nous entraîne dans un tourbillon de récits tantôt au coeur de la réalité de la guerre et de l'après-guerre tantôt sur le terrain des légendes, des mythes et des croyances...donc du conte. Entre réalité et onirisme, l'élastique ne cesse de se tendre. Et dans ces va-et-vient, le lecteur se laisse faire car Téa Obreht a le pouvoir de captiver. Envoûtantes ces multiples rencontres avec 'The Deathless Man' (L'Homme-Qui-Ne-Mourra-Pas). Fantastique que cette histoire de la femme tigre qui n'est pas sans faire écho à celle de La Belle et La Bête. Dans un élan narratif riche et somptueux, il y a ici autant du Gabriel Garcia Marquez que du Roald Dahl. Comme il serait possible d'imaginer un rapprochement improbable entre Ernest Hemingway et Yann Martel (Life of Pi). Mais aussi que serait ce roman sans Le Livre De La Jungle de Rudyard Kipling, la bible du grand-père de Natalia, et véritable fil rouge reliant les pages de cette première oeuvre. Les animaux ici ont quelque chose à nous dire, à nous enseigner. Et c'est ce à quoi nous voulons croire en regardant le portrait peint à l'infini d'un chien, en suivant cet éléphant dans les rues désertes d'une ville ou en accompagnant dans la neige cette sourde et muette, éprise de son amant tigré. Sans l'air d'y toucher The Tiger's Wife caresse souvent le poil de la philosophie de la vie et de la mort et c'est en ça que le monde de l'imaginaire nous aide à mieux comprendre les deux bouts d'une même ligne. Aussi la poésie de ce livre est aussi douce, enchanteresse que brutale. En écrivant ce roman, la jeune et prometteuse américaine a sans doute vaincu les démons du fantôme de son grand-père adoré, décédé en 2006 -Obreht étant le nom de famille de ce dernier que sa petite fille a décidé de porter- mais elle a surtout réussi le tour de force de souffler à l'oreille des adultes que nous sommes toute la puissante magie du rêve. Une révélation! (chRisA - jan2012)

Extrait: "Everything necessary to understand my grandfather lies between two stories: the story of the tiger's wife, and the story of the deathless man. These stories run like secret rivers through all the other stories of his life - of my grandfather's days in the army; his great love for my grandmother; the years he spent as a surgeon and a tyrant of the University. One, which I learned after his death, is the story of how my grandfather became a man, the other, which he told me, is how he became a child again."